ANALYSE : Les tarifs douaniers de Trump ne disparaîtront jamais — et c’est vous qui payez l’addition
Le Congrès a construit l’arme — Trump appuie sur la détente
Pour comprendre pourquoi la décision de la Cour suprême ne change presque rien, il faut comprendre l’arsenal juridique dont dispose un président américain en matière de commerce. Et cet arsenal est vaste. Tentaculaire. Construit sur des décennies de délégation de pouvoir du Congrès vers la Maison-Blanche. Le Congrès a donné au président au moins six mécanismes légaux distincts pour imposer des tarifs, répartis dans trois lois différentes. Certains de ces mécanismes ont presque un siècle. La plupart ont survécu à des contestations judiciaires. Et ils sont tous encore disponibles.
La Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 permet au président d’imposer des tarifs pour des raisons de sécurité nationale. C’est sous cette autorité que Trump avait déjà frappé l’acier et l’aluminium. Ces tarifs-là n’ont jamais été touchés par la décision de la Cour suprême. La Section 301 du Trade Act de 1974 autorise des mesures contre les pratiques commerciales déloyales. C’est l’arme qui avait été utilisée contre la Chine. Elle aussi reste intacte. Et maintenant, la Section 122 du même Trade Act — celle que Trump vient d’invoquer — autorise des tarifs temporaires pour corriger des déséquilibres de balance des paiements.
Quand le Congrès a écrit ces lois, il pensait donner au président des outils chirurgicaux pour des situations précises. Ce qu’il a créé, en réalité, c’est un arsenal nucléaire commercial que n’importe quel occupant du Bureau ovale peut activer à volonté. La Cour suprême a confisqué une seule arme. Il en reste cinq.
La dissidence de Kavanaugh : une feuille de route pour contourner la justice
Le plus fascinant dans cette affaire n’est peut-être pas la décision majoritaire, mais la dissidence du juge Brett Kavanaugh. Dans son opinion minoritaire, Kavanaugh a littéralement fourni à l’administration Trump une carte routière pour contourner le verdict. Il a noté que « de nombreuses autrès lois fédérales autorisent le président à imposer des tarifs et pourraient justifier la plupart — sinon la totalité — des tarifs en question ». Il a ajouté : « Avec peut-être quelques étapes procédurales supplémentaires. » Un juge de la Cour suprême qui dit au président : voici comment faire exactement la même chose, mais par une autre porte. C’est un moment qui mérite qu’on s’y arrête.
Et l’administration n’a pas perdu de temps. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent, s’exprimant devant l’Economic Club de Dallas, a confirmé que l’administration remplacerait les tarifs IEEPA en exploitant d’autrès lois existantes, et que cela « résultera en des revenus tarifaires pratiquement inchangés en 2026 ». Autrement dit : même montant. Mêmes tarifs. Différente base légale. Le résultat pour le consommateur américain? Identique.
La Section 122 : temporaire, vraiment?
Cent cinquante jours — et après?
La Section 122 à une particularité qui devrait rassurer ceux qui espèrent la fin des tarifs : elle est temporaire. Les tarifs imposés sous cette autorité expirent automatiquement après 150 jours, sauf si le Congrès vote pour les prolonger. Le taux maximum est plafonné à 15 % — ce que Trump a immédiatement atteint. Sur le papier, c’est une mesure qui à une date de péremption. Sur le papier, dans cinq mois, ces tarifs devraient disparaître.
Et pourtant, personne dans l’administration n’a l’air inquiet. Et pour cause. D’abord, parce que 150 jours, c’est suffisant pour négocier. Ou pour menacer. Ensuite, parce que l’administration travaille déjà à activer d’autrès mécanismes qui, eux, n’ont pas de date d’expiration. Et enfin, parce que si le Congrès républicain refuse de prolonger les tarifs de son propre président, cela constituerait une rébellion politique dont personne ne veut assumer les conséquences.
Cent cinquante jours. C’est le temps que la loi accorde. Mais quand le même homme qui a qualifié les juges de la Cour suprême de « honte nationale » vous dit que ses tarifs sont temporaires, la question qui s’impose est la suivante : croyez-vous vraiment qu’il va laisser ce compteur atteindre zéro?
