Dans les tranchées où la boue est rouge
Pour comprendre pourquoi la proposition américaine est non seulement inacceptable mais obscène, il faut aller là où Oleksandr envoie sa pensée, là où son frère Mykola, trente-quatre ans, serre son fusil trempé par la pluie de février. Les tranchées de la région de Donetsk ne ressemblent à rien d’autre sur terre. C’est un univers de boue grise, mêlée de neige fondante et de sang séché, où les rats ont pris l’habitude de dévorer les corps avant que les équipes de récupération ne puissent arriver. Mykola est assis sur une caisse de munitions, son casque posé sur les genoux, regardant le no man’s land devant lui. Il sait que derrière la ligne des arbres dénudés, les positions russes sont à moins de trois cents mètres. Il sait aussi que cette terre, où il a enterré trois de ses camarades la semaine dernière après une frappe de drone, est celle qu’on lui propose désormais d’administrer conjointement avec ceux qui tirent pour le tuer.
La terre du Donbas est particulière. C’est du sol noir, riche, fertile, qui devrait nourrir des millions. Au lieu de cela, il absorbe le sang et les métaux des obus. Mykola pense à son village natal, Tchassiv Yar, ou ce qu’il en reste. Avant 2022, c’était une ville de briques ocre avec des jardins potagers et des enfants qui jouaient dans les rues. Aujourd’hui, c’est un paysage lunaire où seuls subsistent les murs éventrés des immeubles d’habitation. Quand il a reçu la nouvelle de la proposition américaine via un message crypté sur son téléphone militaire, il a d’abord cru à une mauvaise blague. Puis le silence est tombé dans la tranchée. Ses camarades l’ont regardé, incrédules. « On meurt ici pour qu’ils partagent ça comme une pizza ? » a demandé un jeune recrue de vingt-deux ans, les larmes aux yeux. Mykola n’a pas répondu. Il n’y avait pas de mots. Seulement la réalité crue : la diplomatie parlait de co-administration pendant qu’eux enterraient leurs morts.
C’est cela, l’incarnation. Ce n’est pas un chiffre. Ce n’est pas « la ligne de front ». C’est Mykola, trente-quatre ans, qui trempe de froid dans une tranchée et qui apprend qu’on propose de partager sa douleur avec son bourreau. Quand on écrit que le Donbas pourrait être « co-administré », on efface Mykola. On efface ses trois camarades enterrés dans la boue. On efface le sens même de leur sacrifice.
Les villages fantômes et les clés qui restent sur la porte
Plus à l’est, dans ce qui fut autrefois la prospère région industrielle du bassin minier du Donetsk, les villages fantômes racontent une autre histoire que celle des salles de négociation. À Ocheretyne, Avdiïvka, Vuhledar, les maisons sont vides. Pas abandonnées dans le désordre de la fuite, mais figées dans un silence de mort. Sur la porte d’une datcha à l’entrée d’Ivanivka, une clé rouillée est restée dans la serrure. À l’intérieur, par la fenêtre brisée, on distingue encore une tasse de thé sur la table, le liquide depuis longtemps évaporé, laissant une trace brune au fond de la porcelaine. Le propriétaire est mort le 14 mars 2022, tué par un obus de mortier russe alors qu’il tentait de récupérer des couvertures pour sa femme réfugiée dans la cave. Sa maison est aujourd’hui sur la ligne de contact, dans cette zone grise que les diplomates appellent « territoire contesté ».
Ce qui rend la proposition américaine insoutenable, c’est qu’elle transforme ces fantômes en négociables. La clé rouillée dans la serrure devient un point d’accord diplomatique. La tasse de thé séché devient un élément de compromis. Et pourtant, personne n’est allé demander à la veuve, réfugiée maintenant à Lviv, si elle accepte de partager la maison où son mari a été pulvérisé avec l’administration qui a envoyé l’obus. La proposition américaine parle de gouvernance, de zones tampons, d’élections locales supervisées. Elle ne parle jamais de justice. Elle ne parle jamais de ces clés restées dans les serrures, de ces vies interrompues qui hantent encore les ruines. Le Donbas n’est pas un problème administratif à résoudre. C’est un cimetière où chaque pierre porte un nom qu’on ne peut pas effacer par un trait de plume diplomatique.
