Ce que signifie vraiment couler un navire à coups de missiles
Le concept du SINKEX est aussi ancien que la marine moderne. Depuis plus d’un siècle, la US Navy coule ses propres navires désarmés pour tester ses armes et former ses équipages dans des conditions qui se rapprochent autant que possible du combat réel. Car il y a une différence fondamentale entre tirer un missile antinavire sur une cible simulée dans un ordinateur et le tirer sur une vraie coque d’acier flottant sur une vraie mer. Le simulateur ne vous dit pas comment la superstructure se déforme sous l’impact. Il ne vous montre pas la colonne d’eau qui jaillit quand une torpille explose sous la ligne de flottaison. Il ne vous apprend pas combien de temps il faut à un navire de dix mille tonnes pour chavirer, se briser et disparaître sous la surface. Seul un SINKEX peut offrir ces données, et ces données sont inestimables.
L’exercice est encadré par des règles environnementales strictes. Avant qu’un navire ne soit désigné comme cible, il est entièrement nettoyé. Tous les hydrocarbures sont retirés. Les matériaux contenant du mercure, des polychlorobiphényles ou des fluorocarbures sont neutralisés. Les déchets sont évacués. La coque doit couler à une profondeur minimale de mille huit cents mètres, à plus de quatre-vingt-treize kilomètres des côtes, conformément aux réglementations de l’Environmental Protection Agency. La zone doit être entièrement dégagée de tout navire civil. Le public est averti longtemps à l’avance. Chaque SINKEX fait l’objet d’un rapport détaillé soumis à l’EPA avant et après l’exercice. Car même dans la destruction, la US Navy s’impose une discipline qui reflète la complexité de l’exercice de la puissance dans un monde conscient de son empreinte écologique.
Il y a une beauté paradoxale dans cette rigueur. La marine qui s’apprête à pulvériser un navire avec des missiles commence par le nettoyer comme on prépare un patient pour une opération chirurgicale. On retire les toxines, on protège les récifs coralliens, on s’assure que les habitats marins ne seront pas endommagés. Puis on ouvre le feu avec tout ce que la puissance militaire américaine a dans son arsenal. C’est la dualité profonde d’une démocratie en armes : la capacité de destruction la plus absolue, encadrée par des lois environnementales parmi les plus strictes du monde.
Les données récoltées valent leur pesant de missiles
Chaque impact est minutieusement analysé. Les ingénieurs navals étudient l’emplacement exact de chaque frappe, la taille de la brèche dans la coque, la vitesse à laquelle l’eau envahit les compartiments, les déformations structurelles causées par l’onde de choc. Ces données alimentent directement la conception des futurs navires. Elles permettent de comprendre quels matériaux résistent le mieux, quelles configurations de compartimentage retardent le naufrage, quelles zones du navire sont les plus vulnérables. En 2005, la Navy a mis quatre semaines à couler le USS America (CV-66), un porte-avions de soixante mille tonnes, avant de devoir le saborder. Cet exercice exceptionnel, le plus grand SINKEX jamais réalisé, a fourni des informations capitales sur la résilience des porte-avions face à des attaques multiples et prolongées, des données qui ont directement influencé la conception de la classe Gerald R. Ford.
Pour les équipages, le SINKEX offre une expérience irremplaçable. La plupart du temps, les artilleurs et les opérateurs de systèmes d’armes s’entraînent sur des simulateurs. Ils n’ont jamais l’occasion de tirer un missile Harpoon, un LRASM ou une torpille MK-48 sur une vraie cible. Le SINKEX leur donne cette chance unique. Ils apprennent à coordonner des attaques multiples, à gérer le stress d’un tir réel, à évaluer les résultats en temps réel. Cette expertise opérationnelle est exactement ce qui ferait la différence entre la victoire et la défaite dans un conflit naval réel.
