Quand les nombres deviennent des armes
Commençons par ce que le communiqué de l’état-major ukrainien nous dit en langage militaire. Deux frappes de missiles utilisant cinq missiles. Quatre-vingt-une opérations aériennes larguant 200 bombes guidées. Et puis cette ligne qui devrait faire la une de tous les journaux du monde : 4 574 drones kamikazes déployés en vingt-quatre heures. Ajoutez 2 306 bombardements, dont 56 au lance-roquettes multiples. Voilà le menu d’une journée ordinaire sur le front ukrainien en février 2026.
Ordinaire. Le mot fait mal. Mais c’est le mot juste. Ce n’est pas un pic. Ce n’est pas une escalade soudaine. C’est le rythme de croisière d’une machine de guerre qui a trouvé sa cadence industrielle. La Russie ne frappe pas par à-coups. Elle frappe par vagues continues, méthodiques, implacables. Chaque jour apporte son lot de missiles, de bombes, de drones, de roquettes. Chaque jour, le compteur tourne.
Et le compteur, justement. 1 255 340 pertes russes depuis le 24 février 2022. Un million deux cent cinquante-cinq mille trois cent quarante soldats. Morts, blessés, capturés, disparus. Ce chiffre est tellement énorme qu’il en devient abstrait. Le cerveau ne sait pas quoi faire avec un million. Il ne sait pas quoi faire avec mille. Il sait quoi faire avec un. Un soldat. Un corps. Un nom. Mais un million, ça dépasse la capacité humaine de compassion.
Ces nombres ne sont pas des statistiques. Ce sont des vies qui s’éteindront sans que le monde ne sache leurs noms.
La logistique de l’horreur
4 574 drones kamikazes ne tombent pas du ciel par magie. Quelqu’un les a conçus. Quelqu’un les a fabriqués. Quelqu’un les a assemblés dans une usine, probablement en Iran, peut-être en Russie, peut-être ailleurs. Quelqu’un les a transportés. Quelqu’un les a programmés. Quelqu’un les a lancés.
C’est une chaîne de production. Avec des fournisseurs, des sous-traitants, des contrôles qualité, des calendriers de livraison. La destruction de vies humaines fonctionne exactement comme une ligne d’assemblage automobile. Sauf qu’au bout de la chaîne, il n’y a pas une voiture qui sort de l’usine. Il y a un drone bourré d’explosifs qui va s’écraser sur une position militaire, sur une infrastructure civile, sur un être humain.
200 bombes guidées. Guidées. Le mot est important. Ce ne sont pas des munitions larguées au hasard. Ce sont des projectiles de précision, équipés de systèmes de guidage, pointés vers des cibles identifiées. Chaque bombe a une adresse. Chaque bombe a été programmée pour toucher un point précis sur la carte. Et ce point précis, c’est souvent un village dont vous n’avez jamais entendu le nom.
Velykomykhailivka. Malynivka. Vovche. Samiilivka. Novoukrainka. Kopani. Hirke. Shyroke. Charivne. Myrne. Liubytske. Vozdvyzhivka. Rozivka. Nizhenka. Mykilske. Novoandriivka. Kushchove. Olhivka. Vesele. Je lis ces noms et je me dis : chacun de ces endroits existe. Chacun a une église, une épicerie, un cimetière. Des gens y sont nés, y ont grandi, y ont enterré leurs parents. Et aujourd’hui, des bombes guidées tombent dessus. Des bombes avec des coordonnées GPS. Des bombes qui savent exactement où elles vont. C’est la précision au service de la destruction. Et personne ne parle de Kopani. Personne ne parle de Myrne. Myrne, en ukrainien, ça veut dire « paisible ». Paisible. Le mot résonne comme une injure face à la réalité.
Pokrovsk — L'épicentre de la pression
42 assauts sur un seul secteur
De tous les chiffres de ce bulletin, celui qui devrait retenir l’attention des analystes militaires — et de quiconque s’intéresse à l’avenir de cette guerre — c’est 42. Quarante-deux actions d’assaut dans le seul secteur de Pokrovsk. C’est le secteur le plus actif de toute la ligne de front. Et de loin.
Pokrovsk n’est pas un nom nouveau dans les bulletins ukrainiens. Depuis des mois, cette ville du Donbass occidental est devenue l’un des axes d’effort principaux de l’offensive russe. La raison est stratégique : Pokrovsk est un nœud logistique majeur, un carrefour routier et ferroviaire qui alimente une partie significative du dispositif défensif ukrainien dans le Donbass. Prendre Pokrovsk, c’est couper une artère vitale.
Les forces russes le savent. Et elles poussent. Quarante-deux fois en vingt-quatre heures. Près de Rodynske, de Chervonyi Lyman, de Pokrovsk même, de Kotlyne, d’Udachne. Vers Toretske, Novyi Donbas, Vilne, Shevchenko, Novooleksandrivka, Novopavlivka, Novopidhorodne, Filiia. La liste des localités attaquées dans ce seul secteur est vertigineuse. Chaque nom est un point de pression. Chaque nom est un champ de bataille.
Quarante-deux fois, des hommes et des femmes ont tenu. Quarante-deux fois, ils ont refusé de céder un mètre de terre.
La stratégie de l’usure
Ce que la Russie fait à Pokrovsk, ce n’est pas une percée fulgurante. Ce n’est pas un Blitzkrieg. C’est l’inverse. C’est la stratégie de l’usure — la plus ancienne, la plus brutale, la plus coûteuse en vies humaines de toutes les stratégies militaires. Envoyer des vagues d’assaut, encore et encore, jusqu’à ce que le défenseur s’épuise. Jusqu’à ce qu’il manque de munitions, de soldats, de volonté.
