Pourquoi Sohu, pourquoi la Chine
On pourrait se demander : pourquoi passer par une plateforme chinoise ? Pourquoi ne pas diffuser directement par les canaux habituels de la propagande russe — RT, Sputnik, les chaînes Telegram officiellement liées à l’appareil d’État russe ? La réponse est dans la question elle-même. Ces canaux sont identifiés, filtrés, étiquetés dans de nombreux pays comme des outils de désinformation institutionnalisée. Leur crédibilité, dans les pays ciblés par la guerre de l’information, est proche de zéro. Un contenu estampillé RT est ignoré ou traité avec un scepticisme réflexe dans la majorité des démocraties occidentales.
Mais Sohu, c’est autre chose. C’est une plateforme légitime, massive, utilisée quotidiennement par des centaines de millions d’internautes chinois. Un contenu qui y circule peut être présenté comme un « regard chinois indépendant », une « source asiatique extérieure au conflit », une perspective non contaminée par les biais occidentaux. C’est exactement l’angle exploité par les relais russes : « Même les Chinois le disent. » Cette opération d’influence ne vise pas uniquement l’Ukraine. Elle cible en priorité l’espace informationnel chinois, dans un contexte géopolitique où Pékin maintient des relations économiques et diplomatiques avec Moscou tout en évitant un alignement officiel trop visible. Alimenter le narratif d’une Ukraine en déroute dans cet espace, c’est préparer le terrain à une normalisation de sa défaite aux yeux d’un milliard de personnes.
Le choix de la Chine n’est pas un détail de logistique opérationnelle. C’est une décision stratégique qui dit tout sur là où Moscou cherche désormais à remporter la guerre — pas sur le front de Zaporijjia, mais dans les fils d’actualité de Shanghai et de Chengdu.
La chaîne de transmission du mensonge
Une fois le contenu posté sur Sohu par le compte anonyme, la machine s’est mise en marche avec une célérité troublante. Des médias régionaux russes, dont rznonline.ru, ont immédiatement relayé l’information en citant expressément la source chinoise — lui conférant ainsi un vernis d’objectivité géographique. Des canaux Telegram prorusses ont amplifié le message, y ajoutant des couches de commentaires, des pseudo-analyses, parfois des chiffres encore plus gonflés. La structure est celle d’une campagne de désinformation coordonnée classique : une source opaque crée le contenu, des relais identifiés le propagent, les algorithmes de partage font le reste.
Ce qui rend cette mécanique particulièrement insidieuse, c’est sa plausible deniability — cette capacité calculée à nier toute responsabilité directe. Moscou n’a rien « publié ». Moscou a simplement « relayé » ce qu’un blogueur chinois aurait « constaté de l’extérieur ». La propagande russe s’est longtemps perfectionnée dans cet art du déni structurel : ne jamais être l’auteur visible du mensonge, toujours apparaître comme l’amplificateur innocent d’une information venue d’ailleurs. C’est une technique documentée par les chercheurs en guerre de l’information depuis des années. Elle reste d’une efficacité redoutable.
凌波爱生活 — Le fantôme derrière le clavier
Un pseudonyme, une mission
凌波爱生活. « Ling Bo Loves Life. » Le nom est presque poétique dans sa banalité volontaire. C’est exactement le type de pseudonyme conçu pour ne pas se faire remarquer, pour se fondre dans l’immensité d’une plateforme où des millions de blogues coexistent. Pas de vrai nom. Pas de photo vérifiable. Pas d’historique permettant de contextualiser les positions ou d’identifier un parcours éditorial. Juste une voix qui surgit, publie un texte aux conséquences potentiellement massives sur la perception de la guerre en Ukraine, et se dissout dans le bruit numérique comme si elle n’avait jamais existé.
Les fact-checkers d’Ukrinform ont tenté de remonter la piste. Le compte existe bien. L’article existe bien. Mais au-delà de ça — les preuves des affirmations avancées ? Néant absolu. Aucune source primaire, aucune donnée vérifiable, aucun lien fonctionnel, aucun rapport officiel quelconque. Simplement des affirmations présentées avec l’assurance de quelqu’un qui sait que la vérification critique ne sera pas le réflexe premier de ses lecteurs. Parce que dans l’économie de l’attention numérique, la vitesse prime toujours sur la rigueur — et les opérateurs de la désinformation organisée le savent mieux que quiconque.