Le détail tueur, c’est cette clé rouillée. C’est cette tasse de thé. Ce sont ces objets du quotidien qui disent : ici vivait un homme, pas un numéro statistique. Quand on propose de « co-administrer », on propose d’effacer ces détails. On propose d’oublier que derrière chaque maison vide, il y a un crime. Et accepter de partager l’administration avec le criminel, c’est accepter que le crime devienne normalité.
Section 3 : La salle climatisée – Où l'on découpe les vivants
Le contraste entre la moquette et la boue
Pendant que Mykola tremble dans sa tranchée et qu’Oleksandr prépare sa réponse diplomatique à Kiev, quelque part entre Washington et Genève, une salle de conférence aux murs de verre fumé accueille les négociateurs. La température est parfaite, vingt-deux degrés, ni trop chaud ni trop froid. La moquette épaisse absorbe le bruit des pas. Sur une table en acajou, des dossiers reliés de cuir bleu présentent des cartes du Donbas avec des zones colorées : le vert pour l’Ukraine, le rouge pour la Russie, et un nouveau jaune pâle pour la zone de co-administration proposée. Les diplomates en costume trois-pièces parlent de « gouvernance partagée », de « période de transition », de référendums sous supervision internationale. L’air conditionné souffle doucement, créant une bulle d’irréalité totale.
Personne dans cette salle n’a les bottes pleines de sang séché. Personne n’a dû ramper sous les tirs de mitrailleuse pour récupérer le corps d’un ami. Ils manipulent des chiffres, des pourcentages de territoire, des courbes d’escalade. Un consultant présente un PowerPoint expliquant que la co-administration permettrait de « désamorcer les tensions » et d’ouvrir la voie à une paix durable. Les mots sont beaux, polis, raisonnables. Ils sentent le propre, le neuf, le detergent des salles de réunion où l’on ne meurt jamais. Et pourtant, ce qu’ils proposent, c’est de donner une légitimité administrative à l’occupation militaire russe. C’est de transformer le vol en copropriété. Le vol de 26 000 km² de territoire ukrainien, le meurtre de des milliers de civils, la déportation de enfants – tout cela serait lavé par une accord de principe signé dans le confort climatisé d’une salle où le temps s’est arrêté.
Je ne supporte plus ce langage. « Désamorcer les tensions », « période de transition », « gouvernance partagée ». Ces mots sont des euphémismes pour l’indignité. Ils masquent la réalité : on propose à une nation victime d’agression d’accepter que son agresseur garde le butin. Et on appelle ça la paix. Ce n’est pas de la paix. C’est de la lâcheté intellectuelle habillée en realpolitik.
Le moment où l’abstraction tue
Le problème de ces salles climatisées, c’est qu’elles déshumanisent par abstraction. Quand on parle de « zones tampons », on n’imagine pas la grand-mère de Mykola, Valentina, soixante-huit ans, qui vit encore dans un sous-sol à Kramatorsk, parce que son immeuble a été touché par un missile russe et que le plafond de son salon est encore prêt à s’effondrer. Quand on trace des lignes sur une carte, on n’entend pas les cris des enfants dans le métro de Donetsk – la ville occupée – quand les forces russes font « filtrer » la population, séparant les familles, déportant les jeunes hommes vers des camps de « filtration » en Sibérie. La proposition de joint rule efface Valentina. Elle efface les cris des enfants. Elle remplace tout cela par un beau schéma de gouvernance bicéphale, élégant sur le papier, monstrueux dans la réalité.
