Des tactiques d’un autre âge face à une défense moderne
Comment en est-on arrivé là ? La réponse se trouve dans la doctrine militaire que la Russie a adoptée en Ukraine, une doctrine que les analystes militaires occidentaux qualifient régulièrement de « guerre d’attrition à l’ancienne ». Face à des forces ukrainiennes de plus en plus aguerries, équipées de technologies occidentales, formées aux tactiques de combat modernes et motivées par la défense de leur territoire, l’armée russe a fait un choix stratégique aussi cynique que dévastateur : compenser la qualité par la quantité. Envoyer des vagues d’hommes, encore et encore, dans des assauts frontaux contre des positions fortifiées, en acceptant des taux de pertes qui feraient frémir n’importe quel état-major du monde civilisé.
Les témoignages qui parviennent du front, via les soldats ukrainiens, les prisonniers de guerre russes et les images captées par les drones, décrivent des scènes d’une violence indicible. Des colonnes de fantassins russes envoyés à pied à travers des champs de mines. Des véhicules blindés lancés sans couverture aérienne contre des positions défendues par des missiles antichars de dernière génération. Des unités entières décimées en quelques heures, remplacées le lendemain par d’autres hommes, souvent mal entraînés, parfois recrutés dans les prisons ou arrachés de force dans les régions les plus pauvres de l’immense territoire russe. C’est une boucherie organisée, méthodique, froidement calculée par des généraux qui savent pertinemment que le rapport pertes-gains est catastrophique, mais qui n’ont pas d’autre option dans leur arsenal stratégique.
Il y a quelque chose de profondément obscène dans le fait qu’au vingt-et-unième siècle, un État membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies utilise ses propres citoyens comme chair à canon, comme simple matériau consommable dans une guerre de conquête territoriale. Cette obscénité devrait nous empêcher de dormir.
Le rôle des combattants nord-coréens et des mercenaires
La situation est devenue si critique en termes de ressources humaines que la Russie a dû se tourner vers des sources de recrutement que personne n’aurait imaginées il y a encore deux ans. L’envoi de troupes nord-coréennes sur le front ukrainien, confirmé par de multiples sources de renseignement occidentales, constitue un aveu d’échec retentissant. Quand une puissance militaire autoproclamée de premier plan doit faire appel à des soldats étrangers venus de l’un des régimes les plus isolés de la planète pour combler les trous béants dans ses lignes, c’est que la crise des effectifs a atteint un point de non-retour. Les rapports indiquent que ces combattants nord-coréens ont eux-mêmes subi des pertes considérables, souvent envoyés dans les secteurs les plus meurtriers du front sans familiarité avec le terrain ni coordination adéquate avec les unités russes.
Avant eux, c’était le groupe Wagner, la milice privée d’Evgueni Prigojine, qui avait servi de variable d’ajustement humain. Les batailles pour Bakhmout, devenues le symbole de cette guerre d’attrition insensée, avaient déjà révélé au monde entier la willingness du commandement russe à sacrifier des milliers de vies pour gagner quelques centaines de mètres de ruines. Les anciens détenus recrutés par Wagner, envoyés en première ligne avec un entraînement minimal, avaient payé le prix le plus lourd. Prigojine lui-même avait fini par dénoncer publiquement l’incompétence du haut commandement russe, avant de connaître le sort que l’on sait. Mais sa mort n’a rien changé à la logique mortifère du système.
Les chiffres que Moscou veut cacher au monde
La guerre des statistiques et de la désinformation
Le Kremlin a érigé la dissimulation de ses pertes en politique d’État. Les lois sur le secret militaire ont été renforcées dès les premiers mois du conflit. Les familles de soldats tués sont menacées si elles parlent aux médias. Les cimetières militaires sont agrandis discrètement, loin des caméras. Les corps sont parfois laissés sur le champ de bataille pendant des semaines, voire abandonnés définitivement, pour éviter que leur rapatriement ne soit comptabilisé. Des journalistes d’investigation russes, comme ceux du média indépendant Mediazona, ont tenté de reconstituer le bilan réel en épluchant les avis de décès publiés dans les réseaux sociaux, les registres funéraires locaux et les témoignages de proches. Leurs conclusions sont terrifiantes.
