Quand un kilomètre coûte 156 vies humaines
Les chiffres globaux sont vertigineux. Mais les chiffres locaux sont pires. Sur le front de Donetsk, la Russie paie chaque kilomètre de terrain avec 156 soldats. 156 vies humaines pour un kilomètre de ruines. Pas un kilomètre de territoire fertile. Pas un kilomètre de ville prospère. Un kilomètre de terre retournée, minée, empoisonnée, inutilisable. En 2024, le ratio était de 27 soldats par kilomètre. Il a été multiplié par six en un an. L’armée ukrainienne fait payer chaque mètre de terrain à un prix que même les généraux soviétiques de la Seconde Guerre mondiale auraient jugé excessif. Et la Russie continue. Sans hésitation. Sans remords. Sans même l’apparence d’une réflexion stratégique.
Pourquoi? Parce que dans le calcul de Poutine, les vies humaines ne sont pas un coût. Elles sont une ressource. Une ressource renouvelable, comme le pétrole ou le gaz. La Russie compte 145 millions d’habitants. Poutine regarde ce chiffre et y voit un réservoir. Pas de citoyens. Pas de familles. Un réservoir de chair utilisable. Et tant que le réservoir n’est pas vide, la machine continue. Le problème, c’est que le réservoir se vide plus vite qu’il ne se remplit. La Russie mobilise 40 000 hommes par mois. Elle en perd 30 000 à 35 000. L’écart se rétrécit. La machine grince. Mais elle tourne encore.
Il y a un mot pour ça. Quand un État envoie ses propres citoyens mourir par centaines de milliers pour conquérir des territoires dont il n’a pas besoin, que personne ne lui a disputés, et qui seront de toute façon inhabitables pour des générations. Ce mot existe. Il est dans tous les livres d’histoire. Et il commence toujours de la même façon : par un dirigeant que personne n’a osé arrêter à temps.
Les visages derrière les statistiques
Derrière chaque unité du compteur, il y a un visage. Andreï, 19 ans, originaire du Bachkortostan. Il a signé son contrat pour payer l’hypothèque de sa mère. Il n’a jamais vu la tranchée où il est mort. On l’a déployé un mardi. Il est mort un jeudi. Sa mère a reçu un cercueil scellé et une médaille qu’elle garde dans un tiroir parce qu’elle ne supporte pas de la regarder. Viktor, 42 ans, de Novossibirsk. Prisonnier de droit commun. On lui a offert le choix entre 15 ans de prison et 6 mois au front. Il a choisi le front. Il n’a pas survécu au premier mois. Sergueï, 34 ans, de Saratov. Père de trois enfants. Il croyait qu’il allait faire des exercices militaires. Quand il a compris qu’on l’envoyait en Ukraine, il était déjà dans le camion. Il a envoyé un dernier message à sa femme : « Dis aux enfants que papa les aime. » Le message est resté en « lu » sans réponse. Parce que sa femme était déjà en train de pleurer trop fort pour taper.
L'armée fantôme qui revient sans cesse
Détruite et reconstruite, encore et encore
L’armée russe d’origine — celle qui a franchi la frontière le 24 février 2022 — a cessé d’exister quelque part autour de l’été 2023. Tout ce qui se bat aujourd’hui en Ukraine est un remplacement. Un assemblage de conscrits, de prisonniers, de mercenaires, de volontaires attirés par des primes et de Nord-Coréens dont personne ne parle assez. Les unités changent de composition tous les trois mois. Les commandants changent tous les six mois — ceux qui survivent. L’expérience de combat se perd à chaque rotation parce que les soldats expérimentés sont soit morts, soit blessés, soit tellement traumatisés qu’ils ne peuvent plus tenir une arme sans trembler.
Et pourtant, la machine avance. Pas vite. Pas bien. Mais elle avance. Parce que quand vous envoyez 40 000 hommes par mois contre une ligne de défense, même la meilleure ligne de défense du monde finit par plier par endroits. C’est la stratégie de Joukov à Stalingrad, version XXIe siècle. Submerger par le nombre. Accepter des pertes que n’importe quel autre pays considérerait comme catastrophiques. Transformer chaque avancée en victoire de propagande alors que chaque avancée est en réalité un massacre. Le secteur de Pokrovsk a vu 56 assauts russes repoussés en une seule journée. Cinquante-six. C’est-à-dire que 56 groupes de soldats ont été envoyés vers les lignes ukrainiennes sachant que la majorité ne reviendrait pas. Et quelqu’un, quelque part dans un bureau du Kremlin, a donné cet ordre. Et a dormi après.
