Made in China 2025 : le plan qui a tout changé
Rien de ce qui se passe aujourd’hui n’est un accident. La robotique industrielle figurait parmi les dix secteurs prioritaires du plan Made in China 2025, lancé il y a plus d’une décennie. L’objectif était clair : réduire la dépendance aux robots étrangers. Il y a dix ans, la Chine importait près de 75 % de ses robots. Aujourd’hui, 57 % des robots installés dans les usines chinoises sont fabriqués par des entreprises chinoises. Le renversement est total.
Derrière cette transformation, une architecture de politiques publiques d’une cohérence redoutable. Le Plan quinquennal pour l’industrie robotique 2021-2025. Le plan d’action « Robot+ » de 2023. Et maintenant, le 15e plan quinquennal qui entre en vigueur en 2026, où la robotique est décrite comme un « ingrédient clé » du nouveau modèle de croissance économique de Pékin. Chaque document s’emboîte dans le précédent. Chaque objectif a été atteint ou dépassé.
On peut critiquer bien des aspects du système chinois. Mais on ne peut pas critiquer sa capacité à poser un objectif industriel à dix ans et à l’atteindre. Pendant que les démocraties occidentales changent de cap à chaque élection, Pékin avance en ligne droite. C’est une leçon inconfortable, mais c’est une leçon.
L’argent comme arme de guerre industrielle
Les chiffres d’investissement donnent le vertige. Le gouvernement chinois a injecté plus de 20 milliards de dollars en subventions dans son industrie robotique entre fin 2024 et début 2025 — sous forme de subventions directes, de prêts bonifiés, de crédits d’impôt et de capital-risque étatique. En mars 2025, un nouveau fonds gouvernemental a été annoncé : 137 milliards de dollars fléchés vers les start-ups d’intelligence artificielle et de robotique sur les vingt prochaines années.
137 milliards. Sur vingt ans. À titre de comparaison, le budget annuel total de la National Science Foundation américaine tourne autour de 10 milliards de dollars — tous domaines confondus. La Chine ne joue pas dans la même catégorie. Elle joue un autre sport.
Les champions chinois : la montée en puissance des fabricants nationaux
Estun, Inovance, Siasun : les noms que le monde va devoir apprendre
Pendant longtemps, le marché chinois de la robotique était une chasse gardée des géants étrangers. FANUC, ABB, Yaskawa, KUKA — ces noms dominaient les usines chinoises. C’est terminé. En 2024, pour la première fois, les fabricants chinois ont vendu plus de robots que les entreprises étrangères sur leur propre sol. Leur part de marché domestique est passée de 28 % il y a dix ans à 57 % aujourd’hui.
Estun détient désormais 9,5 % du marché chinois — juste derrière FANUC et ses 11 %. Inovance a grimpé à 8,8 %. Siasun occupe 6,2 %. Efort pèse 5,4 %. Ces entreprises ne sont pas des copies low-cost. Elles proposent des robots 20 à 30 % moins chers que leurs concurrents étrangers, avec un service local hyper-réactif et une compréhension profonde des besoins des fabricants de taille moyenne — le tissu même de l’économie réelle.
C’est l’histoire classique que l’Occident refuse de voir se répéter : un pays commence par copier, puis par rattraper, puis par dépasser. On l’a dit des voitures. On l’a dit des panneaux solaires. On l’a dit des batteries. Et pourtant, à chaque fois, la surprise semble sincère. Comme si l’histoire n’enseignait rien.
Le segment premium résiste — pour combien de temps ?
FANUC, ABB et Yaskawa conservent leur domination dans le segment haut de gamme, où leurs robots coûtent 20 à 50 % de plus que les équivalents chinois. Mais le haut de gamme est un refuge qui rétrécit. Quand les fabricants chinois maîtriseront la précision submillimétrique que les industriels automobiles et aéronautiques exigent — et c’est une question de quand, pas de si — le dernier bastion tombera.
La Chine détient déjà les deux tiers des brevets mondiaux en robotique. Elle compte plus de 740 000 entreprises enregistrées dans le secteur. L’écosystème n’est plus émergent. Il est dominant.
L'usine du monde se robotise : secteurs et applications
L’électronique et l’automobile en tête
Deux secteurs absorbent l’essentiel de la vague robotique chinoise. L’industrie électronique — celle qui fabrique les smartphones, les composants, les semi-conducteurs — a installé 83 000 nouveaux robots en 2024, avec une croissance annuelle de 16 % depuis 2019. L’industrie automobile suit avec 55 000 nouvelles unités et une progression de 13 % par an.
