Ce que disent les données ukrainiennes
Selon le rapport de Defence Ukraine daté du 11 juillet 2025, voici l’état des pertes russes documentées depuis le 24 février 2022 : 980 580 soldats mis hors de combat. 10 138 chars détruits ou capturés. 21 060 véhicules blindés neutralisés. 24 581 pièces d’artillerie perdues. 1 247 systèmes de lance-roquettes multiples. 1 020 systèmes de défense aérienne. 369 avions et 329 hélicoptères abattus. 19 700 drones détruits. 28 navires et bateaux coulés ou endommagés. Ces chiffres ne sont pas ceux du ministère de la Défense russe, qui lui publie des données que la réalité sur le terrain contredit systématiquement.
Est-ce que ces chiffres sont parfaits ? Non. Est-ce qu’ils sont vérifiables à 100% dans un contexte de guerre active ? Non. Mais ils sont corroborés par des sources indépendantes multiples — par des images satellites, par des vidéos géolocalisées, par des analyses d’Oryx, la plateforme open-source de référence sur les pertes d’équipements militaires, et par les rapports de plusieurs gouvernements occidentaux. Nier ces chiffres en bloc, c’est nier l’évidence d’une armée russe qui saigne depuis plus de quatre ans.
Ce que Moscou prétend, et ce que la réalité dit
La propagande russe a longtemps présenté cette guerre comme une opération chirurgicale, limitée, contrôlée. Vladimir Poutine s’est tenu devant des caméras et a parlé d’objectifs atteints, de démilitarisation, de dénazification. Mais les régions russes racontent une autre histoire. Les cérémonies funèbres se multiplient dans des villes que Moscou ne filme pas. Les contrats de mobilisation ont été étendus, les primes d’engagement gonflées, les conditions d’admissibilité élargies aux condamnés, aux malades, aux vieux. Quand un pays envoie ses prisonniers se battre, c’est qu’il a épuisé ses réserves confortables.
Et pourtant, la machine continue de tourner. La Russie accepte des pertes que nul État démocratique ne pourrait imposer à sa population sans s’effondrer politiquement. C’est là le paradoxe le plus glaçant de cette guerre : Moscou peut absorber le choc humain, non pas parce que ses soldats sont indestructibles, mais parce que son système politique est imperméable à la douleur collective.
Dix mille chars. Je répète : dix mille chars. C’est plus que ce que la plupart des pays de l’OTAN possèdent au total. Et la Russie les a perdus. Et elle continue. Cette seule donnée devrait glacer le sang de quiconque croit encore que cette guerre est une parenthèse.
La mécanique de l'attrition : comment la Russie mange ses propres hommes
La doctrine de la chair à canon modernisée
La stratégie militaire russe en Ukraine a évolué — ou plutôt, elle est revenue à ce qu’elle a toujours été dans les pires moments de l’histoire russe : l’attrition brute. Envoyer des vagues. Accepter des pertes colossales. Avancer de quelques centaines de mètres. Recommencer. C’est ce que les analystes militaires appellent l’offensive en viande — terme brutal, réalité encore plus brutale. Des unités entières sont envoyées à l’assaut de positions fortifiées ukrainiennes, non pas avec l’espoir d’un succès tactique immédiat, mais pour épuiser les munitions et les nerfs adverses.
Les pertes quotidiennes russes estimées par les autorités militaires ukrainiennes oscillent depuis des mois entre 900 et 1 500 hommes par jour. Par jour. Certains jours, ce chiffre dépasse les 2 000. Pour mettre ça en perspective : c’est l’équivalent de plusieurs compagnies d’infanterie complètes, chaque jour, que la Russie radie de ses listes opérationnelles. Et malgré ça, elle maintient une pression constante sur la ligne de front, en particulier dans les régions de Donetsk, de Zaporijjia et de Kharkiv.
Le recrutement au fond du baril
Pour maintenir ce rythme d’attrition, le Kremlin a progressivement abaissé tous ses seuils. Des prisonniers condamnés pour des crimes violents ont été enrôlés en masse via le programme du groupe Wagner et ses successeurs. Des ressortissants de pays d’Asie centrale ont été recrutés avec des promesses de passeports russes. Des étrangers venus de Corée du Nord — des milliers selon les renseignements occidentaux et coréens — auraient été déployés dans certains secteurs. La Russie n’est plus une armée nationale qui combat. Elle est une coalition de la désespérance, rassemblée par la peur, la pauvreté ou la coercition.
