Ce que l’on sait jusqu’ici
Si tous les détails exacts des neuf questions référendaires n’avaient pas encore été rendus publics dans leur libellé final au moment de cette publication, les grandes thématiques avancées par le gouvernement Smith sont suffisamment claires pour qu’on puisse en analyser la portée. On parle de questions liées au contrôle provincial de l’immigration, à la capacité de l’Alberta de se retirer de certains programmes fédéraux, à la réforme du système de péréquation, à des questions touchant les droits constitutionnels provinciaux, et potentiellement à des enjeux liés au contrôle des ressources naturelles. Ce sont des sujets qui ne sont pas anodins. Ce sont des sujets qui, pris individuellement, méritent un débat public sérieux et approfondi.
Mais voilà le premier problème avec la stratégie de Smith : en les regroupant tous en automne 2026, simultanément, elle crée une saturation délibérée du débat public. Neuf enjeux complexes en même temps, c’est structurellement impossible à débattre sérieusement. Les citoyens albertains — qui travaillent, élèvent des enfants, paient leurs factures — n’ont pas la capacité cognitive et temporelle de se former une opinion éclairée sur neuf questions constitutionnelles complexes en quelques semaines. Ce que Smith appelle de la démocratie directe ressemble plutôt, dans ce contexte précis, à une noyade délibérée sous l’information.
Et c’est là que quelque chose en moi résiste fortement. J’ai lu assez d’histoire politique pour reconnaître une technique rodée : quand on veut que les gens disent oui à quelque chose de difficile à avaler, on l’emballe avec huit autres questions plus faciles, et on appelle ça de la démocratie. Ce n’est pas un procès d’intention. C’est une observation sur la mécanique référendaire. Neuf questions, c’est neuf opportunités pour que la confusion joue en faveur du camp qui contrôle le récit.
La mécanique du référendum au Canada
Le Canada n’a pas de tradition robuste de référendums provinciaux sur des questions constitutionnelles — du moins pas à cette échelle et avec cette fréquence. Le pays a eu son lot de consultations populaires déterminantes : le référendum québécois de 1995 en est l’exemple le plus douloureux et le plus déterminant. Mais même dans ce cas-là, il s’agissait d’une seule question, d’une clarté terrible, qui avait mobilisé des mois de débat public intense. Ce que Danielle Smith propose, c’est fondamentalement différent. C’est une multitude de questions qui s’entrecroisent, qui s’alimentent mutuellement, et dont les résultats combinés pourraient créer une mosaïque constitutionnelle d’une complexité sans précédent.
Sur le plan strictement légal, les provinces ont le droit de tenir des référendums consultatifs sur n’importe quelle question. Mais « consultatif » est le mot clé ici. Ces référendums n’ont pas force de loi. Ils ne peuvent pas modifier la Constitution canadienne unilatéralement. Ils ne peuvent pas annuler des lois fédérales. Ce que Smith peut faire avec des résultats positifs, c’est les brandir comme un mandat populaire et s’en servir comme argument politique dans ses négociations avec Ottawa. Ce qui est, en soi, une stratégie politiquement légitime — mais qui doit être nommée pour ce qu’elle est : une opération de communication politique de grande envergure, autant sinon plus qu’un exercice de démocratie directe.
L'immigration au coeur du projet smithien
Reprendre le contrôle ou creuser les divisions
L’immigration figure parmi les thèmes centraux de ces référendums, et c’est probablement le terrain le plus politiquement inflammable. L’Alberta n’est pas seule à vouloir avoir son mot à dire sur les flux migratoires qui la concernent directement — plusieurs provinces ont exprimé des préoccupations légitimes quant au manque de coordination entre les politiques fédérales d’immigration et les capacités réelles d’accueil des provinces, que ce soit en matière de logement, de services de santé ou d’intégration sur le marché du travail. Ces préoccupations sont documentées, mesurables, et ont une résonance réelle dans la population.
Mais poser une question référendaire sur l’immigration en Alberta en 2026, dans le contexte politique actuel — marqué par une polarisation croissante sur ce sujet à l’échelle nord-américaine — c’est jouer avec du feu dans une poudrière. Les nuances nécessaires à un débat sain sur la gestion de l’immigration — et il y en a d’importantes — risquent d’être complètement englouties par les rhétoriques simplistes qui prospèrent dans les campagnes référendaires. Ce n’est pas une critique abstraite : c’est ce que les données historiques sur les campagnes référendaires portant sur l’immigration nous enseignent, au Canada comme ailleurs.
