Le poids des mots non prononcés
Il y a ce que le président énonce publiquement. Et il y a ce qu’aucun dirigeant en guerre ne peut exprimer. La lassitude qui s’accumule sans fin. Le doute qui grandit dans les silences. L’envie parfois — juste parfois — que tout s’arrête. Que le téléphone cesse de sonner avec des nouvelles de décès. Que les nuits redeviennent des nuits, pas des calculs militaires et des décisions impossibles. Mais il ne peut pas le dire. Parce que révéler l’essoufflement, c’est donner des munitions à l’ennemi. C’est donner de l’espoir à Poutine.
Alors Zelensky parle d’honneur. De valeurs. D’indépendance. Il parle de ces 240 brigades venues de toutes les régions d’Ukraine pour réparer Kyiv après les attaques énergétiques de l’hiver. Il parle d’unité nationale. De résilience qui refuse de plier. Tout cela est vrai. Mais derrière ces paroles, il y a un homme qui porte un fardeau que personne ne devrait avoir à porter. Le fardeau de dire à son peuple : « On persévère. Encore un peu. Encore. » Le fardeau de cette détermination qui ne faiblit jamais, même quand tout crie d’arrêter.
Comment annoncer à des gens épuisés qu’ils doivent persister encore ? Comment leur expliquer que la paix qu’on leur propose n’est pas vraiment la paix, juste une pause avant la prochaine invasion ? Zelensky le sait. Il l’a énoncé : toute paix doit inclure des garanties de sécurité institutionnelles. Pas de la confiance personnelle en Poutine — cela, il l’a rejeté catégoriquement. Des mécanismes. Des traités. Des engagements qui coûtent cher à violer. Parce que sans cela, Moscou reviendra. Dans deux ans. Dans cinq ans. Mais il reviendra.
Le calcul impossible
Zelensky effectue un calcul que personne ne devrait avoir à faire. D’un côté : des milliers de morts supplémentaires si la guerre se prolonge. Des villes détruites. Des familles brisées. Une génération traumatisée. De l’autre : la trahison des sacrifiés si l’Ukraine cède maintenant. Et dans dix ans, peut-être, une nouvelle invasion, encore plus de deuils, parce qu’on aura enseigné à Poutine que Kyiv finit toujours par plier.
C’est un calcul infernal. Il n’existe pas de bonne réponse. Il n’y a que des mauvaises options et des pires options. Et le chef de l’État doit trancher. Seul. Avec le regard de 44 millions d’Ukrainiens sur lui. Avec le poids de dizaines de milliers de sacrifiés sur ses épaules. Avec la mémoire de ceux qui sont tombés en croyant que leur mort servirait à quelque chose. Et néanmoins, il continue. Il ne s’effondre pas. Il persévère.
Il voudrait la paix. Évidemment qu’il voudrait la paix. Quel être humain sain d’esprit ne voudrait pas que la violence s’arrête ? Mais pas n’importe quelle paix. Pas une paix qui serait une capitulation maquillée. Pas une paix qui dirait aux morts : « Désolé, finalement, vous êtes tombés pour rien. » Il ne peut pas. Moralement, politiquement, humainement, il ne peut pas.
Je pense à Zelensky dans son bureau à Kyiv. Tard le soir. Les rapports militaires devant lui. Les photos des soldats tombés cette semaine. Et je me demande comment on dort après cela. Comment on se lève le lendemain et on annonce « on persévère ». Quelle force ou quelle folie faut-il pour porter ce fardeau ? Il ne le dit jamais. Mais ça se voit dans ses yeux. Cette lassitude qui ne part jamais complètement. Cette détermination qui n’est plus de l’héroïsme mais de l’endurance pure. Persévérer. Juste persévérer.
Le poids des morts
Les chiffres qui tuent
Des dizaines de milliers. Zelensky l’a confirmé. « Thousands, dozens of thousands. » Le chiffre exact, personne ne le connaît vraiment. L’Ukraine ne publie pas de bilan détaillé. Pour des raisons militaires. Pour des raisons morales aussi, peut-être. Parce qu’un nombre, c’est froid. C’est une statistique. Et ces morts ne sont pas des statistiques. Ce sont des hommes. Des femmes parfois. Des jeunes de vingt ans qui n’ont jamais eu le temps de vivre. Des pères de famille qui ne verront pas leurs enfants grandir.
Ils sont tombés dans cette région frontalière. Pas tous au même endroit. Pas tous le même jour. Mais tous pour la même raison : défendre cette terre. Bakhmut. Avdiivka. Marinka. Des noms qui ne disaient rien au monde avant 2022. Des villes. Des vies. Des sacrifices. Maintenant, ils résonnent comme Verdun ou Stalingrad. Des endroits où l’humanité s’est fracassée contre l’absurdité du conflit. Malgré cela, le monde demande à l’Ukraine d’abandonner ce pour quoi ces hommes ont versé leur sang.
Et maintenant, on demande à Zelensky de retirer ses troupes du reste de l’oblast de Donetsk. La Russie l’exige, apparemment. Comme condition pour avancer dans les négociations. Retirer les troupes. Abandonner ce qui reste sous contrôle ukrainien. Laisser tomber ce que des milliers d’hommes sont morts pour défendre. C’est cela, la demande. C’est cela, le « compromis » qu’on propose à Kyiv.
Les noms pas encore gravés
Il existe des monuments en Ukraine maintenant. Des murs avec des noms. Des plaques commémoratives. Des cimetières militaires qui s’agrandissent chaque semaine. Mais il existe aussi des noms qui ne sont pas encore gravés. Parce qu’il y a trop de morts. Parce que les graveurs ne suivent pas. Parce que la violence continue et qu’on ne peut pas honorer les sacrifiés quand on est encore en train d’enterrer les nouveaux.
Ces morts-là, ils ne votent plus. Ils ne manifestent pas. Ils ne peuvent plus rien exiger. Mais ils pèsent. Ils pèsent sur chaque décision. Ils pèsent sur chaque parole du chef de l’État. Ils pèsent sur la conscience nationale ukrainienne. Parce que leur sacrifice a créé une dette morale. Une dette que l’Ukraine ne peut pas trahir. Céder le Donbas maintenant, ce serait leur dire : « Merci d’être tombés, mais finalement, on abandonne quand même. »
Zelensky l’a dit autrement, avec des mots plus diplomatiques. « We have to understand that Donbas is a part of our independence. It’s a part of our values. » Mais ce qu’il exprime vraiment, c’est : on ne peut pas trahir les sacrifiés. C’est impossible. C’est une ligne rouge qui n’a rien à voir avec la stratégie militaire ou la diplomatie. C’est une ligne rouge morale. Humaine. Élémentaire.
