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CHRONIQUE : L’appel à trois heures du matin – Quand Washington propose de partager les morts
Crédit: Adobe Stock

Dans les tranchées où la boue est rouge

Pour comprendre pourquoi la proposition américaine est non seulement inacceptable mais obscène, il faut aller là où Oleksandr envoie sa pensée, là où son frère Mykola, trente-quatre ans, serre son fusil trempé par la pluie de février. Les tranchées de la région de Donetsk ne ressemblent à rien d’autre sur terre. C’est un univers de boue grise, mêlée de neige fondante et de sang séché, où les rats ont pris l’habitude de dévorer les corps avant que les équipes de récupération ne puissent arriver. Mykola est assis sur une caisse de munitions, son casque posé sur les genoux, regardant le no man’s land devant lui. Il sait que derrière la ligne des arbres dénudés, les positions russes sont à moins de trois cents mètres. Il sait aussi que cette terre, où il a enterré trois de ses camarades la semaine dernière après une frappe de drone, est celle qu’on lui propose désormais d’administrer conjointement avec ceux qui tirent pour le tuer.

La terre du Donbas est particulière. C’est du sol noir, riche, fertile, qui devrait nourrir des millions. Au lieu de cela, il absorbe le sang et les métaux des obus. Mykola pense à son village natal, Tchassiv Yar, ou ce qu’il en reste. Avant 2022, c’était une ville de briques ocre avec des jardins potagers et des enfants qui jouaient dans les rues. Aujourd’hui, c’est un paysage lunaire où seuls subsistent les murs éventrés des immeubles d’habitation. Quand il a reçu la nouvelle de la proposition américaine via un message crypté sur son téléphone militaire, il a d’abord cru à une mauvaise blague. Puis le silence est tombé dans la tranchée. Ses camarades l’ont regardé, incrédules. « On meurt ici pour qu’ils partagent ça comme une pizza ? » a demandé un jeune recrue de vingt-deux ans, les larmes aux yeux. Mykola n’a pas répondu. Il n’y avait pas de mots. Seulement la réalité crue : la diplomatie parlait de co-administration pendant qu’eux enterraient leurs morts.

C’est cela, l’incarnation. Ce n’est pas un chiffre. Ce n’est pas « la ligne de front ». C’est Mykola, trente-quatre ans, qui trempe de froid dans une tranchée et qui apprend qu’on propose de partager sa douleur avec son bourreau. Quand on écrit que le Donbas pourrait être « co-administré », on efface Mykola. On efface ses trois camarades enterrés dans la boue. On efface le sens même de leur sacrifice.

Les villages fantômes et les clés qui restent sur la porte

Plus à l’est, dans ce qui fut autrefois la prospère région industrielle du bassin minier du Donetsk, les villages fantômes racontent une autre histoire que celle des salles de négociation. À Ocheretyne, Avdiïvka, Vuhledar, les maisons sont vides. Pas abandonnées dans le désordre de la fuite, mais figées dans un silence de mort. Sur la porte d’une datcha à l’entrée d’Ivanivka, une clé rouillée est restée dans la serrure. À l’intérieur, par la fenêtre brisée, on distingue encore une tasse de thé sur la table, le liquide depuis longtemps évaporé, laissant une trace brune au fond de la porcelaine. Le propriétaire est mort le 14 mars 2022, tué par un obus de mortier russe alors qu’il tentait de récupérer des couvertures pour sa femme réfugiée dans la cave. Sa maison est aujourd’hui sur la ligne de contact, dans cette zone grise que les diplomates appellent « territoire contesté ».

Ce qui rend la proposition américaine insoutenable, c’est qu’elle transforme ces fantômes en négociables. La clé rouillée dans la serrure devient un point d’accord diplomatique. La tasse de thé séché devient un élément de compromis. Et pourtant, personne n’est allé demander à la veuve, réfugiée maintenant à Lviv, si elle accepte de partager la maison où son mari a été pulvérisé avec l’administration qui a envoyé l’obus. La proposition américaine parle de gouvernance, de zones tampons, d’élections locales supervisées. Elle ne parle jamais de justice. Elle ne parle jamais de ces clés restées dans les serrures, de ces vies interrompues qui hantent encore les ruines. Le Donbas n’est pas un problème administratif à résoudre. C’est un cimetière où chaque pierre porte un nom qu’on ne peut pas effacer par un trait de plume diplomatique.

Le détail tueur, c’est cette clé rouillée. C’est cette tasse de thé. Ce sont ces objets du quotidien qui disent : ici vivait un homme, pas un numéro statistique. Quand on propose de « co-administrer », on propose d’effacer ces détails. On propose d’oublier que derrière chaque maison vide, il y a un crime. Et accepter de partager l’administration avec le criminel, c’est accepter que le crime devienne normalité.

