Kotlyne, Rodynske, Hryshyne — la géographie de l’asphyxie
La stratégie russe n’est pas nouvelle. Elle est méthodique. Depuis Kotlyne et Rodynske, au nord, les troupes russes avancent en petits groupes d’assaut vers Hryshyne, au nord-ouest de Pokrovsk. L’objectif est lisible sur n’importe quelle carte : refermer la tenaille nord pendant que d’autres unités poussent depuis le sud et l’est. Couper les routes d’approvisionnement. Isoler la garnison. Forcer le retrait ou la reddition.
Le 7e Corps a décrit la manoeuvre avec une franchise militaire rare : l’ennemi tente de déployer du matériel lourd supplémentaire et du personnel pour « une manoeuvre d’enveloppement et un assaut subséquent ». À Myrnohrad, la pression s’intensifie sur la partie nord de la ville. Les Russes y cherchent le même schéma : étouffer avant de frapper.
On peut lire ces manoeuvres sur une carte comme on lit une partition. Chaque flèche est un mouvement prévisible. Chaque position est un point de pression calculé. Le problème, c’est qu’entre les flèches et les points, il y a des êtres humains qui dorment dans des sous-sols, qui mangent froid, qui comptent les obus. La carte ne tremble pas. Eux, si.
Le précédent Myrnohrad
Le 4 février, l’Institute for the Study of War (ISW) a rapporté que les forces russes avaient capturé Myrnohrad. La réalité est plus nuancée — et plus cruelle. L’Ukraine maintient des positions dans le nord de Myrnohrad, mais la ville est contestée, fracturée, disputée bloc par bloc. Ce que Myrnohrad enseigne sur l’avenir de Pokrovsk tient en une phrase : la Russie ne prend pas les villes. Elle les broie.
Les bombes planantes : le ciel comme ennemi
1 340 bombes en janvier — et ça augmente
Le chiffre est tombé comme un verdict. En janvier 2026, l’aviation tactique russe a largué 1 340 bombes aériennes guidées sur les positions ukrainiennes autour de Pokrovsk. Une augmentation de 65 % par rapport à décembre 2025. Pas les drones. Pas l’artillerie. Les bombes planantes, larguées par des avions de combat à des dizaines de kilomètres de la ligne de front.
C’est là que réside le défi principal pour les Forces de défense ukrainiennes. Les systèmes de défense aérienne tactique positionnés près du front ne peuvent pas atteindre les avions russes : ceux-ci larguent leurs munitions guidées bien au-delà de la portée d’engagement. L’Ukraine tire. La Russie bombarde depuis une distance que les missiles sol-air ne couvrent pas. L’asymétrie est brutale.
Il y a une obscénité dans cette arithmétique. Soixante-cinq pour cent d’augmentation. Comme si les 812 bombes de décembre n’avaient pas suffi. Comme si chaque cratère appelait le suivant. L’aviation tactique russe ne combat pas. Elle efface. Et chaque bombe qui tombe sur Pokrovsk tombe aussi sur la conscience de ceux qui pourraient fournir les systèmes capables de changer cette équation — et qui ne le font pas.
L’impuissance calculée
Les défenseurs de Pokrovsk l’ont dit clairement : ce ne sont pas les drones qui posent le plus grand problème. Ce sont les avions. Un drone, on peut le détecter, le brouiller, l’abattre. Un Su-34 qui largue une bombe planante UMPK à 40 kilomètres de distance, c’est autre chose. C’est un verdict aérien contre lequel les moyens actuels ne suffisent pas. Et la Russie le sait. Chaque bombe larguée est un message : nous avons le ciel.
Tenir le nord : le quotidien des défenseurs
Détecter, éliminer, recommencer
Le rapport matinal du groupement Skhid du 16 février décrit une réalité de combat urbain continu. Les unités ukrainiennes dans le nord de Pokrovsk mènent des opérations de détection et d’élimination des groupes russes infiltrés en zone urbaine. En parallèle, elles délivrent des tirs systématiques sur les positions ennemies dans le sud de la ville. C’est un travail de sniper, de patrouille, de guérilla urbaine — bâtiment par bâtiment, rue par rue, fenêtre par fenêtre.
Sur les dernières 24 heures, les forces ukrainiennes ont éliminé 167 soldats russes et en ont blessé 19 autres. Elles ont détruit 13 véhicules, 43 drones de différents types, 15 abris et dépôts de munitions, et un char. Ce sont les chiffres d’une seule journée. Une seule. Et demain, il faudra recommencer.
Cent soixante-sept soldats russes en vingt-quatre heures. Derrière ce chiffre, il y a des mères à Moscou, à Krasnoïarsk, à Oufa, qui ne savent pas encore. Et il y a des soldats ukrainiens qui n’ont pas le luxe de compter les morts — ils comptent les munitions qu’il leur reste.