Et pourtant, cette machine fonctionne. Pas par efficacité — mais par volume. Parce que quand on est prêt à envoyer suffisamment de corps dans la brèche, même la défense la plus acharnée finit par plier sous la pression. C’est la logique implacable d’une guerre d’usure, et c’est précisément ce que Vladimir Poutine a choisi comme stratégie de long terme.
Il y a quelque chose d’obscène dans la froideur avec laquelle on peut analyser cette mécanique. Des hommes. Des vies. Réduits à des variables dans une équation d’attrition. Je refuse de m’y habituer — et vous devriez refuser aussi.
Ce que les équipements perdus révèlent sur l'état réel de l'armée russe
Dix mille chars et une armée qui improvise
Parlons des équipements, parce qu’ils racontent une histoire que les bilans humains ne peuvent pas raconter seuls. 10 138 chars détruits. C’est un nombre qui dépasse l’entendement stratégique. La Russie avait l’une des plus grandes flottes blindées du monde au moment de l’invasion — héritée en grande partie de l’ère soviétique, certes, mais imposante. Depuis, elle a dû puiser dans ses réserves de stockage, ressortir des T-62 et des T-55 qui dormaient dans des dépôts depuis les années 1970, et les envoyer à la rencontre des missiles antichar ukrainiens et des drones FPV.
La perte de 21 060 véhicules blindés est peut-être encore plus significative. Ces véhicules — transporteurs de troupes, véhicules d’infanterie, véhicules de commandement — sont la colonne vertébrale de la manœuvre terrestre moderne. Les perdre à ce rythme, c’est perdre la capacité de mener des offensives coordonnées et mobiles. Ce que la Russie fait maintenant sur le terrain ressemble moins à une manœuvre militaire moderne qu’à une offensive de la Première Guerre mondiale en version numérique : lignes fixes, usure, infanterie sacrifiée.
La flotte navale réduite en mer Noire
La destruction de 28 navires et bateaux russes — dont le croiseur Moskva, fleuron de la flotte de la mer Noire, coulé dès avril 2022 — a eu des conséquences stratégiques majeures. La Russie a pratiquement abandonné la suprématie navale en mer Noire, forçant ses navires à reculer vers des ports plus éloignés. Les drones maritimes ukrainiens, souvent construits de manière semi-artisanale, ont réussi à faire ce qu’aucun analyste militaire sérieux n’aurait prédit en 2022 : contraindre la marine russe à la défensive dans sa propre mer intérieure historique. C’est une humiliation stratégique qui mérite d’être soulignée.
Et les 369 avions et 329 hélicoptères perdus ? Ils ont radicalement changé la dynamique aérienne du conflit. La Russie a renoncé à utiliser ses aéronefs à basse altitude dès les premiers mois, après des pertes catastrophiques face aux Stinger et autres systèmes de défense antiaériens. Elle opère désormais principalement en haute altitude, larguant des bombes planantes depuis des distances qui la protègent, mais qui réduisent aussi sa précision et sa flexibilité tactique.
Ressortir des chars des années 1970 pour une guerre en 2025. Il faut laisser cette image se déposer un moment. Ce n’est pas la démonstration d’une superpuissance — c’est le portrait d’un empire qui mange ses réserves centenaires pour rester debout.
L'Ukraine : résistance, prix et ce qu'on ne dit pas assez
Une résistance qui a redéfini les attentes militaires mondiales
Ce billet parle des pertes russes, mais il serait intellectuellement malhonnête de ne pas poser la question de l’autre côté du front. L’Ukraine aussi a payé un prix. Un prix lourd, douloureux, que Kyiv ne divulgue pas en détail pour des raisons stratégiques compréhensibles. Les estimations varient selon les sources, mais personne dans les cercles d’analyse sérieux ne prétend que l’armée ukrainienne est sortie de ces 1 459 jours sans cicatrices. Des dizaines de milliers de soldats ukrainiens sont morts. Des milliers d’autres vivent avec des blessures permanentes. Le pays a perdu des territoires, des infrastructures, des générations.
