Téhéran, épicentre de la défiance
La carte de la révolte se lit comme un annuaire des meilleures universités du pays. L’Université de Téhéran, la plus ancienne, la plus prestigieuse — celle où, en 1999, des étudiants avaient déjà secoué les fondations du régime. L’Université Sharif de Technologie, le MIT de l’Iran, où l’on forme les ingénieurs qui construisent l’avenir — un avenir que le régime s’acharne à leur voler. L’Université Amir Kabir, autre bastion technique, où un étudiant a été gravement blessé lors d’une charge des miliciens du Bassidj contre un rassemblement sur le campus. L’Université Shahid Beheshti. L’Université des Arts. L’Université des Sciences et Technologies d’Iran. L’Université Khajeh Nassir. Sept universités dans la seule capitale. Sept foyers d’incendie que le régime ne parvient plus à éteindre.
Les images qui filtrent malgré les restrictions d’Internet montrent des scènes d’une intensité sidérante. Des vidéos montrent des groupes d’étudiants brandissant des drapeaux iraniens, face à d’autrès portant des masques — les deux camps tenant des photographies de mémorial. D’un côté, les étudiants qui pleurent leurs morts. De l’autre, les Bassidj, ces miliciens du Corps des Gardiens de la Révolution infiltrés sur les campus, déguisés en étudiants. La confrontation est devenue physique. Les étudiants ont crié « bi sharaf » — « déshonoré » en farsi — aux forces de sécurité qui les repoussaient violemment à l’entrée principale de l’Université de Téhéran.
Quand des étudiants en ingénierie, en médecine, en droit traitent les hommes armés de « déshonoré », ce n’est pas une insulte. C’est un diagnostic. Et il est sans appel.
Mashhad, la province qui refuse de se taire
La révolte ne se limite pas à Téhéran. À Mashhad, deuxième ville du pays et capitale religieuse du chiisme iranien, les étudiants de l’Université Ferdowsi et de l’Université Sajjad sont sortis dans les rues. Les images montrent des forces de sécurité chargeant les étudiants de Ferdowsi. Mashhad n’est pas n’importe quelle ville. C’est le lieu de naissance de l’imam Reza, le huitième imam chiite. C’est la ville sainte. Quand Mashhad se soulève, c’est le socle religieux du régime qui vacille. Car ces étudiants ne sont pas des « agents étrangers ». Ils sont les enfants de la République islamique. Formés dans ses écoles. Élevés sous ses lois. Et c’est précisément pour cela qu’ils savent que tout est mensonge.
La géographie de la contestation raconte une vérité que le régime ne peut plus masquer : la colère est partout. Elle n’est pas le fait d’une ville, d’une ethnie, d’une classe sociale. Elle traverse les lignes de faille que le pouvoir a toujours exploitées pour diviser. Persans et Kurdes. Religieux et laïques. Riches et pauvres. Tous unis par un même constat : ce régime ne les représente pas. Ce régime ne les protège pas. Ce régime les tue.
La police des mœurs sur les campus : quand l'université devient une prison
Le déclencheur immédiat : de nouvelles règles qui étouffent
Ce qui a mis le feu aux poudres, au-delà du cycle mémoriel, c’est une décision administrative d’une brutalité bureaucratique caractéristique du régime. Les autorités universitaires, sur instruction du pouvoir, ont étendu les pouvoirs de la « police des mœurs » directement sur les campus. De nouvelles règles de conduite et de code vestimentaire ont été imposées dans les établissements d’enseignement supérieur. Surveillance accrue. Contrôles à l’entrée. Pression idéologique renforcée. L’université, qui devait être un espace de savoir et de liberté intellectuelle, est devenue un espace de contrôle total.
Les étudiants l’ont dit avec des mots qui résonnent comme un manifeste : « Nous exigeons le respect de notre dignité et la fin de la surveillance permanente. L’université devrait être un espace de liberté, pas de pression idéologique. » Ces mots ne sont pas ceux de révolutionnaires armés. Ce sont les mots de jeunes femmes et de jeunes hommes qui veulent étudier en paix. Qui veulent choisir leurs vêtements. Qui veulent penser librement. Des exigences si fondamentales, si universellement humaines, que le simple fait qu’elles doivent être formulées constitue en soi un acte d’accusation contre le régime qui les rend nécessaires.
Dans quel pays faut-il risquer sa vie pour demander le droit de s’habiller comme on veut? Dans quel siècle faut-il mourir pour avoir pensé librement? La réponse, en 2026, reste la même : en Iran. Et le monde hausse les épaules.