Quarante-deux assauts en une journée, ça signifie que les défenseurs ukrainiens n’ont aucun répit. Le temps entre deux attaques se mesure en minutes. À peine une vague repoussée, la suivante arrive. Les soldats combattent dans un état de fatigue extrême, sous un pilonnage constant d’artillerie et de drones. Chaque heure qui passe érode un peu plus leur capacité physique et mentale. C’est mathématique. C’est délibéré. C’est calculé.
Et pourtant, le bulletin dit que les forces de défense ukrainiennes ont repoussé ces 42 actions d’assaut. Repoussé. Le mot est sobre, presque bureaucratique dans le langage de l’état-major. Mais ce qu’il signifie concrètement, c’est que des hommes et des femmes ont tenu. Quarante-deux fois. Dans le froid, la boue, le bruit, la peur. Ils ont tenu.
La question que personne ne pose — la question qui devrait hanter les capitales occidentales — est simple : combien de temps encore ? Combien de 42 assauts quotidiens avant que la ligne ne cède ? Combien de jours, de semaines, de mois ? La défense ukrainienne tient parce que les soldats sont déterminés, entraînés, motivés. Mais la détermination a des limites physiques. Les munitions ont des limites quantitatives. Et la Russie, elle, a des réserves humaines qu’elle est manifestement prête à sacrifier sans compter.
Un défenseur de Pokrovsk. Je ne connais pas son nom. Je ne connais pas son visage. Mais il existe. Il a peut-être 24 ans, peut-être 40. Il est dans une tranchée depuis des jours. Il a repoussé le 38e assaut de la journée. Il sait que le 39e arrive. Il entend les drones au-dessus de sa tête — ce bourdonnement qui ne s’arrête jamais, cette menace permanente qui vient du ciel. Il est épuisé. Ses mains tremblent. Pas de peur — de fatigue pure, viscérale. Et il reste. Parce que derrière lui, il y a Pokrovsk. Et derrière Pokrovsk, il y a tout ce qu’il défend. Je voudrais que les gens qui décident de l’aide militaire à l’Ukraine passent une seule heure dans cette tranchée. Une seule. Je parie que les livraisons d’armes accéléreraient le lendemain matin.
Huliaipole — Le deuxième front brûlant
37 attaques sur un axe stratégique
Si Pokrovsk est l’épicentre, Huliaipole est l’autre point de pression majeur identifié par le bulletin du 17 février. Trente-sept attaques russes dans ce secteur. C’est le deuxième chiffre le plus élevé de toute la ligne de front, derrière Pokrovsk. Et ce n’est pas un hasard.
Huliaipole se trouve dans la région de Zaporizhzhia, sur un axe qui mène vers le sud de l’Ukraine. C’est un secteur que la Russie tente de pousser depuis des mois, cherchant à consolider son emprise sur les territoires occupés et à élargir sa zone de contrôle. Les attaques visent Dobropillia, Pryluky, Zaliznychne, Huliaipole même, Sviatopetrivka, Zelene, Staroukrainka. Sept localités différentes sous pression simultanée.
Ce qui frappe dans ce secteur, c’est la dispersion des attaques. Sept directions différentes pour 37 assauts. La Russie ne concentre pas ses forces sur un seul point de percée — elle teste la ligne défensive sur toute sa largeur, cherchant le maillon faible, la faille, l’endroit où la défense est la plus fine. C’est une approche méthodique, systématique. On pousse partout. On regarde où ça cède. Et quand ça cède — on appuie.
Huliaipole résiste. Comme elle a toujours résisté. Comme elle continuera de résister.
Le Donbass et Zaporizhzhia — Deux mâchoires d’un même étau
Regardez la carte. Pokrovsk au nord-est, dans le Donbass. Huliaipole au sud, dans la région de Zaporizhzhia. Les deux axes d’effort principaux de la Russie ne sont pas aléatoires. Ils forment les deux mâchoires d’un étau qui tente de comprimer le dispositif défensif ukrainien dans le sud-est du pays.
Si Pokrovsk tombe, la logistique ukrainienne dans le Donbass est compromise. Si Huliaipole cède, la route vers Zaporizhzhia — la ville, pas seulement la région — s’ouvre. Les deux axes se renforcent mutuellement : chaque soldat ukrainien envoyé défendre Pokrovsk est un soldat qui ne défend pas Huliaipole, et inversement. C’est le dilemme classique du défenseur face à un attaquant qui a l’initiative et les effectifs.
Les forces ukrainiennes le savent. L’état-major le sait. Et c’est pourquoi la défense est organisée en profondeur, avec des lignes successives, des réserves mobiles, une capacité de contre-attaque locale. Mais la pression est immense. Quarante-deux assauts ici, trente-sept là. Chaque jour. Sans pause.
Huliaipole. Le nom ne vous dit probablement rien. Mais si vous connaissez un peu l’histoire ukrainienne, vous savez que c’est la ville de Nestor Makhno, l’anarchiste qui a combattu tous les envahisseurs de l’Ukraine au début du vingtième siècle. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette coïncidence — ou peut-être que ce n’en est pas une. Huliaipole a toujours été un lieu de résistance. Un siècle plus tard, on se bat encore pour la défendre. Les envahisseurs changent. La résistance reste. Je ne sais pas si les soldats ukrainiens qui repoussent les assauts russes pensent à Makhno. Probablement pas. Ils pensent à survivre jusqu’au prochain assaut. Mais l’histoire, elle, pense à eux. Elle les juge déjà. Elle les place déjà aux côtés des héros.
