Le bouclier ukrainien face à la tempête
Et pourtant, dans cette nuit de feu, il y a eu un miracle fait de mains humaines, de radars et de volonté. Les forces aériennes ukrainiennes ont intercepté ou neutralisé 392 cibles aériennes sur 425. Les chiffres, publiés à 9 h 30 le 17 février alors que l’attaque se poursuivait encore, dessinent le portrait d’une performance qui force l’admiration. 100 % des 20 missiles de croisière Kh-101 abattus. 100 % des 4 Iskander-K interceptés. 100 % du missile Kh-59/69 neutralisé. 367 drones sur 396 détruits ou supprimés, soit un taux de 92,68 %.
Taux global d’interception : 93,11 %. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Chaque pourcentage représente un immeuble qui n’a pas brûlé. Une famille qui s’est réveillée le matin. Un enfant qui a ouvert les yeux dans son lit plutôt que sous les décombres. Derrière les 392 interceptions, il y a des opérateurs de défense aérienne qui n’ont pas dormi, qui ont traqué chaque point lumineux sur leurs écrans, qui ont fait feu dans le noir en sachant que chaque seconde comptait. Que chaque missile manqué, c’est un quartier qui s’effondre.
On parle souvent de l’héroïsme des soldats au front. On parle moins de celui des opérateurs radar, des techniciens de batteries antiaériennes, des hommes et des femmes qui passent leurs nuits les yeux rivés sur des écrans verts en sachant que leur précision fait la différence entre la vie et la mort de milliers de civils. 93 %. Dans n’importe quel autre contexte, ce serait un score parfait. En Ukraine, c’est un score qui laisse passer 33 engins de mort.
Les 7 % qui ont traversé
Car 93 %, ce n’est pas 100 %. Et dans le 7 % qui a franchi le bouclier, il y a toute la douleur de cette nuit. 4 missiles balistiques ont atteint leurs cibles. 18 drones d’attaque ont trouvé leur chemin. 13 points d’impact confirmés. Des débris sont retombés sur 8 emplacements supplémentaires. Et derrière chaque impact, des vies fracturées. 9 blessés à travers l’Ukraine, dont des enfants. Trois travailleurs de la centrale thermique de Sloviansk n’ont pas survécu à la frappe de drone qui a touché leur lieu de travail. Ils faisaient fonctionner le chauffage. Ils maintenaient la lumière. Ils sont morts pour que d’autres puissent rester au chaud.
Les missiles balistiques Iskander-M, les plus difficiles à intercepter en raison de leur vitesse hypersonique et de leur trajectoire imprévisible, ont frappé les infrastructures de transport de Kryvyi Rih. Des entreprises privées, des bâtiments administratifs, des maisons et des véhicules ont été touchés à Dnipro. Dans le district de Kamianske, des habitations ont été endommagées. Le schéma est toujours le même : la Russie ne vise pas que le militaire. Elle vise la vie quotidienne. Le chauffage. L’électricité. L’eau. Ce qui permet aux gens de simplement exister.
Odessa sous les flammes : le port qui refuse de mourir
Quand les drones frappent les toits
Odessa. La ville qui danse même quand le sol tremble. La perle de la mer Noire qui a survécu à tant de nuits comme celle-ci qu’elle a perdu le compte. Cette nuit-là, les drones n’ont pas fait de distinction. Un immeuble résidentiel touché au dernier étage. Des entrepôts éventrés. Une station-service détruite, deux véhicules réduits à l’état de carcasses fumantes. Trois personnes blessées dans la ville, deux selon certaines sources qui affinaient encore le bilan au moment de la publication. Et puis, le résultat le plus insidieux : des dizaines de milliers de personnes privées de chauffage et d’eau.
Le rapport de DTEK, le principal opérateur énergétique privé d’Ukraine, a glacé ceux qui l’ont lu : les dégâts sont extrêmement sérieux, les réparations prendront longtemps avant que les équipements soient remis en état de fonctionnement. En février. En plein hiver ukrainien, quand les températures descendent sous le zéro et que chaque heure sans chauffage peut devenir une question de survie pour les personnes âgées, pour les enfants, pour les malades. Odessa tiendra. Elle tient toujours. Mais à quel prix.
Il y a un mot que les Ukrainiens ne prononcent plus parce qu’il a perdu son sens à force d’être vécu : résilience. Ce n’est plus un concept, c’est leur quotidien. Se lever le matin, découvrir que le chauffage a été coupé par un drone fabriqué en Iran et lancé depuis la Crimée occupée, enfiler un manteau supplémentaire et aller travailler. C’est leur mardi ordinaire. Et ça devrait nous hanter.
