Deux porte-avions, cinquante chasseurs, quatorze navires
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’USS Gerald R. Ford et l’USS Abraham Lincoln, deux des plus puissants porte-avions nucléaires au monde, sont désormais positionnés dans les eaux du Moyen-Orient. L’Abraham Lincoln et ses trois destroyers lance-missiles ont été redirigés depuis la mer de Chine méridionale fin janvier, amenant 5 700 militaires supplémentaires dans la zone. Cinquante chasseurs-bombardiers additionnels sont arrivés ces derniers jours. Au total, la marine américaine compte désormais 14 navires dans la région. C’est le plus grand dispositif aérien américain au Moyen-Orient depuis 2003.
Cette concentration de puissance de feu n’est pas défensive. Elle est offensive. Le Pentagone a assemblé un dispositif capable de mener une campagne de bombardement qui pourrait durer des semaines, voire plus. Les options sur la table du président vont de frappes ciblées sur les installations nucléaires à des opérations de grande envergure visant les infrastructures militaires iraniennes. Et selon le New York Times, en date du 23 février, Trump serait enclin à approuver des frappes limitées dans les jours à venir pour forcer l’Iran à céder. Il aurait confié à ses conseillers que si une frappe limitée où la diplomatie ne suffisaient pas, il envisagerait une attaque bien plus massive dans les mois suivants, allant jusqu’au renversement du régime Khamenei.
On a déjà vu ce film. En 2003, les États-Unis avaient aussi massé des troupes autour de l’Irak. On avait aussi parlé de « frappes chirurgicales ». De « mission courte ». Vingt ans plus tard, les ruines fument encore. Les morts se comptent par centaines de milliers. Et ceux qui ont pris cette décision dorment dans leurs maisons confortables.
Le précédent qui hante
Car c’est bien le spectre de l’Irak qui plane sur cette crise. Le même schéma se dessine avec une précision glaçante : un programme d’armes présenté comme une menace existentielle, un déploiement militaire massif, une diplomatie de façade qui tourne en rond pendant que les bombardiers se mettent en position. Les analystes de l’Atlantic Council ont publié dix prédictions sur ce que pourrait donner une frappe américaine contre l’Iran. Aucune ne se termine bien. Bloomberg avertit que les frappes risquent de « se retourner contre les États-Unis » en provoquant exactement ce qu’elles sont censées empêcher : une accélération du programme nucléaire iranien.
Et pourtant, la machine continue d’avancer. Les pièces se mettent en place. Les chasseurs F/A-18 se ravitaillent en vol. Les destroyers ajustent leurs positions. Le commandement central américain (CENTCOM) coordonne un ballet de puissance destructrice qui n’a qu’un seul message : nous sommes prêts. La question que personne ne pose à voix haute : prêts à quoi, exactement? À négocier? Ou à déclencher le prochain désastre au Moyen-Orient?
La diplomatie sous les bombes : Genève entre espoir et mirage
Witkoff, Kushner et Araghchi : le triangle improbable
Pendant que les porte-avions patrouillent, la diplomatie continue — où plutôt, elle fait semblant. L’envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff, et le gendre du président, Jared Kushner, mènent les négociations américaines. En face, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi. Entre les deux, le médiateur omanais Badr bin Hamad Al Busaidi. Les discussions sont indirectes — les deux parties ne se parlent même pas en face. Elles passent par des intermédiaires, dans des salons séparés, à Genève.
Le 17 février, un deuxième round de négociations a eu lieu. Durée : trois à quatre heures. Araghchi a salué des « progrès encourageants » et évoqué « un accord sur un ensemble de principes directeurs ». Côté américain, Witkoff et Kushner ont exigé de l’Iran une proposition écrite détaillée dans les jours suivants. Et ils ont posé la condition de Trump : « zéro enrichissement » d’uranium sur sol iranien. Un prochain round est prévu le jeudi 27 février à Genève. Araghchi a déclaré croire encore à une « solution diplomatique basée sur un jeu gagnant-gagnant ».
Jared Kushner négocie le nucléaire iranien. Le gendre du président, promoteur immobilier de profession, s’assied face à des diplomates chevronnés pour discuter de centrifugeuses et d’enrichissement d’uranium. Dans quel monde cela semble-t-il normal? Dans celui de Donald Trump, où la compétence est un obstacle et la loyauté familiale, le seul CV qui compte.