L’ombre de Mahsa Amini, toujours vivante
Septembre 2022. Mahsa Jina Amini, 22 ans, kurde-iranienne, meurt en détention après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour un voile mal ajusté. Sa mort déclenche le mouvement « Femme, Vie, Liberté » — « Zan, Zendegi, Azadi » — le plus grand soulèvement populaire depuis la Révolution de 1979. Le régime l’a écrasé dans le sang. Des centaines de morts. Des milliers d’arrestations. Des étudiantes forcées dans des centrès psychiatriques pour avoir protesté. Quatre ans plus tard, le fantôme de Mahsa n’est pas parti. Il est dans chaque campus. Dans chaque slogan. Dans chaque foulard retiré en public. Le régime pensait avoir tué le mouvement. Il n’a fait que planter ses racines plus profondément.
Les manifestations de février 2026 sont décrites par les observateurs internationaux comme les plus importantes depuis le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Mais elles sont aussi différentes. En 2022, la colère était spontanée, viscérale, concentrée sur les droits des femmes. En 2026, elle est structurée. Les syndicats étudiants ont déclaré une grève générale. Ils appellent les professeurs à les rejoindre. La coordination se fait par les réseaux sociaux, malgré les coupures. Ce n’est plus une explosion. C’est un mouvement organisé.
Le massacre de janvier : la blessure qui ne cicatrise pas
Les nuits du 8 et du 9 janvier 2026
Pour comprendre ce qui se passe sur les campus en février, il faut remonter six semaines en arrière. Janvier 2026. L’Iran est secoué par des manifestations massives déclenchées par l’effondrement du rial, l’inflation galopante et le chômage de masse. Ce qui commence comme une révolte économique — les bazaris, les commerçants, les classes moyennes — se transforme en contestation politique totale. Les slogans évoluent. De « Nous avons faim » à « Mort au dictateur » — en référence directe au Guide suprême Ali Khamenei.
Le régime répond de la seule façon qu’il connaît. Dans les nuits du 8 et 9 janvier, sous couvert d’un blackout total des communications, les forces de sécurité déclenchent ce que les organisations de défense des droits humains qualifient de plus sanglante répression de l’histoire de la République islamique. Les chiffres donnent le vertige. Le gouvernement iranien reconnaît 3 117 morts — en les qualifiant de « terroristes ». L’agence HRANA, basée aux États-Unis, documente plus de 7 015 décès, dont 214 membres des forces de l’ordre. Le rapporteur spécial des Nations unies estime le bilan à plus de 20 000 morts. Des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées. Les autorités refusent de fournir des chiffres détaillés.
3 117. 7 015. 20 000. Les chiffres varient selon qui compte. Mais derrière chaque chiffre, il y à un nom. Un visage. Une famille qui ne sera plus jamais complète. Et un régime qui qualifie ses propres citoyens de « terroristes » pour justifier de les avoir tués.
Le blackout : tuer dans le noir
Il y à un détail dans la répression de janvier qui dit tout sur la nature de ce régime. Avant de tirer, ils ont coupé Internet. Ils ont coupé les téléphones. Ils ont plongé le pays dans le noir numérique. Parce qu’ils savaient ce qu’ils allaient faire. Parce qu’ils ne voulaient pas de témoins. Quand un gouvernement éteint la lumière avant d’agir, ce n’est pas pour protéger ses citoyens. C’est pour les massacrer sans trace. Le blackout des communications est devenu la signature de la République islamique — l’aveu silencieux que ce qui se passe dans l’obscurité ne supporterait pas la lumière du jour.
Et pourtant, les témoignages ont filtré. Des vidéos prises au péril de la vie de ceux qui les filmaient. Des messages envoyés dans des fenêtrès de connexion de quelques secondes. Des voix tremblantes sur des lignes téléphoniques satellites. Le monde a vu. Des corps dans les rues. Des hôpitaux débordés qui refusaient de soigner les blessés par peur des représailles. Des familles à qui l’on interdisait de récupérer les corps de leurs enfants. Des enterrements forcés en pleine nuit, sans cérémonie, sans deuil. Le régime n’a pas seulement tué. Il a voulu effacer la mort elle-même.