Plus de dix immeubles touchés, une ville debout
Au-delà d’Odessa, le bilan matériel de cette nuit dessine une cartographie de la destruction systématique. Plus de dix immeubles résidentiels endommagés à travers le pays. Des infrastructures ferroviaires frappées. Des installations énergétiques critiques sévèrement compromises. Le tout dans 12 régions simultanément. La région de Dnipropetrovsk a subi le feu combiné de missiles, de drones, de tirs d’artillerie et de bombes aériennes. Pas un seul type d’arme. Tous à la fois. Comme si la Russie voulait tester chaque instrument de son orchestre de mort pour s’assurer qu’aucun ne reste silencieux.
Et dans les régions touchées, les coupures d’électricité se sont ajoutées aux dégâts directs. Les autorités ukrainiennes ont signalé que plusieurs régions se retrouvaient sans courant, aggravé par des conditions météorologiques difficiles. Double peine. Le missile frappe, et la nature enfonce le clou. Mais les équipes de réparation étaient déjà au travail au lever du jour. En Ukraine, on ne compte pas les heures. On compte les vies qu’on peut encore sauver.
Le cynisme du calendrier : frapper la veille de la paix
Un timing qui n’a rien d’accidentel
Revenons au calendrier. Parce que dans cette guerre, le timing n’est jamais un hasard. Les pourparlers de Genève, prévus les 17 et 18 février, constituaient le troisième round de négociations. L’Ukraine y arrivait avec une position claire : discussions substantielles sur la sécurité et les enjeux humanitaires. La Russie y envoyait Vladimir Medinski, un aide de Poutine, en remplacement du précédent chef de délégation. Le signal semblait être celui d’un engagement sérieux. Un interlocuteur plus proche du cercle du pouvoir. Un signe que Moscou prenait la table au sérieux.
Et pourtant. La veille même de l’ouverture des discussions, la Russie lance la plus massive de ses attaques combinées depuis des semaines. 425 engins sur 12 régions. Le message ne pouvait pas être plus clair si Poutine l’avait écrit sur une pancarte : nous négocions depuis une position de force. Ou, plus exactement : nous ne négocions pas du tout. Nous posons nos conditions à coups de Kh-101 et de Shahed. La diplomatie, pour Moscou, n’est pas une alternative à la guerre. C’est une scène de théâtre où l’on joue son rôle pendant que les véritables conversations se tiennent en altitude, à Mach 3, dans le sifflement des missiles.
Chaque fois que la communauté internationale organise un espace de dialogue, Moscou y répond par le fer. Ce n’est pas de l’improvisation. C’est une doctrine. Négocier sous le feu. Parler de paix pendant que les drones traversent le ciel. Serrer des mains à Genève pendant que des familles d’Odessa cherchent de l’eau potable dans le noir. Le cynisme élevé au rang de stratégie diplomatique.
Medinski à Genève, les Iskander sur Kryvyi Rih
Vladimir Medinski, le nouveau chef de la délégation russe, n’est pas un inconnu. C’est un historien de formation, un propagandiste de métier, un homme qui a passé sa carrière à réécrire l’histoire pour qu’elle convienne au Kremlin. Son arrivée à la tête de la délégation n’est pas un signe d’ouverture. C’est un signe de contrôle. Poutine veut quelqu’un qui sait manier le récit, qui peut transformer une table de négociation en tribune de propagande, qui peut sourire à la caméra pendant que les écrans radar ukrainiens clignotent en rouge.
Et de l’autre côté, Rustem Umerov, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense ukrainien, arrivait à Genève avec le bruit des explosions encore dans les oreilles de son pays. Prêt pour des discussions substantielles, avait-il confirmé. Substantielles. Le mot résonne différemment quand on sait que pendant qu’il le prononçait, des techniciens de centrales thermiques mouraient à Sloviansk et des familles d’Odessa se demandaient si l’eau reviendrait avant le gel des canalisations.
Les armes de la nuit : anatomie d'une frappe combinée
Iskander, Kh-101, Shahed : le trio de la terreur
Décortiquons l’arsenal déployé cette nuit-là, parce que les types d’armes choisis racontent autant que les cibles visées. Les 4 Iskander-M, tirés depuis la région de Rostov et la Crimée, sont des missiles balistiques à courte portée capables d’atteindre des vitesses de Mach 6 à 7. Leur trajectoire quasi verticale en phase terminale les rend extrêmement difficiles à intercepter. Ce ne sont pas des armes de saturation. Ce sont des armes de précision chirurgicale conçues pour frapper des cibles de haute valeur. Cette nuit-là, les 4 ont traversé le bouclier. Les 4 ont touché.