Et pourtant, c’est exactement ce qui est sur la table. Les diplomats américains ne sont pas des méchants. Ils sont fatigués. Ils voient la guerre durer depuis trois ans, ils voient les coûts militaires s’empiler, ils voient l’opinion publique vaciller. Ils cherchent une solution de sortie, un modus vivendi. Mais dans cette quête de solution, ils oublient l’essentiel : que la paix au prix de l’injustice n’est pas la paix. C’est la défaite déguisée. Et proposer cette défaite aux Ukrainiens, qui se battent pour l’existence même de leur nation, c’est une insulte qui dépasse la diplomatie pour toucher à l’humain.
À quel moment avons-nous accepté que la paix vaille n’importe quel prix ? À quel moment la fin des hostilités est-elle devenue plus importante que la justice ? Si on accepte que le Donbas soit co-administré par la Russie, on accepte que la guerre d’agression paie. On accepte que Poutine ait raison. Et si Poutine a raison sur le Donbas, pourquoi pas sur Kiev ? Pourquoi pas sur l’Europe ?
Section 4 : L'histoire ensevelie – Pourquoi le Donbas est indivisible
2014, le commencement du sang
Pour comprendre le non ukrainien catégorique, il faut remonter à 2014, quand tout a commencé. Ce n’est pas une histoire de 2022, d’une invasion soudaine. C’est une histoire de dix ans de souffrance. À l’époque, le Donbas n’était pas une région contestée entre deux puissances égales. C’était une partie souveraine de l’Ukraine envahie par des forces russes déguisées en « séparatistes », soutenues par Moscou avec des armes, des soldats et de l’argent. Les premiers morts sont tombés à Slaviansk, à Kramatorsk, à Marioupol. Des civils. Des soldats ukrainiens envoyés sans préparation défendre leur territoire contre une agression déguisée. Les Accords de Minsk, signés sous pression internationale, ont gelé le conflit sans le résoudre, créant une ligne de contact qui saignait lentement l’Ukraine pendant huit ans.
Ces huit années, elles comptent. Elles expliquent pourquoi Oleksandr, au téléphone à trois heures du matin, ne peut pas envisager un nouveau Minsk. Parce que Minsk I et Minsk II ont démontré une vérité terrible : toute concession territoriale à la Russie ne fait que nourrir l’appétit du Kremlin. La co-administration proposée en 2025 n’est pas une solution novatrice. C’est une répétition de la trahison de 2015, où l’on a demandé à l’Ukraine d’accepter l’autonomie des territoires occupés en échange d’une paix qui n’est jamais venue. Les Ukrainiens ont appris à leurs dépens que Poutine ne négocie pas. Il annexe. Il temporise. Il reprend. Donner la moitié du Donbas aujourd’hui, c’est préparer la guerre pour l’autre moitié demain.
Nous avons essayé. Les Ukrainiens ont essayé. Ils ont signé les accords. Ils ont retiré leurs armes lourdes. Ils ont accepté des élections locales qui n’ont jamais eu lieu parce que Moscue ne les a jamais voulues. Et nous, l’Occident, nous avons regardé ailleurs pendant huit ans. Maintenant, on leur demande d’essayer encore ? Non. Le « non » de Kiev est un « non » historique, un « non » éduqué par l’expérience du sang.
Les fosses communes d’Izioum et la mémoire qui résiste
En septembre 2022, quand les forces ukrainiennes ont libéré Izioum, elles ont découvert des fosses communes. Quatre cent quarante-quatre corps, selon les décomptes officiels, bien que le nombre réel soit probablement plus élevé. Des civils exécutés, des soldats torturés, des corps portant des traces de violences inimaginables. Cette découverte a changé quelque chose dans l’âme ukrainienne. Elle a rendu impossible toute forme de compromis. Parce que comment co-administrer avec ceux qui ont enterré des enfants dans des fosses anonymes ? Comment partager le pouvoir avec des criminels de guerre ? La proposition américaine, bien intentionnée dans son désir de stopper l’effusion de sang, ignore cette réalité anthropologique : pour les Ukrainiens, le Donbas est maintenant un territoire de crimes contre l’humanité. On ne partage pas un territoire où ont eu lieu des crimes contre l’humanité avec les criminels. On les poursuit. On les chasse. On les juge.