Il y a un soldat dont je ne connais pas le nom. Il est tombé près de Bakhmut en 2022. Vingt-quatre ans. Il avait écrit une lettre à sa mère avant de partir au front. « Si je ne reviens pas, ne pleure pas trop longtemps. Mais n’oublie jamais pourquoi je suis parti. » Sa mère a lu cette lettre à la télévision ukrainienne. Elle ne pleurait pas. Elle était juste droite. Digne. Et elle a dit : « Mon fils est mort pour que l’Ukraine reste l’Ukraine. » Zelensky porte cette mère. Et ce fils. Et tous les autres. Comment leur dire maintenant que c’était pour rien ?
L'unité dans l'épuisement
Les 240 brigades de réparation
Zelensky a raconté quelque chose dans son interview. Quelque chose qui pourrait sembler anodin mais qui dit tout. Après les attaques massives russes sur l’infrastructure énergétique de Kyiv cet hiver, 240 brigades venues de toutes les régions d’Ukraine se sont mobilisées pour réparer la capitale. Pas des soldats. Des électriciens. Des techniciens. Des ouvriers. Venus de Lviv, de Kharkiv, de Dnipro, de partout. Pour restaurer une ville qui n’est pas forcément la leur.
Pourquoi se sont-ils mobilisés ? Parce que c’est Kyiv. Parce que c’est la capitale. Parce que c’est leur pays. Pas « un pays ». Leur pays. Cette nuance change tout. Quand tu restaures l’infrastructure d’une ville que tu ne connais pas, dans le froid, sous la menace de nouvelles attaques, ce n’est pas du travail. C’est de la solidarité viscérale. C’est de l’unité nationale incarnée. C’est ce qui fait qu’une nation résiste quand tout devrait la faire s’effondrer.
Imaginons un instant. Oleksandr. Quarante-deux ans. Électricien à Lviv. Il a une famille. Des enfants. Une vie normale, ou ce qui reste de normal en temps de conflit. Et un jour, on lui demande : tu peux aller à Kyiv ? Restaurer les câbles électriques détruits par les missiles russes ? Il pourrait refuser. Il pourrait dire « j’ai déjà assez de problèmes ici ». Mais il dit oui. Il prend son matériel. Il monte dans un bus avec d’autres ouvriers. Et il va restaurer Kyiv. Parce que c’est son devoir. Parce que l’alternative — laisser la capitale dans le noir — est intolérable. Ce geste quotidien de réparation est l’essence même de la résistance.
La lassitude qui refuse de capituler
Zelensky l’a admis. Les Ukrainiens sont épuisés. « Exhausted. » Le mot est sorti. Pas comme un aveu de faiblesse. Comme un constat. Quatre ans, c’est long. Quatre ans de conflit total, de mobilisation nationale, de deuils à répétition, de villes détruites, de vies fracassées. Personne ne peut endurer cela sans en payer le prix. L’Ukraine paie ce prix. Dans la chair. Dans les nerfs. Dans l’essoufflement collectif qui s’installe comme une maladie chronique.
Mais l’épuisement ne signifie pas la défaite. C’est ce que le monde ne comprend pas toujours. On peut être à bout de forces et refuser quand même de s’effondrer. On peut être lassé jusqu’aux os et persévérer. Pas par héroïsme. Pas par grandeur d’âme. Juste parce que l’alternative est pire. Céder maintenant, c’est garantir que dans quelques années, il faudra recommencer. Et cette fois, peut-être, sans alliés. Sans armes. Sans espoir.
Alors ils résistent. Oleksandr répare ses câbles dans le froid. Les soldats tiennent leurs positions sur le front. Les familles pleurent leurs morts et continuent à vivre. Les enfants vont à l’école dans des abris anti-bombes. C’est absurde. C’est insoutenable. Mais c’est la réalité ukrainienne depuis quatre ans. Et tant que Zelensky affirme « on ne cède pas », ils persévèrent. Parce qu’il leur donne une raison de persévérer. Parce qu’il porte, lui aussi, le poids de cette lassitude. Et qu’il refuse de capituler.
Je pense à Oleksandr dans le froid de janvier. Ses mains gelées qui manipulent les câbles électriques. Il pourrait être chez lui. Au chaud. Avec sa famille. Mais il est là, à Kyiv, à restaurer ce que les Russes ont détruit. Et je me dis que c’est cela, la résilience tenace. Pas un mot creux. Pas un slogan patriotique. Juste un homme qui fait son travail dans des conditions impossibles parce qu’il sait que si lui ne le fait pas, personne d’autre ne le fera. Et que sa ville — même s’il n’y vit pas — a besoin de lumière. C’est cela, l’Ukraine. Des milliers d’Oleksandr qui refusent de lâcher.
Négocier avec le prédateur
Les deux tracks
Les négociations de Genève se sont déroulées sur deux niveaux. Zelensky l’a expliqué. Il y a le track militaire et technique. Et il y a le track politique. Le premier progresse. Le second est bloqué. C’est presque comique si ce n’était pas tragique. Sur les questions techniques — comment surveiller un cessez-le-feu, quels mécanismes mettre en place, qui fait quoi —, les négociateurs avancent. Ils discutent. Ils trouvent des terrains d’entente. C’est « difficile mais constructif », comme disent les Russes.
Mais dès qu’on touche au politique — c’est-à-dire au cœur du problème, au territoire, à la souveraineté, à ce qui compte vraiment —, tout se bloque. Parce que là, il n’existe pas de compromis possible. La Russie exige que l’Ukraine retire ses forces du reste de Donetsk. Kyiv refuse. Moscou veut geler la ligne de front actuelle. Kyiv refuse. La Russie exige des garanties que l’Ukraine ne rejoindra jamais l’OTAN. Kyiv refuse. Impasse. Totale. Absolue.