Les 20 Kh-101, lancés depuis des bombardiers stratégiques survolant la mer Caspienne, représentent le pilier des attaques de longue portée russes. Des missiles de croisière furtifs, volant à basse altitude, équipés de systèmes de navigation qui leur permettent de contourner le terrain. Portée : plus de 4 500 kilomètres. Les 20 ont été abattus. Zéro a touché sa cible. C’est la preuve vivante que les systèmes de défense aérienne fournis par les partenaires occidentaux fonctionnent. Que chaque batterie Patriot, chaque NASAMS, chaque IRIS-T livré fait exactement ce pour quoi il a été conçu.
20 sur 20. Quand les défenses aériennes ukrainiennes interceptent 100 % des missiles de croisière les plus sophistiqués de l’arsenal russe, ce n’est pas juste une statistique militaire. C’est un camouflet. C’est la preuve que la machine de guerre russe, malgré ses milliards et ses discours, peut être tenue en échec. Et que chaque système livré par l’Occident n’est pas un gaspillage — c’est une vie sauvée.
La pluie de Shahed : la guerre d’usure venue d’Iran
Mais le véritable cauchemar de cette nuit, ce sont les 396 drones. Environ 250 Shahed, ces drones kamikazes iraniens que la Russie produit désormais sous licence sur son propre sol. Les autres : des Gerbera, des Italmas, des variantes conçues pour un seul objectif — saturer. Un Kh-101 coûte environ 13 millions de dollars. Un Shahed coûte entre 20 000 et 50 000 dollars. Le calcul est cynique mais limpide : pour le prix d’un seul missile de croisière, on peut lancer 260 drones. Et chaque drone intercepté consomme un missile antiaérien qui coûte souvent dix fois plus cher que la cible qu’il détruit.
C’est la guerre d’attrition dans sa forme la plus perverse. Forcer l’Ukraine à dépenser ses stocks de munitions défensives contre des engins bon marché, pendant que les vrais missiles — les Iskander-M, les balistiques — passent en profitant de la saturation. 367 drones abattus sur 396. Un exploit. Mais 18 ont passé. Et ces 18 drones, à 50 000 dollars pièce, ont causé des dégâts qui se chiffreront en dizaines de millions en réparations d’infrastructures. Le ratio coût-destruction est l’arme la plus redoutable de l’arsenal russe. Pas le Zircon. Pas l’Iskander. Le calcul économique de la barbarie.
Sloviansk : trois travailleurs morts pour garder la lumière
Les visages derrière les chiffres
Les bilans de victimes arrivent toujours en chiffres. 9 blessés. 3 morts. Des nombres qui tiennent sur une ligne, qui se lisent en une seconde, qui s’oublient en deux. Mais derrière le chiffre 3, il y a trois travailleurs de la centrale thermique de Sloviansk. Ils étaient à leur poste cette nuit-là. Pas au front. Pas dans une tranchée. Dans une salle des machines, devant des cadrans et des vannes, à faire ce que font les gens invisibles qui maintiennent un pays en vie : produire de la chaleur. Le drone qui les a tués ne les visait probablement pas personnellement. Il visait l’infrastructure. Mais ce sont eux qui étaient là. Et ce sont eux qui ne rentreront pas.
Et pourtant, personne ne connaîtra leurs noms. Pas dans les dépêches internationales, en tout cas. Pas dans les résumés des pourparlers de Genève. Ils seront une ligne dans un rapport, un chiffre dans un bilan, une note de bas de page dans l’histoire d’une guerre qui dure depuis trop longtemps. Trois personnes qui allaient travailler pour que d’autres puissent avoir du chauffage. Qui faisaient tourner les turbines pendant que les drones traversaient le ciel. Qui sont restées à leur poste parce que c’est ce qu’on fait quand on est ukrainien en 2026 : on continue. Jusqu’à ce qu’on ne puisse plus.
Je ne connais pas leurs prénoms. Personne ne me les donnera, parce que la guerre a transformé les morts en statistiques et les vivants en survivants provisoires. Mais ces trois travailleurs de Sloviansk méritent plus qu’un chiffre. Ils méritent qu’on sache qu’ils sont morts en faisant quelque chose de fondamentalement humain : garder les autres au chaud. Il y a une noblesse insupportable là-dedans. La noblesse de l’invisible qui paie le prix du visible.