Les dix secteurs — La guerre sur toute la ligne
Du nord au sud, aucun répit
Pokrovsk et Huliaipole captent l’attention par leur intensité. Mais le bulletin du 17 février révèle une réalité plus large encore : la guerre fait rage sur pratiquement toute la ligne de front. Dix secteurs actifs sur douze. Seul le secteur de Prydniprovske n’a connu aucune action offensive russe. Et les secteurs de Volyn et Polissia, au nord-ouest, ne montrent pas de signes de formation de groupes offensifs. Partout ailleurs, ça se bat.
Dans le secteur de la Slobozhanshchyna sud, onze tentatives de percée près de Vovchansk, Vovchanski Khutory, et vers Hrafske, Vilcha, Sheviakivka, Chuhunivka. Vovchansk — cette ville martyrisée depuis des mois, pilonnée, disputée rue par rue, bâtiment par bâtiment. Onze attaques supplémentaires. Un mardi comme un autre.
Dans le secteur de Kupiansk, six attaques vers Petropavlivka, Kurylivka, Nova Kruhliakivka, Novoosynove, Bohuslavka. Ici, la pression s’accumule. Dans le secteur de Lyman, quatorze assauts — quatorze — vers Nadiia, Hlushchenkove, Oleksandrivka, Druzheliubivka, Tverdokhlibove, Drobysheve, Stavky, Lyman. La pression sur Lyman est constante depuis des mois. La Russie veut cette ville. Elle la veut depuis longtemps.
Sur dix fronts simultanés, l’Ukraine défend chaque mètre comme si c’était le dernier.
Le détail des secteurs secondaires
Dans le secteur de Sloviansk, sept tentatives d’avancée vers Rai-Oleksandrivka, Platonivka, Dronivka. Repoussées. Dans le secteur de Kramatorsk, cinq actions offensives près de Minkivka, Vasiukivka, Bondarne, Orikhovo-Vasylivka. Kramatorsk — la grande ville du Donbass ukrainien, le quartier général de fait de la résistance dans la région. L’ennemi pousse vers elle, lentement, méthodiquement.
Dans le secteur de Kostiantynivka, seize attaques. Seize. Près de Kostiantynivka même, Kleban-Byk, Oleksandro-Kalynove, Pleshchiivka, Rusyn Yar, Sofiivka, vers Novopavlivka. Kostiantynivka est un autre nœud logistique, un autre point de pression dans l’architecture défensive du Donbass. Seize attaques en une journée, c’est la guerre d’usure dans toute sa brutalité.
Dans le secteur d’Oleksandrivka, huit attaques vers Ivanivka, Oleksiivka, Verbove, Pryvillia, Zlahoda. Dans le secteur d’Orikhiv, une seule attaque près de Stepnohirsk. Et dans le nord, dans les secteurs de la Slobozhanshchyna nord et de Koursk, sept affrontements avec 88 bombardements dont trois au lance-roquettes multiples.
Additionnez tout ça. Dix secteurs. Des dizaines de localités. Des centaines d’affrontements. C’est la réalité quotidienne d’une guerre qui s’étend sur plus de mille kilomètres de front. Et chaque secteur, même le plus « calme », exige des troupes, des munitions, de la vigilance. La Russie n’a pas besoin de percer partout. Elle a besoin de fixer les forces ukrainiennes partout pour pouvoir percer quelque part.
Dix fronts actifs simultanés. Dix. Dans la Deuxième Guerre mondiale, l’ouverture d’un deuxième front — le Débarquement — a été considérée comme un exploit logistique et stratégique majeur. Ici, l’Ukraine défend dix fronts en même temps. Avec une armée plus petite, des ressources limitées, et un soutien occidental qui fluctue au gré des élections et des humeurs politiques. Dix fronts. Chaque jour. Depuis quatre ans. Et on ose parler de « fatigue de guerre » en Occident. Notre fatigue, c’est de lire les nouvelles. Leur fatigue, c’est de survivre. C’est une fatigue qui pèse sur chaque muscle, qui s’accumule dans chaque cellule.
4 574 drones — L'usine de mort qui tourne en trois-huit
Le chiffre qui résume tout
Je reviens sur ce chiffre parce qu’il mérite qu’on s’y arrête. 4 574 drones kamikazes en vingt-quatre heures. Pas en une semaine. Pas en un mois. En une journée. Prenez une seconde pour laisser ce nombre s’installer dans votre esprit.
4 574 drones, c’est un drone lancé toutes les dix-neuf secondes. Pendant vingt-quatre heures consécutives. Sans interruption. C’est un flux continu, ininterrompu, de machines volantes bourrées d’explosifs qui traversent le ciel ukrainien à la recherche de cibles. Des positions militaires, des infrastructures, des véhicules, des êtres humains.
Pour mettre ce chiffre en perspective : pendant la bataille de Londres en 1940-1941, l’Allemagne nazie a lancé environ 10 000 bombes V-1 sur l’Angleterre — sur une période de plusieurs mois. L’Ukraine subit l’équivalent de cette intensité en quelques jours. La technologie a changé. L’échelle de la destruction aussi. Mais la souffrance des populations civiles et des soldats sous ce déluge reste la même.
Un drone toutes les dix-neuf secondes. Pendant vingt-quatre heures. Pendant que vous lisiez cet article, des dizaines se sont écrasés sur le sol ukrainien.