Dans la guerre moderne de l’information, l’anonymat n’est pas un refuge pour les faibles. C’est une arme pour les cyniques. Et elle est maniée avec une précision qui devrait nous inquiéter bien au-delà de ce seul épisode.
Ce que le silence d’une source dit sur ses intentions
Il y a une règle simple en journalisme, et en vérification des faits : une affirmation sans source vérifiable n’est pas une information. C’est une opinion au mieux. Une intoxication informationnelle au pire. Or le texte de « Ling Bo Loves Life » ne cherche même pas à simuler la rigueur minimale. Il affirme. Il chiffre avec une précision factice. Il accuse. Sans jamais fournir le moindre document, le moindre rapport officiel, la moindre étude qui pourrait résister à cinq minutes d’examen sérieux.
Ce n’est pas de la négligence journalistique. C’est de la conception. Un contenu qui afficherait des sources trop précises pourrait être démonté plus rapidement et plus définitivement. L’opacité totale, paradoxalement, rend le démenti plus difficile à propager aussi largement que l’affirmation initiale. Dans l’économie de l’attention, le mensonge spectaculaire court toujours plus vite que la réfutation minutieuse. C’est la règle fondamentale que toute opération de désinformation exploite. Pas parce que les gens sont stupides. Parce que le système d’information dans lequel nous vivons récompense la vitesse et l’émotion, pas la précision.
La fausse campagne Kyivstar — Anatomie d'une preuve fantôme
Quand une entreprise réelle devient un instrument de fiction
Kyivstar. C’est le plus grand opérateur de télécommunications ukrainien. Une entreprise que des millions d’Ukrainiens connaissent, utilisent, dont ils reçoivent des factures chaque mois. Une marque réelle, incarnée, impossible à confondre avec une entité fictive. C’est exactement pourquoi le blogueur anonyme a choisi de s’en servir. Inventer une prétendue campagne caritative de Kyivstar qui « confirmerait » les chiffres de 700 000 morts ukrainiens, c’est parier que quelques lecteurs feront l’association entre le nom connu et la prétendue validation — sans jamais vérifier si la campagne a réellement existé.
Elle n’a jamais existé. Ukrinform l’a confirmé sans équivoque. Aucune trace d’une telle initiative dans les communications officielles de l’entreprise, dans sa présence sur les réseaux sociaux, dans ses communiqués de presse archivés. Kyivstar n’a jamais publié ni validé ces chiffres. Son nom a été volé, utilisé sans consentement, instrumentalisé pour crédibiliser une fabrication. C’est une forme de vol d’identité institutionnel au service de la désinformation d’État — et c’est révélateur de la profondeur de la brutalité de cette opération : même les entreprises ukrainiennes, dans leur existence propre, deviennent du carburant pour le mensonge du Kremlin.
Utiliser le nom d’une entreprise ukrainienne pour faire croire que les Ukrainiens eux-mêmes confirment leur propre défaite — il faut une certaine audace dans le cynisme pour concevoir ça. Et une indifférence totale à ce qu’on appelle la réalité.
Le détail révélateur du canal introuvable
L’autre source citée par le blogueur — le canal « Tracking Nazi Mercenaries » — est encore plus éclairante sur la nature de l’opération. Non seulement l’auteur ne fournit aucun lien, aucune plateforme, aucun identifiant numérique. Mais les équipes de vérification d’Ukrinform ont activement cherché ce canal dans toutes les sources accessibles en ligne. Résultat : introuvable. Ce canal n’existe pas, ou n’a jamais existé sous cette forme, dans aucune des plateformes vérifiées.
Ce qui est frappant dans ce détail, c’est la paresse apparente de la construction. Comme si les fabricants du message savaient que leur audience cible n’irait pas vérifier. Comme si l’effort de donner une apparence de source — un nom suggestif, une référence vague — suffisait, sans que la source doive réellement exister quelque part dans le monde réel. C’est le signe d’une opération qui mise entièrement sur la réactivité algorithmique — la capacité d’un contenu à être partagé avant d’être questionné — plutôt que sur une crédibilité construite patiemment. Et cette paresse même en dit long : quand on fabrique un mensonge sans se donner la peine de le rendre solide, c’est qu’on méprise son audience.