Les enfants parmi les blessés
Parmi les 9 blessés confirmés à travers l’Ukraine, les autorités ont précisé une information qui devrait suffire à elle seule à condamner cette attaque : des enfants. Le mot est là, dans le bilan officiel, sans détail supplémentaire. Sans prénom. Sans âge. Juste des enfants. Comme si la guerre avait normalisé la blessure des plus petits au point qu’on n’éprouve même plus le besoin de préciser s’ils ont 3 ans ou 12 ans, s’ils dormaient dans leur lit ou s’ils étaient déjà réfugiés dans un abri.
À quel moment a-t-on accepté que des enfants blessés par des drones soient traités comme une information de routine? À quel moment la phrase dont des enfants est-elle devenue un détail de bilan plutôt qu’un cri d’alarme? La réponse est simple et elle fait mal : au moment où le monde a décidé que l’Ukraine pouvait attendre. Que la paix pouvait attendre. Que les enfants pouvaient attendre. Pendant que les diplomates s’installent dans leurs fauteuils à Genève, des pédiatres ukrainiens recousent des enfants qui n’auraient jamais dû savoir ce qu’est un Shahed.
Le secteur énergétique : la cible préférée de Moscou
Frapper l’énergie pour briser la volonté
Le président Zelensky n’a pas tourné autour du pot. Une frappe combinée, spécifiquement calculée pour causer le maximum de dégâts au secteur énergétique. La phrase est directe, sans fioritures, parce que la réalité l’est aussi. Depuis l’automne 2022, la Russie a fait du réseau énergétique ukrainien sa cible prioritaire. Pas les casernes. Pas les dépôts de munitions. Les centrales. Les transformateurs. Les lignes haute tension. La stratégie est celle du froid comme arme : si on ne peut pas vaincre l’armée ukrainienne sur le terrain, on peut essayer de geler sa population jusqu’à ce qu’elle supplie ses dirigeants d’arrêter.
DTEK, le plus grand opérateur énergétique privé d’Ukraine, a publié un communiqué dont chaque mot pèse : les dégâts sont extrêmement sérieux, les réparations prendront longtemps. En langage technique, extrêmement sérieux signifie des équipements détruits qu’on ne remplace pas en quelques jours. Des pièces qu’il faut commander, parfois fabriquer. Des semaines, peut-être des mois de travail pour retrouver la capacité perdue. Et pendant ce temps, des dizaines de milliers de personnes à Odessa sans chauffage et sans eau. En février.
Frapper une centrale thermique en plein hiver, c’est utiliser le climat comme arme de guerre. Chaque degré qui descend sous zéro après une frappe sur le réseau énergétique est un degré que la Russie inflige aux civils ukrainiens. Ce n’est pas un dommage collatéral. C’est le plan. Et le fait que cette stratégie soit documentée, connue, dénoncée depuis trois ans sans que rien ne change vraiment dans la réponse internationale devrait nous empêcher de dormir.
L’hiver comme arme de guerre
Les conditions météorologiques de février en Ukraine ne pardonnent pas. Quand les canalisations gèlent, elles éclatent. Quand le chauffage s’arrête dans un immeuble de huit étages, ce n’est pas un inconfort — c’est une urgence médicale pour chaque personne âgée, chaque nourrisson, chaque malade chronique qui y habite. La Russie le sait. C’est précisément pour cela qu’elle frappe les infrastructures énergétiques en hiver plutôt qu’en été. La saisonnalité de la destruction n’est pas un hasard. C’est un calcul.
Et pourtant, les équipes de DTEK et des autres opérateurs étaient déjà au travail avant l’aube. Comme après chaque attaque. Comme après chaque nuit de missiles. Des techniciens qui risquent leur vie sur des sites qui pourraient être frappés à nouveau à tout moment, parce que la Russie a l’habitude de lancer des frappes secondaires sur les équipes de secours et de réparation. Le double tap. Frapper, attendre que les secours arrivent, frapper à nouveau. Une tactique documentée. Une tactique que le droit international humanitaire qualifie de crime de guerre. Une tactique que la Russie continue d’employer.
Zelensky parle : la voix de l'Ukraine face au vacarme des missiles
Les mots qui pèsent plus que les ogives
Les déclarations du président Zelensky après l’attaque ont été calibrées avec la précision d’un homme qui sait que chaque phrase sera disséquée, traduite, interprétée. Pour que la paix soit réelle et juste, nous devons agir contre la seule source de cette agression. C’est Moscou qui continue les meurtres, les attaques massives et les assauts. Pas de nuance diplomatique. Pas de les deux parties. Pas de situation complexe. Une source. Moscou. Un responsable. Moscou. Un agresseur. Moscou.
