De la théologie aux tranchées
Lubomyr Imydrishyn a 24 ans. Il détient une maîtrise en théologie. Il réside aujourd’hui au Grand Séminaire de Québec, dans le silence des couloirs de pierre, entre les prières du matin et les lectures du soir. Mais il y à un an, Lubomyr n’était pas dans un séminaire. Il était dans un trou de boue, quelque part près de la ligne de front, dans une escouade de drones de l’armée ukrainienne. Ingénieur-sapeur. Un métier qui consiste, entre autrès, à désamorcer ce qui est conçu pour tuer.
Il a fait son service militaire obligatoire d’un an, terminé en octobre dernier. Un an. 365 jours dans une guerre qui ne ressemble à aucune autre. Une guerre où les drones ont remplacé l’artillerie lourde, où un opérateur de 22 ans avec une manette peut détruire un char de plusieurs millions de dollars, où la technologie compense ce que le nombre ne peut pas. Lubomyr a vu tout ça. Il a vu pire.
Un séminariste dans une escouade de drones. Un homme de prière au milieu des explosions. Il y a dans ce contraste quelque chose qui dit tout sur cette guerre : elle ne laisse personne en dehors. Ni les théologiens, ni les architectes, ni les musiciens. L’Ukraine entière est mobilisée — non pas par décret, mais par nécessité existentielle.
Cinq moines sous un missile
C’est à Sviatohirsk que Lubomyr a vu ce qu’il ne pourra jamais oublier. Sviatohirsk, une ville à deux pas de Donetsk et de la ligne de front. Une ville connue pour son monastère historique, un lieu de paix et de recueillement vieux de plusieurs siècles. Un missile russe a frappé le monastère. Cinq moines sont morts. Des hommes de prière. Des hommes qui ne portaient aucune arme. Des hommes dont la seule activité consistait à prier — y compris, probablement, pour la paix.
« Cinq moines sont morts », raconte Lubomyr, dépité. Cinq mots. Cinq vies. Un missile. Le contraste est si absurde qu’il en devient physiquement douloureux. Un monastère n’est pas une cible militaire. Des moines ne sont pas des combattants. Et pourtant, le missile est tombé. Et pourtant, cinq hommes sont morts dans un lieu de prière. Parce que dans cette guerre, il n’y a plus de sanctuaire. Plus d’espace sacré. Plus de limite. Tout est cible.
Le retour impossible : entre le Québec et le front
Un soldat qui ne raccroche pas
La plupart des gens, après un an au front, chercheraient à oublier. À tourner la page. À se reconstruire loin de l’horreur. Pas Lubomyr. Il prévoit de retourner en Ukraine dès l’automne prochain. Retourner là-bas. Retrouver ses frères d’armes. Reprendre le combat. Quand il en parle, il n’y a ni fanfaronnade ni héroïsme de cinéma. Juste une certitude tranquille. Il doit y retourner. Point.
« Nous avons résisté quatre ans, ce qui est très long », dit-il. « C’est une guerre très asymétrique, mais nous résistons encore et nous sommes encore en vie. » Il y a dans ces mots une lucidité qui glace. Il sait. Il sait que la Russie est plus grande, plus riche, plus peuplée. Il sait que les pertes ukrainiennes sont immenses. Il sait que chaque mois de guerre coûte des milliers de vies. Et il y retourne quand même. Parce que la question n’est pas de gagner où de perdre. La question est d’exister.
Il y à un mot pour décrire un homme de 24 ans qui quitte volontairement la sécurité d’un séminaire québécois pour retourner dans une guerre qui a déjà tué 55 000 de ses compatriotes. Ce mot, ce n’est pas folie. Ce n’est pas inconscience. C’est devoir. Un devoir qui ne se discute pas, qui ne se négocie pas, qui ne se marchande pas. On l’a où on ne l’a pas.
Quatre ans de résistance asymétrique
Quatre ans. La guerre la plus longue en Europe depuis les guerres yougoslaves. Et la plus meurtrière depuis 1945. L’Ukraine, un pays de 44 millions d’habitants avant la guerre, face à la Russie et ses 145 millions. Un budget de défense ukrainien qui représentait une fraction du budget russe. Une armée qui, en février 2022, était donnée perdante en 72 heures par la quasi-totalité des experts militaires occidentaux.