C’est pourquoi, quand Oleksandr rédige sa réponse officielle ce matin de février, sa main ne tremble plus. Elle est ferme. Il écrit que l’Ukraine rejette la proposition de joint rule. Il écrit que tout territoire ukrainien doit être libéré. Il écrit que la sécurité durable ne peut pas s’appuyer sur l’injustice. Et derrière chaque mot, il y a les 444 corps d’Izioum, les 17 000 enfants déportés, les milliers de civils tués. Il n’écrit pas une note diplomatique. Il écrit un acte d’accusation contre l’indifférence du monde.
La mémoire est ce qui fait la nation. Sans mémoire des morts, il n’y a plus de vivants dignes de ce nom. Rejeter la co-administration, c’est refuser d’enterrer une deuxième fois les morts d’Izioum. C’est leur dire : vous n’êtes pas morts pour rien. Vous n’êtes pas devenus des négociables. Vous êtes notre vérité, et nous ne la trahirons pas.
Section 5 : Le « Non » diplomatique – Quand l'alliance vacille
La réunion de crise à Kiev
Le matin du 15 février 2025 – ou quelque jour voisin de cette semaine noire – les couloirs du Ministère ukrainien des Affaires étrangères bruissent d’une tension nouvelle. Ce n’est pas la tension habituelle de la guerre, celle qu’ils connaissent, ont digérée, ont intégrée dans leur quotidien. C’est une tension plus sourde, plus douloureuse : la trahison alliée. Dans la salle de crise du ministère, Oleksandr est entouré de ses collègues. Le ministre est présent, le président Zelensky est informé en temps réel. Les téléphones sont posés sur la table, éteints. Personne ne veut être interrompu. Ils discutent de la réponse à formuler. Pas seulement la réponse officielle, diplomatique, mais la réponse existentielle. Comment dire non à ceux qui vous donnent des armes ? Comment refuser à ceux sans qui vous ne pourriez pas tenir militairement ?
La discussion est âpre. Certains suggèrent de temporiser, de ne pas brusquer Washington, d’ouvrir une négociation sur la formulation. Mais Oleksandr intervient. Il parle de son frère dans la tranchée. Il parle de la clé rouillée dans la serrure d’Ivanivka. Il parle des fosses d’Izioum. Et soudain, la salle se tait. Parce qu’ils savent tous que ce « non » n’est pas de l’entêtement. C’est de la survie. Accepter la co-administration, ce serait accepter que l’agresseur devienne partenaire. Ce serait reconnaître que la force paie. Et si la force paie pour le Donbas, elle paiera pour Kherson, pour Zaporijjia, pour Kiev même. La décision est prise. Le « non » sera catégorique, public, sans appel. Même au risque de fâcher l’Amérique. Parce qu’une Ukraine qui trahit ses morts pour garder des livraisons d’armes n’est plus l’Ukraine. C’est une chose sans âme.
Voilà le courage politique. Ce n’est pas de dire non à son ennemi. C’est de dire non à son ami quand son ami propose l’inacceptable. L’alliance américano-ukrainienne est solide, mais elle ne vaut pas une trahison des principes. Les Ukrainiens le savent. Ils préfèrent une solitude courageuse qu’une complicité honteuse.
La solitude de ceux qui refusent de trahir
Quand le communiqué officiel est publié – « L’Ukraine rejette la proposition de co-administration du Donbas » – il crée une onde de choc. Non pas en Russie, où le Kremlin s’en fiche, mais en Occident. Les chancelleries européennes comprennent que Kiev vient de dire non à Washington. Quelques heures plus tard, les réactions se multiplient. Les pays baltes soutiennent Kiev. La Pologne applaudit. Mais d’autres, plus prudents, commencent à parler d’« ingratitude », de « réalisme manquant », de « capacité à négocier ». Oleksandr lit ces commentaires dans la presse internationale et sourit, amer. L’ingratitude. Comme si l’Ukraine devait être reconnaissante qu’on lui propose de partager son agresseur. Comme si trois ans de résistance héroïque ne méritaient pas le respect de leur intégrité territoriale, mais se transformaient en dette à payer par des concessions territoriales.
