60 milliards pour la défense : le nerf de la survie
60 milliards d’euros. C’est la part du lion. Dédiée au renforcement des capacités défensives de l’Ukraine et à l’acquisition d’équipement militaire. Soixante milliards. Pour situer : c’est plus que le budget militaire annuel de la France. Plus que celui de l’Italie, de l’Espagne et des Pays-Bas réunis. En un seul paquet législatif, l’Europe vient de faire ce qu’elle avait refusé de faire pendant des décennies : financer massivement la guerre. Pas la paix. Pas la reconstruction. La guerre. Parce que, parfois, financer la guerre est le seul chemin vers la paix. Et pourtant, il aura fallu quatre ans, des centaines de milliers de morts et la menace d’un abandon américain pour en arriver là.
Ces 60 milliards couvriront les deux tiers des dépenses budgétaires et militaires de l’Ukraine pour 2026-2027. Deux ans de survie. Deux ans de munitions, de systèmes de défense aérienne, de drones, de blindés, de formation, de logistique. Deux ans achetés par la solidarité européenne pendant que le monde négocie avec un agresseur qui n’a jamais respecté un seul accord qu’il a signé. Le Mémorandum de Budapest de 1994, où l’Ukraine a renoncé à son arsenal nucléaire en échange de garanties de sécurité? Violé. Les accords de Minsk? Violés. Le cessez-le-feu de la mer d’Azov? Violé.
Quand quelqu’un vous ment une fois, c’est sa faute. Quand il vous ment dix fois, c’est la vôtre. L’Europe a mis du temps à comprendre ça. Mais 90 milliards, ça ressemble furieusement à quelqu’un qui a enfin compris.
30 milliards pour le budget : garder un pays debout
Les 30 milliards restants iront à l’aide macrofinancière, délivrée par le biais du mécanisme Ukraine Facility de l’UE. Traduisez : payer les salaires des enseignants, des médecins, des pompiers, des fonctionnaires. Maintenir les écoles ouvertes dans les villes qui ne sont pas bombardées. Continuer à verser les pensions des personnes âgées qui vivent dans des sous-sols depuis deux ans. Faire fonctionner un État en guerre. C’est moins spectaculaire que les missiles. Moins médiatique que les chars. Mais sans ces 30 milliards, l’Ukraine s’effondrerait de l’intérieur avant même que la Russie ne gagne un kilomètre de plus.
Car voilà ce que beaucoup oublient : un pays en guerre ne meurt pas seulement sur le front. Il meurt dans les hôpitaux sans médicaments. Dans les écoles fermées. Dans les salaires impayés. Dans les retraites qui n’arrivent plus. 30 milliards, c’est la différence entre un État qui tient et un État qui se désintègre. Et pourtant, cette aide budgétaire fait rarement la une des journaux. Parce qu’il est plus facile de filmer un lance-roquettes qu’une fiche de paie.
Le 24 février : quand le symbole devient une arme
La date qui a changé l’Europe
24 février 2022. Il est 5 heures du matin à Kiev quand les premières explosions retentissent. En quelques heures, le monde bascule. L’armée russe franchit les frontières ukrainiennes par le nord, l’est et le sud. Vladimir Poutine annonce une opération militaire spéciale dont l’objectif affiché est la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine. Quatre ans plus tard, l’armée ukrainienne n’a pas été démilitarisée. Elle est plus puissante, mieux équipée, mieux entraînée qu’en 2022. L’Ukraine n’a pas été dénazifiée. Son président, Volodymyr Zelensky, juif et russophone, est devenu le symbole mondial de la résistance démocratique.
Et c’est cette date que le Conseil de l’UE a choisie. Pas le 25. Pas le 23. Le 24. Il y a dans ce choix une précision chirurgicale qui dépasse le simple hasard du calendrier institutionnel. C’est une façon de dire à Moscou : chaque année, le jour où vous avez cru détruire l’Ukraine, nous la reconstruisons un peu plus. Chaque anniversaire de votre agression devient l’anniversaire de notre réponse. C’est aussi un message envoyé à l’intérieur même de l’Europe, aux 140 députés qui ont voté contre, aux populistes qui plaident pour l’apaisement, aux affairistes qui veulent rouvrir les vannes du gaz russe : cette date est sacrée. On ne négocie pas avec.