Et pourtant, quatre ans plus tard, l’Ukraine tient. Elle a coulé le croiseur Moskva. Elle a repoussé l’assaut sur Kyiv. Elle a libéré Kherson. Elle a frappé la flotte russe de la mer Noire sans posséder de marine. Elle a détruit des bombardiers stratégiques à des milliers de kilomètrès du front. Elle a infligé à la Russie 1,25 million de victimes — tués, blessés, disparus. Le prix que paie Moscou est sans précédent dans l’histoire militaire moderne. Et la Russie n’a toujours pas atteint ses objectifs.
Bohdana : la sentinelle de la diaspora
Presque toutes les familles ont perdu quelqu’un
Bohdana Porada est la présidente de l’Alliance des Ukrainiens de Québec. Son rôle, depuis quatre ans, c’est de tenir. Tenir la communauté debout. Organiser les commémorations. Coordonner l’aide. Accueillir les réfugiés. Répondre aux médias. Et, surtout, ne jamais laisser voir la fatigue. Même quand elle est là. Même quand elle pèse comme une dalle de béton sur les épaules.
Ce qu’elle dit, d’une voix qu’on imagine à la fois ferme et fêlée, c’est que les drames humains s’accumulent. Que « dans presque toutes les familles, il y à quelqu’un qui est mort à cause de la guerre ». Elle qualifie la situation d’« épouvantable » et de « tellement triste ». Deux mots qui, dans la bouche d’une femme habituée à la retenue diplomatique, résonnent comme un cri. Parce que quand Bohdana Porada dit « épouvantable », elle ne parle pas d’un concept abstrait. Elle parle de noms qu’elle connaît. De visages qu’elle a vus. De familles qu’elle a accompagnées dans le deuil.
« Dans presque toutes les familles, il y à quelqu’un qui est mort. » Relisez cette phrase. Pas dans certaines familles. Pas dans beaucoup de familles. Dans presque toutes. Chaque réunion de la communauté ukrainienne au Québec est un rassemblement d’endeuillés. Chaque chant est un requiem. Chaque drapeau bleu et jaune est un linceul.
Solidaires au milieu des chants et des drapeaux
Et pourtant, ils se rassemblent. Les commémorations du quatrième anniversaire se sont tenues dans une solennité douloureuse, « solidaires au milieu de chants et de drapeaux de l’Ukraine ». Au Canada, plus de 60 rassemblements ont été organisés à travers le pays — des veillées aux chandelles, des marches silencieuses, des prières collectives. À Ottawa, sur la colline du Parlement, le Congrès ukrainien canadien a tenu un événement officiel. À Montréal, à Toronto, à Vancouver — partout où la diaspora ukrainienne a pris racine — les bougies se sont allumées dans le froid de février.
Ce n’est pas un phénomène canadien isolé. Dans plus de 300 villes à travers le monde, la communauté ukrainienne a marqué le coup. À Helsinki, une veillée aux chandelles sur la place centrale. À Varsovie, une marche de solidarité de l’ambassade russe au Parlement polonais. À Londres, à Berlin, à Sydney, à Melbourne — partout, le même message. Nous n’oublions pas. Nous ne nous résignons pas. Nous sommes toujours là.
Olha : le 24 février, c'était son anniversaire
Trente-quatre ans et la fin du monde
Olha Zadorkina est née à Kharkiv. Elle avait 34 ans le 24 février 2022. Le jour de la fin du monde. Son anniversaire. Vers 5 heures du matin, les explosions l’ont réveillée. « Ma tête comprenait, mais je n’y croyais pas », raconte-t-elle. Une phrase qui résume l’expérience de 44 millions d’Ukrainiens ce matin-là. La tête qui comprend. Le corps qui refuse. Le cœur qui se brise.
Sa mère, professeure de littérature à Kharkiv, a refusé de partir. Son mari, architecte, a été mobilisé dans l’armée ukrainienne. Blessé deux fois. Affecté ensuite à des tâches administratives. Olha, elle, est partie. Le 25 mai 2022, trois mois après l’invasion. 10 000 kilomètres avec son chat. Jusqu’à Candiac, au Québec, chez sa belle-sœur. Elle a pris des cours de français. Elle travaille comme dessinatrice de bâtiments. Elle fait du bénévolat aux soirées de soutien Kryvka pour les Ukrainiens sous les bombardements. Elle survit.