Valiant Shield 2024 : quand l'Armée de terre apprend à couler des navires
Une première historique avec le missile PrSM contre un bâtiment naval
Le SINKEX du USS Cleveland en juin 2024, dans le cadre de l’exercice Valiant Shield 24, a marqué un tournant historique. Pour la première fois, des missiles de frappe de précision de l’Armée de terre américaine, les Precision Strike Missiles (PrSM), ont été tirés contre un navire. Cette innovation est lourde de sens. Traditionnellement, couler un navire est l’affaire de la marine et de l’aviation. Le fait que l’armée de terre développe désormais des capacités antinavires terrestres reflète une transformation profonde de la doctrine militaire américaine, directement inspirée par la menace chinoise dans le Pacifique.
Valiant Shield 24 était un exercice interarmées de douze jours impliquant la Navy, le Marine Corps, l’Army, l’Air Force, les Coast Guard et la Space Force, avec la participation du Japon, du Canada et de la France. Les manœuvres couvraient un arc géographique allant de Guam aux îles Mariannes du Nord et à Palau, dans le Mariana Island Range Complex. L’objectif était clair : entraîner les forces interarmées à détecter, localiser, suivre et engager des cibles en mer, dans les airs, dans l’espace, sur terre et dans le cyberespace. Le tout en réponse à un éventail de scénarios qui ne laissent aucun doute sur l’adversaire visé : la Chine.
Le simple fait que l’armée de terre tire des missiles contre un navire devrait faire réfléchir quiconque s’intéresse à l’équilibre des forces dans le Pacifique. Cela signifie que les États-Unis préparent un conflit où chaque branche des forces armées, y compris les soldats stationnés sur de petites îles, pourrait contribuer à couler la flotte ennemie. C’est une multiplication des menaces qui complique considérablement les calculs des planificateurs militaires chinois. Chaque archipel du Pacifique devient un lanceur de missiles potentiel. Chaque île, une embuscade maritime.
RIMPAC 2024 : le bombardier furtif B-2 entre dans la danse
QUICKSINK, l’arme qui transforme une bombe à bas coût en tueuse de navires
Un mois après Valiant Shield, l’exercice RIMPAC 2024 — le plus grand exercice maritime international au monde, avec vingt-neuf nations, quarante navires de surface, trois sous-marins, plus de cent cinquante aéronefs et vingt-cinq mille militaires — a offert un spectacle encore plus saisissant. Le 11 juillet, le USS Dubuque (LPD-8), un autre transport amphibie de classe Austin désarmé, a été envoyé par le fond au large de Kauai, à Hawaï, dans des eaux de quatre mille cinq cents mètres de profondeur. Le 19 juillet, c’est le USS Tarawa (LHA-1), un ancien navire d’assaut amphibie de trente-neuf mille tonnes — de la taille d’un petit porte-avions — qui a subi le même sort.
Mais c’est la méthode de destruction du Tarawa qui a captivé l’attention du monde entier. Un bombardier furtif B-2 Spirit, l’un des avions les plus sophistiqués et les plus coûteux jamais construits, a largué une munition QUICKSINK sur le navire. QUICKSINK est un programme révolutionnaire qui transforme une bombe guidée par GPS JDAM de deux mille livres, relativement peu coûteuse, en une arme antinavire précise et dévastatrice grâce à l’ajout d’un autodirecteur radar et d’une caméra infrarouge. C’est la première fois qu’un B-2 était publiquement rapporté en train de tester cette capacité antinavire. Or, un seul B-2 peut emporter jusqu’à seize bombes GBU-31. Faites le calcul : un seul bombardier furtif, presque indétectable par les radars, capable de couler potentiellement seize navires en une seule sortie avec des munitions à bas coût.
C’est là que le SINKEX cesse d’être un simple exercice d’entraînement et devient un acte de communication stratégique d’une puissance redoutable. Quand un B-2 Spirit, l’avion le plus furtif du monde, démontre publiquement qu’il peut couler un navire de trente-neuf mille tonnes avec une bombe qui coûte une fraction du prix d’un missile de croisière, le message est d’une clarté cristalline. Il est destiné aux planificateurs militaires de Pékin qui envisagent une invasion amphibie de Taïwan. Votre flotte de débarquement pourrait être anéantie avant même d’atteindre le rivage, par des avions que vous ne verrez pas venir, avec des armes que vous ne pourrez pas intercepter.