Le minage comme dernière ligne
Le 7e Corps a précisé les contre-mesures en place : reconnaissance aérienne intensifiée et pose de mines supplémentaires le long des routes d’avancée probables des forces russes. Le minage. C’est ce qu’on fait quand on sait que l’ennemi va venir et qu’on veut ralentir ce qui ne peut pas être arrêté. Ce n’est pas une stratégie de victoire. C’est une stratégie de temps gagné.
28 assauts en une journée : l'axe Pokrovsk, le plus violent du front
Le record quotidien
L’état-major ukrainien a identifié la direction de Pokrovsk comme celle enregistrant la plus haute intensité de combats sur l’ensemble du front. En une seule journée, les forces russes y ont mené 28 tentatives d’assaut dans les secteurs de Myrnohrad, Rodynske et Udachne. Vingt-huit fois, des groupes d’hommes ont avancé. Vingt-huit fois, des défenseurs ont répondu. Certains de ces assauts ont été repoussés. D’autres ont grignoté quelques mètres.
La situation la plus difficile sur le front se concentre sur deux axes : Pokrovsk et Houliaipole, selon l’état-major général. Mais c’est à Pokrovsk que la pression est la plus constante, la plus méthodique, la plus écrasante. La Russie y engage des ressources massives — infanterie, blindés, aviation — dans un effort de saturation qui vise à épuiser les défenseurs avant même de les submerger.
Vingt-huit assauts. Le mot « assaut » est clinique. Il ne dit pas les cris, la terre qui tremble, les murs qui s’effondrent. Il ne dit pas le soldat qui tire sa dernière bande de munitions en se demandant si le ravitaillement passera cette nuit. Vingt-huit fois, quelqu’un a décidé que ces hommes devaient avancer. Vingt-huit fois, d’autres hommes ont décidé qu’ils ne passeraient pas.
Udachne, Rodynske — les villages sacrifiés
Les noms de Rodynske et Udachne n’apparaissent dans aucun guide touristique. Ce sont des localités du Donetsk profond, des villages de mineurs et d’agriculteurs que la guerre a transformés en coordonnées d’artillerie. Chaque maison est un point d’appui potentiel. Chaque cave est un abri. Chaque route est un axe d’avancée ou de repli. La guerre a vidé ces lieux de leurs habitants et les a remplis de soldats, de mines et de décombres.
L'Ukraine contre-attaque : le refus de l'inévitable
Les percées brisées
La narration russe voudrait que Pokrovsk soit une question de temps. Que la chute soit inévitable. Les faits disent autre chose. Le Kyiv Post a rapporté que l’Ukraine a brisé une percée russe près de Pokrovsk et repris du terrain dans deux régions. Les forces ukrainiennes ne se contentent pas de défendre. Elles contre-attaquent. Elles mordent. Elles reprennent ce qui a été perdu quand l’occasion se présente.
L’Euronews a rapporté le 17 février que l’Ukraine intensifie sa contre-offensive, regagnant des territoires face aux troupes russes. Ce n’est pas le récit d’une armée en déroute. C’est le récit d’une armée qui se bat avec ce qu’elle a — et qui refuse la fatalité que Moscou voudrait imposer.
Il y a un mot pour ça. Un mot que les analystes militaires n’utilisent pas assez. Le mot est : dignité. Quand une armée en infériorité numérique et matérielle contre-attaque dans un secteur où l’ennemi engage des ressources écrasantes, ce n’est plus seulement de la tactique. C’est un refus existentiel. C’est le refus d’accepter que la force brute ait le dernier mot.
La résilience comme doctrine
Les Forces d’assaut aérien, les unités du groupement Skhid, les brigades déployées autour de Pokrovsk — elles opèrent dans des conditions que la plupart des armées occidentales n’ont jamais connues. Bombardement aérien massif sans couverture anti-aérienne adéquate. Supériorité numérique ennemie. Lignes d’approvisionnement menacées. Et malgré tout, elles tiennent. Elles détectent, elles éliminent, elles minent, elles contre-attaquent.
1 250 civils dans l'enfer : ceux qui n'ont pas pu partir
Les oubliés de l’évacuation
1 250 personnes. C’est le nombre de civils qui restent dans Pokrovsk. L’évacuation n’est plus organisée depuis la ville. Les autorités de l’oblast de Donetsk ont précisé que les opérations d’évacuation ne sont plus menées à partir de Pokrovsk. Ce qui signifie que ces 1 250 personnes sont là. Sous les bombes. Dans les caves. Sans couloir de sortie organisé.