Selon ces enquêtes croisées avec les données des services de renseignement britanniques, américains et ukrainiens, les pertes totales russes — incluant les morts, les blessés graves incapables de retourner au combat, les prisonniers et les déserteurs — auraient dépassé un seuil que les experts militaires considèrent comme catastrophique pour la capacité opérationnelle d’une armée. Sir Alex Younger, en utilisant le mot « astonishing », faisait précisément référence à cet ordre de grandeur. Ce ne sont pas seulement des chiffres impressionnants. Ce sont des chiffres qui remettent en question la viabilité à long terme de l’effort de guerre russe, indépendamment de la propagande du Kremlin sur la prétendue invincibilité de la machine militaire russe.
Derrière chaque statistique se cache un visage. Derrière chaque « perte » se cache une mère qui ne reverra jamais son fils. L’absurdité de cette guerre ne réside pas seulement dans ses objectifs politiques délirants, mais dans le mépris total que le pouvoir russe affiche envers la vie de ses propres concitoyens.
Ce que les pertes révèlent sur la stratégie russe
Les analystes de défense les plus respectés au monde s’accordent sur un point fondamental : le niveau de pertes subi par la Russie n’est pas un accident. Ce n’est pas le résultat d’une série de malheureux revers tactiques. C’est la conséquence directe et prévisible d’une stratégie délibérée qui place la conquête territoriale au-dessus de toute considération humaine. Le commandement russe sait que chaque kilomètre carré gagné en Ukraine coûte un prix exorbitant en vies humaines. Et il a décidé, froidement, que ce prix était acceptable. Cette décision, prise dans les bureaux climatisés du ministère russe de la Défense à Moscou, condamne des milliers d’hommes à une mort ou des blessures atroces chaque semaine.
Les offensives russes récentes dans les régions de Donetsk, de Zaporijjia et dans d’autres secteurs du front illustrent parfaitement cette logique. Malgré des gains territoriaux souvent minuscules — quelques villages, quelques positions tactiques —, les forces russes continuent de lancer des assauts coûteux en hommes et en matériel. Les images satellites montrent des carcasses de véhicules blindés empilées devant les lignes ukrainiennes, témoins silencieux de vagues d’assaut repoussées les unes après les autres. Et pourtant, le lendemain, de nouvelles vagues arrivent. La machine ne s’arrête pas. Elle ne peut pas s’arrêter, car s’arrêter signifierait admettre l’échec, et admettre l’échec est la seule chose que Vladimir Poutine refuse de faire.
L'Ukraine paie aussi un prix terrible
Une résistance héroïque qui n’est pas sans coût
Il serait malhonnête et irresponsable de parler des pertes russes sans évoquer le prix que l’Ukraine paie elle-même dans ce conflit. Si les pertes ukrainiennes sont significativement inférieures à celles de la Russie — un fait reconnu par la plupart des analystes indépendants —, elles n’en demeurent pas moins considérables et douloureuses. Chaque soldat ukrainien tombé est un défenseur de sa terre, un homme ou une femme qui s’est battu non pas pour conquérir le territoire d’autrui, mais pour protéger le sien. Cette distinction morale fondamentale ne diminue en rien la souffrance des familles, la douleur des communautés, le traumatisme d’une nation tout entière plongée dans une guerre qu’elle n’a pas choisie.
Le président Volodymyr Zelensky et le commandement militaire ukrainien ont été plus transparents que leur adversaire sur les réalités du combat, tout en maintenant une certaine discrétion sur les chiffres exacts pour des raisons de sécurité opérationnelle. Mais les hôpitaux débordent. Les centres de réhabilitation pour blessés de guerre sont saturés. Les cimetières militaires s’étendent dans chaque ville, dans chaque village du pays. L’Ukraine se bat avec un courage qui force l’admiration du monde, mais ce courage a un coût humain immense que la communauté internationale ne peut pas se permettre de minimiser ni d’oublier.
Le regard glacé des services de renseignement occidentaux
Pourquoi les mots de Sir Alex Younger comptent autant
Revenons un instant à la déclaration de Sir Alex Younger. L’ancien patron du MI6 n’a pas prononcé ce mot — « astonishing » — dans un moment d’émotion passagère. Les hommes comme lui ne fonctionnent pas ainsi. Ils sont formés à la froideur analytique, à l’évaluation rationnelle des données, à la suppression des émotions dans le processus de jugement. Si un tel homme utilise un vocabulaire qui trahit la stupéfaction, c’est parce que les données qu’il a vues, les briefings qu’il a reçus, les rapports qu’il a analysés dépassent tout ce que les modèles prédictifs avaient envisagé. Les services de renseignement occidentaux avaient anticipé que la guerre en Ukraine serait coûteuse pour la Russie. Mais le niveau réel des pertes a dépassé même les scénarios les plus pessimistes.