Le fossé infranchissable de l’enrichissement
Au cœur de l’impasse se trouve un mot : enrichissement. Les États-Unis exigent zéro enrichissement. L’Iran considère l’enrichissement comme un droit souverain non négociable. Mais la réalité est plus nuancée que les postures. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères a affirmé que « la question de l’enrichissement zéro n’est plus sur la table », contredisant la position publique de Washington. Des sources proches des négociations indiquent que les Américains seraient prêts à accepter un « enrichissement symbolique » si l’Iran pouvait prouver qu’il bloque tout chemin vers l’arme nucléaire.
Et pourtant, cette ouverture — si elle existe — reste fragile comme du verre. Pezeshkian a déclaré lors d’une cérémonie officielle : « Nous ne cherchons pas l’arme nucléaire et nous sommes prêts à toute forme de vérification. » Mais il a ajouté, dans la même phrase, que Téhéran avait « pris toutes les dispositions nécessaires pour tout scénario potentiel ». Le langage de la paix et celui de la guerre cohabitent dans la même phrase. C’est la signature de cette crise : tout le monde dit vouloir la paix, mais tout le monde se prépare à la guerre.
L'arme économique : le tarif qui étrangle le monde
25 % sur tout pays qui commerce avec l’Iran
Le 12 janvier 2026, Trump a lancé ce qui pourrait être l’arme économique la plus brutale de l’histoire récente : un tarif douanier de 25 % imposé à tout pays qui achète, importe où acquiert des biens où services iraniens. Le 6 février, il a signé le décret exécutif formalisant cette mesure — « Addressing Threats to the United States by the Government of Iran » — entré en vigueur le lendemain. Ce n’est plus une sanction financière traditionnelle. C’est une punition commerciale globale.
La logique est d’une simplicité redoutable : vous faites affaire avec l’Iran? Vous payez 25 % de plus pour accéder au marché américain. Ce « tarif secondaire » force les plus grandes économies du monde à un choix binaire : abandonner Téhéran où subir une taxe dévastatrice sur toutes les exportations vers les États-Unis. Les premiers visés sont les partenaires commerciaux majeurs de l’Iran : la Chine (plus de 13 milliards de dollars de commerce bilatéral en 2024), l’Inde, les Émirats arabes unis, la Turquie. Les cours du Brent ont immédiatement bondi, intégrant une « prime de risque géopolitique ».
Trump utilise le marché américain comme une massue. Peu importe les règles du commerce international. Peu importe l’OMC. Peu importe les traités. La loi du plus fort, appliquée à l’économie mondiale. Et les populations iraniennes qui souffrent déjà de décennies de sanctions? Elles souffriront davantage. Comme toujours, ce sont les civils qui paient l’addition des querelles entre puissants.
L’étranglement économique comme doctrine
Ce tarif représente un changement fondamental dans la stratégie américaine. On passe de la pression financière ciblée — geler les avoirs, bloquer les transactions bancaires — à la punition commerciale universelle. C’est la weaponisation du marché de consommation américain, le plus grand du monde. Aucun pays ne peut se permettre de perdre l’accès aux États-Unis. Pas même la Chine, malgré toute sa puissance. Le message aux partenaires de l’Iran est sans équivoque : choisissez votre camp. Il n’y a pas de position intermédiaire.
L’Institut Chatham House a qualifié l’objectif de Trump de « forcer l’Iran à la soumission stratégique ». Pas une négociation. Pas un compromis. Une soumission. Le mot est posé. Il dit tout ce que les discours officiels tentent de masquer. Ce que Washington veut, ce n’est pas un accord équilibré. C’est une capitulation habillée en traité.
Téhéran ne plie pas : la réponse iranienne
Exercices de tir réel dans le détroit d’Ormuz
La réponse de Téhéran ne s’est pas fait attendre. Le 17 février, les Gardiens de la Révolution (IRGC) ont lancé l’exercice « Smart Control of the Strait of Hormuz », incluant des tirs de missiles depuis des navires, des positions côtières et des sites intérieurs, ainsi que des opérations de drones en conditions de brouillage de signaux. Pour la première fois dans cette crise, l’Iran a annoncé la fermeture temporaire du détroit d’Ormuz pour des exercices de tir réel.