Le recyclage calculé — De 400 000 à 700 000
Un faux qui grandit avec les années
Ce qui distingue ce faux particulier des innombrables autres fabriqués depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, c’est son histoire documentée. Ukrinform l’a retrouvée et archivée. En 2023, le même type de désinformation circulait déjà sur des canaux prorusses — avec un chiffre différent : 400 000 soldats ukrainiens tués. Le même mécanisme. La même absence de sources. La même architecture du mensonge. La même certitude affichée. Juste un chiffre un peu plus « modeste ».
En 2025, le chiffre est devenu 700 000. Une progression de 75% en deux ans. Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas la marque d’une « actualisation » des données. C’est une stratégie délibérée et calculée : faire croître le chiffre régulièrement, pour que chaque nouvelle itération paraisse plus « crédible » que la précédente par sa seule ampleur, et pour que la somme de toutes ces affirmations finisse par créer un fond de croyance diffuse dans les esprits non avertis. Si le premier faux était « 400 000 », et que le deuxième dit « 700 000 », peut-être que la réalité est quelque part au milieu — raisonne l’esprit pris au piège du mensonge progressif. C’est exactement le calcul.
Et pourtant, la réalité ne s’adapte pas aux besoins de la propagande. 55 000 soldats ukrainiens confirmés morts. C’est un chiffre déjà dévastateur, déjà une plaie ouverte dans l’histoire d’un pays. Il n’a pas besoin d’être multiplié par treize pour mériter d’être pleuré. Sa vérité brute suffit.
La mécanique de l’escalade informationnelle
Il existe une logique perverse dans cette escalade des chiffres. À chaque relance du faux, avec un nombre plus élevé, la propagande russe accomplit plusieurs objectifs simultanément. Elle maintient le narratif de la « défaite inévitable de l’Ukraine » vivant dans l’espace médiatique global. Elle force les fact-checkers et les médias à répondre, donnant paradoxalement au mensonge une seconde vie dans les cycles d’information. Et surtout, elle cible ceux qui ne liront jamais le démenti — ceux qui ont vu le chiffre passer dans leur fil d’actualité, qui l’ont enregistré comme une donnée vague, et qui continueront à y penser la prochaine fois qu’on leur parlera de la guerre en Ukraine.
C’est ce que la recherche en psychologie cognitive appelle la contamination mnésique. Une information fausse, même totalement démentie, laisse des traces dans le jugement. Elle influence les estimations ultérieures. Elle colore la perception. La désinformation industrielle le sait. Elle compte là-dessus. Et ce n’est pas de la science-fiction — c’est documenté, étudié, utilisé comme arme de guerre avec une précision croissante par des États qui ont investi des ressources considérables dans la compréhension des vulnérabilités cognitives humaines.
55 000 — Le chiffre que Moscou veut faire disparaître
Les vrais morts derrière les faux chiffres
Zelensky l’a dit lui-même, publiquement, en assumant la douleur de ce chiffre : 55 000 soldats ukrainiens confirmés morts depuis le début de l’invasion russe à grande échelle. 55 000. Ce n’est pas une abstraction. Ce ne sont pas des unités dans un tableau Excel de stratèges militaires. Ce sont des noms dans des registres. Des tombes dans des cimetières. Des chaises vides à des tables de famille. Des enfants qui n’ont plus de père ou de mère. Des parents qui ont enterré leurs enfants dans la terre de leur pays.
55 000, c’est une ville moyenne complètement fauchée. C’est 55 000 histoires individuelles qui se terminent par la même chose, dans les mêmes circonstances, pour la même raison unique : l’agression russe déclenchée le 24 février 2022. Ce chiffre est déjà une tragédie d’une magnitude qui dépasse les mots. Il ne nécessite aucune amplification. Aucune exagération. Sa vérité brute, dans sa retenue même, suffit à condamner. Et pourtant — et pourtant — il ne « suffit » pas pour la propagande russe, qui préfère le noyer dans 700 000 fantômes pour qu’il disparaisse. Pour qu’on ne voie plus les 55 000 visages réels derrière le brouillard des millions inventés.