Il y a des jours qui divisent l’histoire en avant et après. Le 24 février 2022 est de ceux-là. Que l’Europe ait choisi ce jour exact pour formaliser sa réponse la plus massive n’est pas un détail administratif. C’est une déclaration. Silencieuse, lourde, définitive. Le genre de silence qui pèse plus que n’importe quel discours.
Une journée chargée de symboles
Ce 24 février 2026 ne sera pas qu’européen. Le Conseil de sécurité des Nations Unies tiendra une session spéciale. Des chefs d’État et ministres étrangers convergeront vers Kiev pour marquer le quatrième anniversaire. Le Royaume-Uni a annoncé la convocation d’une réunion sur l’Ukraine, présidée par Stephen Doughty, ministre des Affaires européennes et américaines. L’UE prévoit également l’adoption de son 20e paquet de sanctions contre la Russie, ciblant notamment les responsables de la déportation d’enfants ukrainiens et de leur rééducation idéologique. Des enfants. Arrachés à leurs familles. Déportés en Russie. Rebaptisés. Rééduqués.
Et pendant que le monde se souvient et sanctionne, Moscou continue. Les rapports les plus récents indiquent que les forces russes ont gagné 182 miles carrés de territoire ukrainien entre le 13 janvier et le 10 février 2026. Une offensive majeure est prévue dès la fin avril, concentrée sur les axes Sloviansk-Kramatorsk et Orikhiv-Zaporizhzhia. La machine de guerre ne s’arrête pas. Elle accélère.
L'Europe qui se réveille : trop tard, mais debout
Le virage de 2025-2026
Pendant les deux premières années de guerre, l’aide européenne à l’Ukraine ressemblait à un exercice de funambulisme. Assez pour que Kiev ne tombe pas. Pas assez pour qu’elle gagne. Des Leopard 2, mais pas trop. Des missiles, mais pas à longue portée. De l’aide humanitaire, mais avec des conditions. L’Europe avançait sur la pointe des pieds, terrorisée à l’idée de provoquer une escalade nucléaire, paralysée par ses propres divisions internes. La Hongrie bloquait. L’Autriche hésitait. L’Allemagne tergiversait. Et pendant ce temps, des gens mouraient.
Et pourtant, quelque chose a changé. Les 90 milliards en témoignent. Ce n’est plus du funambulisme. C’est un engagement structurel. Un prêt sur deux ans, avec des mécanismes juridiques solides, approuvé par les trois institutions européennes en un temps record. Le Parlement européen a voté en procédure d’urgence. La modification du cadre financier pluriannuel 2021-2027 a été adoptée par 490 voix contre 130. 490. C’est une majorité écrasante dans un Parlement où l’extrême droite et les populistes eurosceptiques n’ont jamais été aussi nombreux. Il y a quelque chose de rassurant dans ce chiffre. Quelque chose qui dit que, malgré tout, une majorité en Europe refuse de capituler.
Je ne suis pas naïf. Je sais que derrière les 90 milliards, il y a des intérêts industriels, des calculs géopolitiques, des arrière-pensées électorales. Mais il y a aussi ceci : un continent qui, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, décide collectivement de financer la défense d’un pays attaqué par son voisin. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas tout. Mais ce n’est pas rien.
Les 140 qui ont dit non
140 députés ont voté contre le paquet de 90 milliards. 44 se sont abstenus. Il faut les regarder en face, ces chiffres. Il faut savoir qui sont ces gens. Que représentent-ils. L’extrême droite identitaire, qui voit en Poutine un rempart contre le libéralisme. Les populistes souverainistes, qui prétendent que chaque euro envoyé à Kiev est un euro volé aux citoyens européens. Les pacifistes de salon, qui appellent à la paix sans jamais exiger de la Russie qu’elle retire ses troupes. 140 voix. C’est une minorité. Mais c’est une minorité bruyante, organisée, qui progresse à chaque élection. Et qui, si elle atteignait un jour la majorité, signerait l’arrêt de mort de l’Ukraine.