Deuxième jour : l'escalade que le régime n'attendait pas
Le sit-in qui devient soulèvement
Le dimanche 23 février, deuxième jour consécutif de manifestations, la situation a basculé. Ce qui devait être un « sit-in silencieux et pacifique » s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus puissant. Les étudiants ont commencé à scander des slogans anti-gouvernementaux. « Mort au dictateur » a résonné dans les couloirs des facultés d’ingénierie et de médecine. À l’Université de technologie Khajeh Nassir, les étudiants ont piétiné un portrait de Khamenei. Ce geste, dans un pays où le Guide suprême est présenté comme infaillible et sacré, est un acte de rupture totale. Ce n’est plus une protestation. C’est une déclaration de divorce entre la jeunesse et le régime.
Les forces de sécurité lourdement armées étaient massées aux abords des campus. Des vidéos montrent des charges violentes contre les étudiants aux entrées des universités. Du gaz lacrymogène. Des matraques. Des arrestations en masse. À l’Université Amir Kabir, un étudiant a été gravement blessé lors d’une intervention des miliciens du Bassidj — cette milice paramilitaire du Corps des Gardiens de la Révolution islamique qui sert de bras armé du pouvoir sur les campus. Mais chaque vidéo de violence, chaque image de sang, au lieu de terroriser les étudiants, les galvanise. Car ils ont déjà vu pire. Ils ont déjà enterré leurs amis.
Un portrait piétiné. Dans n’importe quel autre pays, c’est un geste anodin. En Iran, c’est un acte qui peut coûter la vie. Et ils l’ont fait quand même. Cela s’appelle le courage. Cela s’appelle la dignité. Cela s’appelle la fin de la peur.
Les Bassidj : quand le régime infiltre ses propres universités
Le rôle des Bassidj dans la répression universitaire mérite qu’on s’y arrête. Ces miliciens, rattachés aux Gardiens de la Révolution, sont déployés sur les campus sous couvert d’être des « étudiants pro-gouvernementaux ». La couverture officielle de l’État les présente comme des étudiants patriotes venus honorer les victimes des « terroristes ». La réalité, documentée par des vidéos virales qui contredisent la propagande officielle, est radicalement différente : ce sont les Bassidj qui attaquent les étudiants. Ce sont eux qui provoquent les affrontements. Ce sont eux qui frappent.
Le régime iranien utilise les Bassidj comme une force de terreur intérieure depuis des décennies. Ils étaient là en 1999, lors des manifestations étudiantes. Ils étaient là en 2009, pendant le Mouvement vert. Ils étaient là en 2019, lors des « manifestations de l’essence ». Ils étaient là en 2022, après la mort de Mahsa Amini. Et ils sont là aujourd’hui, en 2026, fidèles au même rôle : frapper les jeunes qui osent rêver d’un pays différent. La seule chose qui change, c’est que les étudiants ne fuient plus. Ils filment. Ils documentent. Ils refusent l’effacement.
La réponse du régime : le mensonge comme politique d'État
« Provocation planifiée par des forces extérieures »
La réponse officielle du ministère de l’Éducation iranien est un chef-d’œuvre de cynisme institutionnel. Les manifestations étudiantes ont été qualifiées de « provocation planifiée par des forces extérieures ». Cette phrase, le régime la récite comme un mantra depuis 1979. Chaque protestation est une « conspiration étrangère ». Chaque voix dissidente est un « agent de l’ennemi ». Chaque étudiant qui refuse de se soumettre est un « terroriste » manipulé par l’Occident. C’est le même script. Depuis quarante-sept ans. Et il ne convainc plus personne — sauf ceux qui ont besoin d’y croire pour justifier la violence qu’ils infligent.
Le ministère a également menacé d’expulsion immédiate tout participant identifié. Expulsion. Dans un pays où le taux de chômage des jeunes dépasse les 30%. Où un diplôme universitaire est souvent le seul rempart contre la misère. Le régime dit aux étudiants : taisez-vous où perdez tout. Et les étudiants répondent : nous avons déjà tout perdu. Nos camarades sont morts. Notre monnaie ne vaut plus rien. Notre avenir est confisqué. Que reste-t-il à nous prendre?
Quand un gouvernement qualifie ses propres enfants d' »agents étrangers » pour avoir demandé à vivre dignement, il ne décrit pas une menace extérieure. Il décrit son propre échec. Un échec si total, si profond, si irréversible que la seule réponse qui lui reste est la matraque.