Zelensky a aussi adressé un message direct aux partenaires internationaux : les partenaires doivent répondre à toutes ces frappes contre la vie, la Russie doit être tenue responsable de son agression. Le verbe doit, répété. Pas devrait. Pas pourrait. Doit. Il y a dans ce choix grammatical toute la frustration d’un pays qui réclame depuis des années des actes plutôt que des communiqués de solidarité. Qui demande des batteries Patriot plutôt que des pensées et prières. Qui exige des sanctions qui mordent plutôt que des sanctions que la Russie contourne avant même qu’elles soient annoncées.
Zelensky est devenu, malgré lui, le chroniqueur de sa propre tragédie nationale. Chaque matin après une attaque, il parle. Il dénonce. Il demande. Et chaque matin, le monde hoche la tête, exprime sa profonde préoccupation et passe à autre chose. La profonde préoccupation est devenue le synonyme diplomatique de l’inaction. Et l’Ukraine le sait. Mais elle continue de parler. Parce que le silence serait pire. Parce que le silence serait l’acceptation.
La diplomatie sous les bombes
Malgré l’attaque, la délégation ukrainienne s’est présentée à Genève. Umerov a confirmé que les pourparlers commenceraient comme prévu. Il n’y a pas eu de retrait dramatique, pas de claquage de porte, pas de déclaration d’impossibilité de négocier. L’Ukraine s’est assise à la table avec le bruit des explosions encore dans les oreilles de sa population. C’est un acte de courage diplomatique qui devrait être salué autant que n’importe quelle victoire militaire.
Car la tentation était là. Annuler. Dénoncer. Refuser de s’asseoir en face de représentants d’un pays qui venait, quelques heures plus tôt, de lancer 425 projectiles sur votre territoire. L’Ukraine a choisi de ne pas céder à cette tentation. Non pas par faiblesse, mais par stratégie et par principe. Montrer au monde que c’est Kyiv qui veut la paix et Moscou qui la sabote. Que c’est l’agressé qui tend la main et l’agresseur qui la mord.
12 régions en feu : la géographie de la terreur nocturne
De Koursk à la Caspienne : les points de lancement
Douze régions. La carte des impacts de cette nuit dessine presque l’intégralité du territoire ukrainien sous le feu. Ce n’est pas une frappe ciblée sur un objectif militaire. C’est un tapis de bombes étalé sur un pays entier. La région de Dnipropetrovsk a été la plus durement touchée, subissant l’assaut combiné de missiles, drones, artillerie et bombes aériennes. Odessa. Kryvyi Rih. Kamianske. Dnipro. Sloviansk. Des noms que les Ukrainiens connaissent trop bien, parce qu’ils reviennent chaque semaine dans les bilans d’attaques.
La coordination de l’attaque révèle un degré de planification qui exclut toute improvisation. Huit points de lancement activés simultanément. Des bombardiers stratégiques décollant vers la Caspienne pendant que des lanceurs mobiles s’activaient à Koursk. Des bases de drones dans au moins six régions russes et en Crimée libérant leurs essaims en séquences calculées pour arriver sur les cibles ukrainiennes en vagues successives. Ce n’est pas le travail d’un commandant de brigade. C’est le travail de l’état-major général russe. Approuvé, selon toute vraisemblance, par le Kremlin lui-même.
Quand on lance 425 engins de mort depuis huit points différents sur douze régions d’un même pays, dans une fenêtre de quelques heures, à la veille de négociations de paix, ce n’est plus une opération militaire. C’est un message politique écrit en lettres de feu. Et le message est : nous pouvons frapper où nous voulons, quand nous voulons, autant de fois que nous voulons. La paix, on la définira quand vous aurez compris qui commande.
La région de Dnipropetrovsk : épicentre de la souffrance
Dnipro. Des entreprises privées touchées. Des bâtiments administratifs éventrés. Des maisons perforées par les éclats. Des véhicules détruits sur des parkings où leurs propriétaires les avaient garés la veille en pensant les retrouver le matin. À Kryvyi Rih, les missiles balistiques Iskander-M — ceux qui ont traversé les défenses — ont frappé les infrastructures de transport et une installation industrielle. Le district de Kamianske compte ses habitations endommagées, sans victimes signalées dans ce secteur, un miracle statistique dans un océan de destruction.
