Une usine de réparation aéronautique comme cible
Pendant que les navires brûlaient à Inkerman, à l’autre bout de la péninsule, dans la ville de Yevpatoria, une autre opération se déroulait. L’usine de réparation aéronautique de Yevpatoria — une installation militaro-industrielle que Moscou utilise pour entretenir et remettre en état ses aéronefs déployés en Crimée — a été frappée. Cette nuit-là, deux appareils Be-12 stationnés sur le site ont été touchés.
Le Be-12 Tchaïka — « la mouette » en russe — est un avion amphibie d’origine soviétique. Âgé de plusieurs décennies, il reste pourtant en service actif dans la marine russe pour des missions de patrouille maritime et de lutte anti-sous-marine. En Crimée, ces appareils jouaient un rôle de surveillance des mouvements sous-marins en mer Noire, de détection de menaces, de coordination avec les unités navales. Deux Be-12 cloués au sol ou détruits, c’est un vide dans le réseau de détection maritime russe. Un vide que Moscou ne comblera pas facilement, dans une péninsule de plus en plus difficile à alimenter en matériel.
Yevpatoria est une ville balnéaire. Avant la guerre, les enfants y jouaient sur les plages. Aujourd’hui, cette même ville abrite des installations militaires russes que l’Ukraine vient de frapper. La guerre transforme tout ce qu’elle touche, même les noms qui sonnaient comme des vacances.
La valeur stratégique d’une usine de réparation
Dans une guerre d’usure comme celle qui se joue en Ukraine depuis 2022, les usines de réparation militaires sont aussi précieuses que les unités de combat elles-mêmes. Frapper une usine de réparation aéronautique, c’est obliger l’adversaire à évacuer le matériel restant, à allonger ses chaînes logistiques, à consacrer des ressources à la protection de sites industriels plutôt qu’au front. Chaque Be-12 endommagé à Yevpatoria est un appareil que les Russes devront soit réparer en Russie continentale — avec des délais, des coûts, des risques de transit — soit remplacer par du matériel qui manquera ailleurs.
L’Ukraine ne frappe pas au hasard. Elle frappe là où ça coûte le plus cher à l’économie de guerre russe. Les navires. Les avions. Les usines qui les maintiennent en état. La logique est celle d’une guerre asymétrique menée avec une précision croissante : transformer chaque rouble russe investi en Crimée en une question de sécurité permanente, une vulnérabilité constante, une dépense sans fin.
Crimée : le talon d'Achille que Moscou n'arrive plus à protéger
Une péninsule transformée en forteresse vulnérable
En 2014, Moscou a annexé la Crimée en quelques jours, sans presque tirer un coup de feu. À l’époque, le Kremlin avait présenté cette annexion comme définitive, irréversible, gravée dans le marbre de l’histoire. Vladimir Poutine avait parlé de la Crimée comme d’une terre sacrée pour la Russie, d’une destinée historique enfin accomplie. Le pont de Kertch, inauguré en grande pompe en 2018, était censé symboliser cette permanence : le lien physique, bétonné, entre la Russie et sa conquête.
Depuis 2022, et avec une accélération depuis 2023, l’Ukraine a transformé cette narrative en une blague amère. Le pont de Kertch a été frappé à deux reprises. La flotte russe de mer Noire a perdu son navire amiral, le Moskva, coulé en 2022. Des dépôts de munitions en Crimée ont explosé dans des circonstances que Moscou n’a jamais pleinement expliquées. Des aérodromes militaires ont été touchés. Et maintenant, dans la nuit du 21 février 2026, deux navires de garde-frontières et deux avions militaires supplémentaires. La forteresse de Poutine a des fissures partout.
Il y a une logique froide et implacable dans la campagne ukrainienne contre la Crimée. Pas la logique des grandes offensives qui font les unes des journaux. La logique des mille petites blessures qui saignent une armée à blanc. Méthodique. Inexorable. Terriblement efficace.