Son anniversaire. Le même jour que l’invasion. Chaque année, le 24 février, Olha ne souffle pas de bougies. Elle compte les morts. Elle écoute les nouvelles de Kharkiv, la ville qui se fait bombarder quotidiennement depuis quatre ans. Elle appelle sa mère, la professeure de littérature qui refuse de quitter sa ville. Et elle se demande si ce sera le dernier appel.
« Un jour c’est mieux, un jour c’est pire »
« Un jour c’est mieux, un jour c’est pire. On ne sait pas où ça s’en va. » Huit mots. C’est tout. Et c’est tout dire. Olha résume en une phrase ce que vivent 6,7 millions de réfugiés ukrainiens à travers le monde. L’incertitude permanente. Le provisoire qui dure. La vie en suspens. L’impossibilité de faire des plans, de projeter, de rêver.
Avec son mari, ils discutent de la possibilité de rester au Canada. De ne pas rentrer. De refaire leur vie ici. Mais comment refaire une vie quand la moitié de votre cœur est restée à Kharkiv? Quand votre mère est là-bas, sous les bombardements? Quand votre pays se bat pour exister et que vous êtes à 10 000 kilomètres, impuissante, devant un écran qui égrène les chiffres des morts? 300 000 Ukrainiens sont arrivés au Canada depuis l’invasion. 30 000 au Québec. Chacun porte cette même déchirure.
Les enfants : la blessure qui ne cicatrise pas
2,6 millions d’enfants arrachés à leur vie
Les chiffres de l’UNICEF sont tombés cette semaine, à l’approche du quatrième anniversaire. 2 589 900 enfants ukrainiens restent déplacés. Plus d’un enfant sur trois. Parmi eux, 791 000 sont encore en Ukraine, ballottés d’un réfuge à l’autre. 1 798 900 vivent à l’étranger, dans des pays qu’ils n’ont pas choisis, dans des langues qu’ils ne comprennent pas, avec des cauchemars qui n’ont pas de traduction.
Plus de 3 200 enfants ont été tués où blessés depuis le début de l’invasion. L’année 2025 a vu une augmentation de 10 % des victimes enfantines par rapport à 2024 — la troisième année consécutive de hausse. À Kyiv, le nombre d’enfants tués où mutilés a été multiplié par quatre l’an dernier. Multiplié par quatre. Dans la capitale d’un pays européen. En 2025. Plus de 1 700 écoles et établissements éducatifs ont été endommagés où détruits. Un enfant sur trois ne peut plus fréquenter l’école en personne à temps plein.
Un enfant de six ans à Kharkiv sait faire la différence entre le sifflement d’un missile balistique et le bourdonnement d’un drone Shahed. Ce n’est pas une compétence. C’est une cicatrice. Aucun enfant au monde ne devrait posséder ce savoir. Aucun enfant au monde ne devrait savoir dans quelle direction courir quand le ciel se déchire.
Une génération qui grandit dans la peur
Parmi les adolescents déplacés de 15 à 19 ans, un sur trois a déménagé au moins deux fois. Ils ont quitté leur ville, puis le réfuge qui les accueillait, puis un autre. Des enfants qui n’ont plus de chez-soi. Plus de repères. Plus de certitudes. Des enfants dont le monde est devenu un enchaînement de fuites. Et quand ils ferment les yeux le soir, ce ne sont pas des rêves qui les attendent. Ce sont des explosions.
Les frappes récentes sur les infrastructures énergétiques ont laissé des millions d’enfants et de familles dans des températures glaciales, forcés d’endurer des jours entiers sans chauffage, sans électricité, sans eau. Des enfants qui font leurs devoirs à la lumière d’une bougie. Des bébés dans des hôpitaux sans courant. Des nouveau-nés dans des maternités à -20 °C. Et pourtant, l’UNICEF rapporte qu’en 2025, l’organisation a réussi à atteindre 7 millions de personnes, dont 2,5 millions d’enfants, avec de l’aide humanitaire. Une goutte dans un océan de souffrance.