À quel moment la liste des villes bombardées cesse-t-elle d’être de l’information et devient-elle un inventaire de l’indifférence mondiale? Dnipro. Odessa. Kryvyi Rih. Kamianske. Sloviansk. Ces noms défilent dans les dépêches depuis des mois, des années, avec la même régularité que les bulletins météo. Et comme les bulletins météo, on les lit, on hoche la tête et on passe à la page suivante. Sauf que ce n’est pas la météo. Ce sont des familles. Des maisons. Des vies. Des destins.
La guerre d'attrition des munitions : le calcul que personne ne veut faire
Chaque interception a un prix
Parlons du sujet que les analystes militaires évoquent à voix basse et que les politiciens préfèrent ignorer : le coût. Chaque missile Patriot tiré pour intercepter un Kh-101 coûte entre 2 et 4 millions de dollars. Un Kh-101 coûte environ 13 millions. Le ratio semble favorable. Mais quand l’ennemi envoie 250 Shahed à 30 000 dollars pièce, l’équation s’inverse. Intercepter un drone de 30 000 dollars avec un missile de 500 000 dollars — c’est la Russie qui gagne le calcul économique même quand elle perd le calcul militaire.
Cette nuit-là, l’Ukraine a dépensé un volume de munitions défensives qu’il faudra des semaines, voire des mois, pour reconstituer. Et la Russie le sait. Chaque vague de drones est un investissement dans l’épuisement du bouclier ukrainien. Pas pour percer aujourd’hui. Pour percer demain. Ou après-demain. Quand les stocks seront bas, quand les batteries fatigueront, quand les opérateurs commettront une erreur de fatigue à 3 heures du matin. La patience de la destruction. Le marathon de l’horreur.
Et c’est là que la responsabilité des partenaires occidentaux devient non plus morale mais mathématique. Chaque mois de retard dans la livraison de systèmes de défense aérienne, c’est un mois où le bouclier ukrainien s’amincit. Chaque débat parlementaire qui s’éternise sur un nouveau paquet d’aide, c’est un débat que les Shahed ne font pas — eux, ils sont livrés à l’heure. L’Iran ne tergiverse pas. La Russie ne vote pas de résolution pour décider si elle attaque ou non. Elle attaque. Et elle compte sur notre lenteur.
L’équation impossible de la défense
Les forces aériennes ukrainiennes sont confrontées à un dilemme permanent. Chaque nuit d’attaque consomme des ressources qui ne sont pas infinies. Les systèmes occidentaux — Patriot, NASAMS, IRIS-T, Gepard — ont prouvé leur efficacité. 93 % d’interception cette nuit-là. Mais l’efficacité ne remplace pas la quantité. L’Ukraine a besoin de plus de batteries. Plus de missiles intercepteurs. Plus de radars. Plus de munitions. Et elle en a besoin maintenant, pas dans six mois quand les contrats seront signés et les lignes de production relancées.
L’ironie cruelle de cette guerre est que l’Ukraine prouve, nuit après nuit, que les armes occidentales fonctionnent. Que le Patriot abat le Kh-101. Que l’IRIS-T détruit le Shahed. Que les systèmes livrés sauvent des vies. Et pourtant, la livraison de ces mêmes systèmes reste un processus politique soumis aux lenteurs bureaucratiques, aux calculs électoraux et aux craintes d’escalade qui paralysent les capitales occidentales. L’Ukraine prouve que ça marche. Et le monde hésite encore à en donner assez.
Genève : quand la diplomatie s'assoit sur les ruines
Le troisième round d’un combat inégal
Les pourparlers de Genève des 17 et 18 février s’inscrivent dans une séquence diplomatique qui a commencé bien avant. Après les rounds d’Abu Dhabi, ce troisième cycle devait aborder les questions de sécurité et les enjeux humanitaires. Le cadre est trilatéral. Les attentes sont mesurées. Personne ne s’attend à un accord de paix en deux jours. Mais l’espoir existait que des mesures de confiance puissent émerger. Un cessez-le-feu partiel. Un échange de prisonniers. Un corridor humanitaire. Quelque chose.
Et pourtant, la Russie a choisi de dynamiter cet espoir quelques heures avant le début des discussions. Le message est double. Aux Ukrainiens : nous négocions depuis une position de force, ne l’oubliez pas. Aux Occidentaux : vos tables de négociation ne valent rien face à nos lanceurs. À tout le monde : la paix se fera à nos conditions ou ne se fera pas. C’est la diplomatie de la terreur, aussi vieille que la guerre elle-même mais rarement pratiquée avec une telle ostentation.
