L’emprunt massif
Derrière les dépenses astronomiques se cache un mécanisme que le grand public ignore : la dette. Les géants technologiques ne financent plus leurs ambitions avec leurs seuls profits. Ils empruntent. UBS estime que les émissions de dette liées à l’IA ont plus que doublé pour atteindre 710 milliards de dollars en 2025. En 2026 : 990 milliards. Morgan Stanley identifie un trou de financement de 1 500 milliards — un gouffre que le marché du crédit devra combler parce que les entreprises ne peuvent plus autofinancer leurs dépenses.
Les dépenses d’investissement combinées d’Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft devraient atteindre 700 milliards en 2026. Sept cents milliards. Pour des centres de données, des puces, de l’électricité. Le tout au service d’une technologie dont le modèle économique reste incertain. Jusqu’à présent, leurs profits représentaient deux à trois fois leurs dépenses en capital. C’est terminé.
Sept cents milliards de dépenses en capital pour quatre entreprises. C’est plus que le PIB de la Suisse. Plus que le budget de défense des États-Unis. Et tout cela pour construire des machines qui, pour l’instant, excellent à résumer des courriels et à générer des images. Le décalage entre l’investissement et le rendement n’est pas un signal d’alarme. C’est une sirène de pompier dans un couloir vide.
Le précédent qui hante
Les optimistes répondent que cette fois, c’est différent. Au sommet de la bulle Internet, le Nasdaq s’échangeait à 60 fois les bénéfices futurs. Aujourd’hui : 26 fois. Les fondamentaux sont meilleurs. Mais les fondamentaux étaient aussi meilleurs pour General Electric en 2007 que pour Pets.com en 2000. GE était profitable. GE était un pilier du Dow Jones. Et GE s’est effondrée quand le marché du crédit s’est retourné. La question n’est pas la profitabilité d’aujourd’hui. C’est ce qui se passe quand mille milliards de dette arrivent à échéance et que les revenus n’ont pas suivi.
Où est l'application qui tue?
Le gouffre entre la promesse et le produit
Jim Covello, directeur de la recherche chez Goldman Sachs, a posé la question que tout le monde esquive : l’investissement total dans l’IA générative pourrait ne jamais être rentabilisé si les applications révolutionnaires n’émergent pas. Pas les chatbots. Pas les résumés de documents. Des applications qui transforment des industries entières et justifient des factures d’entraînement de 100 milliards par modèle.
Dario Amodei, PDG d’Anthropic, a lui-même averti que les ventes pourraient ne pas suivre la course à la puissance de calcul. Les modèles de prochaine génération pourraient coûter 100 milliards à entraîner. Pour un seul modèle. La question n’est plus « est-ce que l’IA fonctionne? ». Elle fonctionne. La question : « est-ce que quelqu’un paiera assez cher pour que ce soit rentable? » Les entreprises SaaS qui devaient monétiser l’IA les premières voient leurs actions s’effondrer. Wall Street les largue.
Il y a une vérité que les présentations de la Silicon Valley ne montrent jamais. L’IA générative est un outil formidable pour des tâches que personne ne paierait une fortune pour automatiser, et un outil médiocre pour celles qui vaudraient des milliards. Le fossé entre ce que l’IA sait faire et ce pour quoi les entreprises signent de gros chèques est le secret le moins bien gardé de Wall Street.
Le choc DeepSeek
En janvier 2025, le laboratoire chinois DeepSeek a fait vaciller tout le récit. Ses modèles auraient été entraînés avec 6 millions de dollars de puissance de calcul. Six millions. Quand Nvidia vaut 3 000 milliards parce que le marché est convaincu que l’IA nécessite des investissements colossaux, un laboratoire chinois démontre le contraire. En un jour, Nvidia a perdu 500 milliards de valeur — 17 % de son cours. L’action a récupéré le lendemain. Mais le doute ne s’efface pas aussi vite qu’un cours de bourse.