Le coût humain et matériel pour Moscou
Chaque frappe en Crimée impose à Moscou un choix impossible. Renforcer les défenses de la péninsule signifie détourner des ressources du front Est, où les combats pour Donetsk consomment des hommes et du matériel à un rythme insoutenable. Laisser la Crimée vulnérable, c’est voir s’éroder progressivement la capacité militaire russe dans ce qui était censé être leur arrière sécurisé. Il n’y a pas de bonne réponse pour Moscou. Il n’y a que des réponses moins mauvaises, et toutes ont un coût croissant.
Les systèmes de défense antiaérienne déployés en Crimée, les S-400, les Pantsir, les dispositifs radar — ils sont là, visibles sur les images satellites. Et pourtant, des frappes ukrainiennes continuent de passer. Pas toutes. Mais assez pour maintenir une pression constante, pour forcer les officiers russes à vivre dans l’incertitude permanente, pour rendre chaque nuit en Crimée une nuit potentiellement mauvaise. C’est ça, la guerre de l’usure. Ce n’est pas un seul coup décisif. C’est l’accumulation de nuits comme celle du 21 février 2026.
Votkinsk : quand l'Ukraine frappe le cœur industriel de la Russie
Des missiles FP-5 Flamingo jusqu’en Oudmourtie
La même nuit, pendant que les frappes touchaient la Crimée, d’autres opérations se déroulaient bien plus loin. L’usine de Votkinsk, dans la République d’Oudmourtie en Russie, a été frappée par des missiles de croisière FP-5 Flamingo, l’une des nouvelles armes développées par l’Ukraine dans le cadre de son programme de production nationale d’armement. Votkinsk. Ce nom ne parle peut-être pas à tous, mais il résonne comme une alarme pour les stratèges militaires : l’usine de Votkinsk est l’une des installations industrielles les plus sensibles de Russie. C’est là que sont produits, entre autres, des composants de systèmes de missiles balistiques.
Frapper Votkinsk n’est pas une opération symbolique. C’est une frappe au cœur du complexe militaro-industriel russe. Perturber cette usine, même partiellement, même temporairement, c’est introduire des délais dans la production de systèmes d’armes russes. C’est infliger des coûts de reconstruction et de sécurisation. C’est démontrer que la profondeur stratégique russe, cet espace géographique immense dans lequel Moscou a toujours cru trouver sa protection, n’est plus une garantie d’impunité. Le FP-5 Flamingo, missile de croisière ukrainien, vient d’inscrire son nom dans les annales de cette guerre.
Votkinsk, c’est à plus de 1 400 kilomètres de la frontière ukrainienne. Quand un missile ukrainien frappe là-bas, quelque chose a fondamentalement changé dans cette guerre. Ce n’est plus l’Ukraine qui se défend. C’est l’Ukraine qui impose ses conditions.
La montée en puissance de l’armement ukrainien
Le FP-5 Flamingo est le symbole d’une transformation profonde de la capacité de guerre ukrainienne. En 2022, l’Ukraine dépendait quasi exclusivement de l’armement occidental et des stocks soviétiques hérités. En 2026, le pays a développé une industrie de défense nationale produisant des drones, des missiles de croisière, des systèmes d’armes innovants. Sous les bombes, sous les frappes quotidiennes contre ses infrastructures, sous la pression d’une économie de guerre épuisante, l’Ukraine a construit une capacité de frappe longue portée que personne, en 2022, ne jugeait possible aussi rapidement.
Il y a quelque chose de remarquable dans ce fait. Pendant que les missiles russes cherchaient à détruire les usines ukrainiennes, les ingénieurs ukrainiens travaillaient. Pendant que les sirènes retentissaient, les chaînes de production tournaient. C’est peut-être l’un des aspects les moins couverts de cette guerre : la résilience industrielle ukrainienne, la capacité à innover sous contrainte maximale, à transformer la nécessité en ingéniosité. Les drones Shahed russes voulaient éteindre les lumières. Les lumières des usines ukrainiennes brûlent encore.