Ces chiffres racontent une transformation structurelle. Les lignes de production chinoises ne ressemblent plus à celles des années 2010. Les usines de BYD, de Foxconn, de CATL sont des environnements où la présence humaine se raréfie méthodiquement. Un ouvrier qui entre dans une usine BYD en 2026 voit plus de bras articulés que de collègues humains sur certaines lignes.
On parle beaucoup de la « fin du travail ». Mais ce qui frappe en Chine, c’est que cette transformation n’est pas vécue comme une catastrophe sociale. Elle est planifiée, encadrée, anticipée. Est-ce que ça marchera ? Nul ne le sait. Mais au moins, quelqu’un essaie de gérer la transition. Ce qui est plus que ce qu’on peut dire de la plupart des économies occidentales.
La réponse à une crise démographique silencieuse
La population chinoise a diminué pour la troisième année consécutive. Les projections sont brutales : la part de la population en âge de travailler passera de 59 % aujourd’hui à 36 % en 2100. 47 % des employeurs chinois considèrent déjà le déclin démographique comme un obstacle majeur au changement. La robotisation n’est pas un luxe. C’est une nécessité démographique.
Et c’est là que la stratégie chinoise révèle sa cohérence la plus profonde. Les robots ne remplacent pas seulement des travailleurs. Ils comblent un vide que la démographie creuse chaque année un peu plus. 70 % du secteur manufacturier chinois pourrait être affecté par l’automatisation, selon les experts nationaux. Ce n’est pas une menace. Dans le calcul de Pékin, c’est la solution.
La prochaine frontière : les robots humanoïdes
Unitree, Agibot et les autres : la Chine prend les devants
Si les robots industriels sont le présent, les robots humanoïdes sont le prochain champ de bataille. Et là encore, la Chine a pris une longueur d’avance que personne n’avait anticipée. Les entreprises chinoises contrôlent désormais 90 % du marché mondial des robots humanoïdes. Unitree a vendu 5 500 unités en 2025 — le plus grand vendeur au monde. Agibot, basée à Shanghai, suit avec 5 168 unités.
Le robot G1 d’Unitree, vendu à 16 000 dollars, peut effectuer un saut vertical de 1,4 mètre — dépassant sa propre taille. Tesla, avec son Optimus, avait fixé un objectif de production de 5 000 unités pour 2025. Il ne l’a pas atteint. Unitree et Agibot ont chacun dépassé ce chiffre individuellement. Et pourtant, c’est Elon Musk qui fait les gros titres.
Musk lui-même l’a reconnu au Forum économique mondial : « La Chine est très bonne en IA, très bonne en fabrication, et sera définitivement la compétition la plus dure pour Tesla. » Quand le patron de Tesla admet que la Chine est son principal rival dans un domaine qu’il prétend révolutionner, on devrait peut-être commencer à écouter.
La production de masse est pour demain
UBTech, cotée à la Bourse de Hong Kong, vise 5 000 robots humanoïdes produits en 2026 et 10 000 en 2027. Xpeng, le constructeur automobile, entre dans la course. Entre 13 000 et 18 000 robots humanoïdes ont été vendus dans le monde en 2025. La quasi-totalité venait de Chine. Le marché mondial des robots humanoïdes est estimé à plusieurs dizaines de milliards d’ici 2036. La Chine entend en capturer la part du lion.
Et le 15e plan quinquennal, lancé en 2026, place les robots humanoïdes au rang de priorité stratégique nationale. Ce n’est pas un souhait. C’est un programme.
Les implications géopolitiques : quand les robots redessinent l'ordre mondial
La compétitivité occidentale en question
Les conséquences géopolitiques de cette révolution robotique sont considérables. Un pays qui automatise sa production plus vite que les autres réduit ses coûts, augmente sa qualité, accélère ses cycles de fabrication et diminue sa dépendance à la main-d’oeuvre. La Chine fait tout cela simultanément. Et à une échelle que personne d’autre ne peut égaler.
La production de robots industriels chinois a bondi de 14 % en 2024, générant 33,4 milliards de dollars de revenus. En 2025, cette croissance a doublé pour atteindre 28 %. Les usines chinoises ne deviennent pas seulement plus automatisées. Elles deviennent plus compétitives — dans tous les secteurs, sur tous les marchés, face à tous les concurrents.