La propagande du Kremlin dit 700 000. La vérité ukrainienne dit 55 000. L’écart entre ces deux chiffres n’est pas une différence d’estimation ni une question d’accès aux données. C’est la mesure exacte du mépris de Moscou pour la réalité — et pour la vie humaine.
Pourquoi le Kremlin a besoin de gonfler les pertes ukrainiennes
La question mérite d’être posée directement et sans détours : à quoi servent ces 700 000 morts fictifs ? La réponse est multiple et s’articule sur plusieurs niveaux. Premièrement, dans l’espace informationnel russe interne, présenter des pertes ukrainiennes écrasantes sert à justifier auprès de la population russe le coût humain considérable de la guerre côté russe — si l’ennemi a perdu autant et davantage, nos sacrifices avaient un sens, notre cause était juste. Deuxièmement, dans l’espace international et particulièrement chinois, diffuser un narratif de débâcle ukrainienne sert à suggérer que toute aide supplémentaire à Kiev est un investissement perdu, que la victoire russe est simplement une question de temps.
Troisièmement — et c’est peut-être le plus insidieux de tous ces objectifs — ce mensonge vise directement les soldats ukrainiens eux-mêmes, leur moral, leur foi dans le récit de leur propre résistance. Un combattant dans une tranchée qui verrait ces chiffres circuler sans contre-narrative robuste pourrait commencer à douter. À calculer. À se demander si ses frères d’armes tombés font partie d’une légion silencieuse bien plus vaste que ce que son commandement lui dit. La démoralisation par l’information est une tactique de guerre aussi ancienne que la guerre elle-même. Elle peut tuer sans tirer un seul obus.
La guerre de l'information comme front invisible
Quand les algorithmes deviennent des alliés involontaires du mensonge
Il serait trop simple de réduire cette opération à un simple problème de propagande russe qu’il suffit d’identifier et de neutraliser. La réalité est plus complexe, et plus inconfortable pour nous tous. Les algorithmes des plateformes numériques — Telegram, Sohu, mais aussi Facebook, X, ou d’autres — sont construits pour maximiser l’engagement, la durée de session, le taux de partage. Et l’engagement, dans le domaine de l’information de guerre, est presque toujours corrélé à l’intensité émotionnelle du contenu. Un chiffre de 700 000 morts génère plus de réactions, plus de partages, plus de commentaires outragés qu’un démenti factuel rigoureux mais aride.
Ce n’est pas une conspiration des plateformes. C’est une vulnérabilité systémique que la désinformation organisée exploite avec une compétence de plus en plus affûtée. Les opérations d’influence modernes ne cherchent pas à convaincre intellectuellement. Elles cherchent à saturer, à créer du bruit, à établir des associations — si floues soient-elles — qui altèrent la perception de la réalité à long terme. Et comme l’a documenté le service européen pour l’action extérieure, les campagnes de désinformation russo-chinoises ont atteint en 2024 un niveau sans précédent dans leur sophistication et leur portée.
Nous, consommateurs d’information, sommes les vecteurs involontaires de cette contamination chaque fois que nous partageons sans vérifier, chaque fois que nous réagissons avant de réfléchir. L’algorithme ne juge pas l’origine d’un contenu. Il récompense sa résonance émotionnelle. Et la propagande le sait mieux que nous.
L’écosystème prorusse et ses relais documentés
Ukrinform a documenté avec précision la chaîne de transmission de cette désinformation particulière. Des médias russes régionaux comme rznonline.ru, des canaux Telegram opérant en russe avec des communautés d’abonnés conséquentes — tous ont relayé l’affirmation du blogueur chinois anonyme avec une célérité qui suggère une coordination plutôt qu’une coïncidence fortuite. Cet écosystème de désinformation n’est pas nouveau. Il fonctionne depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, probablement depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Il s’est sophistiqué, diversifié géographiquement, adapté aux contre-mesures mises en place par les organisations de fact-checking.