Le président Pezeshkian et l’art de l’esquive
Le président Masoud Pezeshkian a choisi de ne pas commenter directement les manifestations étudiantes. À la place, il a prononcé une phrase qui en dit long sur la déconnexion totale du pouvoir : « Les puissances mondiales s’alignent pour nous forcer à courber la tête… mais nous ne courberons pas la tête malgré tous les problèmes qu’ils créent pour nous. » « Nous. » Comme si le régime et le peuple étaient du même côté. Comme si les étudiants gazés et les mollahs qui ordonnent le gaz partageaient le même destin. Cette usurpation du « nous » est peut-être la plus grande violence symbolique du régime : prétendre parler au nom de ceux qu’il réduit au silence.
Pezeshkian était censé être le « réformateur ». Élu en 2024 avec la promesse d’un assouplissement. D’un dialogue. D’une ouverture. Dix-huit mois plus tard, les étudiants se font tabasser sur les campus, les morts de janvier se comptent par milliers, et le président parle de « puissances étrangères ». Et pourtant, certains analystes occidentaux continuent de distinguer les « durs » des « modérés » dans le régime iranien, comme si cette distinction avait jamais sauvé une seule vie étudiante.
Les chiffres du sang : anatomie d'un massacre que le monde ignore
La guerre des nombres
Il y à quelque chose d’obscène dans la guerre des chiffres autour des morts iraniens. Le gouvernement dit 3 117. L’agence HRANA dit 7 015. Le rapporteur spécial de l’ONU estime plus de 20 000. Le président américain Trump avance le chiffre de 32 000. Quatre chiffres. Quatre réalités parallèles. Et dans l’écart entre le plus bas et le plus haut, il y a presque 30 000 êtrès humains dont on ne sait même pas s’ils sont vivants où morts. Trente mille fantômes statistiques. Trente mille familles dans l’incertitude. Trente mille histoires que personne ne raconte.
Le chiffre du régime — 3 117 — est en lui-même un aveu. Quel gouvernement reconnaît avoir tué plus de trois mille de ses propres citoyens et présente cela comme une victoire sécuritaire? Quel État qualifie trois mille morts de « terroristes éliminés » sans que le monde entier ne se lève pour demander des comptes? Les 214 membres des forces de l’ordre tués, documentés par HRANA, montrent que les manifestants se sont défendus. Mais le rapport de force est sans appel : face aux fusils, aux blindés, aux snipers postés sur les toits, les pierres et les cocktails Molotov ne pèsent rien.
3 117 morts, dit le régime. Comme on annonce un score de match. Comme on lit un bilan comptable. Trois mille cent dix-sept. Chacun avait un prénom. Chacun avait un rêve. Chacun manque à quelqu’un ce soir.
Les disparus : ceux dont on ne parle pas
Au-delà des morts, il y a les disparus. Les dizaines de milliers d’arrestations dont les autorités refusent de communiquer le détail. Des étudiants. Des écoliers. Des professeurs. Un enseignant retraité violemment arrêté dans le village d’Abdanan, puis relâché — l’un des rares à avoir été retrouvé. Combien d’autrès n’ont pas eu cette chance? Combien sont dans des cellules dont personne ne connaît le numéro? Combien ont été transférés dans ces centrès psychiatriques où le régime enferme ceux qui pensent trop fort — comme cette étudiante de 2024 qui avait retiré ses vêtements en signe de protestation contre le code vestimentaire et s’était retrouvée internée?
Les familles des détenus vivent un double calvaire. L’absence d’information. L’impossibilité de savoir si leur enfant est vivant, blessé, torturé. Le régime utilise cette incertitude comme une arme. La terreur de ne pas savoir est parfois pire que la certitude du pire. C’est une technique de guerre psychologique appliquée à un peuple entier. Et c’est précisément cette technique qui, au lieu de briser les étudiants, les pousse à revenir sur les campus. Parce que le silence est devenu insupportable. Parce que l’inaction est devenue complicité.
Le contexte international : un monde qui regarde ailleurs
L’ombre de la menace militaire américaine
Les manifestations étudiantes iraniennes ne se déroulent pas dans un vide géopolitique. Elles surviennent alors que les États-Unis maintiennent leur plus important déploiement militaire au Moyen-Orient depuis des décennies. Le porte-avions USS Gerald R. Ford est positionné en Méditerranée. Des forces sont déployées à la base aérienne de Lajes. L’administration Trump envisage des frappes militaires limitées pour faire pression sur les négociations nucléaires. La Suède, la Serbie et l’Australie demandent à leurs citoyens de quitter l’Iran.