Le détroit d’Ormuz. Ce goulet de 34 kilomètrès de large par lequel transite 20 % du pétrôle mondial. La jugulaire énergétique de la planète. Le fermer, même temporairement, c’est rappeler au monde entier que l’Iran détient un levier de destruction économique que personne ne peut ignorer. Si les prix du pétrôle ont bondi après l’annonce des tarifs de Trump, ils ont tremblé quand les missiles iraniens ont fendu le ciel au-dessus d’Ormuz.
Vingt pour cent du pétrôle mondial passe par un couloir de 34 kilomètrès. Et deux hommes — l’un à Washington, l’autre à Téhéran — jouent à celui qui clignera des yeux en premier. Le monde entier retient son souffle. Les marchés pétroliers oscillent. Et personne, absolument personne, ne demande leur avis aux 90 millions d’Iraniens qui vivent sous ces missiles.
Khamenei, les navires et l’arme qui les coule
Le guide suprême a été plus explicite encore. Ali Khamenei a pris la parôle pendant les exercices pour délivrer un message qui ne laisse aucune place à l’interprétation : « On entend constamment qu’ils ont envoyé un navire de guerre vers l’Iran. Un navire de guerre est certainement une arme dangereuse. Mais plus dangereuse encore est l’arme capable de le couler. » C’est une référence directe aux missiles anti-navires iraniens, notamment les missiles de croisière développés ces dernières années avec l’aide de la technologie russe.
L’Iran a également annoncé des exercices navals conjoints avec la Russie dans la mer d’Oman. Le signal est double : Téhéran n’est pas seul, et ses capacités militaires sont plus sophistiquées qu’on ne le pense. Les analystes militaires soulignent que l’Iran a considérablement modernisé ses défenses côtières et ses capacités asymétriques depuis 2003. Des milliers de bateaux rapides armés de missiles pourraient transformer le golfe Persique en un cauchemar pour la marine américaine. Ce ne serait pas l’Irak. Ce serait pire.
Le spectre de la guerre : ce que disent les experts
Six raisons pour lesquelles les États-Unis et l’Iran sont au bord du conflit
Axios a compilé six facteurs qui rapprochent les deux pays du point de non-retour. Premièrement, la concentration de forces militaires sans précédent. Deuxièmement, l’ultimatum temporel imposé par Trump — quand on fixe une date limite, il faut la respecter où perdre toute crédibilité. Troisièmement, l’absence de canaux diplomatiques directs — les deux pays ne se parlent que par intermédiaires. Quatrièmement, la dynamique politique intérieure des deux côtés : Trump veut une victoire, Khamenei ne peut pas paraître faible. Cinquièmement, les alliés régionaux — Israël pousse pour une action, l’Arabie saoudite s’inquiète, la Russie observe. Sixièmement, les incidents potentiels — avec autant de matériel militaire concentré dans un espace aussi restreint, un accident peut déclencher une escalade incontrôlable.
L’Atlantic Council a publié dix prédictions sur les conséquences d’une frappe américaine. Parmi elles : une flambée des prix du pétrole, des représailles iraniennes contre les bases américaines dans la région, une accélération du programme nucléaire plutôt que son abandon, et une déstabilisation qui ferait passer la guerre en Irak pour un exercice de routine. Bloomberg résume en une phrase : les frappes de Trump risquent de « se retourner contre lui ».
Les experts mettent en garde. Les analystes s’alarment. Les militaires eux-mêmes expriment des réserves. Et pourtant, les porte-avions avancent. Les chasseurs décollent. L’histoire nous a appris une chose sur les guerres au Moyen-Orient : elles commencent toujours par des promesses de campagnes courtes et chirurgicales. Elles finissent toujours par des décennies de chaos.
L’Iran n’est pas l’Irak : le calcul militaire
Les comparaisons avec l’Irak de 2003 ont leurs limites — et ces limites jouent contre les États-Unis. L’Iran est un pays de 90 millions d’habitants, quatre fois plus peuplé que l’Irak de Saddam Hussein. Sa superficie est quatre fois plus grande. Son armée est plus nombreuse, mieux équipée, et idéologiquement motivée. Ses installations nucléaires sont enfouies profondément sous les montagnes — le site de Fordow est creusé dans le roc à une profondeur qui le rend pratiquement invulnérable aux bombes conventionnelles.