Cette stupéfaction partagée par les experts du renseignement soulève des questions fondamentales sur l’avenir du conflit et sur l’état réel de la puissance militaire russe. Jusqu’à quel point la Russie peut-elle continuer à absorber des pertes de cette ampleur sans que les conséquences ne deviennent visibles sur le plan intérieur ? La démographie russe, déjà en déclin avant la guerre, peut-elle supporter une saignée d’une telle envergure ? Les régions les plus touchées par le recrutement — souvent les plus pauvres, les plus éloignées de Moscou, les plus peuplées de minorités ethniques — vont-elles continuer à accepter en silence le sacrifice de leurs fils ?
Il y a dans le silence de ces régions reculées de Russie, dans le deuil muet de ces familles qui n’ont même pas le droit de pleurer publiquement leurs morts, une tragédie humaine que la géopolitique ne devrait jamais nous faire oublier. La victime principale de cette guerre, c’est l’humanité elle-même.
Les implications pour la sécurité européenne
Les capitales européennes suivent ces développements avec une attention qui confine à l’obsession, et pour cause. L’ampleur des pertes russes a des implications directes sur la sécurité du continent européen. D’un côté, une Russie affaiblie militairement pourrait être perçue comme une menace diminuée à court terme. De l’autre, un régime acculé, humilié et désespéré pourrait devenir encore plus imprévisible et dangereux. L’histoire nous enseigne que les empires blessés sont souvent les plus agressifs. Les déclarations nucléaires répétées du Kremlin, même si elles relèvent en partie du bluff stratégique, témoignent d’un état d’esprit qui ne peut pas être ignoré par les planificateurs de défense de l’OTAN.
Les ministres de la Défense des pays membres de l’Alliance atlantique doivent désormais intégrer dans leurs calculs non seulement la menace conventionnelle russe — qui a été sérieusement entamée par les pertes en Ukraine — mais aussi la possibilité d’une escalade asymétrique. Cyberattaques massives, sabotages d’infrastructures critiques, manipulation informationnelle à grande échelle, provocations dans l’espace ou dans l’Arctique : les options d’un régime qui ne peut plus se permettre de perdre davantage sur le champ de bataille conventionnel sont multiples et toutes inquiétantes.
Le coût invisible de la guerre sur la société russe
Une génération sacrifiée dans le silence
Au-delà des chiffres militaires bruts, les pertes humaines russes en Ukraine ont des répercussions profondes sur le tissu social de la Fédération de Russie. Des dizaines de milliers de jeunes hommes ont été tués. Des centaines de milliers sont revenus blessés, mutilés, traumatisés. Les troubles de stress post-traumatique, l’alcoolisme, la violence domestique, les tentatives de mettre fin à ses jours : toutes les pathologies associées au retour de la guerre sont en augmentation brutale dans les régions russes les plus affectées par la mobilisation. Mais ces réalités ne font jamais la une des médias d’État russes, trop occupés à diffuser des images de parades militaires et de discours triomphants du président.
Les mères de soldats russes, qui avaient joué un rôle historique dans la dénonciation de la guerre en Tchétchénie, sont aujourd’hui réduites au silence par la peur et la répression. Les quelques voix qui osent s’élever sont immédiatement étouffées par l’appareil de sécurité intérieure. Les associations d’aide aux familles de militaires sont surveillées, infiltrées, parfois dissoutes. Le contrat social implicite que Poutine avait établi avec la population russe — « ne vous mêlez pas de politique et je vous garantis la stabilité » — est en train de se fissurer sous le poids des cercueils qui reviennent du front, mais cette fissuration reste invisible pour quiconque regarde la Russie uniquement à travers le prisme de la télévision d’État.