Il y a une question que personne ne pose à haute voix à Genève mais que tout le monde pense : comment négocie-t-on de bonne foi avec un interlocuteur qui a lancé 425 projectiles sur votre pays quelques heures avant de vous serrer la main? La réponse ukrainienne à cette question est un acte de maturité politique qui devrait inspirer le respect : on négocie quand même. Parce que l’alternative — ne pas négocier — ne sauve aucune vie. Et sauver des vies est plus important que l’orgueil.
Le piège de la normalisation
Le danger le plus insidieux de ces séquences attaque-puis-négociation est la normalisation. Si le monde accepte que la Russie puisse bombarder un pays et s’asseoir le lendemain à une table de négociation comme si de rien n’était, alors nous avons collectivement accepté que la violence est un outil légitime de diplomatie. Que frapper et parler sont les deux faces d’une même pièce. Que 425 engins de mort ne sont qu’un argument de négociation un peu plus bruyant que les autres.
À quel moment refuse-t-on cette normalisation? À quel moment un bombardement de 12 régions à la veille de pourparlers cesse-t-il d’être une provocation et devient-il une ligne rouge? La question hante chaque diplomate qui entre dans la salle à Genève. Et la réponse, pour l’instant, est un silence assourdissant.
Les partenaires : entre solidarité et impuissance
Des mots forts, des actes lents
Zelensky a raison de pointer les partenaires. Parce que cette guerre ne se joue pas seulement entre Kyiv et Moscou. Elle se joue dans les capitales occidentales où chaque livraison d’armes est un débat, chaque sanction est un compromis, chaque déclaration est un exercice d’équilibriste entre soutien affiché et prudence calculée. Les 392 interceptions de cette nuit ont été rendues possibles par les systèmes fournis par les alliés. C’est un fait. Mais ces mêmes alliés tardent à fournir la quantité nécessaire pour garantir que les nuits suivantes soient aussi bien défendues.
La réalité militaire est simple. L’Ukraine a besoin de 7 à 10 batteries Patriot supplémentaires pour couvrir efficacement son territoire. Elle en a reçu une fraction. Elle a besoin de centaines de milliers de missiles intercepteurs pour tenir face au rythme des attaques russes. Les lignes de production occidentales ne tournent pas encore à plein régime. Et chaque jour de retard est un jour où le bouclier s’amincit pendant que l’arsenal russe se reconstitue avec l’aide de l’Iran, de la Corée du Nord et des réseaux de contournement des sanctions.
On ne peut pas applaudir les 93 % d’interception et refuser de fournir les moyens de maintenir ce taux. On ne peut pas célébrer le courage des opérateurs de défense aérienne ukrainiens et leur rationner les munitions. On ne peut pas dire que l’on soutient l’Ukraine et laisser les délais de livraison dépasser les délais de l’agression russe. Le soutien sans les moyens est un discours. Et les discours n’abattent pas les Shahed.
Le test de la crédibilité occidentale
Cette nuit du 17 février est un test. Pas pour l’Ukraine — elle a déjà prouvé tout ce qu’elle avait à prouver. Un test pour l’Occident. Pour l’Europe. Pour l’OTAN. Pour chaque pays qui a signé un communiqué de soutien et qui doit maintenant décider si les mots se transforment en actes. 425 projectiles à la veille de Genève. La réponse de la communauté internationale à cette attaque déterminera si Moscou continuera à utiliser les missiles comme arguments ou si, enfin, le prix à payer deviendra trop élevé.
Parce que Poutine calcule. Toujours. Et si la réponse à une attaque massive de 425 engins est un communiqué de condamnation et une réunion du Conseil de sécurité qui ne votera rien à cause du veto russe, alors le calcul est simple : recommencer. Plus fort. Plus souvent. Jusqu’à ce que la fatigue fasse le travail que les missiles n’ont pas réussi à faire.
Conclusion : Le silence après les sirènes
Ce qui reste quand les explosions se taisent
Au matin du 17 février 2026, l’Ukraine comptait ses blessures. 9 blessés. 3 morts. Plus de dix immeubles endommagés. Des dizaines de milliers de personnes sans chauffage ni eau à Odessa. Des infrastructures énergétiques sévèrement touchées. Et une délégation diplomatique en route pour Genève, les dossiers sous le bras, l’espoir en bandoulière, la réalité de cette nuit collée à la semelle de leurs chaussures.