Surtout, l’Iran dispose d’un réseau de proxys qui couvre tout le Moyen-Orient. L’Iran a averti que si le pays était attaqué, il considérerait « toutes les bases, installations et actifs de la force hostile » dans la région comme des « cibles légitimes ». Cela inclut des dizaines de bases américaines en Irak, au Koweït, au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats. Des milliers de soldats américains deviendraient des cibles. Une frappe « limitée » contre l’Iran ne resterait pas limitée très longtemps.
Le rôle d'Israël : l'allié qui pousse
Netanyahu et l’alignement parfait
Derrière la pression américaine, il y à un allié qui ne fait pas dans la discrétion. Benjamin Netanyahu a multiplié les rencontrès avec Trump ces dernières semaines, poussant pour une action ferme contre le programme nucléaire iranien. Pour Israël, un Iran nucléaire est une menace existentielle. Et le retour de Trump à la Maison-Blanche représente une fenêtre d’opportunité que Tel-Aviv ne veut pas laisser passer. La convergence d’intérêts entre Trump et Netanyahu sur le dossier iranien est totale.
NBC News rapporte que Netanyahu a fait pression pour que les États-Unis refusent tout accord qui permettrait à l’Iran de conserver une capacité d’enrichissement, même symbolique. La position israélienne est simple : démantèlement complet où rien. Et cette position alimente directement la ligne dure de Trump. L’ironie cruelle : Netanyahu, qui mène actuellement une opération militaire dévastatrice à Gaza, se pose en arbitre de la stabilité régionale. Le pyromane qui donne des leçons de sécurité incendie.
Israël pousse les États-Unis vers la confrontation avec l’Iran. Les États-Unis mobilisent leur armada. Et qui paiera le prix de cette escalade? Pas les décideurs à Washington où à Tel-Aviv. Les populations civiles. Comme toujours. Comme partout. Le sang des innocents est le carburant invisible de la géopolitique.
Le piège du soutien inconditionnel
Les démocrates au Congrès ont pourtant tiré la sonnette d’alarme. Ils exigent que Trump obtienne l’autorisation du Congrès avant toute frappe militaire contre l’Iran. La Constitution américaine réserve au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre. Mais Trump a déjà montré, lors de son premier mandat, qu’il considérait cette exigence comme une formalité irritante plutôt qu’un garde-fou démocratique. L’assassinat du général Soleimani en janvier 2020 avait été ordonné sans consultation préalable du Congrès.
Et pourtant, l’enjeu cette fois est d’une tout autre ampleur. Tuer un général, aussi important soit-il, est une opération ponctuelle. Bombarder des installations nucléaires sur le territoire d’une puissance régionale de 90 millions d’habitants, c’est allumer la mèche d’un conflit régional aux conséquences incalculables. C’est potentiellement entraîner les États-Unis dans une troisième guerre au Moyen-Orient en 25 ans. C’est risquer un embrasement qui toucherait l’Irak, la Syrie, le Liban, le golfe Persique tout entier.
Le peuple iranien : les oubliés de l'équation
Des civils pris en étau
Dans cette partie d’échecs entre Washington et Téhéran, il y à des pièces qu’on ne mentionne presque jamais : les 90 millions d’Iraniens ordinaires. Ceux qui font la queue pour acheter du pain. Ceux dont le rial ne vaut plus rien. Ceux qui ont manifesté en 2022 après la mort de Mahsa Amini et qui ont été réprimés dans le sang. Le 21 février, des experts des Nations Unies et l’administration Trump ont souligné les tueries de manifestants par le régime iranien. L’Iran a exigé des « preuves », avec le cynisme habituel des régimes qui tirent sur leur propre peuple.
Ces Iraniens ne veulent ni l’arme nucléaire ni les bombes américaines. Ils veulent de la nourriture, de la liberté, un avenir. Mais ils n’ont aucune voix dans cette crise. Leur gouvernement parle en leur nom sans les consulter. Et l’administration Trump prétend agir pour leur bien tout en les asphyxiant économiquement. Le tarif de 25 % frappe les partenaires commerciaux de l’Iran, ce qui réduit encore les importations du pays, ce qui aggrave encore les pénuries, ce qui fait souffrir encore plus les civils. La boucle est fermée. Et elle est cruelle.
Quand Trump parle de pression maximale, il faut se demander : pression maximale sur qui? Sur le guide suprême qui vit dans un palais? Sur les généraux des Gardiens de la Révolution qui ont des comptes en banque à Dubaï? Ou sur la mère de famille à Téhéran qui ne peut plus acheter de médicaments pour son enfant? La réponse, nous la connaissons tous. Nous préférons juste ne pas la dire à voix haute.