L'échec stratégique que les pertes révèlent
Une armée qui ne sait plus faire la guerre autrement
Ce que les pertes astronomiques russes révèlent de manière impitoyable, c’est l’échec fondamental de la modernisation militaire que le Kremlin prétendait avoir accomplie depuis les réformes post-2008. Pendant des années, Moscou avait investi des milliards dans la modernisation de ses forces armées, vantant de nouveaux systèmes d’armes, de nouvelles doctrines, une nouvelle professionnalisation de ses troupes. La guerre en Ukraine a démontré que cette modernisation était en grande partie un mirage. La corruption endémique avait détourné une part considérable des budgets militaires. Les équipements prétendument modernes se sont révélés défaillants. La formation des soldats était inadéquate. La chaîne de commandement était rigide, inefficace, paralysée par la peur de déplaire à la hiérarchie.
Le résultat est une armée qui, confrontée à un adversaire déterminé et compétent, n’a trouvé d’autre solution que de revenir aux méthodes les plus brutales et les plus primitives de la guerre : l’assaut massif, la saturation par le nombre, le pilonnage aveugle de l’artillerie, le mépris total pour la vie de ses propres soldats. C’est une régression militaire d’une ampleur historique, un retour aux tactiques de la Première Guerre mondiale à l’ère des drones et des missiles guidés par satellite. Et c’est cette régression qui explique, plus que tout autre facteur, le niveau « astonishing » des pertes que même un ancien directeur du MI6 peine à croire.
Quand une nation prétend être une grande puissance militaire mais ne sait répondre à la résistance qu’en jetant toujours plus de corps dans la fournaise, ce n’est pas de la puissance. C’est de la barbarie habillée en uniforme.
Les leçons que le monde refuse de tirer
Cette réalité devrait être un avertissement pour le monde entier, et pourtant, les leçons stratégiques de la guerre en Ukraine peinent à être intégrées dans les politiques de défense de nombreux pays. En Europe, les budgets militaires augmentent, certes, mais souvent trop lentement et avec des priorités qui ne reflètent pas les enseignements du terrain. La guerre de drones, qui a transformé le champ de bataille en Ukraine, n’est pas encore pleinement intégrée dans les doctrines de nombreuses armées européennes. La guerre électronique, la cyberdéfense, la capacité à maintenir un effort industriel de défense sur le long terme : autant de domaines où les leçons ukrainiennes devraient provoquer des révolutions dans la pensée militaire occidentale.
Mais au-delà des questions militaires, c’est la leçon politique qui est la plus importante. La guerre en Ukraine démontre qu’un régime autoritaire déterminé est prêt à accepter un niveau de destruction humaine que les démocraties considèrent comme impensable. Cette asymétrie de la volonté, cette différence fondamentale dans la valeur accordée à la vie humaine, est le défi stratégique central de notre époque. Comment les démocraties peuvent-elles dissuader des régimes pour lesquels la mort de dizaines de milliers de leurs propres soldats n’est qu’un coût acceptable de la politique étrangère ?
Les négociations de paix à l'ombre des fosses communes
Parler de paix quand la guerre fait rage
Les discussions autour d’éventuelles négociations de paix sont inséparables de la réalité des pertes sur le terrain. Chaque proposition de cessez-le-feu, chaque tentative de médiation doit être évaluée à la lumière de ce que cette guerre a coûté en vies humaines. Quand certaines voix, dans les capitales occidentales ou ailleurs, appellent l’Ukraine à « faire des compromis » pour mettre fin au conflit, elles doivent répondre à une question simple mais dévastatrice : comment demander à une nation qui a sacrifié tant de ses fils et de ses filles de céder le territoire pour lequel ils sont morts ? Et comment accepter qu’un agresseur qui a causé autant de destructions puisse en tirer un bénéfice territorial ?
Les pertes russes, paradoxalement, compliquent aussi les perspectives de paix du côté de Moscou. Plus le prix payé est élevé, plus il devient politiquement impossible pour le régime de Poutine de justifier un retrait ou même un compromis. Comment expliquer aux centaines de milliers de familles endeuillées que leurs proches sont morts pour rien ? Comment maintenir la légitimité d’un pouvoir qui a envoyé une génération à l’abattoir pour des gains territoriaux finalement négociés à la table de conférence ? Cette logique perverse de l’escalade par les pertes — plus on perd, plus on doit continuer pour justifier ce qu’on a déjà perdu — est l’un des pièges les plus dangereux de tout conflit armé. Et la Russie y est enfoncée jusqu’au cou.