Le USS Simpson, frégate légendaire sacrifiée lors d'UNITAS 2025
Le seul navire américain à avoir coulé un bâtiment ennemi au missile depuis 1945
En octobre 2025, un autre SINKEX a frappé les esprits. Lors de l’exercice multinational UNITAS 2025, impliquant vingt-cinq nations et huit mille militaires, la US Navy a coulé le USS Simpson (FFG-56), une frégate de la classe Oliver Hazard Perry désarmée en 2015. Ce navire n’était pas n’importe quelle frégate. Le Simpson est entré dans l’histoire en 1988, pendant l’opération Praying Mantis, comme le seul navire de guerre américain à avoir coulé un bâtiment ennemi avec un missile depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il avait détruit une canonnière iranienne dans le golfe Persique, en représailles après l’attaque à la mine iranienne contre la frégate USS Samuel B. Roberts.
Couler un navire aussi chargé d’histoire lors d’un SINKEX est un geste qui transcende la simple logistique. C’est un rappel que la guerre navale n’est pas une abstraction. Que des navires américains ont tiré et ont été touchés. Que le Simpson, qui avait affronté l’Iran dans les eaux du golfe Persique, finissait sa carrière en servant une dernière fois son pays, non plus en combattant un ennemi, mais en enseignant à la prochaine génération de marins comment détruire un navire avec une efficacité maximale. Les hélicoptères MH-60 et les destroyers qui l’ont envoyé par le fond ont collecté des données précieuses sur la résistance des coques et la létalité des missiles antinavires modernes.
Il est difficile de ne pas ressentir un pincement au cœur en pensant au Simpson. Un navire qui avait écrit une page d’histoire militaire, qui avait prouvé sa valeur au combat, qui avait protégé des navires marchands américains contre les mines iraniennes. Et qui termine sa longue carrière comme cible, déchiquetée par les missiles de ses propres successeurs. C’est le cycle impitoyable de la puissance navale : les guerriers d’hier deviennent les leçons de demain. Et dans ce sacrifice, il y a une noblesse austère que seuls ceux qui comprennent le prix de la préparation au combat peuvent pleinement apprécier.
AT26, prochain SINKEX en mai 2026 entre les États-Unis et le Royaume-Uni
L’Écosse comme terrain de démonstration de force atlantique
La cadence des SINKEX s’accélère. En mai 2026, les marines américaine et britannique conduiront ensemble l’exercice AT26 dans les eaux au large des Hébrides, en Écosse. Cet exercice est décrit comme une manœuvre multi-domaine conçue pour valider les chaînes de frappe antinavire, construire des réseaux de combat résilients et délivrer un message stratégique par la démonstration cinétique. Le cœur de l’exercice sera un SINKEX au cours duquel les forces aériennes et navales des deux nations mèneront des attaques coordonnées en tir réel contre un navire cible.
Un exercice similaire avait eu lieu en septembre 2022, quand l’ancien USS Boone avait été coulé par une combinaison de missiles Harpoon, de missiles Martlet et de missiles SM-6, lancés par des plateformes de la Royal Navy, de la Royal Air Force, de la US Navy et de l’US Air Force. L’AT26 intègrera également des systèmes non habités, les nations partenaires étant invitées à tester des technologies émergentes dans un environnement opérationnel exigeant. Pour la Royal Navy, c’est l’occasion de démontrer la puissance de frappe alliée. Pour la US Navy, c’est la continuation d’une tradition de SINKEX à grande échelle comme moyen de valider l’efficacité au combat et d’envoyer un message clair de dissuasion.
Le choix de l’Écosse comme théâtre de cet exercice n’est pas anodin. Les eaux de l’Atlantique Nord sont le terrain de jeu traditionnel des sous-marins russes, ces mêmes sous-marins qui testent les défenses occidentales avec une agressivité croissante depuis l’invasion de l’Ukraine. Couler un navire dans ces eaux, avec la participation de la Royal Navy, c’est rappeler à Moscou que l’alliance transatlantique ne se contente pas de discours. Elle s’entraîne activement, méthodiquement, à faire exactement ce que ses adversaires redoutent le plus : couler leurs navires.