Car il faut être clair : sans l’aide européenne, l’Ukraine ne peut pas tenir. Pas financièrement. Pas militairement. Pas humainement. Un pays dont les deux tiers des dépenses budgétaires et militaires dépendent de prêts étrangers est un pays au bord du gouffre. 90 milliards ne sont pas un luxe. C’est une perfusion. Et ceux qui votent pour débrancher la perfusion doivent assumer ce que cela signifie : des villes qui tombent, des gens qui meurent, un agresseur qui gagne.
Les actifs russes gelés : l'échec qui hante
210 milliards qui dorment
Il y avait un autre plan. Plus ambitieux. Plus juste, aussi. Utiliser les 210 milliards d’euros d’actifs russes gelés dans les banques européennes pour financer directement l’Ukraine. L’argent du criminel pour soigner la victime. La logique était implacable : pourquoi emprunter quand l’argent est déjà là, confisqué à celui qui a causé les dégâts? Et pourtant, l’UE a abandonné ce plan. Le New York Times a qualifié cet abandon d’échec du test d’unité européenne. Les raisons? Juridiques, disent les diplomates. Le droit international ne permet pas la confiscation d’actifs souverains en temps de paix. Mais l’Europe est-elle vraiment en paix quand des missiles russes frappent le sol ukrainien à 1 500 kilomètres de Berlin?
Alors l’Europe emprunte. 90 milliards qui alourdiront la dette européenne plutôt que d’alléger les coffres de Moscou. 90 milliards que les contribuables européens rembourseront un jour, pendant que 210 milliards d’argent russe continuent de dormir, intouchés, dans des comptes gelés. Et pourtant, seuls les intérêts générés par ces actifs sont utilisés pour l’Ukraine. Les intérêts. Pas le capital. Comme si on offrait les miettes du gâteau volé plutôt que de rendre le gâteau entier.
Cet échec-là me reste en travers de la gorge. L’Europe est capable de mobiliser 90 milliards sur ses propres finances, mais incapable de toucher aux 210 milliards que la Russie a abandonnés dans ses banques. Le droit international, nous dit-on. Le précédent dangereux. La stabilité du système financier mondial. Des arguments respectables. Sauf quand on les met en face des photos de Marioupol, de Boutcha, d’Irpin. Le droit international protège aussi les civils. Il n’a pas empêché un seul missile.
Un compromis qui laisse un goût amer
Le choix du prêt plutôt que de la confiscation révèle une vérité inconfortable sur l’Europe : sa solidarité a des limites. Des limites juridiques, certes. Mais aussi des limites politiques. Toucher aux actifs russes, c’était risquer de déstabiliser la confiance des investisseurs mondiaux dans le système financier européen. C’était ouvrir la porte à des représailles économiques. C’était, surtout, admettre que la guerre de la Russie contre l’Ukraine est aussi une guerre contre l’Europe. Et ça, beaucoup ne sont pas prêts à l’accepter. Pas encore.
Résultat : l’Ukraine recevra 90 milliards empruntés plutôt que 210 milliards confisqués. Moins de la moitié. Sous forme de dette. Avec des conditions. Et un calendrier qui prévoit les premiers décaissements au deuxième trimestre 2026. Soit quatre mois après l’adoption formelle. Quatre mois pendant lesquels les soldats ukrainiens continueront de se battre avec ce qu’ils ont. Quatre mois où chaque jour compte.
Le front : la réalité derrière les chiffres
182 miles carrés perdus en un mois
Pendant que Bruxelles négocie, le front bouge. Et il bouge dans la mauvaise direction. Entre le 13 janvier et le 10 février 2026, les forces russes ont conquis 182 miles carrés de territoire ukrainien. Plus du double des 79 miles carrés gagnés au cours des quatre semaines précédentes. L’accélération est nette. Inquiétante. Les analystes militaires parlent d’une offensive majeure prévue dès la fin avril, potentiellement concentrée sur Sloviansk et Kramatorsk, les deux grandes villes du Donbass encore sous contrôle ukrainien, ou sur l’axe sud vers Zaporizhzhia.
9 000 soldats russes de plus que les remplacements ont été perdus le mois dernier, selon des responsables occidentaux. Les pertes russes dépassent désormais le recrutement. Et pourtant, Moscou continue. Parce que pour Poutine, les chiffres humains ne sont pas un problème. Ils sont une ressource. Un million de soldats tués ou blessés, selon les estimations du service de renseignement estonien. Un million. Et l’armée russe continue d’avancer. Lentement. Brutalement. En écrasant tout sur son passage. Chaque mètre de terre gagné coûte des dizaines de vies. Des deux côtés.