Et au milieu de cela, il y a Zelensky qui doit négocier avec Vladimir Poutine. Enfin, pas directement. Mais quand même. Négocier avec l’homme qui a ordonné l’invasion de son pays. Qui a tué des dizaines de milliers de ses citoyens. Qui bombarde systématiquement les infrastructures civiles. Qui a transformé des villes entières en ruines. Comment procède-t-on ? Comment s’assoit-on à une table — même virtuellement — avec quelqu’un qui vous détruit méthodiquement ?
Le refus de la confiance
Zelensky a été clair. Pas de confiance personnelle en Poutine. Aucune. Il l’a dit explicitement à Piers Morgan. Ce n’est pas la confiance personnelle qu’il cherche. Ce sont des garanties institutionnelles. Des mécanismes qui fonctionnent même si le maître du Kremlin ment. Même s’il triche. Même s’il revient dans deux ans avec une nouvelle excuse pour envahir. Des traités. Des engagements internationaux. Des sanctions automatiques. Des réponses militaires préprogrammées. Quelque chose de solide. De vérifiable. D’irréversible.
Parce que faire confiance à Poutine, ce serait comme faire confiance à un prédateur qui promet de ne plus chasser. Cela n’a aucun sens. Le maître du Kremlin a déjà violé tous les accords qu’il a signés avec l’Ukraine. Les accords de Budapest de 1994 qui garantissaient l’intégrité territoriale ukrainienne en échange de l’abandon des armes nucléaires ? Violés en 2014 avec l’annexion de la Crimée. Les accords de Minsk qui devaient régler le conflit dans le Donbas ? Violés en permanence avant d’être complètement détruits par l’invasion de 2022.
Alors non. Pas de confiance. Juste des mécanismes. Froids. Institutionnels. Automatiques. C’est la seule chose qui pourrait fonctionner. Et encore. Zelensky le sait. Il ne se fait aucune illusion. Mais c’est la seule voie possible. Parce que l’alternative — persévérer dans la violence indéfiniment — n’est pas tenable non plus. Alors il cherche. Il négocie. Il essaie de construire quelque chose qui pourrait tenir. Même s’il sait que c’est peut-être fragile. Malgré cela, il persiste.
J’essaie d’imaginer Zelensky en visioconférence avec les négociateurs russes. Qu’est-ce qui lui traverse l’esprit ? Est-ce qu’il pense aux morts ? Est-ce qu’il pense à ce que Poutine a détruit ? Est-ce qu’il a envie de hurler ? Probablement. Mais il ne hurle pas. Il négocie. Calmement. Méthodiquement. Parce que c’est son travail. Parce que c’est ce qu’on attend de lui. Parce que derrière lui, il y a 44 millions d’Ukrainiens qui comptent sur lui pour ne pas céder, mais aussi pour ne pas les entraîner dans une violence éternelle. Quel équilibre impossible.
L'asymétrie des exigences
Ce qu’on demande à l’Ukraine
Faisons le compte. Depuis le début de ces négociations, qu’exige-t-on de l’Ukraine ? De retirer ses forces du reste de Donetsk. D’accepter de geler la ligne de front actuelle, ce qui signifie abandonner 20 % de son territoire. De renoncer à rejoindre l’OTAN. De garantir qu’elle ne menacera pas la Russie. De faire des concessions. Toujours des concessions. Céder. Accepter. Reculer. Comprendre. Être réaliste.
C’est toujours le même camp qu’on presse. Toujours le même camp à qui on demande de faire des efforts. Toujours l’Ukraine. Jamais la Russie. Oh, bien sûr, on dit aussi à Moscou de faire des gestes. Mais lesquels, exactement ? Arrêter de bombarder les civils ? C’est un geste, cela ? C’est une concession ? Non, c’est le minimum légal international. C’est ce que la Russie devrait faire de toute façon, conflit ou pas. Mais on présente cela comme si c’était une faveur que Moscou ferait à Kyiv.
Et pendant ce temps, on demande à l’Ukraine d’abandonner des territoires pour lesquels des milliers de ses soldats ont versé leur sang. On lui demande de renoncer à sa souveraineté sur 20 % de son pays. On lui demande de faire confiance à des mécanismes de sécurité qui n’existent pas encore. On lui demande de parier l’avenir de sa nation sur des promesses internationales qui ont déjà été violées par le passé. On lui demande tout cela. Et on appelle cela un « compromis ».
Ce qu’on ne demande jamais à la Russie
Maintenant, qu’exige-t-on de la Russie ? De se retirer des territoires occupés ? Non. Cela, c’est considéré comme irréaliste. De payer des réparations pour les destructions massives ? Non. Cela viendra plus tard, peut-être, dans un monde idéal. De juger les criminels de guerre ? Non. On sait que Poutine ne livrera jamais ses généraux. Alors qu’exige-t-on, concrètement, de Moscou ? D’arrêter de tuer. C’est tout. Et même cela, ce n’est pas garanti.
L’asymétrie est totale. Obscène. On demande à la victime de faire des concessions. On demande à l’agresseur de bien vouloir arrêter d’agresser. Et on appelle cela une négociation équilibrée. C’est comme si on demandait à quelqu’un qui se fait cambrioler de négocier avec le cambrioleur sur le nombre d’objets qu’il peut garder. « Écoutez, soyez raisonnable. Il a déjà pris la télé et l’ordinateur. Laissez-lui au moins cela. Ne soyez pas têtu. »
Zelensky voit cette asymétrie. Il l’a dénoncée plusieurs fois. Il a expliqué que l’Ukraine est trop souvent celle à qui on demande de faire des efforts. Que la Russie, elle, n’a qu’à attendre. Attendre que l’Ukraine s’épuise. Attendre que le monde se lasse. Attendre que les alliés occidentaux réduisent leur soutien. Attendre que la lassitude fasse le travail que l’armée russe n’arrive pas à faire complètement. Et ensuite, prendre ce qui reste. Tranquillement. Sans même avoir à combattre davantage. Malgré cela, Zelensky continue de négocier, refusant de se résigner à cette injustice.