Je veux être précis ici parce que c’est un sujet qui se prête facilement aux malentendus. Ce n’est pas que l’Alberta n’ait pas le droit de vouloir plus de contrôle sur l’immigration sur son territoire. C’est que la forme référendaire, appliquée à ce sujet précis, dans ce climat précis, avec la rapidité proposée — c’est une recette pour produire de la chaleur sans lumière. Et la chaleur sans lumière, en politique, ça brûle des gens réels.
Le Québec comme précédent et ses limites
On entend souvent, dans les cercles proches du gouvernement Smith, l’argument du précédent québécois. Le Québec a obtenu, au fil des années, des ententes particulières en matière d’immigration — notamment l’Accord Canada-Québec qui lui donne une juridiction significative sur la sélection des immigrants économiques. Pourquoi l’Alberta ne pourrait-elle pas obtenir quelque chose de semblable ? C’est un argument qui a une logique interne. Et si Danielle Smith cherchait effectivement à négocier un accord administratif similaire avec le gouvernement fédéral, je pourrais même comprendre l’impulsion.
Mais le contexte est différent. L’Accord Canada-Québec a été négocié dans un cadre bilatéral, avec des garanties constitutionnelles liées à la protection de la langue et de la culture françaises — un contexte unique et historiquement spécifique. Ce qui fonctionne pour le Québec ne se transplante pas mécaniquement à l’Alberta, dont la situation est fondamentalement différente. Utiliser le précédent québécois comme argument pour des référendums albertains, c’est comparer des contextes constitutionnels qui ne sont comparables qu’en surface. Et toute personne qui a déjà lu la Constitution canadienne avec attention le sait.
La Constitution canadienne : un terrain de jeu miné
Ce qu’on ne peut pas changer par référendum provincial
La Constitution canadienne n’est pas modifiable par décision unilatérale d’une province, et cela pour des raisons profondes qui ne relèvent pas de l’arbitraire politique. La Loi constitutionnelle de 1982 et la Charte canadienne des droits et libertés établissent des procédures d’amendement précises qui exigent soit l’accord du Parlement fédéral et de sept provinces représentant au moins cinquante pour cent de la population, soit l’unanimité pour certains changements fondamentaux. Aucun référendum provincial, aussi massif soit-il, ne peut court-circuiter ces procédures.
Danielle Smith le sait. Son équipe juridique le sait. Et pourtant, certaines des questions référendaires annoncées semblent s’aventurer sur ce terrain constitutionnel avec une désinvolture qui devrait inquiéter. Non pas parce qu’elle espère réellement modifier la Constitution unilatéralement — ce serait constitutionnellement impossible. Mais parce que des résultats référendaires sur des questions constitutionnelles peuvent être utilisés pour exercer une pression politique intense sur le gouvernement fédéral, pour alimenter des causes devant les tribunaux, et pour nourrir un sentiment de légitimité populaire autour de demandes qui, autrement, seraient immédiatement rejetées comme extravagantes.
Et c’est précisément ce double jeu qui me rend mal à l’aise. D’un côté, on présente ces référendums comme un exercice citoyen légitime. De l’autre, on anticipe parfaitement leur utilisation comme outil de pression constitutionnelle. Ce n’est pas illégal. Ce n’est même pas nécessairement illégitime. Mais ça mérite d’être dit clairement : ces référendums sont d’abord et avant tout un outil politique. Et les Albertains qui iront voter méritent de le savoir.
La Cour suprême comme arbitre ultime
Inévitablement, certaines des décisions qui découleront de ces référendums — ou des lois que le gouvernement Smith pourrait ensuite adopter en s’appuyant sur leurs résultats — finiront devant la Cour suprême du Canada. Ce n’est pas une hypothèse pessimiste : c’est la trajectoire naturelle de tout conflit constitutionnel sérieux entre une province et le gouvernement fédéral. La Cour suprême a déjà été saisie de nombreux litiges impliquant l’Alberta sur des questions énergétiques et environnementales, et ses décisions n’ont pas toujours été favorables aux ambitions provinciales.
Ce que cela signifie concrètement, c’est que les résultats de ces neuf référendums ne seront pas la fin de l’histoire. Ils seront le début d’une longue bataille juridique et politique dont l’issue est loin d’être garantie pour l’Alberta. Les citoyens albertains qui voteront en automne 2026 ne voteront pas pour des changements immédiats et tangibles. Ils voteront pour le début d’une guerre d’usure constitutionnelle dont les coûts — financiers, institutionnels, sociaux — sont difficiles à mesurer aujourd’hui mais seront bien réels demain. Ce n’est pas anodin. Cela mérite d’être pesé soigneusement.