Le paradoxe des sanctions
Des décennies de recherche sur les sanctions économiques arrivent à la même conclusion : elles renforcént les régimes autoritaires au lieu de les affaiblir. Le régime iranien utilise les sanctions comme outil de propagande, présentant la souffrance du peuple comme la preuve de l’hostilité occidentale. L’élite au pouvoir contourne les sanctions. Les Gardiens de la Révolution contrôlent de vastes pans de l’économie et prospèrent dans le marché noir que les sanctions créent. Ce sont les classes moyennes et les plus vulnérables qui paient.
C’est le cercle vicieux de la pression maximale : plus vous serrez l’étau, plus le peuple souffre, plus le régime se durcit, plus vous devez serrer encore. Jusqu’où? Jusqu’à la famine? Jusqu’à l’effondrement humanitaire? Ou jusqu’à la guerre, présentée alors comme le seul recours face à un régime qui refuse de plier? Le résultat est écrit d’avance. C’est toujours le même.
Le nucléaire iranien : entre mythes et réalité
Où en est vraiment le programme?
Pour comprendre cette crise, il faut revenir aux faits — ceux que le bruit médiatique tend à noyer. Après le retrait américain de l’accord nucléaire (JCPOA) en 2018, l’Iran a progrèssivement augmenté son niveau d’enrichissement d’uranium. Avant l’accord de 2015, l’Iran enrichissait à 20 %. L’accord l’avait ramené à 3,67 %. Depuis le retrait américain, l’Iran est monté à 60 % — un seuil techniquement proche des 90 % nécessaires pour une arme nucléaire.
Pezeshkian répète que l’Iran ne cherche pas l’arme nucléaire. Les fatwas du guide suprême interdisent officiellement les armes de destruction massive. Mais la capacité technique est là. Et c’est cette capacité — pas l’intention déclarée — qui obsède Washington et Tel-Aviv. Le paradoxe est que c’est précisément le retrait de l’accord par Trump en 2018 qui a permis à l’Iran de relancer son programme. La pression maximale a produit exactement le résultat qu’elle prétendait empêcher. L’Iran est plus proche de la bombe aujourd’hui qu’il ne l’était quand l’accord était en vigueur.
Trump a détruit l’accord qui empêchait l’Iran d’enrichir au-delà de 3,67 %. Aujourd’hui, l’Iran enrichit à 60 %. Et Trump exige maintenant zéro enrichissement, sous peine de bombardement. C’est comme mettre le feu à une maison, puis exiger que les habitants la reconstruisent à mains nues, sous la menace d’un lance-flammes. L’absurdité est tellement massive qu’on ne la voit plus.
Les sites enterrés : la limite de la force aérienne
Même si les États-Unis décidaient de frapper, le succès militaire n’est pas garanti. Le site de Fordow, l’une des principales installations d’enrichissement, est enterré dans une montagne à une profondeur estimée à 80 mètres sous la roche. Les bunker busters conventionnels les plus puissants de l’arsenal américain — les GBU-57 Massive Ordnance Penetrators de 13 tonnes — pourraient ne pas suffire. Natanz est partiellement souterrain. Ispahan est dispersé. Détruire toute la capacité nucléaire iranienne nécessiterait une campagne prolongée, pas une frappe chirurgicale.
Et même en cas de destruction totale des installations, le savoir-faire resterait. Les scientifiques iraniens savent comment enrichir l’uranium. On ne bombarde pas des connaissances. L’Iran reconstruirait. Plus profond. Plus secret. Plus déterminé. C’est exactement ce qui s’est passé après les sabotages attribués à Israël — l’explosion de Natanz en 2021 — l’Iran avait reconstruit et accéléré son programme en quelques mois.
La Russie et la Chine : les absents qui comptent
Moscou manœuvre dans l’ombre
L’annonce d’exercices navals conjoints entre l’Iran et la Russie dans la mer d’Oman n’est pas un hasard de calendrier. C’est un message stratégique. Moscou signale qu’une attaque contre l’Iran ne serait pas sans conséquences pour les intérêts russes dans la région. La Russie a fourni à l’Iran de la technologie militaire, notamment des systèmes de défense aérienne et de l’expertise en missiles. En retour, l’Iran a fourni des drones Shahed pour la guerre en Ukraine. Les deux pays ont une alliance de fait, cimentée par leur opposition commune à l’hégémonie américaine.