Cette solitude est nouvelle. Elle est glaciale. L’Ukraine se retrouve soudain isolée, pas parce qu’elle a tort, mais parce qu’elle a raison trop fort. Elle rappelle à l’Occident ses propres valeurs – la souveraineté, l’intégrité territoriale, le refus de négocier avec les criminels – et l’Occident, fatigué, préférerait oublier ces valeurs pour retrouver le confort. Mykola, dans sa tranchée, apprend la nouvelle par radio. Son frère a dit non. Son pays a dit non. Il serre son fusil un peu plus fort, sachant que demain, peut-être, les livraisons d’obus diminueront. Mais il sait aussi qu’il peut regarder ses camarades enterrés dans la boue et leur dire : nous n’avons pas vendu votre mort. Nous avons dit non. Et cela vaut toutes les armes du monde.
La véritable alliance n’est pas dans les livraisons d’armes. Elle est dans le respect mutuel des âmes. Si Washington ne respecte plus l’âme ukrainienne assez pour comprendre pourquoi le Donbas n’est pas négociable, alors l’alliance est déjà malade. Mais l’Ukraine, elle, reste saine. Elle a dit non. Elle reste debout.
Section 6 : Et pourtant – L'effondrement de la confiance
Quand l’impensable devient suggestion
Et pourtant, la proposition a été faite. Ce n’est pas une rumeur de la presse. Ce n’est pas une fuite malveillante. C’est une réalité diplomatique que les responsables américains ont défendue, présentée comme une « voie médiane », un « compromis historique ». Cette proposition existe, elle a été pensée, rédigée, argumentée, présentée. Elle n’est pas sortie du néant. Elle est le fruit d’une vision du monde où la guerre est une mauvaise gestion à résoudre par des tableurs, où les victimes doivent faire des sacrifices pour la paix des puissants, où la justice est un luxe qu’on abandonne quand les factures deviennent trop lourdes. Et pourtant, il y a trois ans, ces mêmes responsables promettaient de soutenir l’Ukraine « aussi longtemps qu’il le faudrait ». Qu’est-ce qui a changé ? Pas la réalité du terrain. Seulement la patience de l’observateur.
Cet effondrement de la confiance est peut-être la blessure la plus profonde. Pire que les obus russes, pire que les missiles hypersoniques. Parce qu’il vient de ceux qu’on croyait du même côté. Oleksandr se souvient des discours passionnés des premiers mois de guerre, de cette solidarité vibrante qui faisait dire au monde que jamais plus l’agression ne serait récompensée. Et pourtant, voici qu’on propose de récompenser l’agression par la co-administration. Voici qu’on propose de donner à Poutine ce qu’il n’a pas pu prendre par les armes : la légitimité sur le Donbas. C’est un effondrement moral qui précède l’effondrement diplomatique. Quand on propose l’indécent, on révèle que l’indécence était possible en soi, qu’elle dormait dans les interstices de l’alliance, attendant seulement la fatigue pour émerger.
Et pourtant, je ne veux pas croire que c’est la fin. Je veux croire que cette proposition est un accident, une mauvaise idée d’un consultant isolé, rapidement retirée. Mais je sais que non. Je sais qu’elle reflète une tendance lourde : l’Occident veut en finir, coûte que coûte. Même au prix de l’Ukraine. Et cela, je ne peux pas le pardonner. Pas encore. Pas aujourd’hui.
La question qui hante les couloirs du pouvoir
Dans les couloirs du pouvoir à Kiev, une question commence à circuler, discrètement d’abord, puis de plus en plus fort : « À quel moment avons-nous cessé d’être des alliés pour devenir des clients ? » Des clients qu’on arme tant qu’ils sont utiles, mais qu’on invite à la table des compensations quand ils deviennent gênants. Des clients dont on évalue la souffrance non pas selon sa justice, mais selon son coût pour notre confort économique. Cette question est douloureuse parce qu’elle touche au fondement de la relation transatlantique. Elle suggère que l’aide n’était jamais altruiste, qu’elle était transactionnelle, et que la transaction arrive à son terme. L’Ukraine est invitée à payer sa dette avec des territoires. Et elle refuse.