Mais voilà ce que ces 1 459 jours ont prouvé que personne n’avait anticipé avec suffisamment de conviction : l’Ukraine tient. Malgré des pronostics initiaux qui lui donnaient quelques jours, peut-être quelques semaines. Malgré la supériorité numérique russe. Malgré les pénuries de munitions, les débats interminables à Washington sur l’aide militaire, les hésitations européennes. L’Ukraine a résisté — et continue de résister — avec une ténacité qui force le respect même chez ses plus cyniques observateurs.
Ce que le monde doit à l’Ukraine, et ce qu’il rechigne à admettre
Il y a une vérité inconfortable que les capitales occidentales peinent à formuler clairement : l’Ukraine se bat aussi pour nous. Chaque char russe détruit sur le Donbass est un char qui ne se retrouvera pas aux portes des pays baltes. Chaque missile détourné par la défense aérienne ukrainienne est une démonstration pratique des vulnérabilités — et des forces — des systèmes occidentaux. Chaque drone ukrainien qui frappe un dépôt de munitions russe en territoire russe est un message envoyé à toutes les capitales qui surveillent : la Chine, l’Iran, la Corée du Nord. Le message dit ceci : l’agression coûte cher.
Et pourtant, on continue à débattre en Occident des plafonds d’aide, des conditions à imposer, des risques d’escalade. Pendant que ces débats ont lieu dans des salles climatisées, des hommes meurent dans des champs de Zaporijjia à des températures qui font geler l’acier. Je ne dis pas que ces débats sont illégitimes — ils sont nécessaires. Mais leur tempo contraste tragiquement avec celui de la guerre.
Quand l’histoire regardera ces années, elle demandera ce que nous avons fait pendant que l’Ukraine mourait au ralenti par manque de munitions et de volonté politique collective. Je ne veux pas être dans le camp de ceux qui n’avaient pas de bonne réponse.
Les 1 459 jours vus de Moscou : une version de la réalité blindée contre les faits
La propagande comme système de survie politique
Comment Vladimir Poutine survit-il politiquement à 980 000 soldats mis hors de combat ? La réponse est désagréable à entendre pour ceux qui croient que la vérité finit toujours par émerger : grâce à un appareil de contrôle de l’information parmi les plus efficaces de l’histoire contemporaine. La Russie a criminalisé le mot « guerre » — officiellement, on dit encore opération militaire spéciale. Elle a censuré tous les médias indépendants. Elle a emprisonné des citoyens pour avoir tenu des pancartes blanches vierges dans la rue.
Dans cet environnement, la plupart des Russes ne voient pas le bilan réel de la guerre. Ils voient des bulletins télévisés qui parlent de victoires, de territoires libérés, de soldats héroïques. Les cercueils rentrent discrètement, souvent dans des wagons non officiels, parfois sans explication aux familles. Les nécrologies locales dans les petits journaux régionaux révèlent ce que les grands médias taisent — mais il faut chercher, et peu cherchent.
Le consentement fabriqué d’une nation en guerre contre elle-même
Il serait simpliste de dire que tous les Russes soutiennent cette guerre de bon gré. La réalité est plus complexe et, d’une certaine façon, plus tragique. Beaucoup soutiennent ce qu’ils croient être la version officielle — une guerre défensive contre un Occident expansionniste menaçant. D’autres savent, mais se taisent par peur ou par calcul. Et d’autres encore — les jeunes, les urbains instruits — ont fui par centaines de milliers vers la Géorgie, l’Arménie, la Serbie, la Turquie. La fuite des cerveaux russes depuis 2022 est elle-même un indicateur de la santé morale d’un système.
Et pourtant, rien ne semble ébranler la machine. Poutine approche de ses 73 ans. Il a survécu à des sanctions économiques massives, à des rébellions internes, à la mort d’Evgueni Prigojine, à l’isolement diplomatique partiel. Sa capacité à maintenir une façade de normalité dans un pays qui saigne est, objectivement, l’un des phénomènes politiques les plus saisissants — et les plus effrayants — de notre époque.