Il y a un paradoxe obscène dans cette guerre. Les deux parties saignent. Les pertes combinées pourraient atteindre 2 millions au printemps 2026, selon le CSIS. Deux millions. Pour des villages dont personne ne connaissait le nom il y a quatre ans. Pour des champs de blé devenus des champs de mines. Et quelque part dans un bunker à Moscou, un homme regarde des cartes et déplace des pions. Des pions qui ont des noms, des familles, des vies.
Les Ukrainiens, eux, tiennent
Face à cette machine, l’Ukraine résiste. Depuis quatre ans. Sans faiblir. Avec des pertes estimées entre 500 000 et 600 000 militaires tués, blessés ou disparus, dont 100 000 à 140 000 morts. Des chiffres vertigineux pour un pays de 37 millions d’habitants. Chaque famille ukrainienne est touchée. Chaque ville porte ses cicatrices. Et pourtant, 72% des Ukrainiens approuveraient un plan de paix gelant les lignes de front, à condition qu’il s’accompagne de garanties de sécurité et ne reconnaisse pas les territoires occupés comme russes. 72%. Après quatre ans de guerre. Après des centaines de milliers de morts. Ils veulent la paix, mais pas à n’importe quel prix. Pas au prix de leur dignité.
C’est ça, la résilience. Ce n’est pas un slogan. Ce n’est pas un hashtag. C’est un peuple qui enterre ses enfants et continue de se battre. Qui reconstruit les écoles bombardées la nuit pour les rouvrir le matin. Qui fait fonctionner des hôpitaux sans électricité. Et qui, malgré tout, refuse de se rendre.
Le 20e paquet de sanctions : frapper où ça fait mal
Les enfants déportés
Le 24 février 2026, ce n’est pas seulement le jour des 90 milliards. C’est aussi le jour où l’UE prévoit d’adopter son 20e paquet de sanctions contre la Russie. Le vingtième. En quatre ans. Et celui-ci a une cible particulière : les responsables de la déportation d’enfants ukrainiens. Des enfants arrachés à leurs familles dans les zones occupées. Transportés en Russie. Rebaptisés avec des noms russes. Placés dans des familles russes. Rééduqués pour oublier qu’ils sont ukrainiens. La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine pour ce crime précis. Déportation d’enfants. Un crime de guerre. Un crime contre l’humanité.
Les nouvelles sanctions prévoient des restrictions de voyage et des gels d’actifs pour les individus et organisations impliqués. Le paquet cible également le secteur énergétique — pétrole, transport maritime, GNL — ainsi que les services financiers et le commerce. Pour la première fois, l’UE activera son outil anti-contournement, conçu pour empêcher la Russie de passer par des pays tiers pour échapper aux sanctions. Bruxelles envisage aussi une interdiction des importations d’uranium russe, ce qui reviendrait à sanctionner Rosatom, le géant nucléaire d’État russe.
Vingt paquets de sanctions. Vingt. Et la guerre continue. Les sanctions font-elles mal à la Russie? Oui. La haute représentante Kaja Kallas promet de rendre la guerre péniblement coûteuse pour Moscou. Mais péniblement coûteux, ça suffit quand votre adversaire a décidé que le coût n’a pas d’importance? Quand il est prêt à sacrifier un million de ses propres soldats? Les sanctions seules ne stopperont pas cette guerre. Mais sans elles, elle serait déjà perdue.
L’énergie comme arme
L’UE a annoncé un accord pour mettre fin définitivement aux importations de gaz naturel liquéfié russe d’ici la fin 2026 et de gaz par pipeline d’ici septembre 2027. Quatre ans après l’invasion, l’Europe se sèvre enfin de sa dépendance énergétique envers Moscou. Quatre ans. Il aura fallu une guerre, des dizaines de milliers de morts, la destruction de villes entières pour que l’Europe accepte de payer son gaz un peu plus cher. Le prix d’un thermostat baissé de deux degrés a longtemps pesé plus lourd, dans certaines capitales, que le prix du sang ukrainien.