L'hiver de tous les dangers
217 frappes sur l’énergie depuis janvier
Depuis le début de 2026, 217 attaques ont visé les infrastructures énergétiques de l’Ukraine. 217. En à peine deux mois. Ce n’est pas de la guerre. C’est de l’extermination par le froid. Cibler le chauffage d’un pays en plein hiver, quand les températures descendent à -20 °C, c’est cibler les plus vulnérables — les enfants, les personnes âgées, les malades, ceux qui ne peuvent pas fuir.
L’année 2025 a été la plus meurtrière pour les civils depuis le début de l’invasion à grande échelle : plus de 2 500 civils tués et 12 000 blessés — une augmentation de 31 % par rapport à 2024. L’Organisation mondiale de la santé demande 42 millions de dollars pour 2026 afin de protéger le système de santé ukrainien, alors que la guerre entre dans sa cinquième année. Plus de 4 000 établissements éducatifs endommagés où détruits. 170 milliards de dollars de dommages directs aux infrastructures. Des chiffres qui ne sont plus des chiffres. Ce sont des verdicts.
Quand on coupe le chauffage d’un hôpital pour enfants à -20 °C, on ne mène pas une opération militaire. On commet un crime. Un crime qui à un nom en droit international. Un crime dont les preuves sont documentées, photographiées, archivées. Un crime dont les auteurs sont identifiés. Un crime qui, un jour, devra être jugé.
Survivre au quotidien — l’électricité comme luxe
Dans beaucoup de villes ukrainiennes, l’électricité n’est fournie que quelques heures par jour. Les gens vivent dans des cycles de coupures — quatre heures de courant, huit heures de noir. Les hôpitaux fonctionnent sur générateurs. Les écoles ferment où passent en enseignement en ligne. Les entreprises tournent au ralenti où cessent leurs activités. La vie normale a disparu.
Et dans tout ça, il y a les Ukrainiens ordinaires — ceux dont on ne parle jamais dans les bulletins de nouvelles — qui continuent. Qui se lèvent dans le noir. Qui préparent le café sur un réchaud de camping. Qui emmènent les enfants à l’école quand il y en à une encore debout. Qui réparent ce qui peut être réparé. Qui vivent, envers et contre tout, dans un pays qu’on essaie méthodiquement de rendre inhabitable.
La diaspora : entre deux mondes, entre deux douleurs
300 000 Ukrainiens au Canada — et 300 000 déchirures
300 000 personnes. C’est le nombre d’Ukrainiens arrivés au Canada depuis l’invasion, grâce au programme de visas d’urgence lancé par le gouvernement fédéral. 30 000 au Québec seulement. Chacun avec son histoire. Chacun avec sa valise et ses fantômes. Chacun avec un téléphone qui sonne à des heures impossibles, parce que quand il est 3 heures du matin à Montréal, il est 10 heures du matin à Kharkiv, et les bombardements ne respectent pas les fuseaux horaires.
Ils ont appris le français. Ils ont trouvé du travail. Ils ont inscrit leurs enfants dans des écoles québécoises. Ils ont reconstruit, pièce par pièce, une apparence de vie normale. Mais chaque soir, quand le silence revient, c’est l’Ukraine qui revient aussi. Les nouvelles du front. Les alertes sur Telegram. Les messages d’un cousin mobilisé. L’absence d’un message — parfois pire que n’importe quelle nouvelle. Ils vivent ici, mais ils existent là-bas.
Être réfugié, ce n’est pas être sauvé. C’est être coupé en deux. La moitié de vous est en sécurité, dans un pays qui vous accueille, avec un toit et un emploi. L’autre moitié est à 10 000 kilomètrès, sous les bombes, avec votre mère qui refuse de partir et votre mari qui a déjà été blessé deux fois. Vous êtes physiquement ici. Mais vous n’êtes nulle part.