La péréquation : la plaie ouverte de la fédération canadienne
Un système que tout le monde critique et personne ne répare
Si un enjeu méritait un référendum sérieux et un débat national approfondi, c’est bien celui de la péréquation. Ce mécanisme redistributif — qui transfère des fonds des provinces dites « riches » vers les provinces dont la capacité fiscale est moindre — est au cœur des tensions fédérales-provinciales depuis des décennies. L’Alberta, province dont les revenus pétroliers ont longtemps été parmi les plus élevés du pays, a contribué massivement à ce système tout en arguant qu’elle n’en retirait pas de bénéfices équivalents. La frustration est réelle. Et les données économiques donnent une certaine crédibilité aux doléances albertaines.
La formule de calcul de la péréquation est complexe, imparfaite, et a fait l’objet de nombreuses critiques académiques sérieuses de toutes parts du spectre politique. Des économistes progressistes et conservateurs s’accordent souvent pour dire que le système mérite une réforme substantielle. En ce sens, l’idée de soulever la question via un référendum albertain n’est pas absurde en soi — elle crée une pression démocratique qui peut accélérer des discussions nécessaires. Mais encore une fois, la question est de savoir si un référendum provincial unilatéral est le bon outil pour forcer une réforme qui nécessite par définition un consensus fédéral-provincial.
Je vais vous dire quelque chose qui va peut-être surprendre : la péréquation mérite d’être réformée. Ce n’est pas une hérésie de le dire. C’est une réalité que des gens de tous horizons politiques reconnaissent en privé même quand ils ne le disent pas en public. Mais la réformer par la menace référendaire plutôt que par la négociation de bonne foi — c’est choisir la confrontation plutôt que la solution. Et ça, ça ne sert pas les Albertains. Ça sert Danielle Smith.
Les provinces bénéficiaires dans l’équation
Une dimension souvent absente du débat albertain sur la péréquation : les provinces qui dépendent de ce système ne sont pas des profiteuses passives. Plusieurs d’entre elles — le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, le Manitoba, le Québec dans certains cycles économiques — font face à des défis structurels réels : économies moins diversifiées, populations vieillissantes, éloignement des centres économiques majeurs. La péréquation n’est pas un système de transfert arbitraire entre bons et mauvais élèves. C’est un mécanisme d’équilibrage dans une fédération qui a fait le choix, en 1867 et confirmé en 1982, de garantir des niveaux de services comparables d’un bout à l’autre du pays.
Une réforme de la péréquation qui avantagerait significativement l’Alberta désavantagerait mécaniquement d’autres provinces. Ces provinces ont aussi des citoyens, des enfants, des hôpitaux, des écoles. Le débat sur la péréquation ne peut pas être conduit uniquement du point de vue de l’Alberta, aussi légitimes que soient ses préoccupations. Un référendum provincial ne peut, par définition, refléter que la perspective d’une province. C’est structurellement insuffisant pour réformer un mécanisme fédéral qui affecte dix provinces et trois territoires.
Danielle Smith et la tentation du rapport de force
Le calcul politique derrière l’annonce
Danielle Smith est une politicienne intelligente et calculatrice. Ceux qui la sous-estiment ont systématiquement eu tort de le faire. Cette annonce de neuf référendums n’est pas un coup de tête : c’est le résultat d’un calcul politique soigneusement mûri. Elle sait que son gouvernement approche d’un cycle électoral provincial. Elle sait que sa base électorale — profondément frustrée par Ottawa, profondément attachée à la souveraineté albertaine — sera électrisée par cette annonce. Et elle sait que même si ces référendums n’aboutissent à rien de concret constitutionnellement, ils auront solidifié son image de battante, de femme qui tient tête au pouvoir fédéral.
C’est une stratégie électorale enveloppée dans un costume de démocratie directe. Ce n’est pas un jugement moral — c’est une description fonctionnelle. Tous les gouvernements font des calculs politiques. La question pertinente n’est pas de savoir si Smith fait de la politique — évidemment qu’elle en fait. La question pertinente est de savoir si ce calcul politique sert réellement les intérêts à long terme des Albertains, ou s’il sert principalement les intérêts à court terme du Parti conservateur uni dans le prochain cycle électoral. Et si ces deux intérêts divergent, lequel elle choisit.