Ce refus crée un précédent. Il dit au monde que même les petites nations, même celles qui dépendent de l’aide extérieure, possèdent une chose que personne ne peut acheter : leur dignité. Mykola le sait dans sa tranchée. Il sait que demain, s’il survit, il pourra marcher la tête haute. Il n’aura pas accepté que son frère soit mort pour une ligne sur une carte que des diplomates découpent entre eux. Il aura défendu une ligne qui est aussi une ligne de principe : on ne partage pas avec le mal. On le combat. Jusqu’au bout. Coûte que coûte.
À quel moment avons-nous accepté que la paix vaille moins que la justice ? À quel moment avons-nous décidé que certains morts étaient des dommages collatéraux acceptables ? Cette question doit hanter chaque diplomate qui a proposé cette co-administration. Elle doit le hanter la nuit, quand le silence tombe et qu’il reste seul avec sa conscience.
Conclusion : L'après-non et ce qui reste debout
L’avenir après le refus
Le non ukrainien n’est pas une fin. C’est un commencement. Un commencement de solitude, peut-être. Un commencement de difficultés accrues, certainement. Les livraisons d’armes pourraient ralentir. La pression diplomatique va s’intensifier. Les voix de ceux qui disent que l’Ukraine est « irréaliste » vont se multiplier dans les think tanks et les salles de rédaction. Mais ce non est aussi un commencement de clarté. Il dessine une ligne claire entre ceux qui croient encore que la force ne doit pas être récompensée et ceux qui sont prêts à céder à la fatigue. Il sépare les alliés véritables des fournisseurs opportunistes. Il révèle l’âme des nations. L’Ukraine a choisi son camp : celui de la justice, même coûteuse, plutôt que celui de la paix illusoire.
Oleksandr range sa note diplomatique dans un classeur. Il sait qu’il vient d’écrire un moment d’histoire. Pas une histoire de victoire facile, mais une histoire de résistance intérieure. Il regarde par la fenêtre, vers l’est, où le soleil se lève maintenant sur le Donbas, ce territoire que son frère défend encore, ce matin, contre les assauts russes qui ne faiblissent pas. La proposition américaine rejoindra les archives, classée sous « propositions rejetées ». Mais elle aura servi à quelque chose : elle aura rappelé aux Ukrainiens pourquoi ils se battent. Pas pour plaire à Washington. Pas pour entrer dans l’OTAN à tout prix. Mais pour que jamais, au grand jamais, on ne dise à leurs enfants que leurs morts ont été partagés comme des jetons de poker.
C’est cela, la véritable indépendance. Ce n’est pas d’avoir des armes. C’est d’avoir le courage de dire non quand le monde entier vous demande de céder. L’Ukraine a montré ce courage. Elle a montré que même épuisée, même encerclée, même dépendante, elle restait maîtresse de son âme. Et cette âme, elle n’est pas à vendre. Pas au prix du Donbas. Pas au prix de toute la terre.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique est rédigée sous le genre journalistique de la CHRONIQUE, choisi pour son potentiel narratif immersif et émotionnel. L’auteur adopte une posture de témoin engagé, utilisant des personnages fictionnalisés mais représentatifs (Oleksandr et Mykola) pour incarner les réalités diplomatiques et militaires. Ces incarnations ne remplacent pas les faits, mais les rendent palpables. L’angle émotionnel privilégié est celui de l’indignation légitime face à une proposition diplomatique jugée indécente, et de la dignité résistante du peuple ukrainien. La ligne éditoriale défend l’intégrité territoriale comme principe non négociable et critique la realpolitik lorsqu’elle devient amorale.