Mais le mouvement est lancé. Irréversible, affirment les responsables européens. L’énergie russe, qui représentait près de 40% des importations de gaz de l’UE avant la guerre, est en chute libre. Et avec elle, la capacité de Moscou à financer son effort de guerre. Chaque pipeline fermé, chaque terminal GNL bloqué, chaque contrat annulé est un missile de moins sur le sol ukrainien. C’est la guerre économique. Lente. Invisible. Mais réelle.
Zelensky et le piège du 24 février
L’annonce qui n’aura pas lieu
Il y avait une autre histoire prévue pour le 24 février. Selon le Financial Times, Volodymyr Zelensky devait annoncer, sous pression américaine, un plan pour des élections présidentielles et un référendum sur un accord de paix. Les deux votes auraient dû se tenir avant le 15 mai 2026. Washington aurait lié l’octroi de garanties de sécurité américaines à la tenue de ces élections. Un ultimatum déguisé en soutien démocratique.
Zelensky a refusé. Sa réponse : Ce serait stupide d’utiliser cette date pour parler de politique. Le bureau présidentiel a confirmé : pas d’annonce d’élections le 24 février. Pas de référendum. Nous n’aborderons les élections que lorsque toutes les garanties de sécurité nécessaires seront en place. La législation ukrainienne interdit d’ailleurs les élections et les référendums tant que la loi martiale est en vigueur. Organiser un vote alors que des missiles tombent sur le territoire national, que des millions de citoyens sont déplacés et que l’ennemi occupe 20% du pays? Ce n’est pas de la démocratie. C’est du théâtre.
La pression américaine sur Zelensky pour des élections en temps de guerre révèle un malaise profond. Washington veut pouvoir dire : nous soutenons une démocratie. Mais une démocratie qui organise des élections sous les bombes n’est pas une démocratie renforcée. C’est une démocratie humiliée. Zelensky a eu raison de dire non. Et le fait qu’il ait dû le dire en dit long sur l’état des relations transatlantiques.
Le 24 février de Zelensky
Alors que fera Zelensky le 24 février? Ce que font les chefs d’État en guerre au jour anniversaire de l’agression. Il commémorera. Il parlera à son peuple. Il recevra les dirigeants étrangers venus à Kiev. Il rappellera au monde que l’Ukraine est toujours là. Toujours debout. Toujours en guerre. Et que 90 milliards d’euros de prêts européens, aussi massifs soient-ils, ne remplaceront jamais la paix. Celle que la Russie refuse. Celle que le monde peine à imposer. Celle qui, après 1 461 jours, semble toujours aussi lointaine.
Il y a quelque chose de tragique dans la trajectoire de Zelensky. Comédien devenu président. Président devenu chef de guerre. Chef de guerre devenu symbole mondial. Et symbole mondial devenu otage des calculs géopolitiques de puissances qui le soutiennent du bout des doigts. L’Europe lui envoie 90 milliards. Les États-Unis lui demandent des élections. La Russie lui envoie des missiles. Et lui tient. Comme son peuple. Parce qu’il n’a pas le choix.
Le paradoxe européen : solidarité et calcul
Générosité ou investissement?
Soyons lucides. 90 milliards d’euros, ce n’est pas un acte de charité. C’est un investissement stratégique. L’Europe a compris, tardivement mais sûrement, que si l’Ukraine tombe, la prochaine frontière de la guerre sera européenne. Les pays baltes. La Pologne. La Roumanie. La Finlande. Chaque euro investi dans la défense ukrainienne est un euro de moins à dépenser pour défendre le territoire de l’OTAN. Chaque missile ukrainien qui détruit un char russe est un char qui ne franchira pas la frontière polonaise. La solidarité européenne n’est pas désintéressée. Elle est rationnelle.
Et c’est très bien ainsi. Parce que la solidarité désintéressée, ça n’existe pas en géopolitique. Ce qui existe, c’est la convergence d’intérêts. L’Ukraine a besoin d’argent pour survivre. L’Europe a besoin que l’Ukraine survive pour ne pas être la prochaine. Cette convergence, aussi froide soit-elle, a produit 90 milliards d’euros. C’est plus que n’importe quel élan de compassion n’aurait jamais pu générer. Et pourtant, derrière le calcul, il y a aussi quelque chose de profondément humain. La certitude que laisser tomber l’Ukraine serait se perdre soi-même.