J’ai une certaine admiration pour l’audace politique. Vraiment. Il faut du courage pour aller chercher neuf référendums simultanément. Mais l’audace politique sans vision à long terme, c’est du spectacle. Et l’Alberta mérite mieux que du spectacle. Elle mérite des solutions durables, négociées, inscrites dans des cadres institutionnels qui traversent les cycles électoraux. Pas des batailles qui galvanisent les foules et disparaissent après les élections.
La réponse d’Ottawa : le silence calculé
Le gouvernement fédéral — dirigé depuis le début de 2025 par Mark Carney et son équipe libérale — a jusqu’ici répondu à l’annonce de Smith avec une retenue qui reflète une stratégie délibérée. Ottawa sait que s’engager trop rapidement dans une confrontation publique avec l’Alberta sur ces neuf référendums, c’est risquer d’alimenter le feu plutôt que de l’éteindre. Chaque fois que le gouvernement fédéral monte aux barricades contre les ambitions albertaines, cela renforce précisément la narration que Smith cherche à établir : celle d’une province assiégée par un pouvoir central hostile et condescendant.
La stratégie fédérale consistera probablement à laisser les questions juridiques et constitutionnelles faire leur travail en silence — les conseillers juridiques fédéraux ont certainement déjà produit des avis détaillés sur les limites légales de chacune des questions référendaires — tout en cherchant des ouvertures de dialogue qui permettraient d’évacuer une partie de la pression accumulée. La question est de savoir si Carney, qui a lui-même un intérêt politique évident à désamorcer les tensions avec l’Ouest, aura la latitude et la volonté de proposer quelque chose d’assez substantiel pour que Smith puisse présenter cela à ses électeurs comme une victoire partielle.
L'impact sur les citoyens albertains ordinaires
Ce que neuf référendums simultanés coûtent vraiment
Parlons d’argent, parce que c’est concret et parce que c’est souvent le premier angle que les analystes politiques négligent dans l’enthousiasme des grandes manœuvres constitutionnelles. Organiser un référendum, même consultatif, coûte des dizaines de millions de dollars. Organiser neuf référendums simultanément — avec les campagnes d’information nécessaires, la logistique électorale, la mobilisation des agents de scrutin, la communication publique — c’est une dépense significative pour les finances publiques albertaines. Une dépense qui intervient dans un contexte où les services publics — santé, éducation, infrastructure — font face à leurs propres pressions budgétaires.
Et il y a un coût social que les chiffres ne capturent pas : la polarisation. Chaque campagne référendaire, sur n’importe quel sujet, divise les communautés. Elle crée des camps, des tensions, des conflits qui persistent longtemps après que les bulletins de vote ont été comptabilisés. Multiplier ces campagnes par neuf, simultanément, c’est délibérément déposer neuf graines de division dans le tissu social albertain en même temps. Pour des résultats consultatifs qui n’auront pas force de loi. Le rapport bénéfice-coût de cet exercice démocratique mérite d’être scruté sérieusement par les Albertains avant qu’ils n’entrent dans les isoloirs.
Je pense à une mère de famille à Calgary qui jongle entre deux emplois, qui attend depuis six mois un rendez-vous chez un spécialiste pour son fils, et qui va recevoir neuf pamphlets référendaires dans sa boîte aux lettres cet automne. Est-ce que ces neuf pamphlets vont améliorer sa vie ? Est-ce qu’ils vont réduire son temps d’attente aux urgences ? Est-ce qu’ils vont réduire son loyer ? Non. Ils vont lui demander de se prononcer sur des questions constitutionnelles complexes en quelques semaines. Et si elle dit oui à toutes les questions, sa vie n’aura pas changé d’un iota le lendemain matin.
La participation citoyenne : un idéal mal servi
La démocratie directe — le référendum, la consultation populaire — est un outil démocratique précieux. Mais comme tout outil, sa valeur dépend entièrement de la façon dont on l’utilise. Un référendum bien conçu, sur une question claire, avec une campagne d’information équilibrée, avec suffisamment de temps pour que les citoyens se forment une opinion éclairée — c’est un enrichissement démocratique réel. Un référendum précipité, sur une question complexe, dans un climat de mobilisation partisane, sans mécanisme d’information indépendant robuste — c’est une capture démocratique.