Ce qui est nouveau dans cette opération spécifique, c’est l’utilisation systématique de plateformes étrangères non russes comme couverture de plausibilité. C’est une évolution qui traduit une conscience accrue, du côté des opérateurs de la propagande russe, des mécanismes d’attribution et d’identification qui se sont développés dans les démocraties occidentales — notamment avec des organismes comme Viginum en France, ou les équipes de Bellingcat au niveau international. Si le contenu original vient d’un blogueur chinois sur Sohu, la distance entre la source et le Kremlin s’agrandit, la responsabilité se dilue, et le démenti devient plus complexe à formuler avec précision.
Le pattern historique des faux chiffres militaires
Une stratégie globale documentée sur trois ans
Manipuler les chiffres de pertes militaires est une pratique aussi ancienne que la guerre. Chaque belligérant, dans chaque conflit, a tendance à minimiser ses propres pertes et à amplifier celles de l’ennemi — c’est une mécanique psychologique et stratégique universelle. Mais ce qui caractérise la désinformation russe moderne, c’est son industrialisation. Sa systématisation. Son ciblage transnational calculé. Et sa capacité à s’adapter rapidement aux outils disponibles.
La Russie a développé depuis 2014 — avec l’annexion de la Crimée et l’ouverture du conflit dans le Donbas — une infrastructure sophistiquée de guerre de l’information : des usines à trolls documentées par les enquêtes judiciaires américaines, des réseaux de faux comptes sur toutes les plateformes, des médias officiellement indépendants mais financièrement connectés à l’État russe, des opérations via des pays tiers pour brouiller les pistes d’attribution. L’opération « 凌波爱生活 » n’est pas une improvisation de bas étage. C’est un rouage bien huilé dans une machine testée, perfectionnée et régulièrement mise à jour. Le rapport de Viginum publié en mars 2025 à l’occasion des trois ans de la guerre documente l’ampleur et la sophistication croissantes de cette infrastructure.
Ce n’est pas une guerre de l’information que mène la Russie. C’est une industrie de la désinformation — avec des équipes, des budgets, des objectifs, des métriques de performance. Et des victimes réelles dont la mémoire est le premier dommage collatéral.
Les fact-checkers comme résistance documentaire
Face à cette industrialisation du mensonge, les fact-checkers comme ceux d’Ukrinform, de StopFake, de Bellingcat, du Centre ukrainien de Contre-désinformation, représentent une résistance essentielle — mais structurellement asymétrique dans les moyens. Il faut des heures de travail rigoureux pour produire un démenti documenté. Le mensonge, lui, se produit en quelques minutes. Il faut de la précision, de la documentation, de la rigueur pour réfuter solidement. La désinformation, elle, se fabrique sans aucune contrainte de vérité.
Et pourtant — et pourtant — ce travail est absolument indispensable. Parce que sans lui, le mensonge n’aurait plus aucun contradicteur visible. Parce que chaque faux sérieusement démonté affaiblit un peu la crédibilité du prochain. Parce que les archives des fact-checks créent une mémoire documentaire qui résiste à l’oubli organisé. Chaque démenti publié est une pierre dans l’édifice de la résistance informationnelle. Et cet édifice, dans cette guerre, est aussi vital que les livraisons d’artillerie.
Ce que les 700 000 fantômes révèlent sur leur auteur
La propagande comme thermomètre du désespoir stratégique
Il y a quelque chose de paradoxalement révélateur dans l’intensité de la désinformation russe autour des pertes ukrainiennes. Quand un camp ressent le besoin de fabriquer des victoires à ce point — de gonfler les chiffres de l’ennemi à un niveau aussi déconnecté de toute réalité vérifiable — c’est souvent le signe que la réalité du terrain ne suffit pas à justifier le récit officiel qu’on veut imposer. 700 000 soldats ukrainiens tués : si c’était vrai, la guerre serait terminée. Si c’était vrai, l’armée ukrainienne n’existerait plus comme force combattante cohérente. Si c’était vrai, il n’y aurait pas besoin de le fabriquer sur Sohu via un blogueur anonyme.
Une armée qui gagne vraiment n’a pas besoin d’inventer les pertes de l’ennemi. Elle n’a pas besoin d’opérations d’influence complexes via des pseudonymes sur des plateformes étrangères. Elle n’a pas besoin de recycler des faux vieux de trois ans en les gonflant de 75%. La propagande, dans toute sa sophistication apparente, est presque toujours aussi la marque d’une réalité qu’on cherche à couvrir, à étouffer, à rendre méconnaissable. Et les pertes russes, elles — les pertes réelles de l’armée russe depuis le 24 février 2022 — ne font pas l’objet de communiqués officiels détaillés à Moscou. Pour des raisons évidentes.