On voudrait croire que la réalité finit toujours par percer. Que les familles qui enterrent leurs fils changent de camp. Que la douleur collective se transforme en colère politique. Peut-être. Un jour. Mais pas aujourd’hui. Et demain, d’autres mourront.
Quatre ans de guerre et les lignes rouges devenues roses pâle
Tout ce qu’on a dit qu’on ne ferait pas, et qu’on a fini par faire
Souvenez-vous de février 2022. Les pays occidentaux avaient des lignes rouges partout. Pas de chars lourds — trop provocateur. Pas de missiles longue portée — trop escalatoire. Pas d’avions de chasse — trop risqué. Pas de frappes en territoire russe — hors de question. Trois ans plus tard : des chars Leopard et des Abrams brûlent sur le front. Des ATACMS frappent des dépôts russes. Des F-16 décollent depuis des bases ukrainiennes. Des drones ukrainiens frappent régulièrement en Russie, y compris à proximité de Moscou.
Chacune de ces lignes rouges a été franchie. Pas à cause d’une décision courageuse et claire — mais à cause de l’usure, de la pression, du temps qui passe et qui rend l’inacceptable acceptable par petites doses. L’Occident n’a pas décidé d’escalader — il a été traîné vers l’escalade par la dynamique même du conflit. Et à chaque fois, la catastrophe annoncée ne s’est pas produite. Parce que Poutine, aussi, a ses calculs. Et ses lignes rouges à lui.
Le danger de la normalisation
Ce qui m’inquiète le plus après 1 459 jours, ce n’est pas la brutalité de la guerre. La brutalité, au moins, on la voit. Ce qui m’inquiète, c’est la normalisation. La façon dont les unes des journaux sont passées des reportages d’horreur à de simples bulletins de front. La façon dont les frappes sur les villes ukrainiennes sont devenues des items dans des fils d’actualité qu’on fait défiler en mangeant. La façon dont 980 000 pertes tiennent dans un titre sans plus provoquer de stupéfaction.
Nous nous sommes adaptés à l’inadaptable. Et c’est, en soi, une forme de défaite morale collective — pas envers l’Ukraine, mais envers notre propre capacité à rester révoltés par l’inacceptable. Cette guerre dure depuis 1 459 jours, et quelque part, on a commencé à la trouver… normale. Elle ne l’est pas. Elle ne le sera jamais.
Faire défiler un bulletin de guerre pendant qu’on mange, puis passer à une vidéo de chat. Je l’ai fait. Vous l’avez fait. Nous l’avons tous fait. Et c’est peut-être là, dans ce geste banal, que réside la complicité la plus silencieuse et la plus réelle.
Les drones : la révolution militaire que personne n'avait vraiment prévue
19 700 drones détruits et une guerre qui a changé de visage
19 700 drones russes détruits. Ce chiffre seul mérite un article entier. La guerre en Ukraine a été le premier grand laboratoire de la guerre de drones à grande échelle, et les leçons qu’en tirent les armées du monde entier vont remodeler la doctrine militaire pour les décennies à venir. Des deux côtés, les drones FPV — ces petits appareils pilotés en vue subjective, capables de transporter une charge explosive vers une cible à quelques centaines de mètres — ont révolutionné la tactique de tranchée. Un drone FPV coûte quelques centaines de dollars. Le char qu’il peut neutraliser en vaut des millions.
La Russie a utilisé massivement ses drones Shahed iraniens pour frapper les infrastructures énergétiques ukrainiennes — centrales électriques, sous-stations, réseaux de chaleur. En hiver, ces frappes ont plongé des millions de civils dans le froid et l’obscurité. L’Ukraine, de son côté, a développé une industrie nationale du drone à une vitesse stupéfiante, produisant des milliers d’appareils par mois et lançant des attaques de plus en plus profondes en territoire russe — jusqu’aux raffineries de pétrole, jusqu’aux bases aériennes, jusqu’à la périphérie de Moscou.
La guerre asymétrique réinventée
Ce que l’Ukraine a démontré, avec ses drones maritimes qui coulent des navires russes et ses drones terrestres qui neutralisent des positions blindées, c’est que la supériorité numérique et matérielle traditionnelle peut être contrebalancée par l’ingéniosité et l’adaptation. C’est une leçon que Taïwan, les pays baltes, la Pologne, la Corée du Sud et bien d’autres ont absorbée avec une attention fébrile. Si un pays de la taille et des ressources de l’Ukraine peut infliger ce niveau de pertes à la deuxième armée du monde, que peut faire une nation qui se prépare depuis des années à une telle éventualité ?