La chaîne de production derrière le chiffre
Ce qui devrait préoccuper les stratèges occidentaux, ce n’est pas seulement le nombre de drones utilisés. C’est la capacité de production qu’il révèle. Pour lancer 4 574 drones en une journée, il faut les avoir fabriqués. Il faut les avoir stockés. Il faut avoir les composants — les moteurs, les systèmes de navigation, les charges explosives, les batteries, les carénages. Il faut avoir les usines, les ouvriers, les chaînes logistiques.
La Russie a industrialisé la guerre des drones. Avec l’aide de l’Iran pour les Shahed, avec sa propre production nationale en expansion rapide, avec des composants importés via des réseaux de contournement des sanctions — des composants occidentaux, souvent, qui arrivent par des pays tiers. Chaque drone qui s’écrase sur le sol ukrainien contient probablement des puces électroniques fabriquées dans des pays qui prétendent soutenir l’Ukraine.
C’est l’hypocrisie structurelle de cette guerre. D’un côté, des déclarations de soutien, des sommets internationaux, des promesses d’aide. De l’autre, des composants qui continuent de circuler, des sanctions qui fuient comme une passoire, et une machine de guerre russe qui tourne à plein régime. 4 574 drones par jour, ça ne se fabrique pas avec des bouts de ficelle. Ça se fabrique avec une industrie de défense qui a accès aux ressources dont elle a besoin.
Et pendant ce temps, les défenses aériennes ukrainiennes — ces systèmes qui interceptent les drones, les missiles, les bombes — fonctionnent avec des munitions comptées. Chaque missile de défense aérienne coûte des centaines de milliers de dollars. Chaque drone Shahed coûte quelques dizaines de milliers. L’asymétrie économique est dévastatrice. La Russie peut se permettre de noyer l’Ukraine sous un déluge de drones bon marché. L’Ukraine ne peut pas se permettre de les intercepter tous.
4 574. Un opérateur de défense aérienne ukrainien regarde son écran depuis quatorze heures. Les yeux qui piquent. Les mains qui tremblent légèrement. Un drone toutes les dix-neuf secondes. Il faut le voir. Il faut le tracer. Il faut décider : intercepter ou laisser passer ? Chaque décision pèse. Chaque erreur tue. Quand un drone passe à travers les mailles du filet, quand on entend l’explosion, quand on sait qu’on n’a pas réussi — qu’est-ce qu’on se dit ? Comment on continue ? Comment on regarde l’écran suivant ? Comment on vit avec ce poids ?
Les bombes guidées — La terreur silencieuse
200 munitions de précision en 24 heures
Les drones captent l’attention médiatique. Les missiles font les gros titres. Mais les bombes aériennes guidées sont peut-être l’arme la plus dévastatrice de l’arsenal russe dans cette guerre. Et le bulletin du 17 février en recense 200. Deux cents bombes guidées larguées par l’aviation russe en une seule journée.
Une bombe aérienne guidée, c’est une bombe conventionnelle — souvent de 250, 500, voire 1 500 kilogrammes — équipée d’un kit de guidage qui la transforme en munition de précision. La Russie utilise massivement les FAB-500 et les FAB-1500, des bombes soviétiques reconverties avec des modules UMPK de planage et de guidage par satellite. Le résultat : une arme bon marché, précise, et d’une puissance destructrice considérable.
Quand une FAB-500 touche un bâtiment, il n’y a plus de bâtiment. Quand une FAB-1500 frappe une position fortifiée, le cratère fait quinze mètres de diamètre. Les soldats ukrainiens dans les tranchées décrivent l’impact de ces bombes comme un tremblement de terre localisé. Le souffle. La pression. La terre qui se soulève. Et puis le silence — ce silence terrible qui suit l’explosion, avant que les cris commencent.
200 bombes. 200 adresses. 200 moments où la terre s’est soulevée et où la mort a plu du ciel.
L’aviation russe et le problème de la défense aérienne
Pour larguer 200 bombes guidées en une journée, l’aviation russe doit effectuer des dizaines de sorties. Les avions — des Su-34, des Su-35, parfois des Tu-22M3 — décollent de bases arrière en Russie, s’approchent de la ligne de front juste assez pour larguer leurs bombes à distance de planage, puis font demi-tour. C’est une tactique de stand-off : l’avion ne survole jamais le territoire ukrainien. Il lance sa bombe à 40, 50, parfois 70 kilomètres de la cible, et la bombe plane jusqu’à son objectif.
C’est pour ça que les bombes guidées sont si difficiles à contrer. Les systèmes de défense aérienne ukrainiens peuvent abattre les avions — mais seulement s’ils sont à portée. Et les pilotes russes restent prudemment hors de portée. Quant aux bombes elles-mêmes, elles sont petites, rapides, et nombreuses. Intercepter une bombe planante avec un missile de défense aérienne, c’est techniquement possible mais économiquement ruineux.
Le communiqué mentionne que l’aviation russe a frappé des zones dans trois régions : Dnipropetrovsk, Zaporizhzhia et Kherson. Des régions où vivent des millions de civils. Des régions qui sont bombardées quotidiennement depuis quatre ans. Des régions où les gens ont appris à vivre avec la mort qui tombe du ciel — parce qu’ils n’ont pas le choix.