Les Albertains méritent mieux que neuf questions posées à la hâte sur des enjeux qui façonneront leur relation avec le reste du Canada pour les prochaines générations. Ils méritent un débat national sérieux sur la réforme constitutionnelle, sur les déséquilibres fiscaux, sur la gestion partagée de l’immigration. Ils méritent des négociations de bonne foi entre leur gouvernement provincial et le gouvernement fédéral, avec des experts indépendants, avec des mécanismes de reddition de comptes. Ce qu’ils ne méritent pas, c’est d’être transformés en munitions électorales dans une bataille politique qui se joue principalement dans les médias et dans les couloirs du pouvoir.
Le Canada fracturé : un danger réel
Quand les tensions fédérales-provinciales atteignent un point de rupture
Le Canada de 2026 n’est pas le Canada serein et consensuel que les manuels scolaires décrivent parfois avec une nostalgie un peu naïve. C’est un pays traversé par des tensions profondes : des tensions linguistiques, des tensions économiques régionales, des tensions sur la transition énergétique, des tensions sur l’identité nationale. L’Ouest canadien a accumulé des griefs réels contre un establishment politique fédéral perçu comme centré sur le corridor Québec-Ontario. Ces tensions préexistent à Danielle Smith, et elles survivront à son passage au pouvoir.
Mais ce que Smith fait avec ses neuf référendums, c’est concentrer et cristalliser ces tensions en un événement politique majeur à l’automne 2026. Elle crée un moment de vérité artificiel — ou du moins, elle en contrôle le calendrier et la mise en scène. Et dans ce moment de vérité, les forces centrifuges qui travaillent la fédération canadienne depuis des décennies se trouveront activées simultanément. Dans le meilleur scénario, cela force une réforme négociée du cadre fédéral. Dans le pire scénario, cela exacerbe des divisions qui mettront des années à cicatriser.
Le Canada est un pays fragile. Pas fragile comme un État défaillant — fragile comme quelque chose de précieux qui tient grâce à des équilibres délicats que les générations passées ont mis des décennies à construire. Quand je lis que neuf référendums constitutionnels vont être tenus simultanément dans une province, je ne ressens pas de l’enthousiasme pour la démocratie. Je ressens quelque chose qui ressemble à de l’inquiétude pour ces équilibres. Parce que les équilibres fragiles, quand on les secoue trop fort, ne se rééquilibrent pas toujours.
Les leçons que Smith refuse d’entendre
L’histoire politique canadienne offre des leçons importantes sur la gestion des crises fédérales-provinciales. La crise de Meech et celle de Charlottetown ont montré qu’il est extrêmement difficile de modifier l’architecture constitutionnelle canadienne, même quand il y a une volonté politique réelle de plusieurs acteurs majeurs. Elles ont aussi montré que les crises constitutionnelles créent des blessures qui se transmettent d’une génération politique à l’autre. Danielle Smith est assez âgée pour avoir observé ces événements. Elle a certainement des conseillers qui les ont analysés. Mais elle semble avoir tiré une leçon différente de celle que je décrirais : non pas l’humilité devant la complexité constitutionnelle, mais la conviction qu’une pression populaire suffisamment forte peut forcer des résultats qu’aucune négociation traditionnelle ne peut produire.
Cette conviction n’est pas entièrement infondée. La pression populaire a parfois produit des changements constitutionnels significatifs. Mais elle a aussi, dans de nombreux cas historiques, produit des blocages durables, des rancœurs profondes et des dynamiques de conflit qui ont paralysé des institutions pendant des années. Le pari de Smith est qu’elle peut contrôler l’amplitude de la pression qu’elle génère. C’est un pari risqué. Très risqué.
Ce que le reste du Canada devrait comprendre sur l'Alberta
La légitimité d’une frustration historique
Il serait facile — et intellectuellement paresseux — de réduire la démarche de Danielle Smith à une forme de populisme constitutionnel irresponsable. C’est un réflexe de certains commentateurs canadiens basés dans les grandes métropoles de l’Est, qui regardent les ambitions albertaines avec une condescendance à peine voilée. Cette condescendance est elle-même un problème. Elle alimente précisément le sentiment d’exclusion et de mépris que les Albertains expriment quand ils parlent de leur relation avec Ottawa.
L’Alberta est une province dont l’économie a été profondément façonnée par ses ressources naturelles — et dont l’avenir économique est directement menacé par des politiques de transition énergétique définies ailleurs, pour des raisons globales qui ne tiennent pas suffisamment compte des réalités locales. Les travailleurs albertains du secteur pétrolier et gazier ne sont pas des climatosceptiques irresponsables pour la plupart : ce sont des gens qui ont des hypothèques, des familles, des communautés entières dont l’économie dépend d’industries que le reste du pays cherche à réduire sans toujours proposer des alternatives crédibles et concrètes. Cette réalité mérite d’être entendue. Et elle n’est pas incompatible avec la nécessité de la transition énergétique.