Il y a quelque chose d’insupportable dans cette asymétrie. Quelque chose qui provoque une rage froide, sourde, incontournable. On demande à l’Ukraine de céder. Toujours l’Ukraine. Jamais la Russie. Comme si c’était normal. Comme si c’était juste. Comme si la victime devait toujours faire des concessions pour que l’agresseur accepte de s’arrêter. Et le pire, c’est que le monde trouve cela normal. « Il faut être réaliste », disent les diplomates. Réaliste. Le mot qui justifie toutes les lâchetés. Le mot qui transforme l’injustice en pragmatisme. Je ne peux pas accepter cela. Zelensky non plus, visiblement.
La fatigue comme arme
La stratégie de l’usure
Poutine joue sur le temps. Il l’a toujours fait. Depuis 2014. Depuis la Crimée. Depuis le Donbas. Il sait qu’il ne peut pas remporter une victoire militaire totale. Pas contre une Ukraine soutenue par l’Occident. Pas contre une nation qui refuse de se rendre. Alors il use. Il épuise. Il détruit méthodiquement. Les infrastructures. Les vies. L’espoir. Il transforme la violence en routine. En lassitude collective. En fardeau quotidien que l’Ukraine doit porter jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus.
Et cela fonctionne. Pas complètement. Pas encore. Mais cela fonctionne un peu. L’Ukraine est épuisée. Zelensky l’a dit. Les Ukrainiens sont lassés. Quatre ans de conflit total, cela laisse des traces. Pas seulement physiques. Psychologiques. Morales. Il y a un moment où même la détermination la plus forte commence à vaciller. Où on se demande : jusqu’à quand ? Jusqu’à combien de morts encore ? Jusqu’à quelle destruction supplémentaire ?
Poutine compte là-dessus. Il compte sur l’épuisement ukrainien. Il compte aussi sur la lassitude occidentale. Sur le fait que les opinions publiques européennes et américaines finiront par se désintéresser. Que les budgets militaires seront réaffectés ailleurs. Que l’attention médiatique se déplacera vers d’autres crises. Que l’Ukraine deviendra un dossier qu’on traîne, qu’on gère, mais qu’on ne soutient plus vraiment. Et alors, il pourra reprendre ce qu’il veut. Tranquillement. Sans même combattre.
Le risque d’abandon
C’est la peur ukrainienne. Pas celle d’être vaincu militairement. Celle d’être abandonné diplomatiquement. Que le monde décide que c’est assez. Que quatre ans, c’est long. Que l’Ukraine a déjà reçu beaucoup d’aide. Qu’il faut penser à autre chose maintenant. Que la paix — même une paix injuste — vaut mieux que la violence qui persiste. Et que donc, il faut que l’Ukraine accepte de céder. Pour le bien de tous. Pour la stabilité régionale. Pour qu’on puisse passer à autre chose.
Zelensky sait que ce risque existe. Il le combat. Il multiplie les interviews. Les discours. Les appels. Il rappelle sans cesse : si l’Ukraine cède maintenant, Poutine reviendra. Dans deux ans. Dans cinq ans. Mais il reviendra. Parce qu’on lui aura enseigné que l’Ukraine finit toujours par plier. Que le monde finit toujours par se lasser. Que la lassitude est une arme plus efficace que les missiles. Et la prochaine fois, peut-être, l’Ukraine n’aura plus d’alliés. Plus d’armes. Plus d’espoir.
Alors il persévère. Malgré la lassitude. Malgré l’épuisement. Malgré les morts qui s’accumulent. Il persévère parce que céder maintenant, ce serait garantir une nouvelle violence plus tard. Et cette violence-là, l’Ukraine pourrait ne pas la survivre. Alors il préfère persévérer maintenant. Payer le prix maintenant. Plutôt que de léguer à la prochaine génération une violence encore pire. Néanmoins, cette détermination est elle-même un acte de foi.
Combien de temps peut-on persévérer ? C’est la question que tout le monde se pose. Zelensky ne répond jamais directement. Mais la réponse est dans ses yeux. Dans sa voix. Dans sa détermination qui ne faiblit pas. On peut persévérer tant qu’il le faut. Tant que l’alternative est pire. Tant que céder signifie trahir les morts et condamner les vivants. On peut persévérer très longtemps quand on n’a pas le choix. Quand la seule autre option est la disparition. L’Ukraine persévère depuis quatre ans. Elle persévérera encore. Parce qu’elle n’a pas le choix.
Le prix de la résistance
Ce que cela coûte de persévérer
Persévérer a un prix. Un prix énorme. Des dizaines de milliers de morts. Des centaines de milliers de blessés. Des millions de déplacés. Des villes entières détruites. Marioupol. Bakhmut. Avdiivka. Des noms qui étaient des villes vivantes et qui sont maintenant des champs de ruines. Des infrastructures pulvérisées. Des écoles transformées en abris. Des hôpitaux qui fonctionnent dans des sous-sols. Une économie en conflit permanent. Une génération qui grandit dans les alertes aériennes.
Cela coûte aussi en épuisement moral. En traumatismes collectifs. En familles brisées. En enfants qui ne connaissent que la violence. En adultes qui ont perdu leur capacité à imaginer la paix. En soldats qui reviennent du front avec des blessures que personne ne voit. En mères qui pleurent leurs fils. En pères qui ne reconnaissent plus leur pays. En une nation entière qui vit dans un état d’urgence permanent depuis quatre ans.
Zelensky voit ce prix. Il le porte. Chaque jour. Chaque décision qu’il prend ajoute au fardeau. Persévérer dans la violence, c’est accepter que d’autres mourront. Chercher la paix, c’est risquer de trahir ceux qui sont déjà morts. Il n’existe pas de bon choix. Il n’y a que des choix terribles. Et il doit trancher. Avec la conscience que chaque choix aura des conséquences irréversibles. Que des vies dépendent de ses décisions. Que l’Histoire jugera.
Ce que cela coûterait de céder
Mais céder aurait aussi un prix. Peut-être plus élevé encore. Céder, ce serait dire aux morts : « Désolé, vous êtes tombés pour rien. » Ce serait dire aux familles : « Votre fils, votre mari, votre père a versé son sang pour défendre une terre qu’on abandonne maintenant. » Ce serait détruire la cohésion nationale qui tient l’Ukraine debout depuis quatre ans. Ce serait briser la confiance entre le peuple et ses dirigeants. Ce serait transformer la fierté de la résistance en amertume de la trahison.