Je refuse le cynisme facile qui consiste à réduire les 90 milliards à un calcul froid. Oui, c’est stratégique. Oui, c’est intéressé. Mais c’est aussi 458 députés qui ont dit oui. Des centaines de fonctionnaires qui ont travaillé jour et nuit pour boucler le paquet en deux mois. Des citoyens européens qui, dans leur majorité, soutiennent l’aide à l’Ukraine malgré l’inflation, malgré la crise énergétique, malgré la fatigue. Il y a du calcul, oui. Mais il y a aussi de l’humanité. Les deux ne sont pas incompatibles.
Les pays tiers invités à la table
Détail important du paquet législatif : des pays tiers sont autorisés à participer au mécanisme de prêt. Traduisez : le Royaume-Uni, la Norvège, le Canada, le Japon, la Corée du Sud pourraient contribuer. L’Europe ouvre la porte à une coalition financière internationale pour l’Ukraine. C’est intelligent. C’est nécessaire. Parce que 90 milliards, c’est énorme, mais ce n’est pas assez. L’Ukraine estime ses besoins de reconstruction à plus de 500 milliards d’euros. Le coût total de la guerre, en destructions, en pertes économiques, en vies brisées, est incalculable.
La participation de pays tiers au mécanisme de prêt envoie aussi un signal à Washington : l’Europe ne fait pas cavalier seul. Elle construit un cadre multilatéral. Une architecture financière qui survivra aux changements de gouvernement, aux aléas électoraux, aux humeurs présidentielles. Parce que l’Ukraine a besoin de prévisibilité. Pas de promesses. De structures.
La question américaine : le grand absent
L’ombre de Washington
Impossible de parler des 90 milliards européens sans parler de ce qui les a rendus nécessaires : l’incertitude américaine. Les tergiversations du Congrès sur l’aide à l’Ukraine. Les débats toxiques où l’Ukraine est devenue un outil partisan. La menace permanente d’un retrait américain qui obligerait l’Europe à combler le vide. Les 90 milliards sont aussi une assurance. Un plan B européen au cas où Washington décide que l’Ukraine ne vaut plus la peine.
Et cette assurance arrive à point nommé. La pression américaine pour des élections ukrainiennes avant le 15 mai révèle une approche transactionnelle du soutien. Nous vous aidons, mais à nos conditions. Nous vous garantissons la sécurité, mais montrez-nous des élections. Comme si la démocratie se mesurait en bureaux de vote plutôt qu’en droits défendus, en institutions préservées, en résistance face à l’agresseur. L’Europe, avec ses 90 milliards sans conditions électorales, offre un contre-modèle. Imparfait. Mais moins condescendant.
L’Europe fait souvent rire pour sa lenteur, sa bureaucratie, ses compromis mous. Mais il y a des moments où la lenteur européenne produit quelque chose de plus solide que la vitesse américaine. Un cadre législatif voté par trois institutions. Un mécanisme financier ouvert aux pays tiers. Des structures juridiques qui dureront au-delà d’un cycle électoral. C’est moins excitant qu’un tweet présidentiel. Mais c’est plus fiable qu’une promesse qui change avec le vent.
Le vide à combler
Si les États-Unis réduisent significativement leur soutien à l’Ukraine — hypothèse qui n’est plus de la fiction — l’Europe devra faire plus. Beaucoup plus. 90 milliards sur deux ans, c’est un début. Mais le budget militaire de la Russie pour 2026 dépasse les 100 milliards de dollars. L’économie de guerre russe tourne à plein régime. 30% du budget fédéral russe est consacré à la défense. Moscou a restructuré toute son industrie pour produire des munitions, des drones, des missiles à un rythme industriel. Pour gagner cette guerre d’usure, l’Europe devra accepter que la solidarité a un prix. Et que ce prix augmentera chaque année.
La question n’est plus de savoir si l’Europe doit aider l’Ukraine. C’est de savoir combien de temps elle est prête à le faire. Un an? Deux ans? Cinq ans? Dix ans? Jusqu’à ce que la Russie comprenne qu’elle ne gagnera pas? Les 90 milliards couvrent 2026-2027. Après, il faudra un nouveau paquet. Puis un autre. L’engagement européen ne sera crédible que s’il est perçu comme permanent. Et ça, c’est la partie la plus difficile. Parce que les élections européennes reviendront. Les populistes progresseront. La fatigue s’installera. Et l’Ukraine continuera d’avoir besoin d’aide.