La longue attente et l’impossible retour
Quand la guerre finira-t-elle? Personne ne sait. Et c’est peut-être le plus cruel. Si on leur disait « encore un an », ils tiendraient. Si on leur disait « encore cinq ans », ils s’organiseraient. Mais on ne leur dit rien. L’horizon est vide. Et dans ce vide, chaque jour est un combat contre le découragement, contre la lassitude, contre cette voix intérieure qui murmure : « Et si c’était pour toujours? »
Certains commencent à envisager de rester. De ne jamais rentrer. Ce n’est pas un choix — c’est un deuil. Le deuil d’un pays qu’ils aimaient tel qu’il était et qui ne sera plus jamais le même. Le deuil d’une vie d’avant — les cafés de Kharkiv, les promenades sur le Dniepr, les dimanches en famille dans un appartement qui n’existe peut-être plus. Et d’autrès, comme Lubomyr, font le choix inverse. Ils y retournent. Parce que rester loin, pour eux, c’est mourir autrement.
Le prix que paie la Russie — et qu'elle refuse de voir
1,25 million de victimes et un pays qui se vide
La Russie a perdu plus de 1,25 million de soldats — tués, blessés, disparus. Plus de 325 000 ne reviendront jamais. Selon les données documentées par BBC News Russian et le site Mediazona, au 6 février 2026, 177 433 soldats et contractuels russes dont le décès a été vérifié individuellement. Le chiffre réel est bien plus élevé. En 2024 et 2025, les pertes russes ont dépassé 400 000 par an — tués et blessés combinés.
Et Poutine continue. Il consacre environ la moitié du budget de l’État à l’effort de guerre. La moitié. Ce que cela signifie pour les hôpitaux russes, les écoles russes, les routes russes, les retraites russes — personne au Kremlin n’en parle. Les mères russes reçoivent un cercueil et quelques milliers de roubles de « compensation ». Elles n’ont pas le droit de pleurer publiquement. Elles n’ont pas le droit de questionner. Elles n’ont pas le droit de dire non.
Il y a deux peuples qui souffrent dans cette guerre. Le peuple ukrainien, qui souffre sous les bombes d’un agresseur. Et le peuple russe, qui souffre sous le silence d’un dictateur. La différence, c’est que les Ukrainiens savent pourquoi ils se battent. Les mères russes, elles, ne sauront peut-être jamais pourquoi leurs fils ne sont pas rentrés.
Une machine de guerre qui s’essouffle
Zelensky le dit lui-même : l’objectif est d’infliger 50 000 pertes russes par mois pour forcer Moscou à la table des négociations. Un chiffre qui glace. Mais qui reflète la réalité brutale de cette guerre. La Russie recrute désormais plus lentement qu’elle ne perd ses soldats. Le ratio est passé de 1 pour 1 à 1 pour 27 dans certains secteurs — la Russie perd 27 soldats pour chaque Ukrainien tombé. Une arithmétique de l’horreur qui, à terme, devient insoutenable même pour un pays de 145 millions d’habitants.
L’économie russe craque. Les sanctions occidentales, les coûts astronomiques de la guerre, la fuite des cerveaux — plus de 700 000 Russes ont quitté le pays depuis 2022 — tout converge vers un point de rupture. Mais Poutine ne peut pas reculer. Pour lui, cette guerre est existentielle. Non pas pour la Russie — la Russie survivra. Mais pour son régime. Un retrait signifierait la fin de Poutine. Et Poutine préfère sacrifier un million de Russes plutôt que son propre pouvoir.
Le monde qui regarde — et qui se détourne
La fatigue de la compassion
C’est le piège. Le piège dans lequel la Russie veut que le monde tombe. La fatigue. L’habitude. La normalisation. Après quatre ans, la guerre en Ukraine n’est plus en première page. Elle est reléguée en page 6, entre une crise économique et un scandale politique. Les téléspectateurs zappent. Les lecteurs scrollent. Les gouvernements réduisent leurs promesses d’aide. La compassion à une durée de vie. Et quatre ans, c’est plus que la plupart des gens peuvent supporter.
C’est exactement ce que Poutine compte. Il ne peut pas vaincre l’Ukraine militairement — quatre ans l’ont prouvé. Mais il peut vaincre l’attention du monde. Il peut attendre que l’Occident se lasse. Que l’aide diminue. Que les élections changent les priorités. Que les gens cessent de regarder. Et quand plus personne ne regarde, il frappe plus fort. Les 217 attaques sur l’énergie depuis janvier ne sont pas un hasard. Elles sont calibrées pour le moment où le monde regarde ailleurs.
