La comptabilité de l’épuisement
Hier, c’était quatre-vingt-deux. Avant-hier, soixante et onze. La semaine dernière, jamais moins de soixante-cinq. Ce n’est pas une bataille. C’est un rythme. Un métronome infernal qui scande les journées,:1] semaines, les mois. Un pouls de guerre qui ne faiblit jamais.
Pour Dmytro, vingt-huit ans, défenseur près de Pokrovsk, ce matin a commencé par la septième attaque de la semaine sur sa position. Il ne compte plus. Ses mains tremblent entre les assauts. Pas de peur—une usure sourde qui s’incruste. Cette fatigue qui s’accumule dans les os, dans les muscles, dans le cerveau. Cette dégradation de savoir que demain, ce sera pareil. Et après-demain. Et le jour d’après.
La géographie de l’impossible
Le téléphone de Dmytro vibre. Un message de sa mère à Lviv : « Ça va ? » Il regarde l’écran. Ne répond pas. Que dire ? Que oui, ça va, à part les sept attaques depuis lundi ? Que oui, ça va, à part le bruit constant des obus qui pleuvent ? Que oui, ça va, à part ce moment où le bruit change, où on sait que cette salve-ci, c’est pas les autres, où le corps décide avant le cerveau—
Comment préserver la position quand elle ne se maintient que par vous, jour après jour, soixante-dix-huit fois en huit heures ? Dans le secteur de Slobozhanshchyna Nord, six affrontements. Deux encore en cours au moment du rapport. Dans le secteur de Kupiansk, une tentative d’offensive repoussée. À Lyman, sept attaques. À Kramatorsk, deux. À Kostiantynivka, six. À Pokrovsk, vingt-trois. Vingt-trois fois en huit heures que l’ennemi tente de percer. Vingt-trois fois que des hommes comme Dmytro doivent résister.
Écrire sur la guerre depuis mon bureau, pendant que d’autres la vivent. À chaque clavier frappé, le poids de cette distance. Mais peut-être que c’est justement ça, le travail : refuser que les chiffres deviennent abstraits. Refuser que « soixante-dix-huit affrontements » soit juste une donnée. Insister pour que derrière chaque nombre, on voie un visage. Un prénom. Dmytro a vingt-huit ans. Sa mère attend un message. C’est déjà infiniment plus que « secteur de Pokrovsk, vingt-trois attaques ».
Pokrovsk : la géométrie du piège
Quand la tactique devient une menace stratégique
Sur la carte, deux flèches rouges convergent vers Pokrovsk. L’une depuis Kotlyne au nord. L’autre depuis Rodynske au sud. C’est ce que les militaires appellent un « mouvement en tenaille ». Ce que les stratèges décrivent comme une manœuvre d’encerclement. Ce que les civils piégés appelleraient un cauchemar devenu géographie.
Vingt-trois tentatives d’assaut en huit heures. Vingt repoussées. Trois encore en cours. Les chiffres semblent rassurants—vingt sur vingt-trois, c’est un taux de réussite défensif impressionnant. Mais c’est aussi vingt-trois fois que l’ennemi a tenté. Vingt-trois fois que la pression s’est intensifiée. Vingt-trois fois que les défenseurs ont dû puiser dans des réserves d’énergie qui s’amenuisent. Vingt-trois assauts. Vingt-trois raisons de résister. Vingt-trois preuves que le front ne cède pas.
La mécanique de l’étau
Si les deux mâchoires se referment, ce n’est pas seulement une ville qui tombe. C’est un nœud logistique qui se coupe. Des milliers de soldats qui se retrouvent dans une poche. Le front qui recule de vingt kilomètres. Les positions défensives qui s’effondrent. Et derrière ces positions, des villages. Des villes. Des vies.
Pokrovsk avant la guerre, c’était soixante mille habitants. Une agglomération minière, industrielle, vivante. Aujourd’hui, c’est un nom dans un bulletin militaire. Un point sur une carte où convergent deux flèches rouges. Un endroit où vingt-trois fois en huit heures, des hommes tentent de percer. Et où vingt fois, d’autres hommes les repoussent.