392 interceptions sur 425. Les forces aériennes ukrainiennes ont accompli quelque chose qui tient de l’exploit militaire et du miracle humain. 93 % des engins de mort neutralisés. 100 % des missiles de croisière abattus. Mais les 7 % qui ont passé ont suffi pour tuer, pour blesser, pour détruire, pour priver de chauffage, pour rappeler que même un bouclier de 93 % laisse passer assez de mort pour remplir un cimetière.
À Genève, les discussions ont commencé. Medinski d’un côté. Umerov de l’autre. Les mots de la diplomatie, feutrés, pesés, calibrés. Et quelque part entre les lignes, le fantôme de 425 projectiles qui rend chaque phrase un peu plus lourde, chaque sourire un peu plus forcé, chaque poignée de main un peu plus froide.
Les trois travailleurs de la centrale de Sloviansk ne seront pas à Genève. Ils ne liront pas le communiqué final. Ils ne sauront jamais si ces pourparlers ont produit quelque chose. Ils sont morts en maintenant le chauffage d’une ville qui grelotte sous les bombes. Et leur silence pèse plus lourd que tous les discours diplomatiques du monde. Parce que la paix, ce n’est pas un document signé dans un palace suisse. C’est le droit de se lever le matin et d’aller travailler sans mourir. Et ce droit, cette nuit-là, Moscou l’a arraché à trois personnes de plus. Maintenant, vous savez. La question est : qu’est-ce que vous allez en faire?
Le monde ferme-t-il les yeux ou les ouvre-t-il enfin?
Cette nuit du 17 février n’est pas un événement isolé. C’est un chapitre de plus dans une guerre qui en compte déjà trop. Mais c’est un chapitre qui a la particularité de s’écrire à la veille de négociations de paix. Et cette particularité devrait suffire à réveiller chaque conscience, chaque dirigeant, chaque citoyen qui croit encore que la paix se construit dans des salles de conférence. La paix ne se construit pas à Genève. Elle se défend dans le ciel d’Odessa. Elle se maintient dans les salles des machines de Sloviansk. Elle se protège avec chaque missile intercepteur qui abat un Shahed avant qu’il n’atteigne un immeuble résidentiel.
Zelensky a posé la seule question qui vaille : la Russie doit être tenue responsable. Pas devrait. Doit. Et tant que cette responsabilité restera un vœu pieux plutôt qu’une réalité juridique et politique, les nuits comme celle du 17 février se répéteront. Avec 425 projectiles. Puis 500. Puis 600. Puis davantage. Jusqu’à ce que le monde décide que assez, c’est assez. Ou jusqu’à ce que l’Ukraine n’ait plus de quoi se défendre. Et ce jour-là, il sera trop tard pour les regrets.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte une position claire : la Russie est l’agresseur dans ce conflit, l’Ukraine est l’agressé. Cette position n’est pas une opinion partisane — c’est un fait établi par le droit international, les résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies et les décisions de la Cour internationale de Justice. La neutralité face à une guerre d’agression n’est pas de l’objectivité — c’est de l’indifférence. Le chroniqueur assume pleinement ce positionnement éditorial tout en s’engageant à présenter des faits vérifiés et des sources identifiées.
Méthodologie et sources
Les faits rapportés dans cette chronique proviennent de sources officielles ukrainiennes (commandement des forces aériennes, présidence ukrainienne), d’agences de presse (Ukrinform, Interfax-Ukraine, Kyiv Post) et de communiqués d’opérateurs énergétiques (DTEK). Les chiffres d’interception et de dommages sont ceux publiés par les autorités ukrainiennes au moment de la rédaction. Le chroniqueur reconnaît que dans un contexte de guerre, les bilans sont susceptibles d’évoluer et que les informations de source militaire méritent un recoupement continu. Les données techniques sur les armements sont issues de sources ouvertes spécialisées en défense.
Nature de l’analyse
Ce texte est une chronique, pas un reportage factuel. Il mêle information vérifiée et analyse éditoriale. Les passages en italique représentent les opinions personnelles du chroniqueur et sont clairement identifiés comme tels. Les faits sont distingués des interprétations. Le lecteur est invité à consulter les sources primaires citées pour se forger sa propre opinion et à croiser les informations avec d’autres médias pour une compréhension complète de la situation.
Sources
Sources primaires
Interfax-Ukraine — Détails de l’attaque nocturne russe du 17 février 2026
ArmyInform — Zircon, Iskander-M, Shaheds: details of the nighttime Russian attack
Sources secondaires
Kyiv Post — Massive Russian attack strikes 12 regions ahead of Geneva peace talks
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