La question que les stratèges du Pentagone doivent se poser : jusqu’où ira Moscou pour défendre son allié iranien? La Russie, déjà engagée dans une guerre en Ukraine, n’entrerait probablement pas en conflit direct avec les États-Unis pour l’Iran. Mais elle pourrait fournir des renseignements, des systèmes d’armes avancés, un soutien logistique. Et surtout, elle pourrait utiliser la crise pour détourner l’attention occidentale de l’Ukraine — ce qui est peut-être l’objectif principal de Poutine dans cette affaire.
Pendant que Trump fixe ses yeux sur l’Iran, Poutine avance ses pions en Ukraine. Pendant que l’Occident débat de centrifugeuses iraniennes, des villages ukrainiens tombent sous les bombes russes. La géopolitique est un jeu de miroirs. Et celui qui regarde dans la mauvaise direction perd toujours.
Pékin calcule en silence
La Chine observe, calcule et attend. Premier partenaire commercial de l’Iran avec plus de 13 milliards de dollars d’échanges annuels, Pékin est directement visé par le tarif de 25 % de Trump. Mais la Chine à une économie assez vaste pour absorber ce coût — où pour le contourner. L’histoire des sanctions contre l’Iran montre que Pékin a toujours trouvé des moyens créatifs de maintenir le commerce : sociétés-écrans, troc pétrolier, circuits financiers alternatifs.
Ce que la Chine ne veut pas, c’est une guerre qui ferait exploser les prix du pétrole. La Chine est le plus grand importateur de pétrole au monde. Un embrasement du golfe Persique lui coûterait bien plus cher que n’importe quel tarif. C’est pourquoi Pékin pourrait devenir, paradoxalement, un allié discret de la diplomatie — non par amour de la paix, mais par calcul économique pur.
Les scénarios : du meilleur au pire
Scénario 1 : l’accord in extremis
Le meilleur scénario — et le moins probable — verrait l’Iran et les États-Unis trouver un compromis autour d’un enrichissement limité sous vérification internationale renforcée. Les signaux existent. Araghchi parle de « signaux encourageants ». Le vice-ministre iranien affirme que le zéro enrichissement est déjà abandonné dans les discussions. Trump lui-même dit préférer un accord. Le prochain round de Genève le 27 février sera crucial.
Mais même ce scénario optimiste est miné par la méfiance mutuelle. L’Iran a vu les États-Unis déchirer un accord qui fonctionnait en 2018. Pourquoi faire confiance à un nouveau traité avec le même homme qui a détruit le précédent? Et Trump sait que tout accord qu’il signe sera attaqué par les faucons de son propre camp et par Netanyahu comme une trahison. La fenêtre pour un accord existe. Elle est minuscule. Et elle se rétrécit chaque jour.
Scénario 2 : la frappe « limitée » qui ne l’est jamais
Le scénario que Trump semble privilégier : une frappe limitée, suivie d’une pause pour donner à l’Iran « une chance de revenir à la table ». C’est le modèle « frapper puis négocier » que le New York Times décrit. Le problème de ce scénario tient en deux mots : réaction iranienne. L’Iran a promis que toute attaque entraînerait des représailles massives. Les bases américaines dans la région, les pétroliers dans le Golfe, les alliés régionaux — tout deviendrait une cible.
Une frappe « limitée » qui déclenche une riposte iranienne qui déclenche une escalade américaine qui déclenche un conflit régional. C’est la spirale de l’escalade. Elle à un nom en théorie des jeux : l’engrenage. Et l’histoire est pleine de conflits « limités » qui sont devenus des guerres totales parce que personne n’a eu le courage de s’arrêter le premier.
Il y a toujours deux scénarios. Celui que les dirigeants présentent à leur peuple. Et celui qui se produit réellement. En 2003, on nous avait promis des fleurs et de la démocratie en Irak. On a eu vingt ans de guerre, des centaines de milliers de morts, et la naissance de Daech. Quand un dirigeant vous promet une frappe « limitée », posez-vous une seule question : limitée pour qui?