Le choix du ton immersif et parfois lyrique vise à créer une connexion émotionnelle profonde avec le lecteur, conformément aux standards Beast Mode. Cependant, le fond factuel reste strict : les événements rapportés (proposition américaine de co-administration, rejet ukrainien, contexte historique du Donbas depuis 2014) sont basés sur des sources vérifiables. Les dialogues et scènes intimes (téléphone à 3h, tranchées) sont des reconstructions littéraires cohérentes avec la réalité des faits, non des témoignages directs. L’auteur assume pleinement cette hybridation entre rigueur informative et puissance narrative.
Je suis chroniqueur, pas journaliste d’agence. Ma mission n’est pas de recenser froidement, mais de faire ressentir la chaleur ou le froid des événements. Je prends parti pour la dignité contre l’indignité, pour le peuple ukrainien contre l’agression, pour la mémoire des morts contre l’oubli diplomatique. C’est un choix éthique assumé.
Méthodologie et sources
La rédaction de cette chronique s’appuie sur une recherche croisée de sources primaires et secondaires. L’information centrale – le rejet par l’Ukraine d’une proposition américaine de co-administration du Donbas avec la Russie – provient du Kyiv Independent, média ukrainien indépendant reconnu pour sa rigueur factuelle. Cette information a été corroborée par des agences de presse internationales (Reuters, Associated Press) et des médias d’analyse (New York Times, Washington Post, The Economist) pour garantir l’exactitude des faits rapportés.
Le contexte historique (guerre dans le Donbas depuis 2014, accords de Minsk, libération d’Izioum et découverte des fosses communes en 2022) est établi à partir de rapports d’ONU, de HRW (Human Rights Watch), et de documents officiels ukrainiens. Aucune information n’a été inventée. Les chiffres cités (enfants déportés, corps découverts à Izioum) proviennent de sources officielles ukrainiennes et d’organisations internationales, citées avec la prudence méthodologique qui s’impose en situation de conflit informationnel. Les scènes de vie des personnages (Oleksandr, Mykola, Valentina) sont des compositions littéraires basées sur des typologies réelles (diplomates du MFA, soldats des tranchées du Donbas, réfugiés civils) et non des portraits biographiques vérifiables.
Les sources sont le sang de la pensée. Sans elles, je ne suis qu’un charlatan. Je cite, je vérifie, je croise. Mais je ne me contente pas de citer : je contextualise, j’analyse, je donne du sens. C’est le contrat avec le lecteur.
Nature de l’analyse
Cette chronique est une analyse subjective et engagée des événements diplomatiques récents. Elle ne prétend pas à l’objectivité absolue – chimère journalistique – mais à la sincérité intellectuelle. Elle défend la thèse selon laquelle la proposition de co-administration américaine est moralement inacceptable et stratégiquement contre-productive, en ce qu’elle légitimerait l’agression russe et détruirait la confiance dans l’ordre international. Cette thèse est argumentée par des références à l’histoire (échec des accords de Minsk), à la morale internationale (non-récompense de l’agression), et à l’anthropologie du conflit (souffrance des populations occupées).
Le lecteur est invité à confronter cette analyse à d’autres points de vue, notamment ceux défendant la nécessité de compromis territoriaux pour la paix. La chronique assume son parti pris tout en respectant l’intelligence du lecteur. Elle vise à éclairer plus qu’à convaincre, en révélant les dimensions humaines et éthiques souvent occultées par le langage technique de la diplomatie. Toute erreur factuelle signalée sera corrigée avec transparence.
Je ne détiens pas la vérité. Je détiens une vérité, fragmentaire, engagée, butée. Le lecteur est roi : il doit juger, contredire, compléter. Ma seule promesse est d’avoir été honnête avec lui, sans tricher sur les faits ni sur mes intentions.
Sources
Sources primaires
The Kyiv Independent – Ukrainian officials reject latest Donbas proposal from US – 14 février 2025
Reuters – Ukraine rejects US proposal for joint rule of Donbas with Russia – 15 février 2025
Sources secondaires
The Economist – America proposes sharing Donbas between Ukraine and Russia – 13 février 2025
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