Céder, ce serait aussi donner raison à Poutine. Lui montrer que sa stratégie fonctionne. Que la lassitude est une arme efficace. Que si on frappe assez longtemps, assez fort, les gens finissent par céder. Et alors, pourquoi s’arrêterait-il ? Pourquoi ne reviendrait-il pas dans quelques années prendre le reste ? L’Ukraine aurait montré qu’elle cède. Le monde aurait montré qu’il se lasse. Tout serait en place pour une nouvelle invasion. Plus facile. Plus rapide. Plus totale.
Céder, ce serait condamner la prochaine génération. Les enfants qui grandissent aujourd’hui dans les abris devraient un jour reprendre les armes pour défendre ce que leurs parents ont abandonné. Mais cette fois, peut-être, sans alliés. Sans armes modernes. Sans espoir. Parce que le monde se serait déjà désintéressé une fois. Pourquoi reviendrait-il aider une deuxième fois ? Céder maintenant, c’est garantir une violence future. Plus dure. Plus désespérée. Plus meurtrière.
Je pense à Oleksandr, l’électricien de Lviv, qui répare les câbles dans le froid. Ses mains sont gercées. Il est fatigué. Il voudrait rentrer chez lui. Mais il persévère. Parce qu’il sait que si lui ne le fait pas, Kyiv restera dans le noir. Et si Kyiv reste dans le noir, c’est Poutine qui gagne. Alors il persévère. Encore un câble. Encore une connexion. Encore un jour. C’est cela, la résistance. Pas un grand geste héroïque. Juste des milliers de petits gestes quotidiens. Des milliers d’Oleksandr qui refusent de lâcher. Même quand tout leur corps crie d’arrêter.
Persévérer. Encore.
L’épuisement qui refuse de s’effondrer
Quatre ans. Bientôt. Quatre ans que l’Ukraine persévère. Quatre ans que le monde dit « ils vont s’effondrer ». Et ils ne s’effondrent pas. Ils plient. Ils souffrent. Ils pleurent. Mais ils ne s’effondrent pas. Il y a quelque chose dans cette nation qui refuse de disparaître. Quelque chose qui va au-delà de la logique militaire ou de la stratégie politique. Quelque chose de profondément humain. Un refus viscéral de disparaître. De se laisser effacer. De céder à la force.
Zelensky incarne ce refus. Il l’a dit explicitement : « We won’t lose dignity. » Pas « nous ne perdrons pas la violence ». Pas « nous ne perdrons pas le territoire ». Non. « Nous ne perdrons pas notre honneur. » C’est cela, le cœur de la résistance ukrainienne. Ce n’est pas une question de victoire militaire totale. C’est une question de fierté nationale. De refus de l’humiliation. De refus de la soumission. De refus de disparaître en tant que nation souveraine.
Cette fierté a un prix. Elle se paie en vies. En destructions. En souffrance. Mais pour l’Ukraine, c’est un prix acceptable. Parce que l’alternative — perdre cette fierté, accepter la soumission, devenir un satellite russe — est pire. Pire que la violence. Pire que les morts. Pire que l’épuisement. Perdre sa fierté, c’est perdre sa raison d’exister en tant que nation. Et cela, l’Ukraine refuse. Absolument. Définitivement.
Les raisons de persévérer
Pourquoi persévérer ? La question se pose tous les jours. Dans chaque famille qui pleure un mort. Dans chaque ville qui subit des bombardements. Dans chaque soldat épuisé sur le front. Pourquoi continuer ? Pourquoi ne pas accepter une paix, même injuste, qui mettrait fin à la souffrance ? Les raisons sont multiples. Complexes. Parfois contradictoires. Mais elles existent.
D’abord, la mémoire des morts. Ceux qui sont tombés en défendant l’Ukraine. Leur sacrifice crée une obligation morale. On ne peut pas les trahir. On ne peut pas dire « finalement, vous êtes tombés pour rien ». Leur mémoire dicte la politique. Leur sacrifice interdit la capitulation. C’est irrationnel, peut-être. Mais c’est humain. Profondément humain.
Ensuite, la peur du retour. Si l’Ukraine cède maintenant, Poutine reviendra. C’est une certitude. Pas une hypothèse. Une certitude. Il reviendra dans deux ans, cinq ans, dix ans. Mais il reviendra. Parce qu’on lui aura montré que cela marche. Que la lassitude finit par avoir raison de la résistance. Que le monde se désintéresse. Que l’Ukraine cède. Alors pourquoi s’arrêterait-il ? Persévérer maintenant, c’est éviter une violence future. Plus dure. Plus désespérée.
Enfin, l’unité nationale. Paradoxalement, la violence a soudé l’Ukraine. Avant 2022, c’était un pays divisé. Linguistiquement. Culturellement. Politiquement. Aujourd’hui, c’est une nation. Unie dans la résistance. Unie dans la souffrance. Unie dans le refus de céder. Cette unité est précieuse. Fragile. Mais réelle. Céder maintenant, ce serait la briser. Ce serait transformer la fierté collective en amertume. Ce serait détruire ce qui fait tenir le pays.
Persévérer. Le mot revient sans cesse. Persévérer encore. Persévérer malgré tout. Persévérer parce qu’on n’a pas le choix. Il y a quelque chose de tragique et de magnifique dans cette obstination. Tragique parce que le prix est énorme. Magnifique parce que cela montre ce dont l’humanité est capable quand elle refuse de se soumettre. L’Ukraine persévère depuis quatre ans. Elle persévérera encore. Pas parce que c’est facile. Pas parce que c’est glorieux. Mais parce que c’est nécessaire. Parce que l’alternative est pire. Parce que la fierté vaut plus que la paix à n’importe quel prix.
La mémoire comme politique
Les morts qui gouvernent les vivants
Zelensky l’a dit. « It’s not about the land. It’s about people. » Ce n’est pas de la terre qu’on défend. Ce sont des gens. Des gens qui sont morts pour cette terre. Des gens qui ont cru que leur sacrifice servirait à quelque chose. Que leur mort aurait un sens. Que l’Ukraine resterait l’Ukraine. Libre. Souveraine. Digne. Ces morts-là, ils ne votent plus. Mais ils pèsent. Ils dictent la ligne rouge que Zelensky ne peut pas franchir.