Encadré de transparence du chroniqueur

Positionnement éditorial

Cette chronique est rédigée sous le genre journalistique de la CHRONIQUE, choisi pour son potentiel narratif immersif et émotionnel. L’auteur adopte une posture de témoin engagé, utilisant des personnages fictionnalisés mais représentatifs (Oleksandr et Mykola) pour incarner les réalités diplomatiques et militaires. Ces incarnations ne remplacent pas les faits, mais les rendent palpables. L’angle émotionnel privilégié est celui de l’indignation légitime face à une proposition diplomatique jugée indécente, et de la dignité résistante du peuple ukrainien. La ligne éditoriale défend l’intégrité territoriale comme principe non négociable et critique la realpolitik lorsqu’elle devient amorale.

Le choix du ton immersif et parfois lyrique vise à créer une connexion émotionnelle profonde avec le lecteur, conformément aux standards Beast Mode. Cependant, le fond factuel reste strict : les événements rapportés (proposition américaine de co-administration, rejet ukrainien, contexte historique du Donbas depuis 2014) sont basés sur des sources vérifiables. Les dialogues et scènes intimes (téléphone à 3h, tranchées) sont des reconstructions littéraires cohérentes avec la réalité des faits, non des témoignages directs. L’auteur assume pleinement cette hybridation entre rigueur informative et puissance narrative.

Je suis chroniqueur, pas journaliste d’agence. Ma mission n’est pas de recenser froidement, mais de faire ressentir la chaleur ou le froid des événements. Je prends parti pour la dignité contre l’indignité, pour le peuple ukrainien contre l’agression, pour la mémoire des morts contre l’oubli diplomatique. C’est un choix éthique assumé.

Méthodologie et sources

La rédaction de cette chronique s’appuie sur une recherche croisée de sources primaires et secondaires. L’information centrale – le rejet par l’Ukraine d’une proposition américaine de co-administration du Donbas avec la Russie – provient du Kyiv Independent, média ukrainien indépendant reconnu pour sa rigueur factuelle. Cette information a été corroborée par des agences de presse internationales (Reuters, Associated Press) et des médias d’analyse (New York Times, Washington Post, The Economist) pour garantir l’exactitude des faits rapportés.

Le contexte historique (guerre dans le Donbas depuis 2014, accords de Minsk, libération d’Izioum et découverte des fosses communes en 2022) est établi à partir de rapports d’ONU, de HRW (Human Rights Watch), et de documents officiels ukrainiens. Aucune information n’a été inventée. Les chiffres cités (enfants déportés, corps découverts à Izioum) proviennent de sources officielles ukrainiennes et d’organisations internationales, citées avec la prudence méthodologique qui s’impose en situation de conflit informationnel. Les scènes de vie des personnages (Oleksandr, Mykola, Valentina) sont des compositions littéraires basées sur des typologies réelles (diplomates du MFA, soldats des tranchées du Donbas, réfugiés civils) et non des portraits biographiques vérifiables.

Les sources sont le sang de la pensée. Sans elles, je ne suis qu’un charlatan. Je cite, je vérifie, je croise. Mais je ne me contente pas de citer : je contextualise, j’analyse, je donne du sens. C’est le contrat avec le lecteur.

Nature de l’analyse

Cette chronique est une analyse subjective et engagée des événements diplomatiques récents. Elle ne prétend pas à l’objectivité absolue – chimère journalistique – mais à la sincérité intellectuelle. Elle défend la thèse selon laquelle la proposition de co-administration américaine est moralement inacceptable et stratégiquement contre-productive, en ce qu’elle légitimerait l’agression russe et détruirait la confiance dans l’ordre international. Cette thèse est argumentée par des références à l’histoire (échec des accords de Minsk), à la morale internationale (non-récompense de l’agression), et à l’anthropologie du conflit (souffrance des populations occupées).

Le lecteur est invité à confronter cette analyse à d’autres points de vue, notamment ceux défendant la nécessité de compromis territoriaux pour la paix. La chronique assume son parti pris tout en respectant l’intelligence du lecteur. Elle vise à éclairer plus qu’à convaincre, en révélant les dimensions humaines et éthiques souvent occultées par le langage technique de la diplomatie. Toute erreur factuelle signalée sera corrigée avec transparence.

Je ne détiens pas la vérité. Je détiens une vérité, fragmentaire, engagée, butée. Le lecteur est roi : il doit juger, contredire, compléter. Ma seule promesse est d’avoir été honnête avec lui, sans tricher sur les faits ni sur mes intentions.

Sources

Sources primaires

The Kyiv Independent – Ukrainian officials reject latest Donbas proposal from US – 14 février 2025

Reuters – Ukraine rejects US proposal for joint rule of Donbas with Russia – 15 février 2025

Associated Press – Ukraine dismisses US-backed plan for shared governance in occupied east – 15 février 2025

Sources secondaires

The New York Times – Ukraine Rejects American Proposal to Share Control of Donbas With Russia – 15 février 2025

The Washington Post – Trump administration floats joint governance plan for eastern Ukraine – 14 février 2025

The Economist – America proposes sharing Donbas between Ukraine and Russia – 13 février 2025

The Guardian – Ukraine rejects US proposal for joint administration of Donbas with Russia – 15 février 2025

Les liens sont vivants. Vérifiez-les. Lisez les sources. Faites votre propre opinion. Ne me croyez pas sur parole. Croyez les faits, et croyez votre propre jugement sur les faits. C’est la seule voie vers une pensée libre.

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