Ce que 90 milliards ne peuvent pas acheter
La paix
90 milliards achètent des armes. Des munitions. Du temps. De la survie. Ils n’achètent pas la paix. La paix nécessite que la Russie décide de s’arrêter. Or, rien, absolument rien dans le comportement actuel de Moscou ne suggère que cette décision soit proche. Les forces russes avancent. Le recrutement se poursuit. L’industrie de guerre tourne. Les discours du Kremlin parlent toujours de victoire totale. De dénazification. De démilitarisation. Les mêmes mots qu’au premier jour.
Alors à quoi servent les 90 milliards? À empêcher l’Ukraine de perdre. À maintenir les lignes. À gagner du temps. Du temps pour quoi? Pour que l’économie russe finisse par craquer sous le poids des sanctions? Pour que la société russe se fatigue d’envoyer ses fils mourir dans des tranchées? Pour qu’un changement de régime à Moscou ouvre la porte à des négociations réelles? Personne ne le sait. C’est le pari le plus coûteux de l’histoire européenne. Et personne ne peut garantir qu’il sera gagné.
Voilà la vérité que personne ne veut entendre : les 90 milliards sont nécessaires et insuffisants. Ils empêcheront l’Ukraine de s’effondrer, mais ils ne la feront pas gagner. Ils enverront un signal fort à Moscou, mais Moscou ne l’écoutera pas. Ils rassureront les Ukrainiens, mais ne ramèneront pas leurs morts. C’est le propre des gestes justes mais incomplets : ils sont à la fois indispensables et douloureux. Parce qu’ils rappellent tout ce qui manque encore.
Les vies perdues
Derrière les milliards, il y a les chiffres qu’on préfère ne pas regarder. Entre 100 000 et 140 000 soldats ukrainiens tués. Des centaines de milliers de blessés. Des millions de déplacés. Des villes effacées. Marioupol. Bakhmout. Avdiivka. Sievierodonetsk. Des noms que le monde entier a appris à prononcer — et à oublier. 90 milliards d’euros ne reconstruiront pas Marioupol. Ne rendront pas la vie aux enfants tués dans leurs lits par des missiles de croisière. Ne guériront pas les traumatismes qui marqueront des générations entières d’Ukrainiens.
L’argent peut beaucoup. Mais il ne peut pas tout. Il peut acheter des systèmes de défense aérienne qui sauveront des vies. Il peut financer la reconstruction d’un hôpital bombardé. Il peut payer le salaire d’un enseignant qui continue de faire classe dans un abri. Mais il ne peut pas effacer quatre ans de terreur. Quatre ans où chaque Ukrainien s’est couché en se demandant si le lendemain existerait.
Conclusion : Le 24 février, entre mémoire et promesse
Un jour qui porte le poids de deux histoires
Le 24 février 2026 sera un jour double. Un jour de deuil et un jour de décision. Un jour où l’on comptera les morts et un jour où l’on signera un chèque. Un jour où l’Ukraine pleurera et un jour où l’Europe agira. Les deux en même temps. Parce que c’est ça, la réalité de cette guerre : on pleure et on se bat. On enterre et on reconstruit. On se souvient et on avance. Simultanément. Toujours.
90 milliards d’euros ne sont ni une victoire ni une défaite. C’est un engagement. Un mot qui, en temps de guerre, pèse plus lourd que tous les discours. L’Europe s’engage pour deux ans. Deux ans de plus. Après les deux premiers où elle hésitait. Après les deux suivants où elle accélérait. Quatre ans d’apprentissage pour un continent qui avait oublié ce que c’était, la guerre. Qui pensait que les tanks, c’était pour les musées. Que les tranchées, c’était pour les livres d’histoire. L’Ukraine lui a rappelé que l’histoire ne se termine jamais.