Un cratère dans un champ près de Zaporizhzhia. Si profond qu’on aurait pu y garer un camion. Une FAB-1500. Mille cinq cents kilos d’explosifs. Autour du cratère, plus rien. Pas d’arbres. Pas de clôture. Pas de route. Juste de la terre retournée, comme si la planète elle-même avait été blessée. Et quelqu’un, quelque part dans un bureau à Moscou, a décidé que ce champ — ou ce qui se trouvait à côté de ce champ — méritait mille cinq cents kilos d’explosifs. Deux cents fois par jour, cette décision est prise. Deux cents fois, quelqu’un dit oui. Deux cents fois, une bombe tombe. C’est la banalité du mal au vingt-et-unième siècle. Hannah Arendt n’aurait pas été surprise. Elle aurait reconnu la machinerie, l’absence de passion, la bureaucratie de la mort.
Les pertes — Le gouffre du million
1 255 340 et ce que ce nombre signifie
Le bulletin se termine par un chiffre que l’état-major ukrainien publie chaque jour depuis le début de l’invasion : les pertes russes cumulées. Au 17 février 2026, elles s’élèvent à environ 1 255 340 personnes. Un million deux cent cinquante-cinq mille trois cent quarante.
Arrêtons-nous une seconde. Un million. Nous avons franchi le cap du million il y a quelques mois. Le monde n’a pas bronché. Pas de une dans les journaux. Pas de minute de silence. Pas de résolution aux Nations Unies. Un million de pertes militaires russes — morts, blessés graves, blessés légers, capturés, disparus — et le monde a haussé les épaules. Parce que c’est un chiffre trop gros. Parce que c’est des Russes. Parce que c’est loin.
Mais ces chiffres représentent des êtres humains. Des hommes, pour la plupart. Des pères, des fils, des frères. Envoyés au front par un régime qui les considère comme du matériel consommable. Beaucoup venaient des régions les plus pauvres de Russie — Bouriatie, Daguestan, Touva. Des minorités ethniques surreprésentées dans les rangs des morts. La chair à canon a toujours un profil sociologique. Elle est toujours pauvre. Elle est toujours marginale.
Un million deux cent cinquante-cinq mille trois cent quarante vies qui ne reviendront jamais. Un million de familles brisées. Un million de silences qui dureront jusqu’à la fin du monde.
Le coût humain des deux côtés
Le bulletin ukrainien ne donne pas les pertes ukrainiennes. C’est normal — aucune armée en guerre ne publie ses propres pertes en temps réel. Mais elles existent. Elles sont considérables. Les estimations varient, mais tous les analystes sérieux s’accordent sur un fait : l’Ukraine paie un prix terrible pour sa défense. Des dizaines de milliers de morts. Des centaines de milliers de blessés. Des vies brisées, des familles détruites, une génération marquée au fer rouge.
Et puis il y a les pertes civiles. Les bombardements quotidiens sur les régions de Dnipropetrovsk, Zaporizhzhia, Kherson, Kharkiv, et toutes les autres. Les infrastructures détruites — centrales électriques, réseaux d’eau, hôpitaux, écoles. Le coût humain total de cette guerre est incalculable. Littéralement incalculable. Parce qu’il ne se mesure pas seulement en morts et en blessés. Il se mesure en enfants qui n’iront pas à l’école, en traumatismes qui dureront des décennies, en communautés qui n’existeront plus jamais.
1 255 340 pertes russes. Un chiffre qui augmente de 800 à 1 500 par jour. Chaque jour. Depuis quatre ans. C’est un fleuve de sang qui coule sans interruption, alimenté par la décision d’un seul homme de lancer une guerre d’agression contre un voisin souverain. Et ce fleuve ne montre aucun signe de tarissement.
Combien de mères russes ont reçu un appel ou une visite depuis le 24 février 2022 ? Combien de portes se sont ouvertes sur un officier au visage grave ? Combien de femmes se sont effondrées dans un couloir, dans une cuisine, dans un jardin ? Un million deux cent cinquante-cinq mille. Même si la moitié sont des blessés qui survivront, ça fait plus de six cent mille familles russes frappées par la mort. Six cent mille foyers où quelqu’un ne reviendra pas. Et pour quoi ? Pour quelques kilomètres de terre ukrainienne dévastée ? Pour la vanité géopolitique d’un autocrate ? La tragédie n’est pas seulement ukrainienne. Elle est aussi russe. Et le silence des mères russes — ce silence qui cache un deuil sans fond — c’est peut-être le son le plus terrible de cette guerre.
La défense ukrainienne — Tenir malgré tout
Ce que « repousser » veut vraiment dire
Le langage militaire a cette capacité redoutable de déshumaniser la réalité. « Les forces de défense ukrainiennes ont repoussé 42 actions d’assaut. » Une phrase. Quinze mots. Et derrière ces quinze mots, des heures de combat rapproché, de tirs d’artillerie, de frappes de drones, de cris, de sang, de peur, de courage, de décès.
Repousser un assaut, concrètement, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que l’ennemi avance. Qu’il arrive avec de l’infanterie, parfois des blindés, toujours sous couverture d’artillerie et de drones. Ça veut dire que les défenseurs ouvrent le feu. Que les mines antipersonnel explosent. Que les drones FPV ukrainiens plongent sur les véhicules ennemis. Que l’artillerie ukrainienne pilonne les zones de rassemblement. Et que, au bout du compte, l’attaquant recule ou est détruit.
Quarante-deux fois à Pokrovsk. Trente-sept fois à Huliaipole. Quatorze fois à Lyman. Seize fois à Kostiantynivka. Onze fois à Vovchansk. Chaque fois, des soldats ukrainiens ont fait face. Chaque fois, ils ont tenu leur position. Chaque fois, ils ont payé un prix que le communiqué ne mentionne pas.