La guerre de nuit : quand l'obscurité devient une arme ukrainienne
L’heure où l’Ukraine choisit de frapper
Il n’est pas anodin que ces frappes aient toutes eu lieu dans la nuit du 21 février. Depuis le début du conflit, l’Ukraine a développé une doctrine de la frappe nocturne qui exploite plusieurs avantages simultaneously. La nuit complique la détection visuelle, réduit l’efficacité de certains systèmes de défense, crée un effet psychologique sur les garnisons ciblées. Les soldats russes en Crimée qui se couchaient ce soir-là ne savaient pas qu’Inkerman allait brûler. C’est précisément le but.
La guerre de drones nocturne a transformé le conflit ukrainien en quelque chose que les manuels militaires du XXe siècle n’avaient pas anticipé. Des essaims de drones lancés à des centaines de kilomètres, guidés par intelligence artificielle ou par des opérateurs distants, capables de saturer des défenses anti-aériennes par le volume avant que quelques-uns ne passent. Des missiles de croisière rasant les reliefs, naviguant sous les radars, atteignant des cibles à des profondeurs autrefois réservées aux bombardiers stratégiques. Cette nuit du 21 février, l’Ukraine a orchestré au moins trois opérations simultanées : Inkerman, Yevpatoria, Votkinsk. La coordination requise est celle d’une armée qui a appris.
On parle souvent des soldats au front. On parle moins de ceux qui planifient ces frappes nocturnes, qui calculent les trajectoires, qui choisissent les cibles. Eux aussi font la guerre. Une guerre propre sur les cartes, mais dont les conséquences sont aussi réelles que les tranchées de Donetsk.
La réponse russe : une défense antiaérienne mise à l’épreuve
La question légitime est celle-ci : comment, après quatre ans de guerre, des frappes de cette envergure réussissent-elles encore à passer ? La réponse est multiple. D’abord, l’Ukraine innove constamment. Chaque fois que la Russie adapte sa défense anti-aérienne, l’Ukraine modifie ses tactiques, ses trajectoires, ses vecteurs. C’est une guerre d’adaptation permanente, et l’Ukraine, contrainte par la nécessité, s’est révélée plus agile. Ensuite, la sheer quantité de vecteurs simultanés finit toujours par saturer les défenses. Un système anti-aérien ne peut intercepter qu’un nombre fini de cibles à la fois. Quand les menaces arrivent de directions multiples, en simultané, des brèches apparaissent.
Il y a aussi un facteur humain que les statistiques ne capturent pas : la fatigue des opérateurs russes. Quatre ans d’alertes. Quatre ans de nuits interrompues. Quatre ans à scruter des radars en sachant qu’une frappe peut venir de n’importe où, à n’importe quel moment. Cette usure psychologique a des effets concrets sur la performance des systèmes de défense. Elle ralentit les réflexes, brouille le jugement, crée des fenêtres d’inattention. L’Ukraine le sait. Et elle frappe précisément dans ces fenêtres.
Ce que les chiffres ne disent pas
Derrière les rapports officiels, des vies transformées
L’état-major ukrainien a publié son communiqué avec la précision sobre des bulletins militaires. Deux navires. Deux avions. Dommages confirmés. Des mots propres pour décrire ce qui, dans la réalité des quais d’Inkerman ou de l’aérodrome de Yevpatoria, était ce matin quelque chose de très différent. Du métal tordu. De la fumée qui monte dans le ciel de la péninsule occupée. Des marins russes qui cherchaient leurs esprits. Des techniciens d’aviation qui regardaient des appareils qu’ils connaissaient, qu’ils avaient peut-être réparés de leurs mains, transformés en carcasses.