La Chine dans le viseur : pourquoi chaque SINKEX vise Pékin
La menace d’une invasion amphibie de Taïwan comme scénario central
Si les SINKEX envoient un message de dissuasion générale, leur cible stratégique principale est sans ambiguïté la Chine. Le colonel à la retraite Mark Cancian, du Center for Strategic and International Studies, le dit sans détour : les exercices récents montrent que les États-Unis disposent de capacités antinavires variées, et le message est destiné directement à Pékin. Le capitaine de vaisseau à la retraite Jerry Hendrix, du Sagamore Institute, confirme : la multiplication des SINKEX reflète la focalisation croissante sur un conflit potentiel dans le Pacifique, spécifiquement un scénario d’invasion de Taïwan par la Chine.
Les chiffres sont éloquents. En 2023, le CSIS a conduit un wargame simulant une invasion chinoise de Taïwan. La conclusion était frappante : dans chaque itération, les États-Unis épuisaient leur stock mondial de missiles LRASM — environ quatre cent cinquante unités — dans la première semaine du conflit. Cette constatation a déclenché une course pour développer des alternatives moins coûteuses et produire davantage de munitions antinavires. QUICKSINK est directement né de cette urgence : une bombe guidée de deux mille livres coûte une fraction du prix d’un LRASM, et un seul B-2 peut en emporter seize. Quatre B-2 en formation pourraient théoriquement larguer quatre-vingts bombes QUICKSINK de deux mille livres, ou trois cent vingt bombes de cinq cents livres, sur une flotte d’invasion en une seule mission.
Ces chiffres donnent le vertige. Et ils devraient donner le vertige à quiconque, dans les cercles du pouvoir à Pékin, envisage sérieusement une opération amphibie contre Taïwan. Imaginez une flotte de navires de débarquement, chargés de chars et de soldats, ralentie par les mines taïwanaises et les missiles côtiers, soudain prise sous un déluge de bombes guidées larguées par des bombardiers furtifs invisibles aux radars. C’est le cauchemar que les SINKEX sont conçus pour rendre crédible. Et la crédibilité de la menace est le fondement même de la dissuasion.
Du LRASM au QUICKSINK : l'arsenal antinavire américain se diversifie à grande vitesse
Une prolifération d’armes tueuses de navires sur toutes les plateformes
Les SINKEX récents ont servi de vitrine à un arsenal antinavire en pleine expansion. Lors de RIMPAC 2024, le USS Tarawa a été frappé par un missile LRASM tiré depuis un F/A-18F Super Hornet. Ce missile furtif de longue portée, développé par Lockheed Martin, est conçu pour pénétrer les défenses antiaériennes les plus sophistiquées et frapper des navires de surface avec une précision dévastatrice. Lors du même exercice, la frégate néerlandaise HNLMS Tromp a tiré un missile Harpoon, le destroyer australien HMAS Sydney a testé le Naval Strike Missile norvégien, et un hélicoptère Apache AH-64 de l’armée de terre a tiré un missile Hellfire sur l’ex-USS Dubuque.
Cette diversité d’armes et de plateformes est le reflet d’une stratégie délibérée. En multipliant les vecteurs capables de couler des navires — bombardiers furtifs, chasseurs embarqués, destroyers, sous-marins, hélicoptères d’attaque, batteries de missiles terrestres, frégates alliées — les États-Unis créent un réseau de menaces qu’aucun adversaire ne peut neutraliser simultanément. C’est le concept de kill web, un réseau de destruction distribué qui remplace la concentration de puissance traditionnelle par une omniprésence de la menace. Et chaque SINKEX valide un maillon supplémentaire de ce réseau.
On assiste à quelque chose d’historique dans cette multiplication des armes antinavires. Pendant des décennies, couler un navire ennemi était principalement l’affaire des sous-marins et de leurs torpilles. Aujourd’hui, c’est devenu la mission de quasiment tout ce qui vole, navigue ou se tient sur une plage. Du bombardier stratégique au soldat avec un lanceur mobile sur une île du Pacifique, chaque élément de la force militaire américaine peut contribuer à la destruction d’une flotte ennemie. Cette démocratisation de la capacité antinavire est peut-être la révolution militaire la plus sous-estimée de notre époque.