Le fantôme de Smoot-Hawley
Et puis il y à la Section 338. Celle dont personne ne parle assez. Enterrée dans le Tariff Act de 1930 — oui, la fameuse loi Smoot-Hawley, celle-là même qui a aggravé la Grande Dépression. Cette section n’a jamais été utilisée. En presque un siècle. Mais elle existe. Et elle autorise le président à imposer des tarifs allant jusqu’à 50 % sur les importations de tout pays qui « discrimine » le commerce américain. Sans investigation préalable. Sans limite de temps. L’administration Trump étudie activement cette option. Une loi de 1930, rédigée dans un monde qui n’existe plus, pourrait devenir la nouvelle arme de destruction commerciale du XXIe siècle.
Les experts juridiques sont divisés. Certains pensent que l’utilisation de la Section 338 serait immédiatement contestée devant les tribunaux. D’autrès notent que le texte est remarquablement vague et large, ce qui pourrait paradoxalement le rendre plus difficile à invalider. Le Cato Institute prévient : ne débouchez pas le champagne trop vite après la décision de la Cour suprême. Les outils disponibles sont nombreux, anciens et puissants.
L'option nucléaire : l'embargo total
Ce que la Cour suprême a donné sans le vouloir
Il y à un détail dans la décision de la Cour suprême qui a échappé à la plupart des commentateurs, mais pas à E.J. Antoni ni à l’administration Trump. En invalidant l’utilisation de l’IEEPA pour imposer des tarifs, la Cour a simultanément confirmé que le président pouvait utiliser cette même loi pour imposer des embargos complets contre des nations entières. Relisez. La Cour dit : vous ne pouvez pas taxer les produits d’un pays à 25 %. Mais vous pouvez interdire totalement les importations de ce pays. L’arme chirurgicale est illégale. L’arme nucléaire est parfaitement légale.
Antoni décrit cela comme une « option nucléaire » dans les négociations commerciales. Et il a raison. Imaginez la scène : un pays refuse les conditions tarifaires américaines. Trump ne peut plus imposer 25 % de droits de douane sous l’IEEPA. Mais il peut dire : plus aucun produit de votre pays n’entre aux États-Unis. Zéro. Plus un conteneur. Plus un microprocèsseur. Plus un baril de pétrole. La menace d’embargo total est infiniment plus destructrice qu’un tarif de 25 %. Et la Cour suprême vient de confirmer que cette menace est constitutionnelle.
La Cour suprême a voulu encadrér le pouvoir présidentiel. Elle a fini par confirmer que le président peut, s’il le souhaite, couper un pays entier du marché américain d’un trait de plume. On voulait limiter un couteau. On a légitimé un lance-roquettes.
L’arme de négociation ultime
Dans le monde de la diplomatie commerciale, la menace est souvent plus efficace que l’action. Et c’est exactement ce que la décision de la Cour suprême offre à Trump. Lors de chaque négociation bilatérale, le président peut désormais poser un choix binaire à ses interlocuteurs : acceptez mes conditions, où je vous coupe du marché américain. Pas à 10 %. Pas à 25 %. À 100 %. Un embargo total, validé par la Cour suprême elle-même. C’est le paradoxe de cette décision. En voulant limiter le pouvoir tarifaire du président, la Cour a peut-être renforcé sa position de négociation.
Le Canada le sait. Le Mexique le sait. L’Union européenne le sait. La Chine le sait. Quand Trump s’assoit à la table de négociation, il ne vient plus avec un révolver. Il vient avec un détonateur. Et pourtant, ses partisans présentent cette situation comme une victoire de la démocratie. Comme la preuve que le système fonctionne. Que les contre-pouvoirs existent. Ils ont raison sur la forme. Ils ont tort sur le fond.
L'Heritage Foundation : quand un think tank célèbre la défaite de la démocratie
E.J. Antoni et la célébration du contournement
L’article de 19FortyFive, signé par E.J. Antoni, économiste en chef de la Heritage Foundation, mérite qu’on s’y arrête. Non pas pour sa qualité analytique — qui est réelle — mais pour ce qu’il révèle sur l’état d’esprit d’une partie de l’élite conservatrice américaine. Antoni ne cache pas sa satisfaction. La décision de la Cour suprême? Un « détour mineur ». Les tarifs ne vont nulle part? Tant mieux. Le président peut contourner le verdict? Magnifique.