La réponse à cette question est en train de remodeler les budgets de défense, les doctrines militaires et les alliances stratégiques de la planète entière. La guerre en Ukraine n’est pas seulement une tragédie locale — c’est un cours magistral en temps réel sur la guerre du 21e siècle, et les bancs sont pleins à craquer d’officiers, de stratèges et de politiciens qui prennent des notes.
Un drone à 300 dollars qui neutralise un char à 3 millions. Il y a quelque chose de presque poétiquement injuste là-dedans — la démonstration que l’ingéniosité humaine, quand elle est poussée par la survie, trouve toujours un chemin. L’Ukraine en est la preuve vivante et douloureuse.
Les alliés de la Russie : quand l'axe des réprouvés entre en jeu
La Corée du Nord, l’Iran et la Chine : le soutien qu’on n’ose pas nommer
La Russie de 2025 ne se bat pas seule. Elle n’est pas isolée de la manière dont ses adversaires l’auraient espéré en 2022. L’Iran lui a fourni des milliers de drones Shahed qui ont terrorisé les civils ukrainiens pendant des hivers entiers. La Corée du Nord a livré des millions d’obus d’artillerie — une contribution qui a permis à Moscou de maintenir un rythme de frappes que ses propres usines d’armement ne pouvaient plus soutenir seules. Et la Chine, officiellement neutre, a fourni des composants électroniques, des machines-outils et des équipements à double usage qui ont alimenté l’industrie de défense russe, en dépit des sanctions occidentales.
Ce réseau de soutien — appelé parfois l’axe des autocrates ou l’alliance des réprouvés — est l’un des développements géopolitiques les plus importants de la décennie. Il signifie que les sanctions occidentales, aussi massives soient-elles, n’ont pas eu l’effet d’isolement total qu’on espérait. La Russie a trouvé des alternatives. Elle a réorienté ses exportations d’hydrocarbures vers l’Asie. Elle a conclu des accords avec des économies qui ne jouent pas le jeu des sanctions. Elle a survécu économiquement — pas confortablement, mais suffisamment pour continuer à financer sa guerre.
Les soldats nord-coréens : la frontière franchie qu’on sous-estime
Le déploiement de soldats nord-coréens aux côtés des forces russes en Ukraine est, selon moi, l’une des nouvelles les plus sous-estimées de ces derniers mois. Des milliers d’hommes envoyés par Kim Jong-un — certaines estimations parlent de 10 000 à 12 000 soldats — ont combattu dans la région de Koursk, sur le sol russe mais aussi ukrainien. C’est la première fois depuis la guerre de Corée que des soldats nord-coréens combattent à l’extérieur de leur pays. C’est un changement de paradigme. Et le monde l’a à peine remarqué, noyé sous le flux d’autres nouvelles.
Ce que cela signifie : Poutine a besoin de ses alliés pour tenir. Ce n’est pas une position de force — c’est une position de dépendance déguisée en coalition. Et cette dépendance a un prix : des concessions politiques, économiques et territoriales qui vont se manifester dans les années à venir, loin des caméras de la guerre active.
Des soldats nord-coréens meurent en Ukraine pendant que le monde débat d’autre chose. Si cela ne vous trouble pas profondément — la normalisation des coalitions autoritaires à l’échelle mondiale — je ne sais pas ce qu’il faudra de plus pour que ça vous trouble.
Le point de bascule : existe-t-il encore une sortie ?
Les négociations comme mirage
Depuis des mois, le mot négociations revient dans les discours. On parle de cessez-le-feu, de lignes d’armistice, de formules de paix. Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche en janvier 2025, a promis de résoudre la guerre en Ukraine en 24 heures — promesse qui appartient désormais au musée des déclarations politiques inoubliables pour les mauvaises raisons. Des discussions ont eu lieu, des envoyés ont voyagé, des formules ont été proposées. Aucune n’a tenu. Aucune n’a même tenu le temps d’une conférence de presse complète.