La réponse de Pékin : entre mépris affiché et inquiétude inavouée
Quand le Global Times tente de minimiser ce que les généraux chinois prennent très au sérieux
La Chine observe chaque SINKEX avec une attention qui dément son dédain officiel. Avant même que les exercices de RIMPAC 2024 ne commencent, Pékin avait pris note des préparatifs. Le Global Times, organe de propagande du Parti communiste chinois, a tenté de minimiser la portée du naufrage du Tarawa en déclarant qu’un navire aussi obsolète ne pouvait être comparé aux équipements militaires modernes. C’est une réaction classique de la communication stratégique chinoise : discréditer publiquement ce que l’on prend très au sérieux en coulisses.
Car les planificateurs militaires chinois ne sont pas des commentateurs de journal. Ils savent que le Tarawa n’est pas la cible réelle. La cible réelle, c’est le concept même d’une flotte d’invasion amphibie. Les navires de débarquement chinois de type 071 et 075, les futurs 076, les navires rouliers civils réquisitionnés pour transporter des troupes à travers le détroit de Taïwan — ce sont eux que les missiles LRASM, les bombes QUICKSINK et les missiles PrSM visent symboliquement à chaque SINKEX. Et les données collectées lors de ces exercices — comment une coque d’acier se comporte sous l’impact, à quelle vitesse elle coule, combien de frappes il faut pour neutraliser un navire de transport — servent directement à planifier la destruction de la flotte chinoise dans un scénario de conflit réel.
Le dédain affiché par Pékin est précisément la preuve que le message a été reçu. Si les SINKEX étaient véritablement insignifiants, pourquoi le Global Times prendrait-il la peine d’y consacrer un article ? Pourquoi les analystes militaires chinois surveilleraient-ils chaque exercice avec une attention méthodique ? La vérité, c’est que chaque navire coulé dans le Pacifique lors d’un SINKEX est un rappel brutal que les États-Unis se préparent, concrètement et méthodiquement, à un conflit naval qui pourrait redessiner la carte de l’Asie.
Le message à la Russie : l'Atlantique Nord n'est pas un lac moscovite
Les SINKEX en eaux européennes comme signal stratégique vers le Kremlin
Si la Chine est la cible principale des SINKEX dans le Pacifique, la Russie n’est pas oubliée. L’exercice AT26 prévu en mai 2026 au large de l’Écosse est directement conçu pour envoyer un signal de dissuasion vers Moscou. Les sous-marins russes de la Flotte du Nord opèrent régulièrement dans l’Atlantique Nord, testant les défenses de l’OTAN et surveillant les routes maritimes vitales entre l’Amérique du Nord et l’Europe. En septembre 2022, le SINKEX qui a détruit l’ancien USS Boone dans ces mêmes eaux avait déjà démontré la capacité combinée des forces anglo-américaines à neutraliser un navire de surface dans la zone d’opération des sous-marins russes.
Le contexte de la guerre en Ukraine rend ces exercices encore plus pertinents. La marine russe, déjà affaiblie par la perte de son croiseur amiral Moskva en mer Noire et de nombreux autres bâtiments frappés par les drones navals ukrainiens, observe la montée en puissance des capacités antinavires occidentales avec une inquiétude justifiée. Les SINKEX rappellent que ce que l’Ukraine a accompli avec des drones de surface artisanaux contre la flotte de la mer Noire, les marines occidentales peuvent le faire avec des systèmes d’armes infiniment plus puissants, précis et nombreux. Le message est sans équivoque : toute aventure navale russe en dehors de ses eaux territoriales serait un pari suicidaire.
L’ironie est cruelle pour Moscou. La Russie qui rêvait de projeter sa puissance navale à travers les océans voit sa flotte de mer Noire décimée par un pays qui ne possède pratiquement pas de marine. Et pendant ce temps, les marines occidentales s’entraînent à couler des navires avec une systématicité qui ne laisse aucune place au doute. Le Kremlin peut gonfler le torse devant les caméras. Mais dans le silence des centres de planification, les amiraux russes savent que chaque SINKEX est un rappel de leur vulnérabilité croissante.