Je finirai par ceci. Il y a quatre ans, le monde regardait Kiev avec la certitude que la ville tomberait en trois jours. Quatre ans plus tard, Kiev est debout. L’Ukraine est debout. Et l’Europe, maladroitement, lentement, imparfaitement, mais réellement, se tient à ses côtés. 90 milliards ne sont pas suffisants. Mais ils sont là. Et dans un monde où tant de promesses sont trahies, le simple fait d’être là — de tenir parole — est déjà quelque chose. Peut-être pas assez. Mais quelque chose.
Ce qui reste après les chiffres
Quand les communiqués seront publiés, quand les votes seront comptabilisés, quand les caméras auront quitté Bruxelles, il restera une question. La seule qui compte vraiment. Est-ce que l’Europe tiendra? Pas demain. Pas dans six mois. Aussi longtemps qu’il le faudra? Les Ukrainiens n’ont pas besoin de 90 milliards une fois. Ils ont besoin de savoir que, dans deux ans, quand ce prêt sera épuisé, un autre suivra. Et un autre après. Jusqu’à la paix.
Le 24 février 2026, l’Europe répondra à la guerre par un chiffre. Mais la vraie réponse, celle que l’histoire jugera, ne se mesurera pas en milliards. Elle se mesurera en constance. En durée. En refus de céder. Maintenant, vous savez. La question : qu’est-ce que nous allons en faire?
Le 24 février restera toujours un jour sombre. Un jour où l’on se souvient que la paix n’est jamais acquise. Que la barbarie n’est jamais vaincue définitivement. Que les frontières ne se défendent pas avec des discours. Mais cette année, pour la première fois peut-être, ce jour sombre portera aussi une lueur. Pas un espoir naïf. Pas un optimisme de façade. Juste une lumière discrète, tenace, obstinée. Celle de 27 pays qui, malgré leurs divisions, leurs peurs, leurs calculs, ont choisi de ne pas détourner le regard. C’est peu. C’est fragile. Mais dans l’obscurité, même une bougie suffit à rappeler que la nuit n’est pas éternelle.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce billet est écrit depuis une position éditoriale claire : le soutien à l’Ukraine dans sa défense face à l’agression russe est moralement justifié et stratégiquement nécessaire. L’auteur considère que l’invasion russe du 24 février 2022 constitue une violation flagrante du droit international et que la solidarité européenne avec Kiev, bien qu’imparfaite et tardive, est la bonne réponse. Cette position n’est pas neutre. Elle est assumée. La neutralité face à une guerre d’agression n’est pas de l’objectivité — c’est de l’indifférence.
Méthodologie et sources
Les faits cités dans ce billet proviennent de sources primaires institutionnelles (Conseil de l’UE, Parlement européen, Commission européenne) et de sources secondaires de référence (European Pravda, Financial Times, Russia Matters, Kyiv Independent, CSIS). Les chiffres de pertes militaires sont des estimations provenant de services de renseignement occidentaux (Estonie) et de centres de recherche. Les montants financiers sont tirés des documents législatifs officiels de l’UE. Aucune information n’a été inventée. Les passages éditoriaux, clairement identifiés en italique, représentent l’opinion personnelle du chroniqueur.
Nature de l’analyse
Ce billet est une chronique d’opinion, pas un reportage factuel. Il combine des faits vérifiés et une analyse éditoriale assumée. Les passages en italique constituent des commentaires personnels du chroniqueur et sont clairement distingués du contenu factuel. L’objectif est d’informer en contextualisant, d’analyser en prenant position, et de faire ressentir la portée humaine d’une décision qui, présentée en termes purement financiers, risquerait de perdre toute sa signification. Les chiffres parlent. Mais les mots leur donnent une voix.
Sources
Sources primaires
European Parliament — Parliament approves 90 billion Ukraine support loan package
European Commission — Financial support package for Ukraine for 2026-2027
Consilium — Timeline of EU sanctions against Russia
Sources secondaires
Kyiv Independent — European Parliament approves 90 billion euro loan to Ukraine
Russia Matters — The Russia-Ukraine War Report Card, Feb. 11, 2026
Ukrainska Pravda — Zelenskyy set to reveal plan for élections and peace référendum on 24 February
Kyiv Independent — Zelensky won’t announce élections on war anniversary
RFE/RL — EU Plans New Russia Sanctions As Loopholes Persist
Bloomberg via Martin Plaut — Russian War Losses Now Exceed Recruitment
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