On raconte que Staline aurait dit : « Un mort est une tragédie. Un million de morts est une statistique. » Poutine a dépassé le million. Nous en sommes au stade où les morts russes ne sont même plus une statistique. Ils sont du bruit blanc. Un fond sonore que le monde a appris à ignorer entre deux notifications sur son téléphone.
La mobilisation qui ne dit pas son nom
Officiellement, la Russie n’est pas en état de mobilisation générale. Officiellement. Dans la réalité, le recrutement est massif, permanent et touche prioritairement les régions les plus pauvres et les minorités ethniques. Les Bouriates, les Bachkirs, les Daghestanais meurent dans des proportions grotesquement supérieures à leur représentation dans la population. Les grandes villes russes — Moscou, Saint-Pétersbourg — sont largement épargnées. La guerre ne touche pas ceux qui ont les moyens de l’éviter. Elle broie ceux qui n’ont pas le choix. C’est une guerre de classes déguisée en guerre patriotique. Les fils de l’élite étudient à Londres. Les fils des pauvres pourrissent dans la boue du Donbass.
Le matériel soviétique au bout du rouleau
11 667 chars et la question de l’après
11 667 chars détruits. Le chiffre est stupéfiant quand on sait que la Russie a commencé la guerre avec un parc estimé à 12 000 à 13 000 chars opérationnels ou en réserve. Faites le calcul. L’armée russe a perdu l’équivalent de 90 % de sa flotte blindée d’avant-guerre. Ce qui roule aujourd’hui sur le front, ce sont des T-62 sortis des entrepôts, des reliques des années 1960 envoyées contre des drones à 500 dollars qui les transforment en cercueils mobiles. L’asymétrie est grotesque. Un drone FPV coûtant le prix d’un smartphone détruit un char valant 3 millions de dollars. La guerre du XXIe siècle ne récompense pas celui qui a le plus de métal. Elle récompense celui qui a le plus d’intelligence.
24 028 véhicules blindés. 37 254 systèmes d’artillerie. L’artillerie russe, supposée être la colonne vertébrale de sa doctrine militaire, a perdu plus de pièces que la plupart des pays n’en possèdent dans leur inventaire total. Les stocks soviétiques sont presque épuisés. La production nouvelle ne compense pas les pertes. Et la qualité chute à mesure que les pièces de rechange se raréfient et que les ouvriers qualifiés fuient le pays. L’armée russe de 2026 est une version dégradée, appauvrie, fragilisée de ce qu’elle était en 2022. Et pourtant, elle continue de se battre. Parce que dans la logique du Kremlin, s’arrêter est plus dangereux que continuer. S’arrêter, c’est admettre l’échec. Et admettre l’échec, dans la Russie de Poutine, c’est signer son propre arrêt de mort politique.
Un musée militaire à ciel ouvert. Voilà ce qu’est devenu le champ de bataille ukrainien. Des chars des années 1960 à côté de drones du XXIe siècle. Des fusils d’assaut soviétiques contre des systèmes de guerre électronique de dernière génération. L’armée russe n’avance pas dans le futur — elle recule dans le passé, un char obsolète à la fois.
Les drones, nouveau visage de la destruction
133 392 drones détruits. Le chiffre est le reflet d’une guerre qui a fondamentalement changé de nature. Les drones ne sont plus un complément. Ils sont l’arme principale. Des deux côtés. L’Ukraine a transformé le drone FPV en arme de précision capable de poursuivre un soldat dans une tranchée. La Russie utilise les Shahed iraniens comme arme de terreur contre les populations civiles. La différence est morale, pas technologique. L’un défend. L’autre détruit. Et les 133 392 drones russes abattus représentent autant de tentatives de tuer qui ont échoué grâce à l’ingéniosité ukrainienne.