L'émotion du sacrifice : ces navires qui servent jusqu'au dernier souffle
Quand la destruction devient un acte de mémoire et de transmission
Au-delà de la dimension stratégique et technologique, les SINKEX portent une charge émotionnelle que seuls les marins et les passionnés de marine peuvent pleinement comprendre. Un navire de guerre n’est pas un simple assemblage d’acier et d’électronique. C’est un monde en soi, avec ses traditions, ses histoires, ses fantômes. Des milliers de marins ont dormi dans ses couchettes, mangé dans son mess, monté la garde sur son pont par des nuits glaciales. Chaque navire coulé lors d’un SINKEX emporte avec lui des décennies de mémoire collective. Le Cleveland et le Vietnam. Le Simpson et le golfe Persique. Le Tarawa et la tempête du Désert. Ces navires sont des monuments flottants de l’histoire militaire américaine, et les envoyer par le fond est un acte qui mêle le pragmatisme le plus froid à l’émotion la plus profonde.
Pourtant, il y a dans ce sacrifice une cohérence que les marins eux-mêmes reconnaissent. Ces navires ont servi leur pays en temps de paix comme en temps de guerre. Ils ont transporté des troupes, secouru des sinistrés, traqué des narcotrafiquants, affronté des ennemis. Et dans leur dernier service, ils enseignent encore. Ils enseignent comment une coque résiste. Comment un missile pénètre. Comment un navire meurt. Ces leçons protégeront les navires de demain et les marins qui navigueront dessus. C’est le dernier sacrifice d’un serviteur fidèle, et il n’y a rien de déshonorant à finir sa carrière en servant une dernière fois.
On ne peut s’empêcher de penser à tous ces marins qui ont un jour appelé ces navires leur maison. Au vétéran du Vietnam qui voit sur internet les images du Cleveland percé de missiles et qui sombre lentement dans les eaux du Pacifique. Au mécanicien qui a passé des mois dans les entrailles du Tarawa à réparer des turbines. À l’officier qui a commandé le Simpson lors de sa confrontation avec l’Iran. Pour eux, ce SINKEX n’est pas un exercice. C’est un adieu. Et dans cet adieu résonne toute la complexité de ce que signifie servir dans une marine qui ne laisse rien, pas même ses propres navires, échapper au devoir.
L'avenir des SINKEX : plus fréquents, plus complexes, plus décisifs
Une accélération qui reflète l’urgence stratégique mondiale
La cadence des SINKEX s’intensifie d’année en année, et cette accélération n’est pas un hasard. En 2024, la US Navy et ses alliés ont coulé au moins quatre navires lors de trois exercices distincts : le Cleveland pendant Valiant Shield, le Dubuque et le Tarawa pendant RIMPAC, puis le Simpson pendant UNITAS en 2025. En mai 2026, l’exercice AT26 ajoutera un nouveau navire cible à cette liste croissante. Et à chaque itération, les exercices deviennent plus sophistiqués, impliquant davantage de nations partenaires, davantage de systèmes d’armes et des scénarios de plus en plus réalistes. Le capitaine à la retraite Jerry Hendrix a résumé cette tendance avec une formule lapidaire : on verra de plus en plus de SINKEX à l’avenir.
Cette multiplication des exercices reflète une réalité stratégique incontournable : le monde entre dans une période de compétition navale comme il n’en a pas connu depuis la Guerre froide. La Chine construit la plus grande marine du monde. La Russie modernise ses sous-marins nucléaires. L’Iran développe des capacités de déni d’accès maritime dans le golfe Persique. Les Houthis ont démontré que même un acteur non étatique peut menacer le trafic maritime mondial. Face à cette multiplication des menaces, la US Navy et ses alliés n’ont d’autre choix que de s’entraîner avec une intensité et une fréquence sans précédent. Chaque navire coulé lors d’un SINKEX est un investissement dans la survie de la flotte occidentale et dans la crédibilité de la dissuasion qui protège l’ordre maritime mondial.
