Comment ça fonctionne
Le processus est rigoureux. Avant tout SINKEX, le navire-cible est vidé de ses carburants et de ses matériaux dangereux. Les voies maritimes sont dégagées. Le public est averti longtemps à l’avance. Des zones d’exclusion sont établies sur des dizaines de miles nautiques. Tout est fait pour que personne — sauf le navire ciblé — ne soit en danger.
Puis vient le tir. Des navires de surface lancent des missiles antinavires. Des sous-marins tirent des torpilles. Des avions larguent des bombes guidées. L’armée de terre tire des missiles balistiques depuis la côte. C’est un exercice interarmées — Navy, Marines, Army, Air Force, Coast Guard et même Space Force participent. Le navire encaisse. Il brûle. Il coule. Et les données sont récoltées.
Chaque impact est mesuré. Chaque fissure est photographiée. Chaque minute entre le premier tir et le naufrage final est chronométrée. L’US Navy ne coule pas ses navires par sadisme. Elle les coule par science. Pour savoir exactement combien de coups il faut pour envoyer un destroyer par le fond.
Les données que seul un vrai navire peut fournir
Les simulateurs ont leurs limites. Un programme informatique peut modéliser l’impact d’un missile sur une coque blindée. Mais il ne peut pas reproduire la complexité réelle d’un navire de guerre : les compartiments étanches qui résistent ou cèdent, les systèmes de contrôle des dégâts qui fonctionnent ou non, la progression de l’eau à travers des couloirs d’acier.
Le SINKEX offre des données irremplaçables : combien de coups un navire peut encaisser avant de perdre sa capacité de combat. Combien de temps il faut pour qu’un incendie devienne incontrôlable. Quelle est la résistance réelle des blindages navals modernes face aux armes actuelles. Ces données valent des milliards de dollars de recherche. Et elles ne peuvent être obtenues qu’en coulant un vrai navire.
Le message à la Russie
La marine russe après la mer Noire
La Russie a perdu le contrôle de la mer Noire. C’est un fait. Le croiseur Moskva — navire amiral de la flotte de la mer Noire — repose au fond de la mer depuis avril 2022, coulé par deux missiles Neptune ukrainiens. Depuis, l’Ukraine a détruit ou endommagé plus d’une vingtaine de navires russes sans posséder une seule frégate.
Les SINKEX américains rappellent à Moscou une vérité inconfortable : si l’Ukraine, avec des drones navals et des missiles de croisière, peut détruire la flotte russe, imaginez ce que l’US Navy — avec ses 11 porte-avions, ses 70 sous-marins et ses milliers de missiles — peut faire. Les SINKEX ne sont pas des exercices. Ce sont des avertissements filmés.
Et pourtant, la Russie continue de menacer. De brandir le spectre nucléaire. De bombarder des civils. Les SINKEX disent : nous avons les moyens de vous répondre. Sur mer. Sous la mer. Depuis les airs. La question n’est pas si nous le pouvons. La question est si vous êtes prêts à nous tester.
La leçon de la guerre navale en Ukraine
La guerre en Ukraine a révolutionné la guerre navale. Les drones navals ukrainiens — des embarcations autonomes bourrées d’explosifs — ont prouvé que des navires de guerre à des centaines de millions peuvent être détruits par des engins à quelques dizaines de milliers de dollars. Le paradigme naval a basculé. La supériorité quantitative ne garantit plus la domination maritime.
Les SINKEX intègrent ces leçons. Les exercices récents testent de nouvelles armes — comme les Precision Strike Missiles — conçues pour frapper des navires en mouvement depuis la terre ferme. C’est exactement ce que l’Ukraine fait avec ses missiles Neptune et ses drones maritimes. L’US Navy étudie la guerre ukrainienne et adapte sa doctrine en temps réel.
Le message à la Chine
Taïwan dans le viseur
Le vrai destinataire des SINKEX, c’est Pékin. La Chine construit la plus grande marine de guerre du monde en nombre de coques. Plus de 370 navires de combat contre 296 pour l’US Navy. Mais le nombre ne fait pas la puissance. Les SINKEX démontrent que l’US Navy maîtrise l’art de couler des navires — y compris les siens.
Dans le scénario d’une invasion chinoise de Taïwan, la marine chinoise devrait traverser le détroit de Taïwan — 180 kilomètres d’eau sous le feu potentiel de missiles américains, taïwanais et japonais. Les données recueillies lors des SINKEX permettent à l’US Navy de calculer avec précision combien de missiles il faudrait pour couler une flotte d’invasion. Ce ne sont pas des estimations théoriques. Ce sont des certitudes expérimentales.