Le risque systémique : quand l'IA contamine tout
Les canaux de contagion
Moody’s Ratings a publié en janvier 2026 une analyse qui devrait être affichée dans le bureau de chaque régulateur financier. Si la bulle IA éclate, le choc ne restera pas confiné au secteur technologique. Il se propagera à travers le système financier. Les banques qui ont prêté aux entreprises technologiques. Les fonds de pension investis dans les actions de croissance. Les marchés du crédit privé qui financent les centres de données. Les assureurs qui détiennent des obligations technologiques. Tout est connecté. Tout est exposé.
Et pourtant, la machine continue. Les banques d’investissement émettent de la dette technologique à tour de bras. Elles empochent les commissions. Elles publient des rapports optimistes. Et elles identifient, dans des notes internes, les risques systémiques que cet optimisme engendre. Les mêmes institutions qui profitent du pari sont celles qui avertissent du risque. La main gauche vend ce que la main droite dénonce.
Moody’s utilise le mot « contagion ». C’est le mot qu’on utilisait en 2008 pour les subprimes. La comparaison n’est pas parfaite. Mais le mécanisme est identique : concentration excessive dans un seul secteur, amplifiée par l’effet de levier, avec des régulateurs qui regardent ailleurs parce que tout le monde gagne de l’argent. Du moins, tant que la musique joue.
L’économie réelle, otage silencieux
Quand 50 % du S&P 500 repose sur huit entreprises, c’est toute l’allocation de capital qui est déformée. Les investisseurs institutionnels versent des centaines de milliards dans la technologie IA. Cet argent ne va pas dans les hôpitaux. Pas dans les infrastructures. Pas dans le logement. Pas dans l’éducation. Il va dans des centres de données qui consomment autant d’électricité qu’une ville moyenne et emploient quelques centaines de techniciens. Oliver Wyman prévient : un choc de confiance sur les valorisations technologiques déclencherait des ventes forcées par les fonds de pension, une spirale baissière, puis un resserrement du crédit pour toute l’économie réelle. L’effet domino de 2008. Avec d’autres produits. Même mécanisme.
Le grand tri : gagnants, perdants et oubliés
L’apocalypse SaaS
Goldman Sachs l’admet : tous les géants ne gagneront pas. La compétition entre Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft pousse les prix vers le bas. Des revenus en croissance, mais des profits sous pression. Pendant ce temps, les entreprises de logiciels traditionnels vivent un massacre boursier. Wall Street appelle ça « l’apocalypse SaaS ». Des sociétés qui valaient des dizaines de milliards il y a deux ans voient leur valorisation fondre. Le marché a décidé que l’IA allait les rendre obsolètes. Il vend d’abord. Il réfléchit après.
Et dans l’angle mort : les PME. La dynamique du « winner-take-most » frappe les petites entreprises de plein fouet. L’accès à la puissance de calcul coûte cher. Les serveurs sont réservés par les hyperscalers. Les talents sont aspirés par les géants. Les PME, celles qui emploient la majorité des travailleurs américains, se retrouvent exclues de la révolution qu’on leur promet depuis trois ans.
C’est la cruauté du marché dans toute sa pureté. Les mêmes analystes qui recommandaient d’acheter ces actions il y a dix-huit mois les qualifient de « pièges à valeur ». Les mêmes fonds qui construisaient des positions massives les liquident dans l’urgence. Personne ne dit « je me suis trompé ». On dit « le marché a évolué ». La responsabilité est toujours celle du marché. Jamais celle de ceux qui le font.
Les régulateurs absents
Où sont les régulateurs? La SEC surveille les déclarations des entreprises cotées. La Réserve fédérale stress-teste les banques. Mais personne ne régule la concentration systémique que l’IA crée dans les marchés. Aucune limite sur la part d’un secteur dans un indice boursier. Aucune exigence de transparence sur les retours réels. Le système financier américain construit, en temps réel, le plus gros risque de concentration de son histoire.
Conclusion : La musique joue encore — pour combien de temps?