Repousser un assaut, c’est survivre à un jour de plus. C’est tenir, malgré tout, malgré la fatigue, malgré la peur, malgré la connaissance certaine que demain apportera d’autres assauts.
L’aviation ukrainienne frappe aussi
Le bulletin contient une ligne facile à manquer : « Les forces de défense ukrainiennes ont frappé cinq zones de concentration de personnel russe. » C’est tout. Pas de détails. Pas de chiffres de pertes infligées. Juste cette mention sobre qui rappelle que la guerre n’est pas à sens unique.
L’aviation ukrainienne, malgré son infériorité numérique écrasante, continue d’opérer. Elle frappe les concentrations de troupes russes, les dépôts de munitions, les postes de commandement. Chaque frappe ukrainienne est un acte de résistance aérienne dans un ciel dominé par l’ennemi. Chaque sortie est un risque calculé — un pilote qui sait que la défense aérienne russe est dense, que les chasseurs russes patrouillent, que chaque mission pourrait être la dernière.
Cinq frappes. C’est peu comparé aux 81 opérations aériennes russes. C’est peu comparé aux 200 bombes guidées. Mais c’est cinq frappes de plus que ce que la Russie voudrait. Cinq preuves que l’Ukraine se bat avec tout ce qu’elle a. Cinq rappels que la supériorité aérienne russe n’est pas absolue — elle est contestée, chaque jour, par des pilotes qui refusent de céder le ciel.
Il y a un mot ukrainien que j’ai appris au cours de ces quatre années de conflit. Незламність. Nezlamnist. L’indomptabilité. L’incapacité d’être brisé. Ce n’est pas du courage au sens classique — le courage, c’est agir malgré la peur. La nezlamnist, c’est autre chose. C’est le refus fondamental, existentiel, viscéral de plier. C’est ce qui fait qu’un soldat repousse le 42e assaut alors que son corps lui dit de s’arrêter. C’est ce qui fait qu’un pilote décolle dans un ciel hostile. C’est ce qui fait qu’une nation entière tient debout face à un empire qui veut l’effacer. Je ne sais pas si nous, en Occident, on comprend vraiment ce mot. Je ne suis pas sûr qu’on le mérite. C’est une qualité qu’on a perdue quelque part en chemin, remplacée par le confort et l’indifférence.
La normalisation de l'horreur — Le vrai danger
Quand 201 affrontements deviennent un mardi ordinaire
Voilà le piège. Le vrai piège. Pas les bombes. Pas les drones. Pas les missiles. Le piège, c’est l’habitude. C’est le fait que vous avez lu « 201 affrontements » et que votre cerveau n’a pas réagi. Pas vraiment. Pas comme il aurait réagi en février 2022, quand le conflit a éclaté et que chaque explosion faisait la une, chaque victime avait un nom, chaque ville bombardée provoquait une vague d’indignation mondiale.
Nous en sommes au jour 1 456. L’indignation s’est érodée. La compassion s’est fatiguée. L’attention s’est déplacée — vers d’autres crises, d’autres hostilités, d’autres scandales. Le cycle médiatique a tourné. Et le conflit en Ukraine est devenu ce qu’il ne devrait jamais devenir : du bruit de fond. Une rubrique dans les pages intérieures. Un bulletin qu’on survole. Un chiffre qu’on ne lit plus.
C’est exactement ce que la Russie espère. La stratégie de l’usure ne vise pas seulement les soldats ukrainiens dans les tranchées. Elle vise aussi — surtout — l’opinion publique occidentale. Fatiguer le soutien. Éroder la volonté politique. Transformer le conflit en problème lointain, abstrait, insoluble. Et quand l’Occident se lassera, quand les livraisons d’armes ralentiront, quand l’attention se détournera définitivement — alors la Russie aura gagné. Pas sur le champ de bataille. Dans nos têtes.
S’habituer à la guerre, c’est accepter qu’elle est normale. Et si la guerre devient normale, alors l’agresseur a déjà gagné.
Le devoir de ne pas s’habituer
Je refuse. Je refuse de m’habituer. Et je vous demande de refuser aussi. Pas par héroïsme. Pas par vertu. Par lucidité. Parce que s’habituer à 201 affrontements par jour, c’est accepter que l’agression militaire est un mode normal de relations internationales. C’est accepter qu’un État puisse envahir son voisin, bombarder ses villes, tuer ses enfants, et que le monde finisse par regarder ailleurs.
S’habituer, c’est capituler. Pas militairement — moralement. C’est dire à tous les agresseurs potentiels de la planète : « Tenez assez longtemps, et le monde se lassera. » C’est envoyer un message à Pékin, à Pyongyang, à tous ceux qui rêvent de redessiner les frontières par la force : « L’Occident a la mémoire courte et la volonté molle. »
Chaque bulletin quotidien de l’état-major ukrainien est un acte de résistance contre l’oubli. Chaque ligne, chaque chiffre, chaque nom de village est un rappel : le conflit continue. Les gens meurent. La destruction avance. Et votre attention — notre attention — est la seule chose qui empêche le monde de détourner complètement les yeux.
Le premier mois du conflit. Février-mars 2022. Le monde entier regardait. Les drapeaux ukrainiens sur les balcons. Les manifestations de soutien qui remplissaient les places publiques. Les gouvernements qui débloquaient des milliards en quelques jours. Tout le monde était ukrainien. Et puis le temps a passé. Les manifestations se sont essoufflées. Les milliards sont devenus plus difficiles à obtenir. Et les bombes, elles, n’ont jamais cessé de tomber. Pas un seul jour. Pas une seule heure. 4 574 drones hier. Aujourd’hui, ce sera combien ? Demain ? La semaine prochaine ? Le conflit ne se lasse pas. Il ne se fatigue pas. Il ne se décourage pas. Seuls les spectateurs se lassent. Et c’est notre honte. C’est la honte d’une génération qui a cru que la guerre était un problème du passé.