Il y à quelque chose de vertigineux dans cette position. Un économiste d’un des think tanks les plus influents de Washington célèbre ouvertement le fait que le président puisse ignorer une décision de la plus haute juridiction du pays en passant par une autre porte légale. Il ne critique pas le contournement. Il ne s’en inquiète pas. Il le cartographie. Il le documente. Il l’encourage. Et il conclut que l’analyse juridique « académique » passe à côté des conséquences réelles de la décision. Traduction : les juristes qui pensent que le droit à un sens vivent dans un monde théorique.
Quand un économiste de la Heritage Foundation écrit que les tarifs « ne vont nulle part, que vous aimiez ça où non », il ne fait pas de l’analyse. Il fait de l’intimidation intellectuelle. Il dit au peuple américain : vous n’avez aucun recours. Habituez-vous.
Le conservatisme au miroir de ses contradictions
Il fut un temps où le mouvement conservateur américain défendait le libre-échange comme un article de foi. Ronald Reagan parlait de marchés libres. George H.W. Bush a signé l’ALENA. La Heritage Foundation elle-même, pendant des décennies, a publié des études démontrant que les tarifs douaniers nuisent aux consommateurs, freinent la croissance et provoquent des guerres commerciales destructrices. Et aujourd’hui, cette même institution emploie un économiste qui célèbre le fait que le président puisse imposer des tarifs malgré un refus de la Cour suprême.
Ce n’est pas un glissement idéologique. C’est un renversement total. Le conservatisme fiscal — celui qui prônait des impôts bas, un État minimal et des marchés libres — a été remplacé par un nationalisme économique qui utilise l’État comme une arme contre le commerce mondial. Les mêmes personnes qui dénonçaient les régulations gouvernementales applaudissent maintenant la plus grande intervention étatique dans le commerce international depuis la Grande Dépression.
Qui paie? La vérité derrière les chiffres
1 300 dollars par famille : la taxe invisible
Pendant que les économistes de la Heritage Foundation célèbrent la résilience des tarifs de Trump, il y a 330 millions d’Américains qui vivent avec les conséquences. Et ces conséquences ont un prix. Un prix précis, calculé, documenté. Selon la Tax Foundation, les tarifs de Trump représentent une augmentation d’impôt moyenne de 1 000 dollars par ménage en 2025 et de 1 300 dollars en 2026. Le Yale Budget Lab confirme : même après la décision de la Cour suprême, le taux effectif des tarifs reste à 9,1 % — le plus élevé depuis 1946.
Mais le chiffre le plus dévastateur vient de la Réserve fédérale de New York. Ses économistes ont confirmé en février 2026 que 90 % des tarifs sont payés par les consommateurs et les entreprises américaines. Pas par la Chine. Pas par le Mexique. Pas par le Canada. Par les Américains eux-mêmes. Le Kiel Institute est encore plus précis : les exportateurs étrangers n’absorbent que 4 % du fardeau tarifaire. Les 96 % restants sont portés par les acheteurs américains. C’est une taxe. Déguisée en politique commerciale. Payée par ceux qui peuvent le moins se le permettre.
Chaque famille américaine paie 1 300 dollars de plus par an. Pas parce qu’elle consomme davantage. Pas parce qu’elle vit au-dessus de ses moyens. Mais parce qu’un homme a décidé que le commerce mondial devait passer par sa signature. Et quand la Cour suprême lui a dit non, il a signé quand même.
L’épicerie, le frigo, la table de cuisine
Les chiffres macroéconomiques sont abstraits. Ce qui ne l’est pas, c’est le prix des tomates. Du fromage. Du ketchup. Kraft Heinz a annoncé des hausses de prix directement liées aux tarifs. Conagra — qui fabrique les produits Hunt’s et des dizaines d’autrès aliments de base — a fait de même. Les fruits et légumes, massivement importés du Mexique, sont parmi les premiers touchés. Selon le Harvard Business School Tariff Tracker, les tarifs avaient déjà ajouté 0,76 % à l’indice des prix à la consommation jusqu’en octobre 2025.