Conclusion : Le fracas des missiles est le langage universel de la dissuasion
Un rituel de destruction qui préserve la paix
Les SINKEX sont bien plus que des exercices de tir. Ce sont des actes de communication stratégique d’une puissance rare. Chaque navire envoyé par le fond est un message multilingue, compris à Washington, à Pékin, à Moscou et dans chaque capitale qui surveille l’équilibre des forces mondiales. Le message dit : nous savons couler vos navires. Nous développons de nouvelles armes pour le faire mieux, plus vite et moins cher. Nous entraînons nos soldats, nos marins et nos aviateurs à le faire ensemble, en coordination avec nos alliés. Et nous n’hésiterons pas à le faire si vous nous y contraignez.
La dissuasion ne fonctionne que si elle est crédible. Et la crédibilité exige la démonstration. Les wargames sur ordinateur ne dissuadent personne. Les discours politiques non plus. Mais un bombardier furtif B-2 qui coule un navire de trente-neuf mille tonnes avec une bombe guidée à bas coût, devant les caméras du monde entier, lors d’un exercice impliquant vingt-neuf nations — cela, oui, dissuade. Cela force les planificateurs adverses à recalculer, à douter, à hésiter. Et dans le calcul glacial de la stratégie militaire, l’hésitation de l’adversaire est le premier dividende de la paix.
Le dernier service des navires qui ont tout donné
Le USS Cleveland repose désormais au fond du Pacifique, à des milliers de mètres sous la surface, dans les ténèbres silencieuses des abysses. Le USS Tarawa l’a rejoint au large de Hawaï. Le USS Simpson dort dans l’Atlantique. Et d’autres navires suivront, car la US Navy retire chaque année des bâtiments vieillissants qui rejoindront la longue liste des navires cibles. Chacun d’entre eux emporte au fond de l’océan un fragment d’histoire navale américaine. Et chacun d’entre eux contribue, dans son dernier voyage, à renforcer la capacité de combat de la marine qui lui succède.
Il y a dans le spectacle d’un navire qui sombre quelque chose de profondément humain. Quelque chose qui nous rappelle notre propre fragilité face aux forces de la nature et de la destruction. Ces colosses d’acier, qui semblaient insubmersibles quand ils fendaient les vagues à pleine vitesse, disparaissent en quelques minutes ou quelques heures sous la surface, avalés par l’océan qui ne rend jamais ce qu’il prend. Et pourtant, dans cette disparition, il y a un legs. Les données récoltées, les leçons apprises, les compétences acquises survivront bien au-delà de la coque qui les a rendues possibles.Chapeau bas au Cleveland, au Tarawa, au Simpson et à tous les navires qui ont servi jusqu’au bout. Leur sacrifice n’est pas vain. Dans un monde où les menaces se multiplient et où la paix ne tient qu’au fil de la dissuasion, chaque SINKEX est un investissement dans la survie. Un investissement qui se mesure en données, en expertise et en messages que les adversaires reçoivent avec la clarté d’une explosion en pleine mer. Le fracas des missiles est peut-être le langage le plus honnête de la géopolitique : brutal, direct et impossible à ignorer.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Déclaration de principes et méthodologie
Cet article est une chronique rédigée par Maxime Marquette, chroniqueur spécialisé en géopolitique et affaires militaires. Les opinions exprimées reflètent l’analyse personnelle de l’auteur, fondée sur des sources publiques vérifiées. Le chroniqueur ne possède aucun lien financier ou contractuel avec les entreprises de défense, les forces armées ou tout gouvernement mentionné dans cet article. Les faits rapportés ont été vérifiés et croisés à partir de multiples sources journalistiques et institutionnelles. Le lecteur est invité à consulter les sources ci-dessous pour approfondir sa compréhension. Ce texte vise à informer, émouvoir et stimuler la réflexion critique sur les enjeux de défense et de sécurité internationale.
Sources
Sources primaires
US Navy Commander Pacific Fleet — Allies Come Together in the Indo-Pacific: Valiant Shield 24 (2024)
Naval History and Heritage Command — USS Cleveland (LPD-7)
USNI News — B-2 Stealth Bomber Sinks Target in Anti-Ship Weapon Test (10 septembre 2025)
Sources secondaires
Task and Purpose — US Military Plans to Sink Three Ships This Summer in Exercises (9 juillet 2024)
Navy Times — USS Tarawa Sent to Ocean Floor in Rim of the Pacific Exercise (25 juillet 2024)
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