Cette toile de fond militaire crée un paradoxe cruel pour les étudiants iraniens. Le régime utilise la menace extérieure pour justifier la répression intérieure. « L’ennemi est aux portes, ce n’est pas le moment de la division. » C’est le même argument que tous les régimes autoritaires du monde utilisent depuis la nuit des temps. Et il fonctionne — au moins partiellement. Car les étudiants iraniens ne veulent pas d’une intervention américaine. Ils veulent leur propre liberté, conquise par leurs propres mains. Ils savent que les bombes américaines ne construisent pas de démocraties. Ils l’ont vu en Irak. Ils l’ont vu en Afghanistan. Ils l’ont vu en Libye.
Le piège est parfait : un régime qui tue son peuple et un empire qui menace de bombarder le même peuple pour le « libérer ». Entre le marteau et l’enclume, les étudiants iraniens cherchent une troisième voie. Et ils la trouvent — dans la résistance civile, dans le courage nu, dans le refus de choisir entre deux formes de destruction.
Le silence assourdissant de la communauté internationale
Pendant que les étudiants iraniens se font gazer et tabasser, que fait la « communauté internationale »? Le Parlement britannique a publié un rapport. L’ONU a nommé un rapporteur spécial. Le Congrès américain a produit un document de recherche. Des mots. Des rapports. Des communiqués de presse. Pendant ce temps, le commerce continue. Les négociations nucléaires continuent. La diplomatie polie continue. Comme si l’on pouvait négocier avec un régime sur le nucléaire le matin et déplorer ses massacres le soir, sans que la contradiction ne dérange personne.
Le silence sélectif de l’Occident face à l’Iran n’est pas nouveau. Il obéit à une hiérarchie obscène des victimes. Certaines révoltes sont célébrées. Certaines sont ignorées. La différence ne tient jamais au nombre de morts où à la légitimité de la cause. Elle tient aux intérêts géopolitiques du moment. Aujourd’hui, l’Iran est une pièce sur l’échiquier du conflit avec la Russie et la Chine. Les étudiants iraniens, dans ce calcul glacial, sont une variable d’ajustement. On les pleurera — mais pas assez pour agir.
La grève générale : quand la résistance s'organise
Des syndicats étudiants en première ligne
Ce qui distingue les manifestations de février 2026 des précédentes vagues de protestation, c’est le degré d’organisation. Les syndicats étudiants ont déclaré une grève générale. Ce n’est pas un mouvement spontané, chaotique, facile à disperser. C’est une action coordonnée, planifiée, structurée. Les syndicats appellent les professeurs à rejoindre le mouvement. La solidarité corps enseignant-étudiants est un cauchemar pour le régime, car elle signifie que l’institution universitaire dans son ensemble rejette le contrôle idéologique. Ce n’est plus « quelques agitateurs ». C’est la communauté académique tout entière.
La coordination se fait malgré les restrictions d’Internet, via des réseaux sociaux qui trouvent toujours un chemin. Des VPN. Des applications de messagerie chiffrée. Des réseaux de bouche-à-oreille qui rappellent les méthodes de résistance d’une autre époque. Le régime peut couper les câbles. Il ne peut pas couper la volonté. Les étudiants ont appris des échecs passés. Ils savent que la spontanéité ne suffit pas. Que la colère seule ne renverse pas un régime. Qu’il faut de la structure, de la discipline, de la continuité. Et c’est exactement ce qu’ils construisent — sur les décombres des mouvements précédents.
En 2022, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » était un cri. En 2026, il est devenu un plan. La colère s’est transformée en stratégie. Le deuil s’est mué en organisation. Et quelque part dans les couloirs de l’Université de Téhéran, des jeunes de vingt ans sont en train de réécrire l’histoire de leur pays — un slogan, un tract, une grève à la fois.
Le rôle des femmes : l’avant-garde permanente
Il est impossible de parler du mouvement étudiant iranien sans parler des femmes. Depuis Mahsa Amini, elles sont à l’avant-garde. Ce sont elles qui retirent leur voile en public. Ce sont elles qui scandent les slogans les plus audacieux. Ce sont elles qui prennent les risques les plus insensés — car ce sont elles qui ont le plus à perdre et le plus à gagner. Le code vestimentaire n’est pas une question de tissu. C’est une question de contrôle. Contrôler le corps des femmes, c’est contrôler la société. Libérer le corps des femmes, c’est libérer la société tout entière.