La mer Noire, cimetière de l'ambition navale russe
28 navires et 2 sous-marins au fond de l’eau
L’Ukraine n’a pas de marine de guerre. Pas au sens classique du terme. Et pourtant, elle a coulé 28 navires et 2 sous-marins de la flotte russe de la mer Noire. Le Moskva, navire amiral, repose par 50 mètres de fond depuis avril 2022. La flotte russe a été chassée de Sébastopol, sa base historique en Crimée, et repoussée vers Novorossiïsk. Un pays sans marine a vaincu une marine centenaire avec des drones navals, des missiles Neptune et une créativité que les manuels de stratégie navale devront réécrire. C’est l’humiliation militaire la plus complète depuis que l’armée japonaise a détruit la flotte russe à Tsushima en 1905. Et tout comme en 1905, cette humiliation ne semble pas freiner le Kremlin. L’histoire ne se répète pas — elle bégaie, avec un accent russe.
Et pourtant, dans les journaux télévisés russes, la flotte de la mer Noire est toujours « glorieuse ». Les 28 navires coulés n’existent pas. Le Moskva a officiellement sombré à cause d’un « incendie accidentel ». Le sous-marin détruit en cale sèche était en « maintenance programmée ». La réalité russe est un monde parallèle où les défaites sont des victoires, où les retraites sont des « gestes de bonne volonté », et où un million de morts est un détail administratif. La propagande n’a pas besoin d’être crédible. Elle a juste besoin d’être constante.
28 navires. Quand les livres d’histoire de demain raconteront comment un pays sans marine a détruit la flotte d’une superpuissance nucléaire avec des drones de fabrication artisanale, les lecteurs penseront que c’est de la fiction. Les soldats ukrainiens qui ont programmé ces drones dans des garages, eux, savent que c’est la réalité. Et c’est cette réalité qui devrait terrifier le Kremlin bien plus que n’importe quelle résolution de l’ONU.
Le symbole du Moskva et l’orgueil noyé
Le croiseur Moskva pesait 12 000 tonnes. Il portait le nom de la capitale russe. Il était le symbole de la puissance navale russe en mer Noire. Et il a été coulé par deux missiles Neptune ukrainiens, un système développé en Ukraine et testé pour la première fois en conditions réelles ce jour-là. Le navire le plus important de la flotte russe, coulé par une arme que personne ne connaissait. C’est tout le résumé de cette guerre : l’arrogance contre l’innovation, la masse contre l’intelligence, le passé contre le futur.
Les cieux vidés de la puissance aérienne russe
435 avions et l’effondrement de la domination aérienne
435 avions abattus. 347 hélicoptères. L’armée de l’air russe qui devait assurer la supériorité aérienne en 72 heures a perdu plus d’appareils en trois ans que la plupart des pays n’en possèdent dans leur inventaire total. Les Su-34, les Su-25, les Ka-52 tombent régulièrement, abattus par des systèmes Patriot, des NASAMS, des IRIS-T et même des Stinger portatifs. La Russie a été contrainte de bombarder depuis son propre espace aérien, lançant des bombes planantes à distance pour éviter d’entrer dans la zone de défense aérienne ukrainienne. Quand la deuxième armée du monde est obligée de bombarder de loin parce qu’elle a peur de s’approcher, le mythe de la puissance s’effondre comme un château de cartes mouillées.
En janvier 2026, les Russes ont largué 5 500 bombes aériennes sur l’Ukraine. 5 500 en un seul mois. Ces bombes — souvent des FAB-500 ou FAB-1500 de fabrication soviétique — pèsent entre 500 et 1 500 kilogrammes. Elles sont équipées de kits de guidage rudimentaires et lâchées sur des zones résidentielles, des hôpitaux, des écoles. Ce n’est pas de la guerre. C’est du bombardement de terreur systématique. Et c’est documenté, filmé, répertorié — sans que le monde ne fasse autre chose que compter les victimes et publier des communiqués de condamnation que personne ne lit.
5 500 bombes en un mois. Si vous en lâchiez autant sur n’importe quelle ville européenne — Paris, Berlin, Madrid — le monde entier serait en état de choc. Mais quand c’est Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia, le monde publie un tweet et passe à autre chose. L’indignation sélective a un goût amer. Il ressemble à celui de la lâcheté polie.