La raison fondamentale est simple : les positions des deux parties sont incompatibles sur l’essentiel. L’Ukraine exige la souveraineté sur ses territoires internationalement reconnus — y compris la Crimée et le Donbass. La Russie exige la reconnaissance de ses gains territoriaux, la neutralité permanente de l’Ukraine et des garanties contre son adhésion à l’OTAN. Ces deux positions ne se réconcilient pas — pas sans qu’une partie capitule sur l’essentiel. Et ni Kyiv ni Moscou n’est prête à capituler.
La guerre qui durera
Alors oui, cette guerre va durer. C’est la conclusion que la plupart des analystes sérieux ont acceptée. Elle peut changer d’intensité — des moments de quasi-stase, des poussées offensives, des destructions d’infrastructure suivies de reconstructions partielles. Mais l’idée d’une résolution propre, rapide et juste dans un horizon de quelques mois ? C’est un vœu pieux, pas une analyse. Ce que 1 459 jours ont prouvé, c’est que cette guerre a une inertie propre, une logique d’auto-perpétuation que ni les bombes ni les discours ne semblent capables de briser facilement.
Et pourtant — le mot que j’utilise peut-être trop peu dans ce billet — et pourtant, des choses changent. Les équilibres bougent lentement. La Russie s’épuise. Pas assez vite pour que ça compte cette semaine, ni peut-être l’année prochaine. Mais les empires qui s’épuisent finissent par plier. L’histoire l’a démontré assez souvent pour qu’on y croie encore.
Je voudrais pouvoir vous dire que la fin est proche. Je voudrais pouvoir vous donner une date, une formule, un signe. Mais l’honnêteté, c’est parfois de dire : on ne sait pas quand ça finit. Ce qu’on sait, c’est qu’il faut que ça finisse bien — pas juste que ça finisse.
Ce que 1 459 jours ont changé dans le monde — pour toujours
L’Europe qui s’est réveillée
Avant le 24 février 2022, l’Allemagne parlait encore de son Wandel durch Handel — le changement par le commerce — comme d’une politique étrangère viable avec la Russie. La France cherchait encore un rôle de médiateur entre Moscou et l’Occident. Plusieurs pays européens dépendaient massivement du gaz russe et n’envisageaient sérieusement aucune alternative. En 1 459 jours, tout cela a volé en éclats. L’Europe a sevré — douloureusement, coûteusement, mais réellement — sa dépendance énergétique à la Russie. Elle a augmenté ses dépenses de défense à des niveaux que personne n’aurait crus possibles en 2021. Elle a accueilli des millions de réfugiés ukrainiens et reconstruit des politiques d’intégration en catastrophe.
Ce n’est pas l’Europe de 2019. Ce n’est pas non plus celle qu’on espérait construire en 2022. C’est quelque chose d’intermédiaire — plus armée, plus méfiante, plus consciente de sa vulnérabilité, mais aussi plus unie sur certains principes qu’elle ne l’a été depuis des décennies. C’est une transformation qui, si elle tient, peut définir positivement l’avenir du continent. Si elle tient.
La carte géopolitique qui a changé de forme
La Finlande et la Suède sont entrées dans l’OTAN — un résultat que Poutine n’aurait jamais imaginé déclencher par son invasion. Le flanc nord de l’Alliance s’est considérablement renforcé. Des pays comme la Pologne ont augmenté leurs dépenses militaires à des niveaux record — 4% du PIB, plus que n’importe quel membre de l’OTAN à l’exception des États-Unis. Les pays baltes ont accéléré le retrait de leurs anciens systèmes soviétiques et modernisé leurs armées à un rythme que les experts qualifiaient d’impossible il y a cinq ans.
Le monde d’après cette guerre ne sera pas le monde d’avant. Quoi qu’il arrive maintenant — cessez-le-feu, armistice, continuation — les frontières ont changé, les alliances ont changé, les doctrines ont changé, les mentalités ont changé. 1 459 jours ont redessiné la carte politique et militaire de l’Europe de manière plus profonde que n’importe quelle négociation diplomatique des trente dernières années n’aurait pu le faire.