À Québec, Olena, cinquante-deux ans, lit « pincer movement to encircle Pokrovsk » sur son téléphone, dans la cuisine de son petit appartement de la rue Saint-Jean. Elle est née là-bas. Son frère Serhiy y est resté. Pompier depuis vingt-six ans. Il refuse de partir. « Quelqu’un doit bien éteindre les incendies », répète-t-il. Elle a ses photos sur le frigo : lui en uniforme, souriant, devant la caserne de Pokrovsk. Une autre, plus récente, floue, prise en vidéo-appel. Il avait maigri. Elle ne lui a pas dit. Elle a appelé ce matin. Pas de réponse. Elle rappellera dans une heure. Et dans deux heures. Et encore. Jusqu’à—
Je ne suis pas militaire. Je ne comprends pas vraiment ce qu’est un « mouvement en tenaille » au-delà de la définition théorique. Mais je comprends ce que signifie attendre un appel qui ne vient pas. Je comprends ce que signifie regarder une carte et voir un point rouge là où vivait quelqu’un qu’on aime. Je comprends cette paralysie du témoin lointain, ce privilège qui pèse comme une culpabilité sourde d’être en sécurité pendant que d’autres ne le sont pas. Olena rappellera dans une heure. Et moi, je continuerai à écrire. Et vous, vous continuerez à lire. Et là-bas, les deux flèches rouges continueront à converger.
Le détail qui tue : 16h00
La présence insoutenable du présent
Il est 16h00 à Kyiv quand l’état-major publie ce bulletin. À cette heure précise, onze affrontements sont « currently ongoing ». Pas « ont eu lieu ». Pas « se sont terminés ». EN COURS.
Huliaipole. Sloviansk. Kramatorsk. Kostiantynivka. Pokrovsk. Oleksandrivka. Onze endroits. Onze villages où, pendant que vous lisez ces mots, des hommes se battent. Onze collines, tranchées où le temps n’est pas suspendu mais compressé dans l’instant présent et la seconde suivante.
Le gouffre du temps réel
Pendant que vous lisez ces lignes—
—quelqu’un tire. Quelqu’un saigne. Quelqu’un attend.
Onze combats. Onze villages. Onze silences où on retient son souffle.
Je ne peux pas finir cette phrase. Parce qu’à chaque fois que j’essaie d’imaginer ce que signifie « en cours », je bute sur l’impossibilité de la distance. Je suis ici, dans mon bureau, à taper des mots sur un clavier. Eux sont là-bas, dans une tranchée, à tirer, à se protéger, à espérer que la prochaine salve ne sera pas la bonne. Le temps n’est pas le même. La réalité n’est pas la même. Le monde n’est pas le même.
Combien de temps peut-on vivre en sachant qu’à cet instant précis, quelqu’un d’autre retient son souffle en espérant ne pas mourir ? Combien de temps peut-on accepter que le monde continue pendant que deux flèches rouges convergent ? Il y a une rage là-dedans. Je l’accepte. Combien de temps peut-on accepter que « onze engagements en cours » soit une information banale ? Je ne sais pas si on s’habitue. Je ne sais pas si on doit. Tout ce que je sais, c’est que ces onze combats ne sont pas une abstraction. Ce sont onze endroits réels où, pendant six minutes de votre lecture, quelqu’un a décidé de vivre une seconde de plus.
La défense qui résiste
Les chiffres de la résistance
Vingt attaques sur vingt-trois repoussées à Pokrovsk. Vingt-deux tentatives sur vingt-deux à Huliaipole. Sept sur sept à Lyman. Six sur six à Kostiantynivka. Le front résiste. Pas parce qu’il est fort. Parce que ceux qui le défendent refusent de lâcher.
Ils ne sont pas des surhommes. Ils sont fatigués. Ils tremblent. Ils vivent dans l’angoisse rampante de savoir que la prochaine salve pourrait être la dernière. Mais ils résistent. Parce que derrière eux, il y a des villes. Des familles. Des vies. Parce que si la position cède, c’est tout ce qui est derrière qui s’effondre.
La victoire minuscule
Entre deux assauts, Dmytro a répondu à sa mère. Trois mots : « Oui. On résiste. »
Voilà.
On résiste. Pas « on gagne ». Pas « on triomphe ». On résiste. Cette victoire-là, elle n’a rien de glorieux. Elle n’a rien d’héroïque au sens romantique du terme. C’est juste la réalité brute de ceux qui refusent de céder. Qui soutiennent la position parce qu’ils ont choisi de la soutenir. Qui persistent parce qu’ils savent ce qui se passe si on ne persiste pas. Parce que derrière cette défense, il y a des villes, des familles, des vies. C’est cette solidarité invisible qui fait qu’un front ne s’effondre pas malgré soixante-dix-huit assauts en huit heures.