On a tendance, dans les analyses géopolitiques, à traiter les frappes militaires comme des équations. Matériel détruit = capacité réduite = avantage tactique. C’est vrai. C’est aussi incomplet. Derrière chaque frappe, il y a des militaires russes qui faisaient leur service, qui avaient des familles quelque part en Russie, qui ne choisissaient peut-être pas personnellement cette guerre. Il y a aussi des civils de Crimée, ukrainiens de nationalité mais vivant sous occupation, qui entendent les explosions la nuit et ne savent pas toujours ce qui brûle. La guerre frappe les matériels. Ses ondes de choc atteignent tout le monde.
Je ne glorifie pas la destruction. Je constate ce que la guerre impose comme logiques. L’Ukraine frappe des installations militaires sur son propre territoire occupé, contre une force qui l’envahit depuis 2022. La légitimité de ces frappes n’est pas en question. Leur humanité, si, comme pour toute guerre.
Le sens stratégique d’une seule nuit
Pris isolément, chacun de ces événements est une note dans une partition. Ensemble, dans la nuit du 21 février 2026, ils racontent une phrase complète. L’Ukraine peut, simultanément, frapper la garde-frontières maritime russe en Crimée, neutraliser des aéronefs de surveillance, et toucher une installation industrielle en Russie profonde. Ce n’est plus la capacité d’un pays qui se défend avec les moyens du bord. C’est la capacité d’une armée qui a intégré les leçons de quatre ans de guerre de haute intensité et qui frappe avec une coordination qui défie toutes les projections initiales de 2022.
Quand les analystes occidentaux évaluaient les chances de survie de l’Ukraine au début de l’invasion à grande échelle, certains donnaient à Kyiv 72 heures, peut-être quelques semaines. Quatre ans plus tard, l’Ukraine frappe Votkinsk. Elle détruit des navires dans la baie d’Inkerman. Elle cloue des avions à Yevpatoria. La distance entre ces deux réalités — les projections de 2022 et les faits du 21 février 2026 — est la mesure de ce que ce pays a accompli.
La mer Noire : un champ de bataille transformé
Vers la liberté maritime ukrainienne
En 2022, la flotte russe de mer Noire dominait ces eaux. Elle avait bloqué les ports ukrainiens, menaçait les côtes, participait aux bombardements. Le Moskva, amiral de cette flotte, semblait intouchable. Puis il a coulé, le 13 avril 2022, frappé par des missiles Neptune ukrainiens. Ce fut le premier signal que la domination maritime russe en mer Noire n’était pas absolète. Un signal que l’Ukraine a continué d’amplifier, mois après mois, frappe après frappe.
Aujourd’hui, la flotte russe de mer Noire est une ombre de ce qu’elle était. Réduite, repositionnée, contrainte à opérer depuis des ports plus éloignés et moins efficaces. En août 2023, l’Ukraine a ouvert un corridor maritime temporaire pour ses exportations de céréales, contournant le blocus russe — non pas grâce à des négociations diplomatiques, mais grâce à des frappes militaires qui ont rendu la présence russe dans certaines zones trop coûteuse. La liberté maritime que l’Ukraine a gagnée, elle l’a arrachée.
Il y aura des livres sur cette campagne maritime ukrainienne. Comment un pays sans flotte de guerre significative a, en quelques années, repoussé la marine d’une puissance nucléaire. Ce sera étudié dans les académies militaires. Longtemps.
Les navires disparus et l’avenir de la puissance navale russe
Les deux Okhotnik frappés à Inkerman s’ajoutent à une liste qui s’allonge depuis 2022. Des destroyers. Des sous-marins. Des navires d’assaut amphibie. Des patrouilleurs. Des bâtiments de soutien. La marine russe de mer Noire a perdu, selon diverses estimations, entre un tiers et la moitié de sa valeur opérationnelle depuis le début de l’invasion. Ce sont des pertes que la construction navale russe, sous sanctions, avec des chaînes d’approvisionnement perturbées et des chantiers navals sous pression, peinent à compenser.