La paix ne se construit pas sur le déni des souffrances. Elle se construit sur la reconnaissance de ce qui a été perdu, sur la justice pour les victimes, et sur l’engagement solennel que cela ne se reproduira jamais. Toute autre forme de paix n’est qu’un armistice temporaire.
Le rôle crucial du soutien occidental à l'Ukraine
Quand l’aide militaire sauve des vies des deux côtés
Il est essentiel de comprendre que le soutien militaire occidental à l’Ukraine n’est pas seulement un acte de solidarité géopolitique. C’est aussi, de manière contre-intuitive, un facteur qui pourrait à terme limiter les pertes humaines globales de ce conflit. Plus l’Ukraine est capable de se défendre efficacement, plus le coût de chaque avancée russe augmente, et plus le calcul coût-bénéfice de la poursuite de la guerre devient défavorable pour Moscou. Les systèmes de défense aérienne fournis par les Occidentaux protègent les villes ukrainiennes des bombardements. Les armes antichars et l’artillerie de précision permettent aux forces ukrainiennes de repousser les assauts avec des pertes moindres de leur côté.
Ceux qui plaident pour une réduction ou un arrêt de l’aide occidentale à l’Ukraine au nom de la paix doivent comprendre les conséquences probables d’une telle décision. Une Ukraine affaiblie militairement n’entraînerait pas la paix. Elle entraînerait une accélération de l’offensive russe, une augmentation des pertes des deux côtés, une expansion potentielle du conflit et, in fine, une capitulation qui récompenserait l’agression et enverrait un signal dévastateur à tous les régimes autoritaires de la planète. Le soutien à l’Ukraine n’est pas un choix belliciste. C’est un investissement dans la stabilité mondiale et dans la défense de principes qui fondent l’ordre international depuis 1945.
La dimension humaine que les chiffres ne capturent pas
Des vies brisées au-delà des statistiques
Les chiffres sont nécessaires pour comprendre l’ampleur d’un conflit, mais ils sont radicalement insuffisants pour en saisir la dimension humaine. Derrière les centaines de milliers de pertes russes, il y a des histoires individuelles d’une tragédie insondable. Il y a le jeune conscrit de Bouriatie ou du Daghestan, issu d’une famille pauvre, recruté avec la promesse d’un salaire qui permettrait à ses parents de survivre, envoyé sur un front dont il ne savait rien, tué dans les premières heures de son premier combat. Il y a le prisonnier recruté par Wagner, à qui on avait promis la liberté s’il survivait six mois, fauché par un drone ukrainien au troisième jour. Il y a le réserviste mobilisé en catastrophe lors de la mobilisation partielle de septembre 2022, arraché à sa famille sans formation ni équipement adéquat.
Et du côté ukrainien, il y a le père de famille qui a quitté son emploi pour prendre les armes le 24 février 2022. Il y a l’enseignante qui est devenue médecin militaire. Il y a l’étudiant qui a interrompu ses études pour défendre sa ville. Chaque vie perdue dans cette guerre est un univers anéanti, un futur effacé, une contribution au monde qui ne sera jamais faite. Les chiffres de Sir Alex Younger sont « astonishing ». Mais la réalité humaine qu’ils recouvrent est, elle, proprement insupportable.
Nous vivons dans un monde où les guerres sont commentées en direct sur les réseaux sociaux, où les images de destruction sont consommées entre deux vidéos de divertissement, où la mort est devenue un contenu parmi d’autres. Mais cette guerre n’est pas un contenu. Elle est une réalité vivante, saignante, hurlante, qui nous concerne tous.
L'héritage toxique que cette guerre laissera
Les cicatrices qui mettront des décennies à guérir
Même si le dernier coup de feu de cette guerre était tiré demain, ses conséquences se feraient sentir pendant des décennies. En Russie, une génération entière d’hommes jeunes a été décimée, traumatisée ou handicapée. Le déficit démographique qui en résultera aura des conséquences économiques et sociales considérables. Les régions les plus pauvres du pays, déjà en difficulté avant la guerre, seront encore plus dévastées. L’économie de guerre que le Kremlin a mise en place, si elle maintient artificiellement certains indicateurs à flot, crée des distorsions structurelles qui finiront par éclater. La Russie post-guerre, quelle que soit l’issue du conflit, sera un pays profondément abîmé.