L’heure des comptes
L’intelligence artificielle va transformer le monde. Cela ne fait aucun doute. Mais transformer le monde et justifier mille milliards de dépenses en un an, ce n’est pas la même chose. Internet a transformé le monde. Et pourtant, 90 % des entreprises Internet de 2000 ont disparu avant 2005. Les chemins de fer ont transformé l’Amérique. Et pourtant, la majorité des compagnies ferroviaires du XIXe siècle ont fait faillite. La technologie survit toujours. Les investisseurs, pas toujours.
Ce qui rend ce pari différent, c’est son ampleur systémique. Il engage la moitié de la capitalisation boursière américaine, des milliers de milliards de dette, les retraites de centaines de millions de personnes. Le S&P 500 est au plus haut. Les résultats trimestriels dépassent les attentes. Tout va bien. Tout allait bien aussi en mars 2000. Tout allait bien en septembre 2007. La prospérité apparente n’a jamais été une assurance contre la catastrophe. Elle en a toujours été le prélude.
Maintenant, vous savez. La moitié de l’indice de référence mondial repose sur un pari dont même ses architectes admettent qu’il pourrait ne pas être rentable. Mille milliards de dette financent une technologie dont le modèle économique reste à prouver. Les canaux de contagion sont identifiés, documentés et ignorés. La seule question qui reste : est-ce qu’on attend que la musique s’arrête, ou est-ce qu’on commence à chercher une chaise?
Ce que les chiffres ne disent pas
Les chiffres, on les connaît. 527 milliards de dépenses d’investissement prévues. 1 500 milliards de trou de financement. 50 % du S&P 500 concentré sur huit entreprises. Mais les chiffres ne racontent pas l’essentiel. Ils ne racontent pas le retraité de Floride dont le 401(k) est exposé à 50 % à un pari technologique qu’il ne comprend pas. Ils ne racontent pas la PME de l’Ohio qui ne peut pas se payer un abonnement IA pendant que ses concurrents géants automatisent à tour de bras. Ils ne racontent pas le régulateur qui voit le risque, écrit un rapport, puis retourne à son bureau en espérant que quelqu’un d’autre agira. Les chiffres ne disent jamais qui paiera quand la facture arrivera. Mais l’histoire, elle, le dit toujours. Ce sont toujours les mêmes.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette analyse adopte une posture critique face à la concentration extrême du marché boursier américain autour de l’intelligence artificielle. L’auteur ne prédit pas un effondrement. Il pointe les risques systémiques documentés par les institutions financières elles-mêmes — Goldman Sachs, Morgan Stanley, Moody’s, Oliver Wyman — et interroge l’absence de garde-fous réglementaires.
Méthodologie et sources
L’analyse repose sur des données publiques d’institutions financières majeures et de médias spécialisés. Les comparaisons historiques avec la bulle Internet et la crise de 2008 sont des parallèles structurels, non des prédictions.
Nature de l’analyse
Ce texte est une analyse financière qui ne constitue pas un conseil en investissement. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans les entreprises mentionnées.
L’objectif de cette analyse n’est pas de faire peur. C’est de faire réfléchir. Quand les plus grandes institutions financières du monde identifient un risque systémique et continuent de le nourrir, quelqu’un doit poser la question. Aujourd’hui, c’est fait.
Sources
Sources primaires
Axios — Wall Street’s all-in AI bet (17 février 2026)
Goldman Sachs — Why AI Companies May Invest More than $500 Billion in 2026
Fortune — Big Tech may only get half the profit it needs to justify AI investment (7 janvier 2026)
Morgan Stanley — Credit Markets’ Role in AI Financing Gap
Moody’s — Artificial Intelligence Outlook 2026
Sources secondaires
Bloomberg — AI Contagion Channels Show Huge Economic Risk If Bubble Bursts (21 janvier 2026)
Oliver Wyman — How An AI Bubble Burst Could Shake Global Financial Markets (janvier 2026)
CNBC — Tech IPO hype gets drowned out by prospect of $1 trillion in debt sales (12 février 2026)
Fortune — Is the AI boom a bubble waiting to pop? Here’s what history says (4 janvier 2026)
Incrypted — Morgan Stanley: AI Boom Threatens $1.5 Trillion U.S. Credit Market
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