Le problème pour Moscou est structurel. Construire un navire militaire moderne prend des années, exige des composants électroniques souvent soumis à sanction, nécessite une main-d’œuvre spécialisée qui se fait rare dans une économie de guerre qui aspire ses ressources humaines vers les tranchées. Chaque navire détruit en Crimée est, dans un sens, un navire que la Russie ne remplacera pas avant longtemps. La domination navale russe en mer Noire n’est pas seulement affaiblie. Elle est, pour une génération au moins, compromise.
L'Ukraine industrielle : forger des armes sous les bombes
Le miracle productif de l’économie de guerre
Le FP-5 Flamingo qui a frappé Votkinsk cette nuit est un produit ukrainien. Conçu, développé, fabriqué en Ukraine. Ce détail mérite qu’on s’y arrête. En 2022, les stocks de missiles ukrainiens étaient ce qu’ils étaient : des héritages soviétiques vieillissants et une dépendance croissante aux livraisons occidentales. Quatre ans plus tard, l’Ukraine produit ses propres missiles de croisière, ses propres drones longue portée, ses propres systèmes d’armes. Ce n’est pas arrivé par magie. C’est arrivé parce que des ingénieurs ukrainiens, des entrepreneurs, des techniciens ont travaillé avec une urgence et une créativité que seule la menace existentielle peut générer.
La capacité productive ukrainienne en armement est aujourd’hui une donnée stratégique que Moscou doit intégrer. Ce n’est plus seulement une question de livraisons de HIMARS américains ou de missiles Storm Shadow britanniques. L’Ukraine produit. Et ce qu’elle produit, elle le projette de plus en plus loin. Votkinsk est à plus de 1 400 kilomètres de la frontière ukrainienne. La portée des armes ukrainiennes continuera d’augmenter. La question n’est pas de savoir si, mais jusqu’où.
Il y a quelque chose d’émouvant dans cette réalité. Des hommes et des femmes qui, pendant que des missiles russes tombent sur leurs villes, construisent les missiles qui frapperont en retour. C’est la définition de la résilience. Pas l’attente. L’action.
Les sanctions comme accélérateur paradoxal
Il y a une ironie dans la situation actuelle. Les sanctions occidentales contre la Russie, qui visaient notamment à priver le complexe militaro-industriel russe de composants électroniques et technologiques, ont eu un effet secondaire inattendu : elles ont forcé l’Ukraine à développer sa propre industrie de substitution, à ne pas attendre les livraisons extérieures pour certains composants, à innover dans des domaines où elle n’avait pas d’expertise historique. La nécessité, encore une fois, comme moteur d’invention.
Pendant ce temps, la Russie, malgré ses contournements de sanctions via la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, continue de faire face à des goulets d’étranglement dans sa production d’armements. Les obus d’artillerie achetés à Pyongyang. Les drones Shahed fournis par Téhéran. Ces dépendances ont un prix, pas seulement financier. Elles ont un prix en autonomie stratégique, en crédibilité internationale, en capacité à maintenir le tempo de la guerre à long terme. L’Ukraine se renforce. La Russie compense.
Ce que cela change pour les négociations à venir
Frapper fort pour négocier mieux
Dans le contexte géopolitique de février 2026, marqué par des discussions sur un éventuel cessez-le-feu impliquant les États-Unis, l’Ukraine et la Russie, les frappes de cette nuit ont une dimension diplomatique qu’on ne peut pas ignorer. L’Ukraine frappe fort. Elle frappe profond. Elle frappe simultanément sur plusieurs cibles stratégiques. Ce n’est pas le comportement d’un belligérant qui s’apprête à capituler. C’est le comportement d’un pays qui veut arriver à n’importe quelle table de négociation avec le maximum de levier possible.
Chaque navire détruit en Crimée, chaque avion neutralisé à Yevpatoria, chaque usine frappée à Votkinsk — tout cela est aussi un message pour les négociateurs. L’Ukraine peut encore infliger des pertes considérables. Elle peut encore perturber l’économie de guerre russe. Elle peut encore frapper là où Moscou croit être à l’abri. Dans une négociation, la capacité à nuire est une monnaie. Cette nuit du 21 février 2026, l’Ukraine a déposé plusieurs billets sur la table.