Ce que je voudrais, c’est un Canada capable d’avoir cette conversation difficile sans que l’une des parties soit forcée de tenir neuf référendums pour se faire entendre. Ce que je voudrais, c’est un fédéralisme assez mature pour que les griefs réels de l’Alberta soient traités avant qu’ils n’atteignent ce niveau de tension. Ce que je voudrais — et je sais que c’est peut-être naïf — c’est qu’on règle les vrais problèmes plutôt que d’en faire des campagnes électorales.
L’Ouest comme force d’équilibre ou force centrifuge
L’Ouest canadien — et l’Alberta en particulier — a longtemps été une force d’équilibre dans la fédération canadienne. Une province qui apportait des ressources économiques massives, une culture entrepreneuriale forte, une contribution démographique et culturelle significative. La question que les neuf référendums de Danielle Smith posent en filigrane n’est pas constitutionnelle dans sa forme la plus profonde : c’est la question de savoir si l’Alberta veut continuer à jouer ce rôle d’équilibre au sein du Canada, ou si elle choisit une trajectoire qui l’éloigne progressivement du centre de gravité fédéral.
Cette question mérite une réponse claire et honnête de la part des Albertains — une réponse qui ne peut pas venir de neuf questions référendaires techniques sur l’immigration ou la péréquation. Elle doit venir d’un débat fondamental sur ce que l’Alberta veut être dans le Canada du vingt et unième siècle. Ce débat est légitime, nécessaire, et urgent. Mais il ne peut pas être capturé dans des bulletins de vote d’automne orchestrés par un gouvernement provincial qui a un intérêt électoral évident dans son résultat.
La démocratie comme bouclier ou comme arme
Quand l’outil démocratique se retourne
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans l’utilisation du référendum comme outil de confrontation politique. Le référendum est censé être l’expression la plus directe et la plus pure de la volonté populaire. Il est censé transcender la politique partisane en faisant appel directement aux citoyens. Mais quand le référendum est convoqué et conçu par un gouvernement qui a un intérêt direct dans son résultat, quand les questions sont formulées par les mêmes personnes qui feront campagne pour le « oui », quand le calendrier est choisi en fonction du cycle électoral plutôt qu’en fonction de la maturité du débat public — le référendum cesse d’être un bouclier contre la politique partisane. Il devient une arme au service de cette même politique partisane.
Ce n’est pas une invention : c’est ce que les spécialistes de la science politique appellent le « référendum plébiscitaire », par opposition au référendum délibératif. Dans le premier cas, le gouvernement cherche à obtenir une validation populaire pour une position qu’il a déjà arrêtée. Dans le second cas, il cherche sincèrement à obtenir un éclairage citoyen pour orienter ses décisions. Les signes qui entourent l’annonce de Danielle Smith pointent plutôt vers le premier modèle. Et cela mérite d’être nommé clairement, non pas pour délégitimer le processus référendaire en général, mais pour que les Albertains entrent dans ces référendums avec les yeux ouverts.
La démocratie directe, je la respecte profondément. J’y crois. Mais je crois en une démocratie directe qui sert les citoyens, pas une démocratie directe qui utilise les citoyens. La différence est cruciale. Et dans le cas présent, je n’arrive pas à me débarrasser du sentiment que les Albertains sont davantage des participants à une démonstration de force qu’à une véritable conversation sur leur avenir. Espérons que je me trompe.
Les garde-fous qui manquent à ce processus
Un processus référendaire crédible nécessite plusieurs garde-fous que l’annonce de Smith ne semble pas prévoir avec suffisamment de rigueur. D’abord, une commission indépendante de rédaction des questions : si les questions sont formulées par le gouvernement lui-même, elles peuvent être rédigées de manière à orienter la réponse. La formulation d’une question référendaire est un art politique en soi, et les historiens des référendums canadiens — notamment ceux de 1992 sur l’Accord de Charlottetown — ont montré combien la formulation peut influencer les résultats.
Ensuite, une période de délibération citoyenne suffisante. Des mois, pas des semaines, pour que des commissions parlementaires, des forums citoyens, des experts indépendants puissent informer le public sur les enjeux réels. Et enfin, des mécanismes de mise en œuvre clairs : que se passera-t-il concrètement si le « oui » l’emporte sur telle ou telle question ? Quelles négociations seront engagées ? Dans quels délais ? Avec quels engagements de résultat ? Sans ces précisions, un référendum reste un geste politique fort — mais un geste dont les conséquences pratiques pour les citoyens ordinaires restent floues et lointaines.