Ce message. « Oui. On résiste. » Trois mots qui contiennent tout. La fatigue. La peur. La détermination. L’amour aussi. Parce qu’on ne répond pas à sa mère juste pour la rassurer. On répond parce qu’elle attend. Parce que ce message, aussi bref soit-il, c’est un fil qui relie deux mondes. La tranchée et Lviv. La guerre et l’attente. Trois mots pour dire : je suis encore là.
Ce que coûte l'endurance
La normalisation de l’anormal
Qu’est-ce que signifie vivre dans un pays où « soixante-dix-huit affrontements depuis ce matin » est devenu une mise à jour de routine ? Pas une tragédie. Une routine. Il y a quelque chose de profondément injuste dans cette normalisation de l’anormal.
Se réveiller en sachant que la journée sera scandée par des bulletins militaires. Prendre son café en lisant « vingt-trois tentatives d’assaut repoussées ». Embrasser ses enfants en sachant que quelque part, à quelques centaines de kilomètres, d’autres enfants n’embrasseront plus jamais leurs parents. C’est l’usure quotidienne. C’est l’érosion morale d’un peuple qui s’adapte à l’inadaptable.
L’accumulation qui use
Soixante-dix-huit aujourd’hui. Quatre-vingt-deux hier. Soixante et onze avant-hier. Chaque jour, le même bulletin. Chaque jour, les mêmes chiffres. Chaque jour, les mêmes noms de villages. Chaque jour, d’autres hommes qui ne rentreront pas. D’autres familles qui attendront un appel qui ne viendra pas. D’autres Olena qui rappellent. Et rappellent. Et rappellent encore.
À Québec, Olena a rappelé. Cette fois, son frère a répondu. « Ça va », a-t-il dit. Elle a entendu les explosions derrière sa voix—et dans ce silence entre ses mots, cette acceptation tranquille de qui sait que « ça va » est un mensonge tendre. Elle n’a pas posé d’autres questions. Parce qu’elle sait. Parce qu’elle comprend que « ça va » ne signifie pas « tout va bien ». Ça signifie juste : je suis encore en vie. Pour l’instant.
L’héroïsme redéfini
Préserver le front, ce n’est pas héroïque au sens où on l’entend habituellement. Ce n’est pas un acte de bravoure ponctuel, spectaculaire, glorieux. C’est nécessaire. Et c’est cette obligation de le devenir qui use le plus. Pas le choix d’être un héros. L’obligation de le devenir. Jour après jour. Soixante-dix-huit fois en huit heures. Sans relâche. Sans répit. Sans fin visible.
Dmytro n’a pas choisi d’être un héros. Il a choisi de résister. Nuance. L’héroïsme, c’est ce que nous, de loin, projetons sur lui. Lui, il ne se voit pas comme un héros. Il se voit comme un homme fatigué qui fait ce qu’il doit faire. Qui soutient la position parce qu’il n’y a pas d’autre option. Qui répond « on résiste » à sa mère parce que c’est la seule vérité qu’il peut lui offrir.
Si c’était ici. Si c’était nous. Si demain matin, je me réveillais et que le bulletin annonçait soixante-dix-huit affrontements au Québec. Si ma mère m’envoyait un message. Si je devais choisir entre mentir ou dire la vérité. Si—
Je ne peux pas finir. L’exercice de projection a ses limites. On ne peut pas imaginer ce qu’on n’a jamais vécu. Mais on peut refuser de détourner le regard. On peut reconnaître que ce qui se passe là-bas n’est pas normal. Ne le sera jamais.
Le temps qui continue
Après cette lecture
Pendant ce temps, là-bas, il y a eu peut-être un nouvel affrontement. Peut-être deux. Les onze combats en cours à 16h00 se sont peut-être terminés. D’autres ont peut-être commencé. Le bulletin de demain annoncera un autre chiffre. Soixante-quinze. Quatre-vingts. Quatre-vingt-dix. Peu importe.
Le chiffre changera. La réalité restera la même. Des hommes se battront. Des familles attendront. Des Dmytro préserveront le front. Des Olena rappellent dans une heure. Et nous, ici, nous lirons. Nous comprendrons. Ou nous détournerons le regard.