Et ce n’est que le début. Les entreprises qui, en 2025, absorbaient environ 80 % du coût des tarifs commencent à transférer la facture aux consommateurs. Ce ratio pourrait s’inverser : les entreprises ne porteraient plus que 20 % du fardeau, laissant 80 % aux ménages. C’est la mère seule qui choisit entre les légumes frais et les conserves. C’est le retraité qui regarde le prix du beurre et hésite. C’est la famille de quatre personnes qui voit son panier d’épicerie coûter 15 dollars de plus chaque semaine sans que rien n’ait changé sur les étagères, sauf l’étiquette.
Le taux le plus élevé depuis 1946
Un retour dans le temps que personne n’a demandé
Avant la décision de la Cour suprême, le taux effectif des tarifs américains atteignait 16 % — le plus élevé depuis 1936. Après la décision, avec la chute des tarifs IEEPA et leur remplacement par la Section 122 à 15 %, le taux effectif est redescendu à 9,1 %. C’est une baisse. Mais c’est quand même le taux le plus élevé depuis 1946. Pour mettre les choses en perspective : les États-Unis n’ont pas connu un tel niveau de protectionnisme commercial depuis l’époque où l’Europe sortait des décombres de la Seconde Guerre mondiale.
Le Yale Budget Lab estime que si les tarifs de la Section 122 expirent comme prévu dans 150 jours, l’impact sur les prix à la consommation sera de 0,5 à 0,6 %, soit une perte de 600 à 800 dollars par ménage. Si les tarifs sont prolongés — ce que tout le monde attend — l’impact grimpe à 0,8 à 1,0 %, soit 1 000 à 1 300 dollars. Ces chiffres ne comptent pas les tarifs qui n’ont jamais été touchés par la décision de la Cour : ceux sur l’acier, l’aluminium et les produits ciblés par la Section 301.
Les États-Unis de 2026 ont un niveau de tarifs douaniers comparable à celui de 1946. La différence, c’est qu’en 1946, le monde se reconstruisait après une guerre mondiale. En 2026, les États-Unis se déconstruisent tout seuls.
La comparaison qui dérange
Les partisans des tarifs aiment rappeler que les États-Unis ont connu des périodes de tarifs élevés dans leur histoire. C’est vrai. Mais ils omettent systématiquement de mentionner comment ces périodes se sont terminées. La loi Smoot-Hawley de 1930 a provoqué des représailles commerciales en chaîne qui ont aggravé la Grande Dépression. Le commerce mondial s’est effondré de 65 % entre 1929 et 1934. Les tarifs n’ont pas protégé les emplois américains. Ils les ont détruits. Par millions. L’histoire économique est claire sur ce point, et elle n’est pas du côté de ceux qui célèbrent le retour au protectionnisme.
Et pourtant, c’est précisément dans cette loi de 1930 — la Section 338 du Tariff Act — que l’administration Trump cherche sa prochaine arme. Une ironie historique qui ferait rire si les conséquences n’étaient pas aussi graves. Utiliser la loi qui a approfondi la pire crise économique du XXe siècle pour justifier des tarifs au XXIe siècle. Comme si l’histoire n’existait que pour être ignorée.
Le monde riposte
Le Canada, le Mexique et l’Europe ne regardent pas passivement
Les tarifs de Trump n’existent pas dans un vide. Chaque dollar de tarif imposé par les États-Unis génère une réponse. Le Canada a imposé des tarifs de rétorsion de 25 % sur 30 milliards de dollars canadiens de produits américains immédiatement, avec une deuxième vague de 125 milliards annoncée dans les semaines suivantes. Le Mexique, sous la présidence de Claudia Sheinbaum, a annoncé des mesures tarifaires et non tarifaires de représailles. L’Union européenne négocie sous la pression, mais prépare ses propres contre-mesures.
La Chine, après un épisode de tarifs mutuels atteignant 125 % en avril 2025, avait négocié une réduction temporaire à 10 % de chaque côté en mai 2025. Mais le nouvel épisode tarifaire relance l’incertitude. Et c’est cette incertitude qui tue. Pas les tarifs eux-mêmes, mais l’impossibilité de planifier. Une entreprise qui ne sait pas si ses coûts d’importation seront de 10 %, 15 %, 25 % où 50 % dans six mois ne peut pas investir. Ne peut pas embaucher. Ne peut pas croître.