C’est étrange, cette idée que les morts gouvernent les vivants. Mais c’est vrai. Dans toutes les sociétés. Dans tous les conflits. Les morts créent des obligations. Des dettes morales. Des lignes rouges. On ne peut pas les trahir. On ne peut pas dire « finalement, vous êtes tombés pour rien ». Cela détruirait quelque chose de fondamental dans le contrat social. Cela briserait la confiance entre les dirigeants et le peuple. Cela transformerait le sacrifice en absurdité.
Alors Zelensky porte ces morts. Il les porte dans chaque négociation. Dans chaque interview. Dans chaque décision. Quand il affirme « on ne se retirera pas du Donbas », ce n’est pas lui qui parle. Ce sont les dizaines de milliers de morts qui parlent à travers lui. Leur mémoire interdit le retrait. Leur sacrifice rend la capitulation impossible. Ce n’est pas de la stratégie politique. C’est de la décence humaine élémentaire.
Les noms qui attendent la gravure
Il existe des monuments en Ukraine. Des murs avec des noms. Des plaques commémoratives. Mais il existe aussi des noms qui ne sont pas encore gravés. Parce qu’il y a trop de morts. Parce que les graveurs ne suivent pas. Parce que la violence continue et qu’on ne peut pas honorer les sacrifiés quand on est encore en train d’enterrer les nouveaux. Ces noms-là attendent. Dans des listes. Dans des registres. Dans la mémoire collective. Ils attendent d’être gravés. D’être honorés. D’être reconnus.
Mais même non gravés, ils pèsent. Ils créent une obligation. Une dette. Un devoir. Le devoir de ne pas les trahir. De ne pas rendre leur mort absurde. De donner un sens à leur sacrifice. Ce sens, c’est la survie de l’Ukraine. Sa liberté. Sa souveraineté. Son honneur. Si l’Ukraine cède maintenant, ces noms non gravés deviennent des fantômes. Des reproches silencieux. Des accusations muettes. « Vous nous avez laissés mourir pour rien. »
Zelensky sait cela. Il le porte. C’est peut-être le fardeau le plus lourd. Plus lourd que les décisions militaires. Plus lourd que les négociations diplomatiques. Le poids de la mémoire. Le poids des morts qui attendent qu’on honore leur sacrifice en ne cédant pas. En persévérant. En refusant de perdre l’honneur pour lequel ils sont tombés. C’est cela, la politique de la mémoire. Ce n’est pas du sentimentalisme. C’est de la responsabilité morale.
Je pense à un soldat tombé près de Bakhmut. Vingt-trois ans. Il avait un prénom, une famille, des rêves. Il est mort en défendant une position que les Russes ont fini par prendre. Sa mort a-t-elle servi à quelque chose ? Si l’Ukraine cède maintenant, non. Sa mort devient absurde. Inutile. Un gaspillage. Mais si l’Ukraine persévère, si elle refuse de céder le Donbas, alors sa mort a un sens. Elle a contribué à ralentir l’avancée russe. À user l’ennemi. À donner du temps à l’Ukraine pour persévérer. Son sacrifice devient une pierre dans l’édifice de la résistance. C’est cela que Zelensky défend. Pas de la terre. La mémoire de ce soldat de vingt-trois ans.
Les garanties ou le vide
Pas de confiance personnelle
Zelensky l’a énoncé clairement. Il ne cherche pas de confiance personnelle avec Poutine. Il cherche des garanties institutionnelles. La nuance est capitale. La confiance personnelle, c’est fragile. C’est subjectif. C’est basé sur des promesses. Des poignées de main. Des regards dans les yeux. Et avec le maître du Kremlin, cela ne vaut rien. Absolument rien. Il a déjà trahi tous les accords. Toutes les promesses. Tous les traités. Pourquoi cette fois serait différent ?
Alors Zelensky cherche autre chose. Des mécanismes. Des traités. Des engagements automatiques. Des sanctions préprogrammées. Des réponses militaires garanties. Quelque chose qui fonctionne même si Poutine ment. Même s’il triche. Même s’il revient dans deux ans avec une nouvelle excuse. Des garanties qui ne dépendent pas de la bonne volonté russe mais de l’architecture internationale. De l’engagement des alliés. De la peur des conséquences.
C’est cela qu’il négocie à Genève. Pas une paix basée sur la confiance. Une paix basée sur la dissuasion. Une paix où Poutine sait que s’il revient, le prix sera trop élevé. Trop coûteux militairement. Trop coûteux économiquement. Trop coûteux politiquement. Une paix où l’agression devient irrationnelle. Pas parce que Poutine est devenu bienveillant. Mais parce que le calcul coûts-bénéfices ne fonctionne plus.
L’espoir fragile des institutions
Est-ce que cela peut fonctionner ? Zelensky ne sait pas. Personne ne sait. Les garanties de sécurité, c’est toujours fragile. L’Histoire est pleine d’exemples où cela n’a pas fonctionné. Les accords de Budapest, justement. En 1994, l’Ukraine a abandonné ses armes nucléaires en échange de garanties de sécurité de la Russie, des États-Unis et du Royaume-Uni. Ces garanties devaient protéger l’intégrité territoriale ukrainienne. En 2014, la Russie a annexé la Crimée. Les garanties n’ont servi à rien.
Mais quelle est l’alternative ? Persévérer dans la violence indéfiniment ? Jusqu’à l’épuisement total ? Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de soldats ? Plus d’armes ? Plus d’espoir ? Non. Il faut chercher une sortie. Même si elle est imparfaite. Même si elle est fragile. Même si elle repose sur des institutions qui ont déjà échoué par le passé. Parce que l’alternative — la violence éternelle — n’est pas tenable. Pour personne. Ni pour l’Ukraine. Ni pour le monde.
Peut-être que ces garanties échoueront. Peut-être que Poutine reviendra quand même. Peut-être que l’Histoire jugera cette négociation comme une naïveté. Mais Zelensky essaie quand même. Parce que c’est la seule voie qui n’est pas la violence éternelle. Alors il cherche. Il négocie. Il essaie de construire quelque chose qui pourrait tenir. Des garanties européennes. Un engagement américain. Un mécanisme de surveillance. Une force de maintien de la paix. Des sanctions automatiques en cas de violation. Tout cela est fragile. Tout cela peut échouer. Mais c’est la seule voie possible. L’espoir n’est pas dans la confiance en Poutine. L’espoir est dans la solidité des institutions qu’on peut construire autour de l’Ukraine pour la protéger.