Certains diront que les frappes ukrainiennes compliquent les négociations. Peut-être. D’autres diront qu’elles créent les conditions pour une paix qui ne soit pas une capitulation déguisée. Je penche, sans surprise, pour la deuxième lecture.
La question du territoire et la réalité du terrain
La Crimée reste, selon le droit international, un territoire ukrainien sous occupation illégale russe. Les frappes ukrainiennes sur des cibles militaires en Crimée ne sont pas des attaques contre un territoire étranger : ce sont des opérations défensives sur son propre sol. Cette distinction juridique et politique n’est pas anodine. Elle détermine comment la communauté internationale perçoit ces frappes, comment les alliés occidentaux les jugent, comment les futures négociations intégreront la question du statut de la Crimée.
En maintenant une pression militaire sur la péninsule, l’Ukraine maintient aussi une pression politique : la question de la Crimée ne sera pas réglée par le fait accompli de l’annexion russe. Elle ne sera pas oubliée dans les marchandages géopolitiques. Elle reste ouverte, explosive, contestée. Chaque frappe en Crimée est aussi un refus. Un refus de normaliser. Un refus de laisser les crimes du droit international se transformer en réalité acceptable.
La fatigue du monde face à une guerre qui n'en finit pas
Quatre ans, et la couverture médiatique qui s’essouffle
Il y a une vérité difficile à nommer : le monde se fatigue de cette guerre. Pas l’Ukraine, qui n’a pas le luxe de la fatigue. Mais les opinions publiques occidentales, les rédactions qui doivent arbitrer entre l’Ukraine et vingt autres crises, les politiciens qui sentent que leurs électorats ont d’autres préoccupations. En 2022, la une de chaque journal était ukrainienne. En 2026, il faut parfois aller chercher les nouvelles du front à la page cinq.
Cette fatigue informationnelle a des conséquences concrètes. Elle facilite les narratives qui présentent un cessez-le-feu rapide, même au détriment de l’Ukraine, comme une bonne nouvelle. Elle affaiblit la pression politique pour maintenir les livraisons d’armes. Elle crée un espace où des raccourcis moraux deviennent politiquement acceptables. L’Ukraine le sait. C’est en partie pour ça qu’elle continue de frapper. Pour rappeler au monde qu’elle est encore là. Qu’elle tient. Qu’elle avance.
On peut comprendre la fatigue. Quatre ans, c’est long. Mais il y a une différence entre comprendre la fatigue et la laisser dicter des politiques qui condamneraient des millions de personnes à vivre sous occupation. La fatigue du spectateur ne devrait jamais l’emporter sur l’urgence de la victime.
Le rôle des chroniqueurs dans le temps long
Écrire sur la guerre en Ukraine en 2026, c’est naviguer entre deux écueils. Le premier : la dramatisation permanente, qui finit par anesthésier. Le second : la banalisation, qui finit par trahir. Trouver le bon registre, quatre ans après le début de l’invasion à grande échelle, c’est raconter les frappes de la nuit du 21 février pour ce qu’elles sont : des faits militaires précis, avec une signification stratégique réelle, inscrits dans une guerre qui durera peut-être encore longtemps, et qui mérite qu’on continue de la regarder avec la même attention et la même exigence qu’au premier jour.
Deux navires. Deux avions. Une usine à Votkinsk. Des chiffres qui, sortis de leur contexte, pourraient paraître modestes. Réinsérés dans la logique d’une guerre d’usure où chaque perte russe s’accumule, où chaque frappe ukrainienne renforce sa crédibilité stratégique, ces chiffres reprennent leur vrai poids. Ce sont des points de bascule minuscules dans une accumulation qui, un jour, fera peut-être tout basculer.