Ce que l'automne 2026 pourrait vraiment produire
Scénarios et probabilités
Essayons de penser concrètement à ce que l’automne 2026 pourrait produire, au-delà des discours. Scénario premier : les neuf questions obtiennent des majorités favorables, Smith brandit ces résultats comme un mandat populaire historique, Ottawa se voit forcé d’ouvrir des négociations sérieuses sur plusieurs enjeux, et des accords administratifs partiels sont conclus dans les mois suivants. Ce serait un succès partiel pour Smith — des gains concrets sur certains enjeux, mais loin de la révolution constitutionnelle que ses partisans les plus enthousiastes espèrent.
Scénario deuxième : les résultats sont mitigés, certaines questions passent, d’autres non, Ottawa se montre peu coopératif sur les enjeux constitutionnels mais ouvre des discussions sur les enjeux administratifs, et Smith peut revendiquer une victoire partielle sans avoir transformé fondamentalement la relation fédérale-provinciale. Scénario troisième — le moins probable mais pas impossible : des résultats faibles, une participation décevante, et une perception publique que la stratégie référendaire était davantage un exercice de communication qu’un véritable projet de réforme. Dans ce cas, le retour de balancier pourrait être sévère pour le gouvernement conservateur.
Je ne suis pas devin. Je ne sais pas lequel de ces scénarios se réalisera. Mais je sais une chose : dans tous les cas, le lendemain du référendum, les Albertains se réveilleront avec les mêmes files d’attente dans leurs hôpitaux, les mêmes pressions sur leur pouvoir d’achat, les mêmes inquiétudes sur l’avenir économique de leurs régions. Les référendums ne construisent pas de routes. Ils ne recrutent pas d’infirmières. Et ça, Danielle Smith le sait aussi bien que moi.
Le vrai enjeu : la nature du fédéralisme canadien
Au fond, ce que les neuf référendums de Danielle Smith révèlent, c’est une crise plus profonde que la relation entre l’Alberta et Ottawa. C’est une crise du modèle fédéral canadien lui-même. Un modèle qui, depuis 1867, a cherché à maintenir un équilibre entre l’unité nationale et la diversité provinciale — et qui, à intervalles réguliers, montre ses limites et ses contradictions. L’Alberta de 2026 n’est pas la première province à se sentir étranglée dans ce modèle. Le Québec des années 1960 à 1990 a traversé des crises constitutionnelles d’une intensité comparable. Ces crises ont finalement produit des changements — partiels, imparfaits, contestés — mais des changements réels.
La vraie question n’est donc pas de savoir si Danielle Smith a tort de soulever ces enjeux. Elle n’a pas tort. La vraie question est de savoir si le processus qu’elle a choisi — neuf référendums simultanés, dans un calendrier électoral chargé, avec des questions en partie constitutionnelles — est le meilleur chemin pour produire les changements durables dont l’Alberta a besoin. Et là, le débat reste entier. Largement, profondément, douloureusement entier.
Conclusion : L'Alberta a le droit de se battre, mais pas n'importe comment
Ce qui est en jeu derrière les bulletins de vote
L’Alberta a le droit de se battre pour ses intérêts. Elle a le droit d’exiger un fédéralisme plus équitable, une meilleure reconnaissance de ses contributions économiques, une plus grande autonomie dans des domaines qui la concernent directement. Ces droits ne sont pas contestables. Ces aspirations ne sont pas illégitimes. Et si Danielle Smith parvient, à travers ces référendums et les négociations qui pourraient s’ensuivre, à obtenir des concessions réelles qui améliorent concrètement la vie des Albertains — alors l’histoire lui donnera raison d’avoir pris ce risque.
Mais le droit de se battre ne confère pas l’immunité à la critique sur la méthode choisie. Neuf référendums simultanés sur des enjeux constitutionnels complexes, avec un calendrier qui sert d’abord des intérêts électoraux, sans garde-fous délibératifs suffisants — c’est une méthode qui mérite d’être questionnée sérieusement. Non pas par les adversaires de l’Alberta, mais par ceux qui veulent sincèrement que cette province obtienne justice dans la fédération canadienne. Parce que les batailles mal menées ne produisent pas seulement des défaites : elles épuisent les troupes et rendent les victoires futures plus difficiles.