Qui garantit la paix si Poutine revient ? C’est la question qui hante Zelensky. Et c’est une bonne question. Parce que les garanties, cela ne vaut que ce que valent ceux qui les donnent. En 1994, l’Ukraine a fait confiance. En 2014, elle a payé le prix de cette confiance. Aujourd’hui, elle ne fait plus confiance. Elle cherche des mécanismes. Des traités. Des engagements automatiques. Est-ce que cela suffira ? Personne ne sait. Mais c’est tout ce qu’il reste. Entre la violence éternelle et la paix impossible, il y a cette zone grise. Ces garanties fragiles. Cet espoir institutionnel. C’est peu. Mais c’est tout ce qu’on a.
Le casque interdit
Vladyslav Heraskevych
Il y a une histoire dans cette violence qui dit tout. Une petite histoire. Presque anecdotique. Mais qui révèle l’asymétrie morale du monde. Vladyslav Heraskevych. Vingt-trois ans. Athlète ukrainien. Spécialiste du skeleton — cette discipline où on descend une piste de glace à plat ventre sur une luge, tête la première. Heraskevych participait aux Jeux olympiques d’hiver à Milano Cortina. Il voulait honorer les morts ukrainiens. Alors il a mis sur son casque un message. Un simple message. Pour ne pas oublier.
Il a été disqualifié. Le Comité international olympique a jugé que son casque violait les règles de neutralité politique. Qu’on ne peut pas faire de politique pendant les Jeux. Que le sport doit rester pur. Neutre. Au-dessus des conflits. Heraskevych a perdu sa médaille potentielle. Il a perdu sa chance de concourir. Il a perdu tout cela parce qu’il voulait honorer les morts de son pays. Parce qu’il refusait d’oublier pendant qu’il descendait une piste de glace.
Pendant ce temps, des athlètes russes et bélarusses concourent. Sous leurs drapeaux nationaux. Le Comité paralympique international vient d’autoriser six Russes et quatre Bélarusses à participer aux prochains Jeux paralympiques. Sous leurs drapeaux. Avec leurs hymnes. Avec leurs couleurs nationales. Pas de neutralité pour eux. Pas de disqualification. Pas de sanctions. Ils concourent. Tranquillement. Comme si de rien n’était. Comme si leur pays ne menait pas une invasion. Comme si des dizaines de milliers d’Ukrainiens n’étaient pas morts.
L’asymétrie sportive
Zelensky a qualifié cette décision de « dirty » et « awful ». Sale et affreuse. C’est exactement cela. C’est sale. C’est affreux. C’est l’illustration parfaite de l’asymétrie morale qui gangrène le monde. On punit l’Ukrainien qui honore ses morts. On autorise les Russes qui soutiennent l’agresseur. On exige la neutralité de la victime. On tolère le militantisme de l’agresseur. Et on appelle cela de l’équité sportive.
Cette histoire du casque, c’est une métaphore. Une métaphore de tout ce qui ne va pas dans la réponse internationale à cette violence. On demande toujours à l’Ukraine de faire des efforts. De ne pas provoquer. De rester neutre. De ne pas politiser. Pendant ce temps, la Russie fait ce qu’elle veut. Elle bombarde. Elle tue. Elle occupe. Et elle envoie ses athlètes aux Jeux olympiques. Sous son drapeau. Avec fierté. Sans conséquence.
Heraskevych a reçu l’Ordre de la Liberté de Zelensky. Une médaille ukrainienne. Pour avoir voulu honorer les morts. Il n’a pas eu sa médaille olympique. Mais il a eu la reconnaissance de son pays. De son président. De son peuple. Parce que ce qu’il a fait — refuser d’oublier, refuser de se taire, refuser d’être neutre face à l’injustice — c’est exactement ce que l’Ukraine fait depuis quatre ans. Persévérer. Résister. Refuser de disparaître. Et néanmoins, le monde lui reproche de ne pas rester silencieux.
Le casque de Heraskevych, confisqué. La mémoire, interdite. Pendant que des athlètes russes défilent sous leur drapeau. Il y a quelque chose d’insupportable dans cette image. Quelque chose qui résume toute l’hypocrisie du monde. On demande à la victime de se taire. On autorise l’agresseur à parader. Et on appelle cela de la neutralité. Non. Ce n’est pas de la neutralité. C’est de la complicité. Une complicité passive, peut-être. Mais une complicité quand même. Heraskevych voulait juste honorer les morts. On lui a dit non. Les Russes veulent concourir sous leur drapeau. On leur dit oui. Voilà le monde dans lequel on vit.
L'honneur comme ligne de front
Ce que Zelensky refuse de perdre
Revenons au début. « We won’t lose dignity. » C’est cela, le cœur de tout. Pas le territoire. Pas la victoire militaire totale. L’honneur. Ce mot revient sans cesse dans le discours de Zelensky. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas de la rhétorique vide. C’est le cœur de la résistance ukrainienne. L’Ukraine peut perdre des batailles. Elle peut perdre des territoires. Elle peut perdre des vies. Mais elle refuse de perdre son honneur. Parce que perdre son honneur, c’est perdre sa raison d’exister en tant que nation.
Qu’est-ce que l’honneur national ? C’est le droit de dire non. Le droit de refuser la soumission. Le droit de défendre ses valeurs même quand c’est coûteux. Le droit de ne pas être humilié. Le droit de ne pas accepter l’inacceptable juste parce que c’est plus facile. L’honneur, c’est ce qui fait qu’une nation reste une nation. Pas un territoire sur une carte. Pas une population gouvernée. Mais une communauté politique consciente d’elle-même et déterminée à persévérer.
L’Ukraine a cet honneur. Elle l’a gagné dans la résistance. Dans les quatre années de violence. Dans les sacrifices. Dans les morts. Dans l’unité nationale forgée dans le feu. Cet honneur est précieux. Fragile. Mais réel. Et Zelensky sait que s’il le perd — s’il accepte de céder le Donbas, de retirer les troupes, de capituler face aux exigences russes — cet honneur disparaîtra. Et avec lui, quelque chose d’essentiel dans l’identité ukrainienne.