Les nouvelles règles imposées sur les campus visent spécifiquement les étudiantes. Plus de contrôles. Plus de surveillance. Plus de « police des mœurs » dans les couloirs des facultés. C’est comme si le régime n’avait rien appris de 2022. Comme s’il pensait que doubler la dose de répression produirait l’obéissance qu’il n’a jamais réussi à obtenir. C’est l’erreur classique des régimes autoritaires en fin de course : confondre le silence avec le consentement. Les femmes iraniennes ne sont pas silencieuses. Elles sont en train de choisir leur moment.
Le cycle des 40 jours : la mécanique révolutionnaire que le régime a créée
Un piège historique que Khamenei connaît par cœur
L’ironie est vertigineuse. Le cycle des 40 jours de deuil qui alimente aujourd’hui les manifestations est exactement le même mécanisme qui a renversé le Shah en 1979. À l’époque, c’est le jeune Khamenei, alors militant révolutionnaire, qui utilisait les mémoriaux chiites pour mobiliser les foules contre la monarchie. Quarante-sept ans plus tard, le voilà du côté du pouvoir, face aux mêmes foules, soumis au même piège. Chaque mort en janvier produit un mémorial en février. Chaque mémorial en février produit de nouveaux affrontements. Chaque affrontement produit de nouvelles victimes. Et dans quarante jours, le cycle recommencera.
Le régime le sait. Il a tout essayé pour briser la chaîne. Interdire les rassemblements. Saisir les corps. Forcer les enterrements nocturnes sans cérémonie. Interdire aux familles de marquer la tombe. Mais la mémoire n’a pas besoin de pierre tombale. Elle vit dans les cœurs. Elle se transmet dans les murmures. Elle se rallume à chaque quarantième jour. Le régime peut tuer les corps. Il ne peut pas tuer le calendrier.
Khamenei a 86 ans. Il a passé la première moitié de sa vie à utiliser le cycle des 40 jours pour abattre un régime. Il passera la seconde à essayer d’empêcher ce même cycle de l’abattre. L’histoire à un sens de l’ironie que même les dictateurs ne peuvent pas censurer.
Février, mars, avril : la spirale qui vient
Si les morts de janvier produisent des mémoriaux en février, les morts de février produiront des mémoriaux en mars. Et les morts de mars en avril. La spirale est enclenchée. Le régime est coincé dans un dilemme impossible : réprimer les manifestations et créer de nouveaux martyrs, où les tolérer et montrer sa faiblessé. Les deux options mènent au même endroit — la fragilisation progrèssive d’un pouvoir qui ne tient plus que par la force brute.
Les observateurs les plus lucides de la politique iranienne le disent : ce n’est pas la fin du régime. Pas encore. Le pouvoir a encore ses Gardiens de la Révolution. Son appareil de sécurité. Son arsenal de répression. Mais quelque chose a changé. Le contrat social est rompu. La République islamique s’est toujours présentée comme le gardien du peuple face aux ennemis extérieurs. En janvier, elle a tiré sur son propre peuple. Et le peuple l’a vu. Et le peuple n’oubliera pas. Et dans quarante jours, le peuple reviendra.
Le courage ordinaire : ces visages que l'histoire retiendra
L’étudiant d’Amir Kabir qui n’a pas reculé
Dans le flot de nouvelles et de chiffres, il y à des moments qui cristallisent tout. Un étudiant de l’Université Amir Kabir, lors d’un rassemblement sur le campus, est chargé par les miliciens du Bassidj. Il est gravement blessé. Son nom n’a pas filtré — le régime fait tout pour maintenir l’anonymat des victimes, car un nom transforme une statistique en personne. Mais les images existent. Et dans ces images, on voit un jeune homme qui ne fuit pas. Qui ne lève pas les mains en signe de reddition. Qui reste debout face à des hommes en uniforme qui le frappent. Ce n’est pas de l’héroïsme spectaculaire. C’est du courage ordinaire — celui qui ne fait pas la une des journaux occidentaux mais qui, lentement, jour après jour, érode les fondations des tyrannies.
Pensez à ce que cela signifie. Cet étudiant sait ce qui est arrivé en janvier. Il a compté les morts. Il sait que le régime tire à balles réelles. Il sait que des camarades ont été arrêtés et jamais revus. Il sait qu’il risque l’expulsion, la prison, la torture. Et il reste debout. Qu’est-ce qui pousse un être humain à faire ça? La réponse est simple et vertigineuse : il ne lui reste plus rien à perdre sauf sa dignité. Et celle-là, il refuse de la donner.