Ce que les chiffres ne disent pas
Les vies derrière les statistiques
Un bulletin militaire est, par nature, un document déshumanisé. Il parle de secteurs, de vecteurs d’attaque, de munitions déployées, d’actions offensives repoussées. Il ne parle pas des gens. Il ne nomme pas les soldats qui ont tenu à Pokrovsk. Il ne décrit pas le visage de la femme qui a entendu les bombes tomber sur Huliaipole. Il ne raconte pas l’histoire du médecin militaire qui a opéré sous les bombardements, ni celle du conducteur de char qui a survécu à un drone kamikaze, ni celle de l’enfant de Zaporizhzhia qui ne sursaute plus quand les sirènes retentissent.
Les chiffres sont nécessaires. Ils sont indispensables. Sans eux, pas de compréhension de l’ampleur, pas d’analyse stratégique, pas de suivi de l’évolution du conflit. Mais les chiffres seuls ne suffisent pas. Parce que 201 affrontements, ce n’est pas un nombre. C’est 201 moments où des êtres humains se sont retrouvés face à face avec la possibilité de mourir. C’est 201 histoires que personne ne racontera jamais.
4 574 drones, ce n’est pas une statistique. C’est 4 574 moments de terreur pour ceux qui étaient en dessous. 200 bombes guidées, ce n’est pas un indicateur opérationnel. C’est 200 explosions qui ont secoué la terre, brisé des murs, soufflé des fenêtres, peut-être tué des gens dont nous ne connaîtrons jamais les noms.
Derrière chaque chiffre, il y a une vie. Derrière chaque bombe, il y a une mort. Derrière chaque statistique, il y a une histoire que nous ne connaîtrons jamais.
La géographie de la souffrance
Relisez la liste des localités mentionnées dans le bulletin. Velykomykhailivka, Malynivka, Vovche, Samiilivka, Novoukrainka, Kopani, Hirke, Shyroke, Charivne, Myrne, Liubytske, Vozdvyzhivka, Rozivka, Nizhenka, Mykilske, Novoandriivka, Kushchove, Olhivka, Vesele. Vovchansk, Vovchanski Khutory, Hrafske, Vilcha, Sheviakivka, Chuhunivka. Petropavlivka, Kurylivka, Nova Kruhliakivka, Novoosynove, Bohuslavka. Nadiia, Hlushchenkove, Oleksandrivka, Druzheliubivka, Tverdokhlibove, Drobysheve, Stavky, Lyman. Rai-Oleksandrivka, Platonivka, Dronivka. Minkivka, Vasiukivka, Bondarne, Orikhovo-Vasylivka. Kostiantynivka, Kleban-Byk, Oleksandro-Kalynove, Pleshchiivka, Rusyn Yar, Sofiivka, Novopavlivka. Rodynske, Chervonyi Lyman, Pokrovsk, Kotlyne, Udachne. Toretske, Novyi Donbas, Vilne, Shevchenko, Novooleksandrivka, Novopidhorodne, Filiia. Ivanivka, Oleksiivka, Verbove, Pryvillia, Zlahoda. Dobropillia, Pryluky, Zaliznychne, Huliaipole, Sviatopetrivka, Zelene, Staroukrainka. Stepnohirsk.
Soixante-dix-huit localités. Soixante-dix-huit endroits où des bombes sont tombées, où des assauts ont été lancés, où des gens vivent — ou vivaient — dans la peur quotidienne. Soixante-dix-huit points sur une carte que la plupart d’entre nous seraient incapables de localiser. Soixante-dix-huit communautés dont l’existence même est menacée par le conflit. Et c’est le bilan d’une seule journée.
Vesele. Le nom de ce village dans la région de Kherson signifie « joyeux » en ukrainien. Myrne signifie « paisible ». Zlahoda signifie « harmonie ». Nadiia signifie « espoir ». Les Ukrainiens ont donné à leurs villages des noms qui parlent de bonheur, de paix, de concorde, d’espérance. Et aujourd’hui, des bombes guidées tombent sur Vesele. Des assauts sont lancés vers Nadiia. Des obus s’abattent sur Zlahoda. Il y a quelque chose d’insupportablement cruel dans cette ironie. Comme si le conflit ne se contentait pas de détruire les lieux — il détruisait aussi les mots. Il salissait jusqu’aux noms. Quand la paix reviendra — et elle reviendra — il faudra réapprendre à prononcer ces noms sans que la gorge se serre. Vesele. Joyeux. Un jour, peut-être, ce village portera de nouveau son nom avec fierté.
Quatre ans — Le poids du temps
Du 24 février 2022 au 17 février 2026
Nous approchons du quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle. Le 24 février 2026, cela fera exactement quatre ans que les chars russes ont franchi la frontière ukrainienne, que les missiles ont frappé Kyiv, Kharkiv, Odessa, que le monde s’est réveillé dans une réalité qu’il croyait impossible en Europe au vingt-et-unième siècle.
Quatre ans. 1 456 jours. 1 456 bulletins quotidiens de l’état-major ukrainien. 1 456 fois la même litanie de missiles, de bombes, de drones, d’affrontements, de villages bombardés, de positions défendues, de pertes comptées. 1 456 jours où des êtres humains se sont battus, ont souffert, ont disparu, ont tenu.