Quand un pays impose des tarifs, il ne frappe pas seulement ses partenaires commerciaux. Il se frappe lui-même. Chaque représaille canadienne, mexicaine où européenne touche un agriculteur du Midwest, un ouvrier du Michigan, un exportateur du Texas. Les tarifs ne sont pas un bouclier. Ce sont un boomerang.
L’incertitude comme arme de destruction économique
Le Center for American Progress a documenté huit façons dont la « taxe de turbulence » de Trump coûte à l’économie. L’une des plus dévastatrices est l’incertitude politique. Quand les règles du commerce changent tous les jours — un tarif ici, une exemption là, une escalade le matin, une désescalade l’après-midi — les entreprises gèlent. Les investissements sont reportés. Les embauches sont suspendues. Les projets d’expansion sont annulés.
Après la décision de la Cour suprême, les alliés des États-Unis en Europe ont exprimé « alarme et frustration ». Non pas parce que les tarifs ont été invalidés, mais parce que Trump a immédiatement imposé de nouveaux tarifs et les a augmentés le lendemain. Le signal envoyé au monde est clair : aucune décision judiciaire, aucune négociation diplomatique, aucun accord commercial n’est à l’abri d’un revirement présidentiel. Et cette imprévisibilité est peut-être le tarif le plus coûteux de tous.
Les 200 milliards fantômes
La question des remboursements que personne ne pose
Il y à un éléphant dans la pièce dont personne ne parle. La Cour suprême a déclaré les tarifs IEEPA illégaux. Ce qui signifie que les centaines de milliards de dollars perçus sous cette autorité ont été collectés illégalement. En 2025 seul, les importateurs américains ont payé plus de 200 milliards de dollars en tarifs IEEPA. La Cour n’a pas statué sur la question des remboursements. Elle n’a pas dit si le gouvernement devait rendre l’argent. Elle a simplement… laissé la question ouverte.
200 milliards de dollars. Collectés sous une loi que la Cour suprême vient de déclarer inapplicable à ce contexte. Des entreprises américaines qui ont payé des tarifs que le président n’avait pas le droit d’imposer. Des coûts qui ont été répercutés sur les consommateurs pour des produits dont le prix aurait dû être inférieur. Et personne ne semble pressé de régler la note.
Deux cents milliards de dollars. Collectés illégalement. Transférés aux consommateurs sous forme de prix gonflés. Et quand la plus haute cour du pays dit « c’était illégal », la réponse du gouvernement n’est pas « on va rembourser ». C’est « on va trouver un autre moyen de continuer ».
Le précédent dangereux
Si le gouvernement peut collecter 200 milliards de dollars sous une autorité illégale, les garder après un jugement de la Cour suprême, et immédiatement recommencer sous une autre autorité, quel message cela envoie-t-il? Que le droit est un obstacle temporaire. Que les décisions judiciaires sont des suggestions. Que le pouvoir exécutif peut taxer le peuple par n’importe quel mécanisme disponible, et que si l’un est invalidé, il y en a cinq autres qui attendent.
C’est un précédent constitutionnel qui dépasse largement la question commerciale. Si un président peut contourner la Cour suprême sur les tarifs, pourquoi pas sur d’autrès sujets? Les sanctions? L’immigration? Les libertés civiles? Le principe est le même : le Congrès a délégué tellement de pouvoirs au fil des décennies que le président dispose d’un arsenal législatif suffisant pour trouver toujours une base légale à ce qu’il veut faire. La question n’est plus « est-ce légal? » mais « quelle loi pouvons-nous utiliser cette fois? »
Trump contre la Cour suprême : une crise institutionnelle
« Honte pour la nation »
Les mots comptent. Et ceux que Donald Trump a choisis le 20 février 2026 comptent plus que la plupart. Qualifiant les juges qui ont voté contre lui de « honte pour la nation », de « non patriotes » et de « déloyaux envers la Constitution », le président a franchi une ligne que même ses prédécesseurs les plus combatifs avaient respectée. Il a dit être « honteux de certains membres de la cour » pour ne pas avoir eu « le courage de faire ce qui est bien pour notre pays ». Il a accusé la Cour d’avoir été « influencée par des intérêts étrangers ».