Le refus comme politique
Alors il refuse. Encore. Malgré la lassitude. Malgré l’épuisement. Malgré les pressions. Malgré les murmures diplomatiques qui suggèrent qu’il devrait être « réaliste ». Il refuse parce que dire oui serait une trahison. Une trahison des morts. Une trahison des vivants. Une trahison de l’Ukraine elle-même. Le refus devient une politique. La seule politique possible quand toutes les autres options mènent à la disparition.
Ce refus a un coût. On l’a vu. Des milliers de morts supplémentaires. Des destructions continues. Un épuisement national. Mais l’alternative — accepter les exigences russes — aurait un coût encore plus élevé. Un coût moral. Un coût politique. Un coût existentiel. Parce que céder maintenant, ce serait dire : « Finalement, Poutine avait raison. La force l’emporte. La lassitude vainc la résistance. Les petites nations doivent accepter de disparaître. »
Et cela, Zelensky refuse. Absolument. Définitivement. Il refuse parce qu’il porte la mémoire des morts. Il refuse parce qu’il voit l’unité nationale qui tient malgré tout. Il refuse parce qu’il sait que céder maintenant, c’est garantir une nouvelle violence plus tard. Il refuse parce que l’honneur vaut plus que la paix à n’importe quel prix. Il refuse parce que c’est la seule chose qu’il peut faire. La seule chose qui ait du sens. La seule chose qui honore ceux qui sont tombés.
La question qui persiste
Combien de temps peut-on persévérer sur l’honneur seul ? C’est la question que personne ne pose ouvertement mais que tout le monde pense. Combien de temps avant que la lassitude l’emporte ? Avant que les morts soient trop nombreux ? Avant que l’épuisement devienne effondrement ? Zelensky ne répond pas à cette question. Peut-être parce qu’il ne connaît pas la réponse. Peut-être parce que la réponse change chaque jour. Peut-être parce que poser la question, c’est déjà commencer à céder mentalement.
Alors il persévère. Jour après jour. Négociation après négociation. Interview après interview. Il répète les mêmes mots. Les mêmes refus. Les mêmes lignes rouges. Il porte le poids des morts. Il porte l’espoir des vivants. Il porte l’honneur d’une nation qui refuse de disparaître. C’est épuisant. C’est insoutenable. Mais c’est nécessaire. Parce que l’alternative est pire. Parce que céder, c’est mourir autrement. Plus lentement. Plus sûrement. Plus définitivement.
Zelensky refuse. Encore. Et les morts du Donbas lui interdisent de dire oui. Ce n’est pas de l’obstination. C’est de la fidélité. Fidélité aux morts. Fidélité aux vivants. Fidélité à l’Ukraine. Cette fidélité a un prix. Un prix terrible. Mais c’est le prix de l’honneur. Et pour Zelensky, pour l’Ukraine, l’honneur n’est pas négociable. Même face à l’épuisement. Même face à la mort. Même face au monde qui voudrait qu’on cède. L’honneur reste. Inébranlable. Comme une dernière ligne de front qu’on ne franchit pas.
Je repense au père devant la tombe de son fils. Vingt-trois ans. Tombé près de Bakhmut. Le père qui disait : « Il est mort pour que je reste chez moi. » Et je comprends maintenant pourquoi Zelensky ne peut pas céder. Ce n’est pas de la politique. C’est de la décence. C’est le respect dû à ce père. À ce fils. À tous les autres. Céder le Donbas, ce serait leur dire : « Votre sacrifice ne comptait pas. » Et cela, Zelensky ne peut pas le dire. Personne ne peut le dire. Alors il persévère. Malgré tout. Parce que l’honneur des morts exige la résistance des vivants. Parce que la mémoire est une politique. Parce que certaines lignes ne se franchissent pas. Jamais.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : déclarations officielles du président Volodymyr Zelensky, notamment son interview avec Piers Morgan du 18 février 2026, communiqués des négociations de Genève, rapports des agences de presse internationales (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse).
Sources secondaires : analyses publiées par le Kyiv Independent, Axios, The Moscow Times, Kyiv Post, Ukrinform, et autres médias spécialisés dans la couverture du conflit russo-ukrainien.
Les données sur les pertes humaines, les déplacements de population et les destructions d’infrastructures proviennent de sources officielles ukrainiennes et d’organisations internationales de vérification.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées depuis le début de l’invasion russe en février 2022, et les dynamiques géopolitiques actuelles.
Mon rôle est d’interpréter la position ukrainienne dans les négociations de paix, de contextualiser le refus de Zelensky de céder le Donbas dans le cadre plus large de la résistance nationale, et de donner un sens à cette impasse diplomatique en la situant dans la mémoire collective ukrainienne et les enjeux d’honneur national.
Les passages sur l’épuisement ukrainien, le poids des morts et la stratégie russe d’usure reflètent une expertise développée à travers l’observation continue de ce conflit depuis quatre ans. Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici.
Sources
Sources primaires
Zelensky says Ukraine won’t withdraw from Donbas, ‘won’t lose dignity’ as peace talks stall on territory – Kyiv Independent, 18 février 2026. Interview du président Zelensky avec Piers Morgan et couverture des négociations de Genève.
Zelensky says Ukrainian public won’t let him hand Russia territory – Axios, 17 février 2026. Analyse des positions ukrainiennes dans les négociations.
Zelensky says Ukrainians won’t let him hand Donbas over to Russia – Ukrinform, 18 février 2026. Agence de presse ukrainienne officielle.
Sources secondaires
‘Difficult But Businesslike’: Ukraine Peace Talks in Switzerland End – The Moscow Times, 18 février 2026. Perspective sur la position russe dans les négociations.
Zelensky Says Ukrainians Would Reject Deal Handing Donbas to Russia – Kyiv Post, 18 février 2026. Analyse du sentiment public ukrainien.
Reuters – Dépêches diverses sur les exigences russes concernant le retrait ukrainien de l’oblast de Donetsk.
Associated Press – Couverture de la disqualification de Vladyslav Heraskevych aux Jeux olympiques d’hiver.
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