En Ukraine, le défi de la reconstruction est colossal. Non seulement les infrastructures physiques — villes, ponts, centrales électriques, hôpitaux, écoles — devront être reconstruites, mais le tissu social lui-même devra être réparé. Le traumatisme collectif d’une nation soumise à une agression à grande échelle, les millions de déplacés, les familles déchirées, les enfants qui ont grandi sous les bombes : tout cela nécessitera un effort de reconstruction humaine sans précédent. La communauté internationale, qui a su se mobiliser pour fournir des armes, devra faire preuve de la même détermination pour fournir les ressources nécessaires à la paix.
Ce que nous devons retenir de ce moment historique
Le devoir de mémoire commence maintenant
Nous sommes les témoins contemporains d’un événement historique majeur. La guerre en Ukraine, par son ampleur, sa durée et son niveau de destruction, marquera le vingt-et-unième siècle aussi profondément que les deux guerres mondiales ont marqué le vingtième. Le fait qu’un ancien chef du renseignement britannique utilise des termes aussi forts pour décrire les pertes russes devrait servir de signal d’alarme à quiconque aurait été tenté de détourner le regard.
Notre responsabilité, en tant que citoyens de nations démocratiques, est double. Nous devons d’abord nous informer rigoureusement, au-delà des gros titres et des slogans simplistes. Nous devons comprendre la complexité de ce conflit, ses origines, ses dynamiques, ses enjeux, sans céder ni à la propagande russe ni au défaitisme ambiant. Ensuite, nous devons exiger de nos dirigeants qu’ils agissent à la hauteur de la situation : soutenir l’Ukraine dans sa défense, préparer nos propres capacités de défense, et travailler sans relâche pour créer les conditions d’une paix juste et durable qui ne récompense pas l’agression.
L’indifférence est le plus grand allié des tyrans. Chaque fois que nous détournons le regard, chaque fois que nous traitons cette guerre comme un problème lointain qui ne nous concerne pas, nous accordons une victoire à ceux qui croient que la force brute peut redessiner les frontières du monde. Ce n’est pas acceptable. Ce ne le sera jamais.
L’avenir se décide dans les choix d’aujourd’hui
Les pertes russes en Ukraine, qualifiées de stupéfiantes par l’un des esprits analytiques les plus affûtés de la communauté du renseignement mondial, ne sont pas qu’un indicateur militaire. Elles sont le symptôme d’un monde en crise, d’un ordre international contesté, d’une confrontation entre deux visions radicalement opposées de l’avenir. Dans une vision, les frontières sont sacrées, la souveraineté des nations est respectée, et les différends se règlent par le dialogue. Dans l’autre, la loi du plus fort prévaut, les peuples sont des pions sur un échiquier, et la guerre est un instrument légitime de la politique. Le camp dans lequel nous choisissons de nous situer définira non seulement l’issue de ce conflit, mais la nature du monde dans lequel vivront nos enfants et nos petits-enfants.
Les mots de Sir Alex Younger résonnent comme un avertissement. Écoutons-le. Les chiffres sont stupéfiants. Les enjeux sont existentiels. Et le temps de l’indifférence est révolu depuis longtemps. La seule question qui reste est celle-ci : qu’allons-nous faire de cette connaissance ? Comment allons-nous transformer notre stupéfaction en action ? Car si nous ne faisons rien, si nous laissons cette guerre devenir un bruit de fond confortable, alors nous serons, nous aussi, complices du silence qui recouvre les fosses communes de cette guerre.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Déclaration de transparence
Cet article constitue une opinion fondée sur des faits vérifiés et des sources multiples. L’auteur n’a aucun lien financier, politique ou institutionnel avec les gouvernements ukrainien, russe, britannique ou toute organisation mentionnée dans ce texte. Les analyses et interprétations présentées sont celles de l’auteur et n’engagent que lui. Les données sur les pertes militaires proviennent de sources ouvertes, de rapports de renseignement déclassifiés et d’estimations d’analystes indépendants reconnus. Par nature, les chiffres de pertes en temps de guerre comportent des marges d’incertitude significatives. L’auteur s’est efforcé de présenter les ordres de grandeur les plus consensuels parmi les sources fiables disponibles.
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Mediazona — Enquêtes indépendantes sur les pertes militaires russes
International Institute for Strategic Studies (IISS) — Analyses sur les capacités militaires russes
BBC News — Enquête sur les pertes russes en Ukraine avec Mediazona
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