Ce qu'il reste quand la fumée se dissipe
Le matin après à Inkerman
Le soleil s’est levé sur la baie d’Inkerman le matin du 21 février 2026. Les deux Okhotnik étaient là, abîmés. La fumée s’était peut-être déjà dissipée, ou peut-être pas encore. Les autorités d’occupation russes en Crimée géraient la situation avec la discrétion habituelle des pouvoirs qui n’aiment pas admettre leurs vulnérabilités. À Yevpatoria, l’usine de réparation aéronautique était un site de dommages à évaluer, de pertes à comptabiliser, d’explications à fabriquer.
Et quelque part en Ukraine, dans des salles de commandement dont les localisations ne seront jamais rendues publiques, des officiers regardaient les résultats de confirmation de leurs frappes. Pas avec triomphe, probablement. La guerre est trop longue pour le triomphe. Mais avec la satisfaction froide du travail fait, de la mission accomplie, de la pression maintenue. L’Ukraine a frappé encore une fois. Et elle frappera encore.
Il y a une phrase que les soldats ukrainiens répètent depuis le début. « Nous tenons. » Pas « nous gagnons » — l’issue reste incertaine. Pas « nous capitulons » — l’option n’existe pas. « Nous tenons. » Cette nuit du 21 février 2026, sur les eaux d’Inkerman et dans les airs de Yevpatoria, ils ont fait plus que tenir. Ils ont frappé.
L’Ukraine en 2026 : un pays qui refuse l’épilogue que d’autres lui écrivent
Depuis 2022, de nombreuses voix ont tenté d’écrire la fin de l’histoire ukrainienne à la place de l’Ukraine. Des capitales qui suggéraient des concessions territoriales. Des analystes qui calculaient les points d’équilibre négociés. Des éditorialistes qui plaidaient pour la « réalité » et le « pragmatisme ». L’Ukraine a continué de frapper. Elle a continué de résister. Elle a continué d’inventer des solutions là où on lui promettait des impasses.
La nuit du 21 février 2026 n’est pas la fin de cette guerre. Elle n’en est même pas l’acte décisif. C’est une nuit parmi des centaines. Mais elle est le reflet exact de ce qu’est devenu ce pays après quatre ans de guerre totale : un pays qui frappe fort, qui frappe loin, qui frappe simultanément, et qui ne demande pas la permission d’écrire lui-même son histoire. Deux navires coulés dans une baie de Crimée. Deux avions neutralisés dans une usine de Yevpatoria. Un missile de croisière ukrainien sur Votkinsk. L’Ukraine tient ses positions. Et ce soir, elle en a pris quelques autres.
Je pense souvent à ce que ce pays vivra après la guerre. Comment on reconstruit une nation qui a appris, dans sa chair et son âme, que la liberté ne se reçoit pas — elle se prend, elle se défend, elle se paie. Cette génération ukrainienne portera ces nuits comme des cicatrices. Et comme des médailles.
Conclusion : Inkerman, Yevpatoria, Votkinsk — une nuit gravée dans le bilan d'une guerre
La somme d’une nuit qui refuse d’être ordinaire
Dans la comptabilité sèche des guerres, la nuit du 21 février 2026 sera une ligne parmi des milliers. Deux navires de classe Okhotnik endommagés à Inkerman. Deux Be-12 détruits à Yevpatoria. L’usine de Votkinsk frappée par des missiles FP-5 Flamingo. Des chiffres dans un rapport. Une entrée dans un journal de guerre. Et pourtant, derrière cette froideur administrative, une réalité vivante : une armée qui monte en puissance, une stratégie qui se précise, une nation qui démontre chaque nuit que sa survie n’est pas accidentelle, qu’elle se construit, qu’elle se mérite.
La Crimée brûle par endroits. Pas assez encore pour changer la carte, mais assez pour que la narrative de la péninsule comme victoire définitive de Poutine soit ce qu’elle a toujours été : une fiction. Une fiction que l’Ukraine démonte, méthodiquement, une frappe à la fois, une nuit à la fois. Le monde est fatigué. L’Ukraine, elle, frappe encore.