La terreur comme doctrine militaire
Ce que les chiffres révèlent, au-delà de la destruction matérielle, c’est une doctrine. La Russie ne fait pas la guerre à une armée. Elle fait la guerre à un peuple. Les drones Shahed visent les centrales électriques. Les missiles de croisière frappent les réseaux de chauffage en plein hiver. Les bombes aériennes rasent des quartiers résidentiels. L’objectif n’est pas militaire. Il est psychologique. Briser la volonté d’un peuple en le privant d’électricité, de chauffage, d’eau, de sommeil. Transformer chaque nuit en cauchemar. Transformer chaque hiver en épreuve de survie. Et espérer qu’à force de souffrir, les Ukrainiens demanderont la paix à n’importe quel prix. Après 1 087 jours, la réponse est claire : non. Ils ne demanderont pas. Parce qu’ils savent que le prix de la capitulation est pire que le prix de la résistance.
Le coût humain que Moscou refuse de compter
Les mères de Russie et le silence imposé
En Russie, les mères des soldats morts n’ont pas le droit de pleurer trop fort. Les Comités de mères de soldats, ces organisations qui ont jadis fait trembler le Kremlin pendant les guerres de Tchétchénie, sont muselées, infiltrées, neutralisées. Les familles qui posent des questions sur le sort de leurs fils sont visitées par le FSB. Les journalistes qui comptent les morts sont emprisonnés. Mediazona, le média indépendant qui vérifie les décès un par un à travers les avis de décès locaux et les réseaux sociaux, a documenté des dizaines de milliers de morts confirmées par nom. Mais même Mediazona admet que ses chiffres sont largement inférieurs à la réalité. Parce que dans les villages reculés de Sibérie, beaucoup de morts ne sont jamais comptés. Ils disparaissent simplement. Et personne ne vient poser de questions.
La Russie ne publie pas de chiffres officiels de pertes. Jamais. Le dernier chiffre semi-officiel date de septembre 2022 : 5 937 morts. À l’époque, le vrai chiffre était probablement déjà dix fois supérieur. Depuis, c’est le silence. Un silence organisé, méthodique, total. Les cercueils arrivent de nuit. Les enterrements se font en petit comité. Les monuments aux morts ne portent pas la mention « Ukraine ». Et les veuves reçoivent une indemnité — quelques millions de roubles — avec une clause de confidentialité. L’argent du silence. Le prix du mensonge. Le salaire de la complicité.
Dans un village du Bachkortostan, une femme a reçu trois cercueils en six mois. Son mari. Son fils aîné. Son beau-frère. Trois drapeaux. Trois médailles. Trois indemnités. Et un silence qui ne finit jamais. Elle ne proteste pas. Elle ne peut pas. Elle sait ce qui arrive à ceux qui protestent. Alors elle range les médailles dans un tiroir, et elle continue de vivre. Si on peut appeler ça vivre.
L’indemnisation de la mort et le recrutement de la misère
La Russie recrute là où elle peut. Et elle peut là où la pauvreté est la plus profonde. Les primes d’engagement ont été augmentées plusieurs fois. Elles atteignent maintenant des niveaux qui représentent plusieurs années de salaire dans les régions les plus pauvres. Pour un jeune homme de Touva, de Bouriatie ou du Daghestan, s’engager est parfois le seul moyen de sortir sa famille de la misère. Que ce soit aussi le moyen le plus probable d’y laisser sa vie est un détail que les recruteurs oublient de mentionner. La Russie transforme la pauvreté en arme de recrutement. Elle exploite ses propres citoyens les plus vulnérables pour alimenter une guerre qui profite exclusivement à une élite qui n’y enverra jamais ses enfants.
L'Ukraine qui transforme la défense en art de guerre
L’innovation née de la nécessité
Face à cette marée humaine et matérielle, l’Ukraine fait quelque chose que les historiens militaires étudieront pendant des décennies : elle gagne. Pas au sens territorial — la ligne de front bouge lentement. Mais au sens stratégique. Elle détruit l’armée russe plus vite que la Russie ne peut la reconstruire. Elle innove plus vite que la Russie ne peut s’adapter. Les drones FPV ukrainiens sont devenus l’arme antichars la plus efficace au monde. Les drones navals ukrainiens ont révolutionné la guerre maritime. Les systèmes de guerre électronique ukrainiens perturbent les communications russes à une échelle que même l’OTAN ne maîtrise pas complètement.