La stratégie russe ne repose pas sur la force brute. Elle repose sur notre lassitude. Chaque jour où l’on parle moins de l’Ukraine est une victoire pour Moscou. Chaque page tournée sans lire les nouvelles du front est un missile supplémentaire qui tombera sans que personne ne proteste. Notre indifférence est l’arme la plus efficace de Poutine.
32 % de la population a besoin d’aide
Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, en 2026, 32 % de la population ukrainienne a besoin d’une aide humanitaire. Un tiers du pays. Des gens qui manquent de nourriture, de médicaments, de chauffage, d’eau potable. Des gens qui vivaient dans des appartements modernes il y a quatre ans et qui survivent maintenant dans des sous-sols où des centrès d’accueil.
La région de Dnipropetrovsk à elle seule compte plus de 12 000 bâtiments résidentiels endommagés, 373 établissements éducatifs, 85 installations médicales et 36 églises détruites où endommagées. Une seule région. Il y en a vingt-sept. Vingt-six ont enregistré des victimes civiles. Il n’y a plus d’arrière en Ukraine. Tout le pays est le front.
Le Conseil de l'Europe et les commémorations officielles
Des discours, des drapeaux, et après?
Le Conseil de l’Europe a convoqué une réunion du Comité des Ministres le 24 février. Une cérémonie s’est tenue le 25 février devant le Palais de l’Europe à Strasbourg. Le secrétaire général Alain Berset a pris la parôle. Une exposition intitulée « Vivre à travers la guerre » a été organisée du 20 au 27 février. Le bâtiment principal du Conseil a été illuminé aux couleurs du drapeau ukrainien. Les mots sont beaux. Les gestes sont symboliques. Et les bombes continuent de tomber.
Le Conseil de sécurité de l’ONU a tenu une session spéciale. Le Parlement européen a approuvé un prêt de 90 milliards d’euros à Kyiv. Des déclarations ont été faites. Des mains ont été serrées. Des photos ont été prises. Et pendant ce temps, à Kharkiv, à Odessa, à Dnipro, à Zaporijjia, les sirènes hurlent et les gens courent vers les abris. La distance entre une cérémonie à Strasbourg et un bombardement à Kharkiv se mesure en années-lumière de réalité.
On illumine un bâtiment en bleu et jaune. On prononce des discours émus. On approuve des prêts en milliards. Et puis on rentre chez soi, dans un appartement chauffé, avec l’électricité qui fonctionne, et on passe à autre chose. Les Ukrainiens, eux, ne passent à rien. Ils restent. Dans le froid. Dans le noir. Dans la guerre. Depuis quatre ans.
L’Europe entre sursaut et paralysie
L’Europe se réarme — lentement, douloureusement, insuffisamment. L’Allemagne, la Grande-Bretagne et les pays nordiques ont fourni environ 95 % de l’aide militaire européenne à l’Ukraine en 2025. Les pays baltes consacrent une part croissante de leur PIB à la défense. La Pologne envoie des générateurs et du matériel. Mais le constat reste brutal : l’Europe, dans son ensemble, n’a pas encore compris que cette guerre la concerne directement. Que chaque ville ukrainienne détruite est un avertissement. Que chaque enfant ukrainien tué est une question posée à notre conscience collective.
Et puis il y a Washington. Le retour de Trump a changé la donne. L’aide militaire américaine directe a cessé. Les négociations se font sans l’Europe. La pression sur l’Ukraine pour accepter des concessions unilatérales est constante. L’Europe paie, mais ne décide pas. Ceux qui décident ne paient pas. Et ceux qui meurent n’ont aucune voix à la table. Le paradoxe est vertigineux.
La question qui reste : et maintenant?
Tenir debout quand tout invite à tomber
« On n’a pas le droit d’être démotivés. » Bohdana Porada a raison. Et elle a tort. Elle a raison parce que la démotivation, dans cette guerre, c’est la capitulation. Elle a tort parce que la motivation, après 1 461 jours de guerre, de morts, de destructions, de déplacements, de nuits sans sommeil et de matins sans certitude — la motivation n’est pas un choix. C’est un miracle quotidien.