La Finlande dans l’OTAN. La Suède dans l’OTAN. L’Allemagne qui se réarme. La Pologne qui devient une puissance militaire de premier plan. Poutine a voulu affaiblir l’OTAN. Il l’a dopée aux stéroïdes. C’est peut-être le seul résultat ironiquement positif de ce carnage.
Conclusion : Mille quatre cent cinquante-neuf jours, et la question qui reste
Ce que ces chiffres demandent de nous
Je reviens aux chiffres du début. 980 580 soldats russes mis hors de combat. 10 138 chars. 21 060 véhicules blindés. 19 700 drones. Ces chiffres ne sont pas une victoire à célébrer. Ce ne sont pas des trophées. Ce sont les traces d’un désastre humain d’une ampleur que nous n’avons pas encore fini de mesurer — ni du côté russe, ni du côté ukrainien, ni du côté de tous ceux que cette guerre a déplacés, brisés, appauvris ou endeuillés à distance.
Ce que ces 1 459 jours demandent de nous — pas aux gouvernements, pas aux généraux, mais à nous, ici, maintenant — c’est de ne pas regarder ailleurs. De refuser la normalisation. De maintenir vivante dans nos esprits la réalité de ce qui se passe à moins de 3 000 kilomètres de nos maisons. Parce que le premier pas vers la complicité, c’est l’indifférence. Et l’indifférence, dans une démocratie, c’est un vote implicite pour le statu quo.
Le résidu qui reste après avoir lu ce billet
Et pourtant — je le répète, parce que c’est vrai — et pourtant, quelque chose en moi refuse le désespoir. Je le refuse parce que Kyiv n’a pas cédé en 72 heures comme prévu. Je le refuse parce que des gens ordinaires — des ingénieurs, des médecins, des professeurs, des agriculteurs — ont pris les armes et tenu des lignes de front. Je le refuse parce que la résistance humaine a encore une fois, comme à chaque fois dans l’histoire, prouvé qu’elle est capable de dépasser les calculs froids des stratèges. Et je le refuse parce que 1 459 jours plus tard, l’Ukraine existe encore. Résiste encore. Croit encore — et ça, personne, absolument personne, ne leur avait promis que ce serait possible.
Dans mille jours, si cette guerre dure encore — et on ne peut pas exclure que oui — quelqu’un écrira un billet sur le jour 2 459. Je veux que ce jour-là, on puisse dire que ce n’est plus la même guerre. Que quelque chose a changé. Que le prix payé a eu un sens. Pour l’instant, on y travaille. Avec des mots. Avec des armes. Avec de l’espoir têtu.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables. Les données de pertes russes citées sont issues du rapport quotidien de Defence Ukraine, croisées avec les analyses d’Oryx (pertes d’équipements vérifiées par images) et les estimations des gouvernements occidentaux. Les chiffres de pertes en zones de guerre actives comportent une marge d’incertitude inhérente, clairement assumée dans ce billet.
Sources primaires : rapports officiels ukrainiens, déclarations des états-majors, données d’agences de presse internationales reconnues. Sources secondaires : analyses d’Oryx, rapports d’institutions de recherche spécialisées en sécurité internationale, publications de l’Institut international d’études stratégiques, couverture de médias reconnus incluant Reuters, Associated Press, BBC, Le Monde et The Guardian.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans ce billet constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles au 11 juillet 2025. Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et d’offrir une lecture cohérente des transformations en cours. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales. Toute évolution ultérieure pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici.
Sources
Sources primaires
Defence Ukraine — 1459 Days of Russia-Ukraine War: Russian Casualties in Ukraine — 11 juillet 2025
Ministère de la Défense de l’Ukraine — Rapports quotidiens sur les pertes ennemies — 2025
OTAN — Ukraine : présence et soutien de l’Alliance — mis à jour 2025
Sources secondaires
International Institute for Strategic Studies (IISS) — Ukraine Conflict Tracker — juillet 2025
Reuters — Russia-Ukraine War Latest Updates — 11 juillet 2025
Le Monde — Guerre en Ukraine : le bilan des pertes russes — juillet 2025
BBC News — Russia’s war in Ukraine: Maps and charts — mis à jour 2025
Foreign Policy — Ukraine’s War of Attrition: What the Numbers Really Tell Us — juillet 2025