Et tout cela avec un budget qui représente une fraction de celui de la Russie. L’Ukraine fait la guerre avec l’intelligence là où la Russie la fait avec la masse. C’est David contre Goliath, sauf que David a remplacé la fronde par un drone à 500 dollars et que Goliath continue de foncer tête baissée sans comprendre pourquoi il saigne. 1 252 020 soldats plus tard, Goliath n’a toujours pas compris. Et il ne comprendra probablement jamais. Parce que comprendre nécessiterait d’admettre qu’on s’est trompé. Et dans la Russie de Poutine, l’erreur n’existe pas. Il n’y a que des « opérations spéciales » qui durent un peu plus longtemps que prévu.
Un drone à 500 dollars contre un char à 3 millions. Un ingénieur ukrainien dans un garage contre un général russe dans un bureau climatisé. Une armée qui se bat pour sa survie contre une armée qui se bat parce qu’on lui ordonne de se battre. L’Ukraine ne gagne pas malgré ses moyens limités. Elle gagne grâce à eux. Parce que la contrainte force l’innovation, et l’innovation bat toujours la masse. Toujours.
Le front de Pokrovsk, épicentre de l’enfer
Le secteur de Pokrovsk est devenu le point le plus chaud du front. 56 assauts russes repoussés en une seule journée le 13 février. Les positions ukrainiennes à Rodynske, Rivne, Kotlyne, Udachne, Molodetske, Ivanivka et Filiia ont tenu. Chaque assaut repoussé représente des dizaines de soldats russes arrêtés net. Chaque village défendu est un miracle logistique et humain. Les soldats ukrainiens se battent dans des conditions que les armées occidentales considéreraient comme impossibles. Et ils tiennent. Jour après jour. Nuit après nuit. 1 087 nuits et ils tiennent encore.
Le monde qui regarde et ne voit rien
L’indifférence comme politique étrangère
Le chiffre de 1 252 020 devrait provoquer un séisme diplomatique mondial. Il devrait déclencher des sessions d’urgence au Conseil de sécurité de l’ONU. Il devrait forcer des prises de position claires, des sanctions massives, des livraisons d’armes immédiates. Au lieu de quoi, il est publié dans un communiqué de presse de l’État-major ukrainien que les agences de presse reprennent en trois lignes, coincé entre un résultat sportif et une prévision météo. L’humanité a développé une capacité remarquable à absorber l’horreur sans broncher. Nous scrollons les chiffres de la mort avec le même pouce qui like les photos de chatons. Le XXIe siècle n’a pas inventé l’indifférence — il l’a optimisée.
Et pourtant, chaque jour qui passe sans action suffisante est un jour de plus où l’Ukraine paie le prix de la liberté européenne avec le sang de ses enfants. Chaque système Patriot non livré est une nuit de plus sous les Shahed. Chaque hésitation politique est un village de plus rasé par les bombes planantes. Les Européens débattent du coût de l’aide à l’Ukraine. Le coût de ne pas aider sera infiniment supérieur. Mais ce coût-là, il sera payé plus tard. Par d’autres. Par ceux qui n’ont pas encore compris que la frontière entre la guerre et la paix passe aujourd’hui par Pokrovsk, pas par Bruxelles.
Nous vivons dans un monde où un million de morts ne suffit pas à provoquer une réaction proportionnelle. Où les chiffres sont si grands qu’ils deviennent abstraits. Où l’horreur est si constante qu’elle devient invisible. C’est le vrai danger. Pas les drones, pas les missiles, pas les chars. L’habitude. L’habitude de l’horreur. Le moment où mourir en Ukraine devient aussi banal que la pluie en novembre.
La responsabilité de savoir
Vous savez maintenant. 1 252 020. Ce chiffre est dans votre tête. Il y restera. Pas parce qu’il est spectaculaire — il est au-delà du spectaculaire. Mais parce qu’il est réel. Chaque unité est un battement de cœur qui s’est arrêté. Et chaque jour, 800 battements de plus cessent. La question n’est pas de savoir si cette guerre va finir. Elle finira. Toutes les guerres finissent. La question est de savoir combien de zéros on ajoutera au compteur avant que le monde ne décide que c’est assez. Un million et demi? Deux millions? Le compteur tourne. Et le monde regarde.