Ce ne sont pas les propos d’un président qui respecte les institutions. Ce sont les propos d’un homme qui considère que toute limite à son pouvoir est une trahison. Que tout désaccord est une attaque. Que tout contre-pouvoir est un ennemi. Neil Gorsuch et Amy Coney Barrett — deux juges qu’il a lui-même nommés — ont voté contre lui. Et pour cela, ils sont devenus des traîtres. Dans l’univers de Trump, la loyauté ne va pas à la Constitution. Elle va à lui.
Un président qui traite les juges de la Cour suprême de « honte nationale » ne critique pas une décision. Il sape les fondations de l’État de droit. Et quand ce même président contourne le verdict le jour même, il ne démontre pas sa résilience. Il démontre que l’État de droit, pour lui, est un détail.
La question que personne ne veut poser
Et pourtant, la vraie question n’est peut-être pas ce que Trump fait. La vraie question est ce que le reste du système ne fait pas. Le Congrès pourrait reprendre ses pouvoirs en matière commerciale. Il pourrait voter pour limiter l’utilisation de la Section 122. Il pourrait refuser de prolonger les tarifs après 150 jours. Il pourrait abroger la Section 338. Il pourrait, en un mot, gouverner. Mais le Congrès républicain ne fera rien de tout cela. Parce que s’opposer à Trump sur les tarifs, c’est s’opposer à Trump. Et s’opposer à Trump, dans le Parti républicain de 2026, c’est un suicide politique.
Le résultat est un cercle vicieux institutionnel. Le Congrès a délégué le pouvoir tarifaire au président. Le président abuse de ce pouvoir. La Cour suprême invalide un mécanisme. Le président en utilise un autre. Et le Congrès… regarde. Ne reprend pas ses prérogatives. Ne limite pas les lois existantes. Ne fait rien. Le système de freins et contrepoids — le checks and balances qui est le fondement même de la démocratie américaine — tourne à vide.
Le consommateur pris en otage
La classe moyenne dans le viseur
Sarah a 42 ans. Elle vit à Columbus, Ohio. Elle travaille comme aide-soignante. Son salaire n’a pas bougé depuis trois ans. Mais son panier d’épicerie, lui, a augmenté de 23 %. Les tarifs ne sont pas la seule cause. Mais ils y contribuent. Chaque semaine, elle fait des choix qu’elle ne devrait pas avoir à faire. Fruits frais où conserves? Marque connue où sous-marque? Plein d’essence où demi-plein? Ce sont des choix de survie, pas de consommation.
Les économistes de la Réserve fédérale de New York ont un mot pour ça : passthrough. Le transfert des coûts tarifaires du producteur au consommateur. En 2025, les entreprises absorbaient 80 % du choc. En 2026, ce ratio s’inverse. Ce sont désormais les consommateurs qui portent la charge. Les articles à faible marge — l’alimentation, les vêtements de base, les produits ménagers — sont les premiers touchés. Les produits de luxe résistent mieux. La taxe tarifaire est, par construction, une taxe régressive. Elle frappe plus durement ceux qui gagnent le moins.
On appelle ça une politique commerciale. Mais quand une aide-soignante de l’Ohio doit choisir entre des tomates fraîches et des conserves parce qu’un milliardaire a décidé de taxer le Mexique, ce n’est plus de la politique. C’est de la violence économique déguisée en patriotisme.
Le silence de ceux qui savent
Les économistes savent. La Réserve fédérale sait. Le Congressional Budget Office sait. La Tax Foundation sait. Yale sait. Harvard sait. Tout le monde sait que les tarifs sont une taxe sur les consommateurs. Que 96 % du fardeau est porté par les Américains. Que les prix augmentent. Que le pouvoir d’achat diminue. Que les plus vulnérables souffrent le plus. Et pourtant, l’article d’E.J. Antoni ne mentionne pas une seule fois le mot « consommateur ». Pas une seule fois le mot « prix ». Pas une seule fois le mot « famille ».