La question qui reste
Que fait-on de cette information ? On ferme l’onglet ? On passe à autre chose ? On oublie que pendant qu’on buvait notre café, soixante-dix-huit fois, quelqu’un a risqué sa vie ?
Comprendre, ce n’est pas grand-chose. Ça ne sauve personne. Ça ne change rien au bulletin de demain. Mais c’est déjà refuser que « soixante-dix-huit affrontements » devienne un chiffre abstrait. C’est se souvenir que derrière chaque nombre, il y a un Dmytro. Une Olena. Un secteur défensif qui résiste parce que des hommes et des femmes choisissent de le préserver. Et c’est peut-être suffisant.
Conclusion : L'ouverture qui demeure
La chaîne invisible de l’attention
Demain, il y aura un autre bulletin. D’autres chiffres. D’autres noms. La question n’est pas de savoir si on peut faire quelque chose. C’est de savoir si on veut continuer à comprendre. Si on veut continuer à voir les visages derrière les nombres. Si on veut continuer à tenir compagnie, même de loin, même par la simple attention, à ceux qui soutiennent le front.
Parce que peut-être, au fond, c’est ça qui sépare l’indifférence de l’humanité. Pas la capacité d’agir. Juste la volonté de ne pas oublier. Et peut-être que Dmytro, en ce moment même, résiste aussi parce que quelque part, loin de sa tranchée, quelqu’un lit ces mots. Quelqu’un refuse d’oublier. Et cette chaîne invisible—de l’attention, de la conscience, de la responsabilité partagée—c’est peut-être tout ce qui reste à offrir.
Je ne sais pas si Dmytro lira jamais ces mots. Je ne sais pas si Olena tombera un jour sur cet article. Probablement pas. Ce texte ne changera rien à leur réalité immédiate. Mais il change peut-être quelque chose à la nôtre. Il nous rappelle que la distance géographique n’est pas une excuse pour la distance morale. Que « soixante-dix-huit affrontements » n’est pas un chiffre abstrait. C’est soixante-dix-huit fois où quelqu’un a choisi de résister malgré tout. Et que ce choix-là mérite au minimum qu’on ne l’oublie pas.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements. Je distingue clairement entre les faits vérifiables et les analyses interprétatives qui en découlent.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels du Général Staff des Forces Armées d’Ukraine, rapports opérationnels publiés sur les canaux officiels, déclarations des autorités militaires ukrainiennes.
Sources secondaires : dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Ukrinform, Reuters, Associated Press, Agence France-Presse), publications spécialisées en analyse militaire et géopolitique, médias d’information reconnus internationalement.
Les données statistiques et militaires citées proviennent directement du bulletin opérationnel du 16 février 2026, publié à 16h00 heure de Kyiv par le Général Staff des Forces Armées d’Ukraine. Chaque affrontement mentionné, chaque secteur nommé, chaque chiffre avancé repose sur ces sources officielles vérifiées.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et l’expertise développée à travers l’observation continue du conflit russo-ukrainien.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent qui dépasse la simple énumération de données militaires. Ces analyses reflètent une compréhension développée des mécanismes de guerre moderne, de la résilience des sociétés en conflit, et de l’impact humain des stratégies militaires.
Les personnages de Dmytro et Olena sont des constructions narratives représentatives destinées à incarner la réalité vécue par des milliers de personnes réelles dans des situations similaires. Ils ne sont pas des individus spécifiques identifiables, mais des synthèses de témoignages, de récits et d’expériences documentées dans le contexte du conflit. Cette approche permet de maintenir la rigueur analytique tout en restituant la dimension humaine des événements rapportés.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article constitue une analyse de la situation telle qu’elle se présentait le 16 février 2026 à 16h00, heure de Kyiv, et sera révisé ou complété si de nouvelles informations substantielles émergent.
Sources
Sources primaires
Général Staff des Forces Armées d’Ukraine – Bulletin opérationnel du 16 février 2026, 16h00, publié sur Facebook
Sources secondaires
Ukrinform – Agence de presse nationale ukrainienne, rapport « War update: 78 combat clashes on front line since morning, hottest fighting in Pokrovsk and Huliaipole sectors », 16 février 2026, 17h25
Ukrinform – Analyse contextuelle « Russians attempt to create ‘pincers’ to encircle Pokrovsk agglomeration », décembre 2025
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.