Qui sont-ils? Des personnes âgées qui ne peuvent pas marcher. Des gens qui refusent de quitter la maison où ils ont vécu toute leur vie. Des malades. Des gens qui n’ont nulle part où aller. En août 2024, l’Ukraine avait ordonné l’évacuation obligatoire des familles avec enfants. Ceux qui restent aujourd’hui sont ceux que le système n’a pas réussi à extraire — ou ceux qui ont choisi de rester avec leurs murs, leurs souvenirs, leur sol.
Mille deux cent cinquante. On peut écrire le chiffre. On peut le lire. On ne peut pas le ressentir. Pour ressentir, il faut imaginer une femme de 78 ans dans une cave de Pokrovsk, qui entend les bombes planantes tomber au-dessus d’elle et qui serre contre elle la photo de son mari décédé en 2019. Elle ne partira pas. Pas parce qu’elle est courageuse. Parce que partir, pour elle, c’est mourir autrement.
La ville fantôme qui respire encore
Avant la guerre, Pokrovsk était une ville de mineurs. Le charbon du Donbass était son sang. Les mines étaient ses poumons. Les rues avaient des écoles, des marchés, des terrains de jeu. Aujourd’hui, 98 % de la population est partie. Les rues sont des lignes de tir. Les écoles sont des positions défensives. Les terrains de jeu sont des cratères. Et pourtant, quelque part dans le nord de cette ville, une lumière s’allume encore le soir dans une fenêtre. Quelqu’un est là. Quelqu’un vit.
Conclusion : Le nord tient, mais le ciel est russe
Ce que Pokrovsk dit de cette guerre
Pokrovsk est un miroir. Elle reflète tout ce que cette guerre est devenue : une guerre d’usure où la Russie mise sur la masse et le temps, où l’Ukraine mise sur la résilience et l’intelligence tactique. Une guerre où 1 340 bombes en un mois ne suffisent pas à faire tomber une ville que 1 250 civils refusent de quitter. Une guerre où 28 assauts en un jour ne garantissent pas un seul kilomètre.
Le nord de Pokrovsk tient. Les cinq kilomètres du corridor entre Pokrovsk et Myrnohrad existent encore. Les forces ukrainiennes minent, patrouillent, contre-attaquent. Mais le ciel appartient à la Russie. Et tant que cette équation ne changera pas, chaque jour de résistance sera un jour arraché à la gravité — au sens propre comme au sens figuré.
On me demandera si Pokrovsk peut tenir. Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’elle tient aujourd’hui. Ce que je sais, c’est que des hommes et des femmes y font quelque chose que la plupart d’entre nous ne pourrons jamais comprendre : choisir de rester quand tout dit de partir. Et cette chose-là — cette obstination à exister là où l’on voudrait vous effacer — c’est peut-être la seule réponse qui vaille à 1 340 bombes.
La question qui reste
Les bombes planantes continueront de tomber demain. Les petits groupes d’assaut russes continueront d’avancer vers Hryshyne. Les mines posées cette nuit exploseront sous les pieds de quelqu’un. Et dans une cave du nord de Pokrovsk, quelqu’un attendra le matin en comptant les détonations.
Maintenant, vous savez. La question : qu’est-ce que vous allez en faire?
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique assume un positionnement clair en faveur du droit international, de la souveraineté ukrainienne et de la protection des civils. La Russie mène une guerre d’agression reconnue comme telle par l’Assemblée générale des Nations Unies. Nommer l’agresseur n’est pas un biais — c’est un fait.
Méthodologie et sources
Les informations factuelles proviennent de sources militaires ukrainiennes (état-major général, Forces d’assaut aérien, groupement Skhid), de médias internationaux (Kyiv Independent, Ukrainska Pravda, Ukrinform), d’instituts d’analyse (ISW, Critical Threats) et du projet cartographique DeepState. Les données de pertes russes sont celles communiquées par l’Ukraine et n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante.
Nature de l’analyse
Ce texte est une chronique — un genre qui mêle faits vérifiés et perspective éditoriale. Les passages en italique sont des commentaires personnels de l’auteur. Les faits sont distingués des opinions. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires pour se forger sa propre analyse.
Sources
Sources primaires
Kyiv Independent — Russia scales up offensive from north of Pokrovsk, Ukrainian military says
Ukrainska Pravda — Russians trying to encircle Pokrovsk urban area in pincer movement
Ukrinform — Russians attempt to create pincers to encircle Pokrovsk agglomeration
UAWire — Ukraine says Russian tactical aviation is the biggest challenge in the battle for Pokrovsk
Sources secondaires
Critical Threats / ISW — Russian Offensive Campaign Assessment, February 15, 2026
Euronews — Ukraine is ramping up its counteroffensive regaining territories from Russian troops
Kyiv Post — Ukraine Smashes Russian Breakthrough Near Pokrovsk, Reclaims Ground in 2 Regions
Wikipedia — Pokrovsk offensive
EMPR Media — Final Push: Ukraine’s Battle for Pokrovsk and Myrnohrad
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