Et pourtant, la réponse occidentale reste fragmentée, sous-financée, et surtout en retard. Les États-Unis débattent encore de l’opportunité de subventionner leur industrie robotique. L’Europe rédige des réglementations. La Chine, elle, construit des usines. Il y a une asymétrie fondamentale entre ceux qui discutent et ceux qui agissent.
Le piège de la dépendance technologique
Il y a dix ans, les experts occidentaux s’inquiétaient de la dépendance chinoise aux technologies robotiques étrangères. Le rapport de force s’est inversé. La Chine détient les deux tiers des brevets mondiaux en robotique. Elle forme plus d’ingénieurs en robotique que n’importe quel autre pays. Ses entreprises commencent à exporter — vers l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient, l’Afrique. Les marchés que l’Occident n’a jamais pris la peine de servir.
Le risque n’est plus que la Chine domine la fabrication de robots. Le risque est qu’elle devienne le fournisseur incontournable de l’infrastructure industrielle mondiale — comme elle l’est déjà pour les panneaux solaires, les batteries lithium et les terres rares. Chaque dépendance technologique est un levier géopolitique. Et la Chine accumule les leviers.
Conclusion : Le silence assourdissant de ceux qui devraient agir
Un constat qui devrait alarmer
Les chiffres sont là. 54 % des installations mondiales. 43 % du stock opérationnel. 90 % du marché des humanoïdes. Deux tiers des brevets. 137 milliards de dollars d’investissement programmé. La révolution robotique n’est pas un horizon lointain. Elle est en cours. Et elle a un drapeau. Il est rouge.
Ce n’est pas de l’alarmisme. C’est de la lucidité. La Chine a compris avant tout le monde que l’avenir de la puissance économique se joue dans les usines automatisées, pas dans les salles de conférence. Et pendant que Pékin construit, l’Occident observe. Avec une lenteur qui ressemble de plus en plus à de la résignation.
On peut admirer la stratégie chinoise ou la craindre. On peut saluer son efficacité ou questionner ses conséquences humaines. Mais on ne peut pas l’ignorer. Et surtout, on ne peut pas prétendre qu’elle ne nous concerne pas. Chaque robot installé dans une usine de Shenzhen redéfinit l’équation concurrentielle mondiale. Et cette équation, aujourd’hui, ne penche pas en faveur de l’Occident.
La question qui reste
La Chine mène-t-elle la révolution robotique mondiale ? Les données répondent sans ambiguïté. Elle ne la mène pas. Elle l’a déjà gagnée. La seule question qui demeure : que feront les autres ?
Maintenant, vous savez. La question, c’est ce que vous allez en faire.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette analyse part du constat documenté de la domination chinoise dans le secteur de la robotique industrielle. L’auteur ne prend pas parti pour ou contre la Chine, mais constate l’ampleur du décalage entre la stratégie industrielle chinoise et la réponse — ou l’absence de réponse — des économies occidentales. Le ton est celui de la lucidité analytique, pas de l’admiration béate ni de la sinophobie.
Méthodologie et sources
Les données chiffrées proviennent de la Fédération internationale de robotique (IFR), du projet ChinaPower du CSIS (Center for Strategic and International Studies), et de rapports industriels publiés. Les parts de marché des fabricants sont issues d’analyses sectorielles spécialisées. Toutes les statistiques citées sont vérifiables et référencées.
Nature de l’analyse
Cet article est une analyse qui combine données factuelles et perspective éditoriale. Les passages en italique représentent les réflexions personnelles du chroniqueur. Les faits sont séparés des opinions par la structure même du texte. Le lecteur dispose de toutes les sources nécessaires pour vérifier chaque affirmation et se forger sa propre opinion.
Sources
Sources primaires
ChinaPower Project (CSIS) — Is China Leading the Robotics Revolution?
ChinaPower Project (CSIS) — China Industrial Robot Statistics
International Federation of Robotics — World Robotics 2025 Report
International Federation of Robotics — China Overtakes USA in Robot Density
Sources secondaires
Rest of World — China Is Winning the Humanoid Robot Race
CNN — China Has Another Solution to Its Shrinking Population: Robots
Robotics and Automation News — Inside China’s Multi-Billion Dollar Industrial Robotic Arms Market
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.