On ne connaîtra peut-être jamais son nom. Mais un jour, quand l’Iran sera libre — et l’Iran sera libre —, son visage sera dans les livres d’histoire. Celui d’un étudiant qui a dit non. Pas avec des armes. Pas avec des bombes. Avec son corps. Debout.
Les professeurs qui choisissent leur camp
L’appel des syndicats étudiants aux professeurs à rejoindre la grève est un moment charnière. Car les enseignants iraniens ont tout à perdre. Leur poste. Leur pension. Leur liberté. Certains ont déjà payé le prix. Mais de plus en plus de voix académiques s’élèvent. Pas toujours publiquement. Parfois dans le silence d’un cours annulé. Parfois dans le geste discret d’un professeur qui refuse de transmettre les noms des étudiants absents aux autorités. Parfois dans un regard échangé entre un enseignant et un étudiant qui dit : je vous vois. Je sais ce que vous faites. Je ne vous trahirai pas.
L’enseignant retraité arrêté violemment dans le village d’Abdanan — puis relâché — est un symptôme. Le régime ne se contente plus de cibler les étudiants. Il s’en prend à ceux qui les ont formés. Aux mentors. Aux transmetteurs de savoir. Parce que le régime a compris ce que les dictatures finissent toujours par comprendre : le véritable ennemi n’est pas le manifestant dans la rue. C’est le professeur dans la salle de classe qui enseigne à ses étudiants que la pensée critique est un droit, pas un crime.
Ce que cette révolte dit de l'Iran de 2026
Un régime qui ne sait plus que frapper
La République islamique d’Iran en 2026 est un régime qui a épuisé ses arguments. L’économie est en ruine : le rial s’est effondré, l’inflation dévore les salaires, le chômage des jeunes dépasse les 30%. La légitimité religieuse s’effrite : les jeunes Iraniens sont parmi les moins religieux du Moyen-Orient, produit paradoxal de quarante-sept ans de religion imposée. La promesse révolutionnaire est morte : la « justice sociale » promise en 1979 est devenue un système de corruption endémique au profit des Gardiens de la Révolution et de leurs réseaux économiques. Il ne reste que la force. Et la force, sans légitimité, n’est que de la violence.
La démographie est l’ennemie du régime. Plus de 60% de la population iranienne a moins de 35 ans. Ces jeunes n’ont pas connu la Révolution. Ils n’ont pas connu la guerre Iran-Irak. Ils n’ont pas la mémoire traumatique qui rendait leurs parents dociles. Ils ont grandi avec Internet — même censuré. Ils savent comment vivent les jeunes à Istanbul, à Dubaï, à Berlin. Et ils se demandent : pourquoi pas nous? Cette question, plus que n’importe quelle bombe, est la véritable menace existentielle pour le régime.
Un régime qui ne peut offrir à sa jeunesse que des matraques et des codes vestimentaires est un régime qui a signé son propre arrêt de mort. La question n’est plus de savoir s’il tombera. C’est de savoir combien de vies il emportera avec lui en tombant.
La jeunesse comme force historique
Il y à une leçon dans ce qui se passe en Iran que l’ensemble du Moyen-Orient — et au-delà — devrait méditer. Les régimes autoritaires peuvent tout contrôler sauf une chose : le temps. Chaque année qui passe produit une nouvelle génération qui n’a aucune raison d’être loyale. Chaque année qui passe élargit le fossé entre le pouvoir et le peuple. Chaque année qui passe rend la répression plus coûteuse et moins efficace. Les étudiants qui manifestent aujourd’hui à Téhéran et Mashhad n’ont pas peur de mourir — parce qu’ils considèrent que vivre sous ce régime n’est pas vraiment vivre.
Ce n’est pas du nihilisme. C’est du réalisme. Quand un jeune de vingt ans regarde son avenir en Iran et ne voit que du vide — pas d’emploi, pas de liberté, pas d’espoir — le calcul du risque change. Protester ne semble plus dangereux. C’est ne pas protester qui devient insupportable. Ce basculement psychologique, quand il touche une masse critique de la population, est irréversible. Et tous les gaz lacrymogènes du monde n’y changeront rien.
Conclusion : Le feu qui ne s'éteint pas
Ce que nous devons voir
En ce 22 février 2026, pendant que vous lisez ces lignes, des étudiants iraniens sont en cellule. D’autrès pansent leurs blessures. D’autrès préparent la prochaine manifestation. D’autrès pleurent des camarades dont ils ne retrouveront peut-être jamais le corps. Ils ne font pas ça pour les caméras. Ils ne font pas ça pour l’Occident. Ils ne font pas ça pour Trump où pour l’Union européenne. Ils font ça pour eux. Pour la génération qui vient après eux. Pour l’idée — folle, têtue, indestructible — qu’un jour, un étudiant iranien pourra entrer à l’université sans passer un contrôle idéologique. Sans avoir peur. Sans risquer sa vie pour le simple fait de penser.