Peut-être que les 700 000 fantômes ukrainiens que Moscou s’évertue à compter à voix haute sont là, en réalité, pour couvrir d’autres chiffres. Ceux qu’on ne dit pas. Ceux qu’on n’affiche pas. Ceux qu’on enterre sans cérémonie dans les régions reculées de la Russie profonde.
Le rôle ambigu de la Chine dans l’équation
Cette opération soulève aussi une question plus large, et plus inconfortable sur la scène internationale, sur le rôle de l’espace informationnel chinois dans la guerre russo-ukrainienne. La Chine a officiellement adopté une position de neutralité — elle ne livre pas d’armes à la Russie (officiellement), elle ne soutient pas publiquement l’invasion. Mais son espace numérique, avec ses plateformes peu régulées en matière de contenus en langues étrangères ou traitant de conflits extérieurs, est devenu une zone grise commode pour les opérations d’influence. Reporters Sans Frontières l’a documenté dès les premières semaines de l’invasion : les médias d’État chinois ont largement adopté la terminologie du Kremlin — « opération militaire spéciale », « crise ukrainienne » — tout en maintenant une apparence de neutralité de façade.
Que l’opération « 凌波爱生活 » se soit produite avec la complicité tacite de Pékin, ou simplement par exploitation opportuniste des failles d’une plateforme commerciale incapable de surveiller l’intégralité de ses millions de publications quotidiennes, le résultat reste le même : Sohu est devenu un vecteur de désinformation prorusse dans cette guerre. Et ça méritera, tôt ou tard, une réponse claire — diplomatique, réglementaire, ou au minimum publique et documentée.
Nommer le mensonge — La résistance par les mots et les faits
Pourquoi ce billet plutôt que le silence
On pourrait être tenté de traiter ce faux comme un parmi des milliers d’autres — le cocher dans une liste de désinformations recensées, passer au suivant. Ce serait une erreur de jugement. Ce faux particulier mérite une attention et une indignation particulières parce qu’il profane quelque chose de fondamental : la mémoire des soldats tombés. 55 000 soldats ukrainiens sont morts. Ces hommes et ces femmes méritent d’être comptés, honorés, pleurés — dans leur nombre réel, pas noyés dans un océan de millions inventés pour servir les intérêts stratégiques de celui qui les a tués.
Quand la propagande russe gonfle les pertes ukrainiennes à 700 000, elle accomplit quelque chose de particulièrement bas : elle vole aux familles des soldats tombés la singularité de leur deuil. Elle transforme un mort réel, un homme ou une femme avec un prénom et une histoire, en statistique fictive au service d’un narratif de défaite. Elle rend invisible la souffrance concrète derrière un chiffre absurde. C’est pour ça que nommer ce mensonge clairement, le documenter, le diffuser avec toute la rigueur possible — c’est un acte de dignité envers ceux qui sont morts pour vrai.
Chaque démenti d’un faux est une petite victoire dans une guerre où les mots aussi sont des armes. Chaque vérification partagée est une contre-offensive. Dans ce conflit, la précision peut sauver des vies en préservant la réalité contre l’assaut de la fiction organisée.
Ce que nous pouvons faire — La résistance quotidienne
Il n’y a pas de solution magique à la désinformation industrialisée. Mais il y a des pratiques. Des réflexes. Des habitudes à construire méthodiquement. Quand un chiffre militaire choc circule — surtout en temps de guerre — la première question à se poser est : qui a intérêt à ce que je croie ça ? La deuxième : quelle est la source primaire vérifiable ? La troisième : ce chiffre a-t-il été confirmé ou infirmé par des sources indépendantes reconnues ? Ce n’est pas un travail réservé aux fact-checkers professionnels. C’est un travail citoyen accessible à quiconque dispose de dix minutes et d’un moteur de recherche.