Le Canada que nous voulons
Derrière la stratégie de Danielle Smith, derrière les neuf référendums, derrière les joutes constitutionnelles qui s’annoncent — il y a une question fondamentale que chaque Canadien devrait se poser en 2026 : quel Canada voulons-nous habiter ? Un Canada capable d’entendre ses provinces les plus frustrées et de se réformer avant qu’elles n’aient à sortir les armes référendaires ? Ou un Canada qui ne réforme que sous la contrainte, et qui accumule ainsi des rancœurs de génération en génération ? La réponse à cette question ne sera pas donnée par des bulletins de vote albertains en automne 2026. Elle sera donnée, lentement, douloureusement, par les choix que des leaders de tous les partis, dans toutes les provinces, feront dans les années qui viennent.
Danielle Smith a posé une question réelle. Malheureusement, elle a choisi une réponse provisoire là où la situation appelait une réponse durable. Elle a choisi la confrontation là où la situation demandait la construction. Elle a choisi neuf bulletins de vote là où la situation exigeait une table de négociation. Et pour ça — pour cette sélection de la méthode plutôt que pour la légitimité des griefs — elle mérite d’être tenue responsable, par les Albertains eux-mêmes, mais aussi par tous ceux qui croient en un Canada capable de se réparer avant de se fracturer.
Je ne terminerai pas cet article en disant que Danielle Smith est une mauvaise politicienne. Elle n’est pas une mauvaise politicienne. Elle est peut-être même une politicienne exceptionnellement habile. Mais l’habileté politique n’est pas synonyme de vision nationale. L’Alberta mérite les deux. Et pour l’instant, elle n’a que la première.
L’automne 2026 nous dira ce que nous sommes
Dans quelques mois, les Albertains recevront leurs bulletins de vote. Neuf questions. Neuf fois la chance de dire ce qu’ils pensent de leur place dans la fédération canadienne. Cette chance mérite d’être saisie avec sérieux, avec information, avec le regard clair de quelqu’un qui comprend non seulement ce que ces questions posent, mais ce qu’elles ne posent pas — et ce qu’elles ne peuvent pas résoudre. L’automne 2026 sera révélateur. Non pas parce que les résultats référendaires changeront le Canada du jour au lendemain — ils ne le changeront pas. Mais parce qu’ils nous diront quelque chose d’important sur ce que les Albertains croient possible, sur ce qu’ils exigent, et sur la sorte de démocratie qu’ils veulent pratiquer.
Et pour l’ensemble du Canada, ces résultats seront un miroir. Un miroir parfois inconfortable, peut-être parfois surprenant, mais nécessaire. Parce que les fractures que ces référendums mettent en lumière existent depuis longtemps. Elles n’ont pas été créées par Danielle Smith. Elle les a simplement rendues impossibles à ignorer. Et dans ce sens précis — dans ce sens seulement — peut-être que sa stratégie aura servi à quelque chose. À obliger une conversation que trop de gens préféraient remettre à demain. À condition que demain, quelqu’un ait les moyens et la volonté de la transformer en solution véritable.
À la fin de tout ça, je reviens toujours à la même pensée : le Canada vaut la peine d’être sauvé. Non pas le Canada tel qu’il est — imparfait, inégal, parfois sourd aux cris de ses propres provinces. Mais le Canada tel qu’il pourrait être. Un Canada qui entend l’Alberta. Qui entend le Québec. Qui entend les Premières Nations. Qui entend les régions oubliées. Un Canada qui se bâtit à table plutôt que dans les urnes. Neuf référendums ou pas, c’est encore ce Canada-là que j’espère. Même si, certains jours, j’ai du mal à y croire.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels du gouvernement de l’Alberta, déclarations publiques de Danielle Smith, rapports constitutionnels, dépêches d’agences de presse internationales reconnues.
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information canadiens reconnus, analyses d’institutions de recherche établies. Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles au moment de la rédaction.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées. Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici.
Sources
Sources primaires
Radio-Canada — Danielle Smith annonce la tenue de neuf référendums cet automne en Alberta — 2025
Gouvernement de l’Alberta — Bureau de la première ministre Danielle Smith — Déclarations officielles
Sources secondaires
Le Devoir — Analyse de la stratégie référendaire de Danielle Smith — 2025
The Globe and Mail — Alberta’s referendum gambit and its implications for Canadian federalism — 2025
CBC News — Alberta referendums: What Smith is proposing and what it could mean — 2025
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