Le régime iranien a survécu à quarante-sept ans de crises. Il a survécu à une guerre de huit ans. Il a survécu aux sanctions. Il a survécu au Mouvement vert. Il a survécu à « Femme, Vie, Liberté ». Il survivra peut-être à cette vague aussi. Mais chaque vague l’affaiblit. Chaque vague érode un peu plus les fondations. Chaque vague rapproche le jour où la digue cédera. Et ce jour-là, le monde dira qu’il ne l’avait pas vu venir. Comme toujours. Comme pour le mur de Berlin. Comme pour le printemps arabe. Comme pour chaque révolution que l’histoire produit quand le mépris du pouvoir pour son propre peuple atteint un point de non-retour.
Les étudiants iraniens ne demandent pas la charité du monde. Ils demandent qu’on les voie. Qu’on les entende. Qu’on sache qu’ils existent. Qu’on sache qu’ils se battent. Qu’on sache que pendant que nous vivions notre dimanche ordinaire, eux risquaient leur vie pour le droit de vivre le leur. C’est tout. Et c’est immense.
La question qui reste
Dans quarante jours, les familles des étudiants blessés et arrêtés en février organiseront de nouveaux mémoriaux. De nouvelles foules se rassembleront. De nouvelles matraques s’abattront. De nouveaux noms s’ajouteront à la liste. Et la question restera la même — celle que chaque génération d’Iraniens se pose depuis 1979, et que cette génération refuse de laisser sans réponse : combien de temps encore?
Maintenant, vous savez. La question, c’est ce que vous allez en faire.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte une perspective éditoriale assumée en faveur des droits humains et de la démocratie. Elle se positionne résolument du côté des étudiants iraniens qui manifestent pacifiquement pour leurs droits fondamentaux. Le droit à l’éducation libre, à la dignité personnelle et à la liberté d’expression ne sont pas des positions politiques — ce sont des droits universels reconnus par la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Ce positionnement n’est pas de la partialité. C’est un choix moral. Face à un régime qui tire sur ses propres étudiants, la neutralité n’est pas de l’objectivité — c’est de l’indifférence.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur des sources multiples et croisées : reportages de terrain d’Al Jazeera, NPR, Euronews et NBC News; données de l’agence HRANA (Human Rights Activists News Agency); rapports du NCRI (National Council of Resistance of Iran); estimations du rapporteur spécial des Nations unies; UNN (Ukrainian National News); analyses du Real Instituto Elcano, du Washington Post, de Foreign Policy et de la House of Commons Library du Royaume-Uni. Les chiffres divergents sont présentés avec leurs sources respectives pour permettre au lecteur de se forger sa propre opinion.
Les faits rapportés ont été vérifiés auprès d’au moins deux sources indépendantes. Les interprétations et analyses sont les miennes et n’engagent que moi.
Nature de l’analyse
Je ne suis PAS journaliste. Je suis chroniqueur indépendant. Cette analyse représente mon opinion éclairée, fondée sur des faits vérifiés et un suivi attentif de la situation iranienne. Elle ne prétend pas à l’exhaustivité ni à l’objectivité journalistique au sens classique du terme. Elle assume un regard engagé en faveur des droits fondamentaux de la personne humaine.
Le lecteur est invité à consulter les sources citées pour se forger sa propre opinion et à exercer son esprit critique face à toute analyse, y compris la mienne.
Sources
Sources primaires
UNN — Iranian students protest for the second consecutive day at the country’s largest universities
Al Jazeera — Iranian students rally as universities reopen after nationwide protests
NPR — University students hold new protests in Iran around memorials for those killed
Euronews — Iranian students renew anti-government protests in Tehran amid a US military buildup
Tribune — Iran students resume protests after deadly January crackdown
Sources secondaires
Wikipedia — 2025-2026 Iranian protests
NBC News — Iranian students clash with pro-government groups at defiant protests
WNCRI — Student Protests Continue Across Iran; Khamenei Image Trampled
House of Commons Library — Iran protests 2026: UK and international response
Washington Post — What’s new about this wave of protests in Iran
Real Instituto Elcano — Iran’s 2025-26 protests, resilience and political containment
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