Conclusion : Le bord du gouffre et ceux qui y dansent
Ce que cette crise dit de notre époque
Cette crise entre les États-Unis et l’Iran est un condensé de notre époque. Un président américain qui gouverne par ultimatums et tweets. Un régime théocratique qui opprime son peuple tout en criant à la souveraineté. Des négociations nucléaires menées par un promoteur immobilier et le gendre du président. Des porte-avions déployés pour « négocier ». Et entre tout cela, des millions de vies humaines suspendues à l’ego de quelques hommes.
Le prochain round de négociations à Genève, le 27 février, sera peut-être le dernier avant que la situation ne bascule. L’ultimatum de Trump arrive à échéance. Les forces américaines sont en position. L’Iran ne recule pas. Chaque jour qui passe rapproche le monde d’un point de rupture dont personne — ni à Washington, ni à Téhéran, ni nulle part ailleurs — ne peut prédire les conséquences.
Nous sommes au bord du gouffre. Et les hommes qui nous y ont conduits dansent sur le bord, persuadés qu’ils ne tomberont pas. Ils ont toujours un plan. Ils ont toujours des options. Ils ont toujours la situation « sous contrôle ». Mais le gouffre, lui, ne négocie pas. Le gouffre, lui, n’a pas d’ego. Et quand on y tombe, il n’y a pas de bouton pour remonter. Maintenant, vous savez. La question est simple : qu’est-ce que nous allons faire avant qu’il ne soit trop tard?
L’horloge tourne
Dans quelques jours, le monde saura si cette crise se résout par la diplomatie où par les armes. Si l’accord l’emporte sur l’armada. Si la raison triomphe de l’ego. L’histoire nous enseigne que dans ces moments de tension maximale, ce n’est pas toujours la sagesse qui prévaut. C’est parfois un malentendu. Un missile tiré par erreur. Un ultimatum qu’on ne peut plus retirer sans perdre la face.
Quatre-vingt-dix millions d’Iraniens attendent. Des milliers de soldats américains en mer attendent. Le pétrole tremble. Les marchés oscillent. Et quelque part à Washington, un homme regarde ses options sur une feuille de papier et se dit qu’une petite frappe, juste une petite, ça ne ferait de mal à personne. C’est toujours comme ça que ça commence. C’est jamais comme ça que ça finit.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Maxime Marquette est chroniqueur et rédacteur indépendant. Il n’est pas journaliste et ne prétend pas l’être. Ses analyses sont des textes d’opinion documentés, fondés sur des sources publiques vérifiables, et reflètent un point de vue éditorial assumé. Ce point de vue privilégie la protection des populations civiles, la primauté du droit international et la méfiance envers les logiques de guerre préventive qui ont historiquement produit des catastrophes humanitaires.
Méthodologie et sources
Cet article s’appuie sur des sources publiques provenant de médias internationaux reconnus (CNN, PBS, Al Jazeera, Bloomberg, NBC News, NPR, Axios, CNBC), de think tanks (Atlantic Council, Chatham House, Rasanah), de déclarations officielles de la Maison-Blanche, du gouvernement iranien et de responsables diplomatiques. Les citations sont attribuées et les faits rapportés sont recoupés avec plusieurs sources. Les analyses et interprétations sont celles de l’auteur.
Nature de l’analyse
Ce texte est une analyse d’opinion. Il ne prétend pas à la neutralité mais à l’honnêteté. L’auteur estime que la pression militaire maximale combinée à l’étranglement économique d’un pays constitue une menace pour la paix mondiale et pour les populations civiles iraniennes. Cette position est argumentée, documentée et ouverte à la contradiction.
Sources
Sources primaires
Iran will not bow down to US pressure in nuclear talks, Pezeshkian says — Al Jazeera
Iran says US risking ‘crisis’ as Trump sets ’10, 15 days’ deadline for deal — Al Jazeera
Iran says ‘good progrèss’ made in nuclear talks with US in Geneva — Al Jazeera
Sources secondaires
Here’s what we know about the buildup of U.S. military assets in the Middle East — PBS News
Trump mulls Iran options as U.S. forces move into position — NPR
Trump confronts his options on Iran — from targeted attacks to potentially toppling régime — CNN
6 reasons the U.S. and Iran are on the brink of war — Axios
Trump says limited strike on Iran an option as draft nuclear deal remains in the works — Euronews
Trump’s objective is to force Iran into stratégic submission — Chatham House
Ten predictions for the potential US strikes on Iran — Atlantic Council
Trump says he’s considering limited military strike against Iran — CNBC
Witkoff and Kushner: America’s outsider peace duo faces biggest test — CNN
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