C’est le privilège des économistes de think tank : analyser le commerce mondial depuis un bureau de Washington sans jamais mentionner les gens qui font l’épicerie. Célébrer la résilience des tarifs sans jamais parler de la fragilité des ménages. Écrire que les tarifs « ne vont nulle part » comme si c’était une bonne nouvelle, alors que pour des millions de familles, c’est exactement le contraire.
Conclusion : La démocratie au comptoir de l'épicerie
Ce que cette histoire dit de nous
L’histoire des tarifs de Trump n’est pas une histoire de commerce international. Ce n’est pas une histoire de droit constitutionnel. Ce n’est pas une histoire de Section 122 où de Section 338 où d’IEEPA. C’est une histoire de pouvoir. Du pouvoir d’un seul homme de taxer une nation entière. De contourner la plus haute cour. D’insulter les juges qui le contredisent. Et de recommencer le lendemain comme si rien ne s’était passé.
E.J. Antoni a raison sur un point. Les tarifs ne vont nulle part. Ils resteront. Sous une forme où une autre. Avec une base légale où une autre. Parce que le système américain a donné au président trop d’outils et au Congrès trop peu de courage. Parce que la Cour suprême peut dire non sur un mécanisme, mais pas sur cinq simultanément. Et parce que dans l’Amérique de 2026, le droit n’est plus un mur. C’est un slalom.
Les tarifs de Trump ne vont nulle part. C’est vrai. Mais la démocratie américaine, elle, va quelque part. Et la direction n’inspire rien de bon. Quand un président peut perdre devant la Cour suprême et gagner quand même, la question n’est plus « qui gouverne? ». La question, c’est : « le droit a-t-il encore un sens? »
Maintenant, vous savez
Maintenant, vous savez que les tarifs ne disparaîtront pas. Que la décision de la Cour suprême n’était qu’un détour. Que le président a six lois différentes pour taxer vos importations. Que 96 % de la facture est payée par les Américains. Que chaque famille paie 1 300 dollars de plus par an. Que les prix de l’épicerie continuent de grimper. Que la Heritage Foundation considère tout cela comme un « détour mineur ».
La question, maintenant, c’est ce que vous allez en faire.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Maxime Marquette est chroniqueur indépendant, pas journaliste. Ce texte est une chronique d’opinion qui analyse les faits à travers un prisme éditorial assumé. L’auteur considère que les tarifs douaniers sont une taxe régressive qui frappe disproportionnellement les ménages à revenus modestes, et que le contournement systématique des décisions judiciaires constitue un danger pour l’État de droit. Ce positionnement est transparent et ne prétend pas à la neutralité.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur des sources primaires (décisions de la Cour suprême, décrets présidentiels, textes de loi) et des sources secondaires (analyses de la Tax Foundation, du Yale Budget Lab, de la Réserve fédérale de New York, du Kiel Institute, du Harvard Business School Tariff Tracker et du Center for American Progress). Les chiffres cités proviennent d’institutions non partisanes où de recherche académique. L’article analysé est signé par E.J. Antoni, économiste en chef de la Heritage Foundation, publié sur 19FortyFive.
Nature de l’analyse
Ce texte est une analyse critique d’un article d’opinion publié par un think tank conservateur. Il ne prétend pas être un reportage factuel mais une chronique argumentée. Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et n’engagent que lui. Le lecteur est invité à consulter les sources citées et à se forger sa propre opinion.
Sources
Sources primaires
E.J. Antoni, « Donald Trump’s Tariffs Aren’t Going Anywhere », 19FortyFive, février 2026
Cour suprême des États-Unis, Learning Resources, Inc. v. Trump, décision 24-1287, 20 février 2026
Maison-Blanche, Proclamation présidentielle : Imposing a Temporary Import Surcharge, février 2026
Maison-Blanche, Fact Sheet : Temporary Import Duty, février 2026
Sources secondaires
Yale Budget Lab, « State of Tariffs: February 21, 2026 »
Tax Foundation, « Trump Tariffs: The Economic Impact of the Trump Trade War »
Al Jazeera, « World reacts as US top court limits Trump’s tariff powers », 21 février 2026
WilmerHale, « Supreme Court Strikes Down IEEPA Tariffs — What Now? », 20 février 2026
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