Dans le contexte d’une guerre où l’information est elle-même un champ de bataille, c’est un travail civique. La résistance informationnelle ne demande pas de compétences techniques sophistiquées ni d’abonnement à des bases de données spécialisées. Elle demande du scepticisme, de la patience, et une conviction simple mais absolue : la vérité — même difficile, même douloureuse, même moins spectaculaire que le mensonge — vaut toujours mieux que le confort trompeur d’une fausse certitude partagée.
Ce que l'on emporte après avoir fermé cet article
La question qui ne part plus
Voilà ce que je veux que vous emportiez. Pas les détails techniques de l’opération Sohu. Pas le pseudonyme du blogueur anonyme. Pas l’URL du média russe relais. Non. Ce que je veux que vous emportiez avec vous, c’est une question simple : Combien de fois avez-vous vu passer un chiffre militaire de ce genre sans vous arrêter ? Sans chercher la source. Sans vous demander qui fabriquait ce nombre et pourquoi. Ce n’est pas une accusation. C’est une invitation à un scepticisme lucide que cette guerre de l’information rend désormais indispensable à chacun d’entre nous.
Nous vivons dans un monde où les mensonges d’État voyagent à la vitesse de la lumière et où les vérités laborieusement reconstituées peinent à suivre le rythme. C’est le monde dans lequel les 55 000 soldats ukrainiens tombés ont donné leur vie. C’est le monde dans lequel leurs familles portent leur deuil chaque matin. Et c’est le monde dans lequel nous avons, chacun d’entre nous, la responsabilité minuscule mais réelle de ne pas laisser leur mémoire être engloutie par des centaines de milliers de fantômes que personne n’a jamais vus, que personne n’a jamais pleurés, parce qu’ils n’ont jamais existé ailleurs que dans les serveurs d’une opération de propagande.
700 000 fantômes. Zéro preuve. 55 000 soldats dont la mémoire mérite infiniment mieux que ça. C’est tout ce qu’il y a à savoir. Et c’est tout ce qu’il faut retenir.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce billet est une réaction éditoriale directe à une opération de désinformation documentée et vérifiée par l’agence ukrainienne Ukrinform le 11 février 2026. Le positionnement de l’auteur est celui d’un observateur engagé de la guerre russo-ukrainienne depuis le début de l’invasion à grande échelle, avec une attention particulière portée aux mécanismes de la propagande et de la guerre de l’information. L’auteur ne revendique pas la neutralité sur la question de la désinformation d’État — mentir sur des soldats morts ne constitue pas un débat où toutes les positions méritent un traitement équivalent.
Méthodologie et sources
Les informations factuelles de ce billet s’appuient sur le fact-check publié par Ukrinform le 11 février 2026, sur les déclarations officielles du Président Zelensky concernant les pertes ukrainiennes confirmées, sur les rapports de Reporters Sans Frontières concernant l’amplification de la désinformation russe par les médias chinois, et sur la documentation de Viginum sur les stratégies de désinformation russes publiée en mars 2025. Aucun chiffre n’a été inventé ou extrapolé. Les affirmations attribuées à la propagande russe sont explicitement présentées comme telles.
Nature de l’analyse
Ce texte est un billet d’opinion engagé, pas un reportage factuel neutre. Il s’appuie sur des faits vérifiés et croisés, mais son ton et son intention sont explicitement éditoriaux et assumés comme tels. L’auteur invite le lecteur à consulter les sources primaires listées ci-dessous pour former son propre jugement sur les faits décrits et sur les mécanismes de désinformation documentés.
Sources
Sources primaires
Ukrinform — China-linked fake: Kremlin pushes false claim of « 700,000 Ukrainian losses » — 11 février 2026
Ukrinform — Zelensky nomme les pertes officielles de l’Ukraine dans la guerre — 2026
Centre ukrainien de Contre-désinformation — Démenti du faux de 400 000 soldats tués — 2023
Sources secondaires
Reporters Sans Frontières — Beware of China’s amplification of Russian propaganda — 2022
Vie Publique — Guerre en Ukraine : les stratégies de désinformation russes par Viginum — Mars 2025
Ministère des Armées — Six mois de désinformation russe à l’encontre de la France — Septembre 2025
Vie Publique — Campagnes de désinformation russes et chinoises en Europe — Avril 2025
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.