Deux navires. Deux avions. Une usine. Ça ne semble pas grand-chose. Mais chaque résultat de cette guerre s’est construit à coups de « pas grand-chose » accumulés. L’histoire ne se fait pas dans les grandes batailles seulement. Elle se fait aussi dans les nuits de février sur la baie d’Inkerman.
Demain, l’Ukraine recommencera
Demain matin, l’état-major ukrainien publiera de nouveaux communiqués. D’autres frappes, d’autres dommages confirmés, d’autres pertes russes à préciser. La machine de guerre roule. Les drones se rechargent. Les missiles attendent leurs coordonnées. Quelque part en Russie, d’autres officiers regardent des cartes et se demandent où et quand la prochaine frappe viendra. C’est cela, vivre dans une guerre où l’adversaire ne s’est pas laissé écraser.
L’Ukraine frappe la nuit. Elle frappe fort. Elle frappe loin. Et chaque matin qui suit, elle est encore là. Debout. Combattante. Refusant l’épilogue que ses ennemis lui ont destiné. Il y aura d’autres nuits d’Inkerman. D’autres matins de Yevpatoria. D’autres missiles qui franchissent les milliers de kilomètres jusqu’à Votkinsk. Ce n’est pas de la bravoure romantique. C’est la logique implacable d’un peuple qui a décidé de survivre, coûte que coûte, nuit après nuit, jusqu’à ce que ce choix soit enfin respecté.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique est rédigée par Maxime Marquette, chroniqueur indépendant spécialisé en géopolitique et conflits internationaux. Mon analyse s’appuie sur les faits vérifiés disponibles au moment de la rédaction et sur une couverture continue du conflit russo-ukrainien depuis 2022. Je n’ai aucun lien financier ou institutionnel avec des gouvernements ou organisations militaires impliqués dans ce conflit. Mon engagement éditorial est envers la vérité des faits et la dignité des personnes affectées.
Méthodologie et sources
Les informations de base de cet article proviennent du communiqué officiel de l’état-major des Forces armées ukrainiennes, relayé par l’agence Ukrinform. Les données contextuelles sur les navires Projet 22460, les avions Be-12, la flotte russe de mer Noire, et l’usine de Votkinsk reposent sur des sources ouvertes spécialisées, incluant des publications d’analyse militaire, des rapports d’instituts de recherche stratégique et la couverture continue du conflit par les grandes agences de presse internationales. Les appréciations stratégiques exprimées sont celles de l’auteur, nourries par quatre ans de suivi intensif du conflit.
Nature de l’analyse
Ce texte est une chronique d’opinion et non un article de presse factuel. Il mêle faits vérifiés et analyses personnelles, dans le respect des règles de la presse d’opinion. Les passages en italique représentent des réflexions éditoriales personnelles, clairement distinguées des éléments factuels. L’auteur assume pleinement ses positions, tout en reconnaissant que la complexité de ce conflit dépasse tout cadre d’analyse unique.
Toute couverture de ce conflit implique des choix éditoriaux. Couvrir les frappes ukrainiennes sur des cibles militaires en territoire occupé n’est pas une glorification de la guerre — c’est un témoignage de la réalité d’un conflit que le monde a parfois trop tendance à oublier.
Sources
Sources primaires
Ukrainian forces strike two Russian border guard ships, two Be-12 aircraft in Crimea — Ukrinform – 21 février 2026
Communiqué officiel de l’état-major des Forces armées ukrainiennes — Facebook officiel – 21 février 2026
Key Russian defense electronics facility ablaze in Mordovia — Ukrinform – 21 février 2026
Sources secondaires
Moskva: The flagship of Russia’s Black Sea fleet — BBC News – 14 avril 2022
Crimea Bridge: What Happened And What We Know — Radio Free Europe/Radio Liberty – 8 octobre 2022
Ukraine’s FP-5 Flamingo cruise missile program — Kyiv Independent – 2025