Pékin construit 370 navires. L’US Navy coule les siens pour apprendre à couler les autres. La différence entre la quantité et la qualité se mesure au fond de l’océan. Un navire coulé en exercice enseigne plus que cent navires alignés dans un port.
La coalition indo-pacifique
Les SINKEX ne sont pas des exercices solitaires. Lors de Valiant Shield 24, le Japon, le Canada et la France ont participé. Cette interopérabilité envoie un message supplémentaire à Pékin : l’US Navy n’agira pas seule. Elle agira avec ses alliés. Et ces alliés savent eux aussi couler des navires.
La marine japonaise — les Forces d’autodéfense maritimes — est la deuxième plus puissante du Pacifique après l’US Navy. La marine française possède le seul porte-avions nucléaire non américain du monde. Le Canada contrôle l’accès à l’Arctique. Ensemble, ces marines forment un mur que la Chine ne peut pas ignorer.
La dimension technologique
Les Precision Strike Missiles : l’arme qui change la donne
L’utilisation des Precision Strike Missiles (PrSM) lors du SINKEX de l’USS Cleveland marque un tournant. C’est la première fois que cette arme est tirée contre un navire réel. Le PrSM est un missile balistique tactique conçu pour remplacer l’ATACMS. Sa portée dépasse les 500 kilomètres. Il peut frapper des cibles terrestres et navales avec une précision métrique.
L’implication est considérable. Cela signifie que des batteries de missiles terrestres — déployées sur des îles ou des côtes — peuvent détruire des navires de guerre à des centaines de kilomètres. Pour la Chine, qui planifie ses opérations navales en supposant qu’elle n’affrontera que des navires et des avions, l’ajout des missiles terrestres antinavires change radicalement l’équation.
Un missile tiré depuis une île du Pacifique peut couler un destroyer chinois à 500 kilomètres. Pas besoin d’un porte-avions. Pas besoin d’un sous-marin. Juste un camion, un lanceur et un soldat qui appuie sur un bouton. La guerre navale du XXIe siècle se jouera aussi depuis la terre ferme.
La guerre des données
Chaque SINKEX génère des téraoctets de données. Des capteurs placés sur le navire-cible, sur les navires tireurs, sur les avions d’observation et sur les satellites enregistrent chaque milliseconde de l’exercice. Ces données alimentent les modèles de simulation, les programmes de conception navale et les doctrines de combat de l’US Navy.
La Russie et la Chine ne disposent pas de ces données. Elles n’ont jamais coulé leurs propres navires en exercice de tir réel. Leurs modèles sont basés sur des simulations informatiques et des données historiques datant parfois de la Seconde Guerre mondiale. Dans un combat naval réel, cette asymétrie de connaissance pourrait être décisive.
Le paradoxe de la dissuasion
Montrer pour ne pas avoir à utiliser
Le paradoxe fondamental des SINKEX est celui de toute dissuasion : on montre sa puissance pour ne jamais avoir à l’utiliser. Chaque navire coulé en exercice est un navire qui ne sera pas coulé en combat — parce que l’adversaire aura compris le message et renoncé à l’affrontement.
Mais la dissuasion ne fonctionne que si elle est crédible. Et la crédibilité exige la démonstration. L’US Navy ne peut pas se contenter de dire qu’elle peut couler des navires. Elle doit le prouver. Régulièrement. Publiquement. Avec des images que les analystes militaires de Moscou et de Pékin étudieront pendant des mois.
Et pourtant, la dissuasion a ses limites. Elle n’a pas empêché la Russie d’envahir l’Ukraine. Elle n’a pas empêché la Chine de construire des îles artificielles en mer de Chine. Les SINKEX sont nécessaires mais pas suffisants. La vraie dissuasion, c’est la volonté politique d’agir. Et cette volonté, aucun missile ne peut la remplacer.
Le coût de la paix armée
Couler un navire de guerre coûte cher. La dépollution préalable, la logistique de l’exercice, les munitions tirées, le remplacement du navire coulé — tout cela se chiffre en dizaines de millions de dollars. Mais c’est le prix de la paix armée. Le prix que le monde libre paie pour ne pas avoir à combattre.