Lubomyr y retourne à l’automne. Olha ne sait pas si elle rentrera un jour. Bohdana continuera d’organiser les commémorations, d’accueillir les réfugiés, de tenir la communauté debout. 2,6 millions d’enfants resteront déplacés. 32 % de la population aura besoin d’aide. Les missiles continueront de tomber. Et le monde continuera de regarder ailleurs. Sauf ceux qui ne peuvent pas. Sauf ceux pour qui chaque jour est un 24 février.
Cette chronique se termine, mais la guerre ne se termine pas. Demain, un missile tombera sur une ville ukrainienne. Un enfant pleurera dans un abri. Un soldat ne reviendra pas. Une mère apprendra la nouvelle. Et quelque part au Québec, un homme de 24 ans fera ses valises pour retourner au front. « On n’a pas le droit d’être démotivés. » Non. On n’a pas le droit non plus de détourner le regard.
Ce que cette histoire dit de nous
Quatre ans de guerre. 55 000 soldats ukrainiens morts. 1,25 million de victimes russes. Plus de 12 900 civils tués. 6,7 millions de réfugiés. 2,6 millions d’enfants déplacés. 170 milliards de dollars de destructions. Des chiffres qui ne veulent plus rien dire tellement ils sont énormes. Et derrière chaque chiffre, un prénom. Derrière chaque statistique, un visage. Derrière chaque pourcentage, une vie qui ne sera plus jamais la même.
Maintenant, vous savez. Vous savez que Lubomyr a vu cinq moines mourir sous un missile et qu’il y retourne quand même. Vous savez qu’Olha a fêté ses 34 ans le jour où sa vie s’est effondrée. Vous savez que Bohdana dit qu’on n’a pas le droit d’être démotivés parce que dans presque toutes les familles, il y à quelqu’un qui est mort. Vous savez tout ça. La question, maintenant, c’est ce que vous allez en faire.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis PAS journaliste. Je suis chroniqueur indépendant. Cette chronique est une prise de position assumée en faveur de la souveraineté ukrainienne et de la dignité des victimes de l’invasion russe. Je considère l’invasion de l’Ukraine par la Russie comme une agression illégale au regard du droit international et une violation flagrante de la Charte des Nations Unies. Ce positionnement ne m’empêche pas de documenter les faits avec rigueur — il m’oblige, au contraire, à les présenter avec honnêteté.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur des sources vérifiables : les témoignages recueillis par Radio-Canada et La Presse, les données de l’UNICEF, du Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU, de l’Organisation mondiale de la santé, les chiffres officiels communiqués par le président Zelensky, les données vérifiées par BBC News Russian et Mediazona, ainsi que les rapports du Conseil de l’Europe. Les passages en italique représentent mes opinions éditoriales personnelles, clairement distinguées des faits rapportés.
Nature de l’analyse
Ce texte est une chronique, pas un reportage factuel. Il combine des faits documentés avec une analyse éditoriale et une perspective morale assumée. Le lecteur est invité à consulter les sources citées pour former son propre jugement. La neutralité face à une guerre d’agression n’est pas de l’objectivité — c’est un choix que je refuse de faire.
Sources
Sources primaires
Radio-Canada — 4 ans de guerre en Ukraine : « On n’a pas le droit d’être démotivés »
La Presse — Olha Zadorkina, 38 ans : « Un jour, c’est mieux, un jour, c’est pire »
UNICEF — More than a third of Ukraine’s children remain displaced four years into war
UNICEF — This war is following children, as attacks on civilian areas continue across Ukraine
Al Jazeera — Zelenskyy reveals 55,000 Ukrainian soldiers killed fighting against Russia
Sources secondaires
Conseil de l’Europe — Quatrième anniversaire de la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine
OMS — WHO seeks US$ 42 million in 2026 to protect health care as war enters its fifth year
OCHA — Ukraine: Humanitarian Situation, Response and Funding Snapshot 2025
KSE — Direct damage to Ukraine’s infrastructure from the war reached $170 billion
Lethbridge Herald — Nationwide events mark four years since Russian invasion of Ukraine
Meduza — Zelensky says 55,000 Ukrainian soldiers have died — open-source data suggests a higher toll
Caridad — Ukraine : 4 années de guerre et de souffrance d’un peuple
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