Conclusion : Le compteur ne dort jamais
1 252 021, 1 252 022, 1 252 023
Pendant que vous lisiez ces lignes, le compteur a avancé. Il avance en ce moment même. Il avancera cette nuit, demain matin, la semaine prochaine. 800 par jour. 33 par heure. Un toutes les deux minutes. Quelque part sur le front ukrainien, en ce moment précis, un soldat russe vit ses dernières secondes. Il ne sait pas encore. Il pense peut-être à sa mère. Ou à rien du tout, parce que la peur occupe tout l’espace. Dans deux minutes, il sera un de plus. 1 252 021. Un numéro. Un point de donnée. Une ligne dans un rapport que personne ne lira. Et quelque part en Russie, un téléphone sonnera. Ou pas. Peut-être que personne ne préviendra. Peut-être que sa famille apprendra la nouvelle dans trois mois. Ou jamais.
Le 14 février 2026. Saint-Valentin. Le jour de l’amour. En Ukraine, c’est le jour 1 087 de la guerre. Quelque part à Kharkiv, une femme pose un bouquet sur une photo encadrée. Son mari lui envoyait des roses chaque 14 février. Cette année, c’est elle qui apporte les fleurs. Au cimetière. Elle ne pleure plus. Elle n’a plus de larmes. Elle a juste ce vide immense dans la poitrine qui ne se remplit de rien. Et ce chiffre, 1 252 020, qui ne veut rien dire pour le monde mais qui, pour elle, ne représente qu’un seul homme. Le sien.
Le compteur tourne. Il ne s’arrête ni la nuit, ni les jours fériés, ni le jour de la Saint-Valentin. Il n’a pas de bouton pause. Il n’a pas de bouton arrêt. Il ne s’arrêtera que lorsque quelqu’un — quelque part — décidera que c’est assez. En attendant, chaque chiffre qui s’ajoute est un acte d’accusation. Contre Poutine, certes. Mais aussi contre nous tous. Parce que nous savons. Et que savoir sans agir, c’est choisir.
Le chiffre qui nous jugera tous
Quand tout sera fini — et tout finit toujours — on nous demandera : « Que saviez-vous? » Et nous répondrons : « Tout. Nous savions tout. » Alors on nous demandera : « Qu’avez-vous fait? » Et la plupart d’entre nous baisseront les yeux. Parce que la réponse, pour la plupart d’entre nous, sera : « Pas assez. » 1 252 020. Le chiffre qui nous jugera. Pas parce qu’il est russe. Mais parce qu’il est humain.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce billet est rédigé depuis une perspective pro-ukrainienne assumée. L’auteur considère l’invasion russe comme une guerre d’agression illégale et estime que les pertes russes massives sont la conséquence directe de décisions prises par le Kremlin, pas par les soldats envoyés mourir. La compassion exprimée pour les soldats russes n’absout en rien le régime qui les sacrifie.
Ce texte ne célèbre pas la mort de soldats russes. Il dénonce le système qui les transforme en chair à canon et le monde qui regarde sans intervenir suffisamment.
Méthodologie et sources
Les chiffres de pertes russes proviennent de l’État-major général des Forces armées ukrainiennes, publiés quotidiennement. Ces chiffres sont considérés comme potentiellement surestimés par certains analystes occidentaux, mais les estimations indépendantes (Mediazona, services de renseignement britanniques, américains) confirment un ordre de grandeur cohérent. Les témoignages individuels sont des reconstructions typiques basées sur des cas documentés par des organisations de droits humains et des médias indépendants russes.
Nature de l’analyse
Ce texte est un billet d’humeur, une réaction personnelle face à l’ampleur des pertes humaines. Il ne prétend pas à la neutralité journalistique. Les passages en italique sont des réflexions éditoriales de l’auteur. Le lecteur est encouragé à consulter les sources pour se forger sa propre opinion sur la fiabilité des chiffres avancés.
Sources
Sources primaires
Les données de pertes sont mises à jour quotidiennement par l’État-major ukrainien et croisées avec les estimations de sources indépendantes pour cette analyse.
Sources secondaires
Al Jazeera — Russia-Ukraine war: List of key events, day 1,449, 12 février 2026
The Moscow Times — Ukraine War Is « Killing Russia » – Rutte, 14 février 2026
Euromaidan Press — Europe’s three excuses for watching Ukraine bleed to death, 14 février 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.