La durée est un facteur que nous sous-estimons. Nous pensons la guerre en termes d’événements — une bataille, une offensive, une percée. Mais ce conflit n’est pas fait d’événements. Il est fait de jours. De jours identiques, interchangeables, épuisants. Le bulletin du 17 février 2026 ressemble au bulletin du 17 février 2025, qui ressemblait au bulletin du 17 février 2024. Les chiffres varient. La réalité ne change pas. Le conflit continue. La destruction continue. La souffrance continue.
1 456 jours. 1 456 fois, la même question : combien de temps encore ? Et la réponse : aussi longtemps qu’il le faudra.
L’usure du temps sur les corps et les esprits
Quatre ans de conflit, ça use les corps. Les soldats qui se battent depuis 2022 — ceux qui ont survécu — portent les cicatrices de mille jours de combat. Blessures physiques, bien sûr. Mais aussi blessures invisibles : le stress post-traumatique, l’épuisement qui s’accumule jour après jour. Des études sur les conflits prolongés montrent que l’efficacité combattante diminue significativement après plusieurs mois en première ligne. Quatre ans, c’est au-delà de tout ce que la médecine militaire considère comme soutenable.
Quatre ans de conflit, ça use aussi les sociétés. L’économie ukrainienne fonctionne en mode de survie. Les infrastructures sont systématiquement détruites — centrales électriques, réseaux d’eau, ponts, routes, voies ferrées. Des millions d’Ukrainiens ont été déplacés à l’intérieur du pays ou ont fui à l’étranger. Ceux qui restent vivent dans un état de tension permanente, entre les alertes aériennes, les coupures de courant, et l’incertitude quotidienne.
Et pourtant. Et malgré tout. Le bulletin du 17 février 2026 dit la même chose que le bulletin du premier jour : l’Ukraine se défend. Les forces ukrainiennes repoussent les assauts. L’aviation ukrainienne frappe les positions russes. La ligne tient. Pas partout. Pas toujours. Pas sans pertes. Mais elle tient. Après 1 456 jours, elle tient encore.
C’est peut-être ça, la vraie information de ce bulletin. Pas les 201 affrontements. Pas les 4 574 drones. Pas les 200 bombes. L’information, c’est que l’Ukraine est toujours debout. Quatre ans après que le monde entier — y compris beaucoup d’analystes occidentaux — avait prédit sa chute en quelques jours.
Conclusion — Un mardi de guerre
Ce que je retiens de ce bulletin
C’est un mardi. Un mardi de février, froid, gris, ordinaire. Et sur une ligne de front de plus de mille kilomètres, 201 affrontements ont eu lieu en vingt-quatre heures. 4 574 drones ont traversé le ciel. 200 bombes guidées sont tombées. 2 306 bombardements ont secoué la terre. Et demain, ça recommencera. Et après-demain. Et la semaine prochaine. Et le mois prochain.
Je retiens les chiffres. Mais je retiens surtout ce qu’ils cachent. Les visages que je ne verrai jamais. Les noms que je ne connaîtrai pas. Les histoires qui ne seront pas racontées. Les 42 assauts repoussés à Pokrovsk par des soldats dont le monde ignore l’existence. Les 37 attaques à Huliaipole contre des défenseurs que personne ne remerciera. Les 78 villages bombardés dont personne ne parlera au journal de vingt heures.
Je retiens aussi le silence. Le silence du monde. Le silence des capitales occidentales qui promettent et qui tardent. Le silence des Nations Unies qui condamnent et qui n’agissent pas. Le silence des opinions publiques qui se sont lassées. Le silence qui est, peut-être, la plus grande victoire de l’agresseur — parce que le silence, c’est l’oubli. Et l’oubli, c’est l’abandon.
Ce bulletin n’est pas une conclusion. C’est un cri. Et si nous ne l’entendons pas maintenant, quand l’entendrons-nous ?
Le refus
Alors non. Pas aujourd’hui. Pas demain. Pas tant que les bombes tomberont sur Vesele et que les drones survoleront Pokrovsk et que les assauts se briseront contre les lignes de Huliaipole. Pas tant que des êtres humains se battront pour leur terre, leur langue, leur liberté, leur droit d’exister en tant que nation souveraine.
Ce billet n’est pas un éditorial. Ce n’est pas une analyse stratégique. Ce n’est pas un rapport militaire. C’est une affirmation. L’affirmation de refuser la normalisation. L’affirmation de refuser de passer à autre chose. L’affirmation de refuser de traiter 201 affrontements comme un bruit de fond. L’affirmation de refuser de laisser 4 574 drones devenir un chiffre parmi d’autres.
Parce que derrière chaque chiffre, il y a quelqu’un qui se bat. Quelqu’un qui tient. Quelqu’un qui refuse de céder. Et le minimum que nous puissions faire — nous qui regardons de loin, nous qui vivons en paix, nous qui avons le luxe de l’indifférence — le minimum, c’est de ne pas détourner les yeux.
201 affrontements. Un mardi. Jour 1 456.
La guerre continue.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
État-major général des forces armées ukrainiennes — Mise à jour opérationnelle, situation au 17 février 2026, 08h00
Ukrinform — Pertes russes cumulées — Bilan des pertes militaires russes depuis le 24 février 2022 jusqu’au 17 février 2026
Sources secondaires
Ukrinform (version anglaise) — War update: 201 combat clashes on front line over past day, heaviest fighting in Pokrovsk and Huliaipole sectors, 17 février 2026
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