Parce que le coût d’une guerre entre grandes puissances — entre l’US Navy et la marine chinoise, entre l’OTAN et la Russie — se mesurerait non pas en millions mais en milliers de milliards. Et en centaines de milliers de vies. À côté de ça, couler un vieux transport amphibie est une bonne affaire.
L'héritage de l'USS Cleveland
Du Vietnam au fond du Pacifique
L’USS Cleveland a été mis sur cale en 1964. Il a navigué pendant la guerre du Vietnam en 1967. Il a participé aux opérations de secours après le naufrage de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989. Il a évacué des civils lors de l’éruption du mont Pinatubo aux Philippines en 1991. Il a déployé des Navy SEALs pendant la guerre contre le terrorisme.
44 ans de service. Des milliers de marins ont vécu à son bord. Des dizaines de missions. Des océans traversés. Et pour son dernier acte, il a servi une fois encore : en offrant son corps d’acier aux missiles de la nouvelle génération. Un dernier service rendu à la marine qu’il avait servie toute sa vie.
L’USS Cleveland méritait mieux qu’un chantier de démolition. Il méritait une fin de guerrier. C’est ce qu’il a eu. Ses dernières heures ont généré plus de données tactiques que ses 44 années de service combinées. Dans la mort, il a enseigné à sa marine comment protéger la génération suivante.
Les prochains SINKEX
D’autres navires suivront l’USS Cleveland au fond du Pacifique. L’US Navy possède des dizaines de navires en attente de décommissionnement. Chacun d’entre eux représente une opportunité d’apprentissage. Chacun d’entre eux sera vidé, remorqué, bombardé et coulé avec la même précision méthodique.
Et chaque SINKEX renforcera un peu plus le message que l’US Navy envoie au monde : nous savons couler des navires. Nous le faisons régulièrement. Nous le faisons bien. Et si vous nous obligez à le faire pour de vrai, nous serons prêts.
Conclusion : Le fond de l'océan comme tableau noir
Leçons d’un navire coulé
L’USS Cleveland repose au fond du Pacifique Nord, à 40 miles de toute terre. Ses compartiments inondés sont devenus des récifs où les poissons nagent entre les coursives rouillées. Là-haut, en surface, les données de son naufrage sont analysées dans des centres de commandement de Norfolk à Pearl Harbor.
Les SINKEX ne sont pas du spectacle. Ce ne sont pas des vidéos pour YouTube. Ce sont des leçons écrites au fond de l’océan. Des leçons sur la résistance des coques, sur la précision des missiles, sur la coordination interarmées. Des leçons que la Russie et la Chine lisent avec attention.
On apprend davantage d’un seul navire coulé que de mille pages de théorie. L’US Navy l’a compris. Le fond du Pacifique est son tableau noir. Les missiles sont sa craie. Et le message, écrit en lettres d’acier et de feu, est d’une clarté absolue : ne nous testez pas.
Le silence après l’explosion
Quand un navire coule, il y a un moment. Un moment entre le dernier craquement de la coque et le silence de l’océan qui se referme. Ce moment dure quelques secondes. Puis il ne reste que les vagues. Et les bulles qui remontent.
Ce silence est le message. Il dit : nous pouvons faire disparaître un navire de guerre. Complètement. Définitivement. Et nous savons exactement comment.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce commentaire analyse les exercices SINKEX comme un outil de dissuasion stratégique dans le contexte des tensions avec la Russie et la Chine. L’auteur considère que la dissuasion conventionnelle reste un pilier essentiel de la stabilité mondiale tout en reconnaissant ses limites.
Méthodologie et sources
Les informations sur les SINKEX et l’USS Cleveland proviennent de 19FortyFive et de communiqués officiels de l’US Navy. Les données sur la marine chinoise sont issues de rapports du Pentagone au Congrès. Les analyses sur la guerre navale en Ukraine s’appuient sur les rapports de l’ISW et de l’état-major ukrainien.
Nature de l’analyse
Ce texte est un commentaire journalistique qui interprète la signification stratégique des exercices SINKEX dans le contexte géopolitique actuel. Les projections tactiques et les évaluations de capacités sont des analyses de l’auteur fondées sur des données publiques.
Sources
Sources primaires
19FortyFive — SINKEX: Why the U.S. Navy Sinks Its Own Warships as a Warning to Russia and China
Sources secondaires
United24 Media — Ukraine Hits Russian BK-16 Assault Boat And RSP-10 Radar In Crimea
Al Jazeera — Russia faces Ukraine casualties, broken communications and total oil ban
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