Ce que dit la constitution ukrainienne
Les faits juridiques sont limpides. La loi martiale, en vigueur en Ukraine depuis le 24 février 2022, interdit explicitement la tenue d’élections. Ce n’est pas un caprice de Zelensky. Ce n’est pas un artifice politique. C’est la loi ukrainienne, adoptée bien avant la guerre, qui le stipule. La loi sur le régime juridique de la loi martiale interdit tous les types d’élections — présidentielles, parlementaires et locales. La Constitution elle-même interdit spécifiquement les élections parlementaires pendant la loi martiale. Et modifier la Constitution pendant la loi martiale est également interdit.
On se retrouve face à ce que les juristes appellent un « catch-22 » constitutionnel. Le Parlement peut modifier la législation sur la loi martiale pour permettre des élections présidentielles — puisque la Constitution ne les interdit pas explicitement. Mais il ne peut pas modifier la Constitution pour permettre des élections parlementaires. Résultat : même avec la meilleure volonté du monde, seules des élections présidentielles seraient théoriquement envisageables. Et encore. L’article 108 de la Constitution stipule que le président exerce ses pouvoirs jusqu’à l’entrée en fonction du président nouvellement élu. Zelensky est donc constitutionnellement légitime, que cela plaise où non à ceux qui le traitent de dictateur.
Un pays qui respecte sa propre Constitution en temps de guerre ne trahit pas la démocratie. Il la défend. Ceux qui exigent qu’il viole sa loi fondamentale sous prétexte de démocratie ne comprennent manifestement pas le sens du mot.
La loi martiale, prolongée pour la dix-huitième fois
La loi martiale a été prolongée pour la dix-huitième fois, jusqu’au 4 mai 2026. Chaque prolongation est un rappel que la guerre continue. Que les bombes tombent toujours. Que des Ukrainiens meurent chaque jour. Et pourtant, à chaque prolongation, quelqu’un, quelque part, redemande : « Et les élections? » Comme si voter était plus urgent que survivre. Comme si la priorité d’un peuple dont les enfants dorment dans des sous-sols était de se rendre aux urnes sous les sirènes.
L’estimation financière à elle seule donne le vertige. Une élection présidentielle coûterait environ 196,7 millions de dollars. Des élections parlementaires, 135,9 millions supplémentaires. Dans un pays dont le budget 2024 affichait 82,3 milliards de dollars de dépenses contre 43,7 milliards de recettes. Zelensky a été clair : il refuse de financer des élections avec l’argent destiné aux armes qui protègent les vies de ses concitoyens. Et qui pourrait lui donner tort?
L'écho du Kremlin : quand Washington reprend la partition de Moscou
La stratégie de délégitimisation
Lena Surzhko Harned, professeure associée de science politique à Penn State, a disséqué le mécanisme dans The Conversation en février 2025. Son analyse est chirurgicale. La Russie mène depuis des mois une « campagne de propagande délibérée et continue » pour discréditer le leadership ukrainien. Poutine remet en question la légitimité de Zelensky en affirmant que son mandat de cinq ans a expiré en 2024. Il rejette la « souveraineté ukrainienne » et qualifie le gouvernement de « régime de Kyiv ».
Et voilà que Trump reprend la même musique. « Dictateur sans élections. » « Il utilise la guerre pour ne pas tenir de scrutin. » « Taux d’approbation de 4 %. » Chaque mot, chaque accusation, chaque mensonge fait écho à la narrative russe. Comme l’écrit Surzhko Harned, en rejoignant la demande électorale de la Russie, les États-Unis placent l’Ukraine dans une « position impossible » : accepter des élections et risquer la déstabilisation, où refuser et être présenté comme un obstacle à la paix.
Quand le président des États-Unis parle comme le porte-parôle du Kremlin, ce n’est plus de la politique. C’est de la guerre informationnelle. Et la cible n’est pas Zelensky. C’est l’Ukraine tout entière.
Le cheval de Troie électoral
Roman Sheremeta, professeur d’économie et ancien recteur fondateur de l’Université américaine de Kyiv, a poussé l’analyse encore plus loin dans le Kyiv Post. Son verdict est sans appel : les appels aux élections en temps de guerre sont un « cheval de Troie ». La Russie ne pousse pas pour des élections parce qu’elle espère les gagner. Elle pousse pour deux objectifs précis. Premier objectif : gagner du temps. « Les élections en temps de guerre sont juridiquement, logistiquement et politiquement complexes. Même initier le procèssus ralentirait tout », écrit-il. Deuxième objectif : se ménager une porte de sortie. Peu importe comment les élections se déroulent, la Russie pourrait ensuite les déclarer illégitimes et abandonner les négociations.
Le piège est redoutable d’intelligence. Des millions d’Ukrainiens à l’étranger auraient du mal à voter. Les soldats au front seraient largement exclus. Les délais compressés élimineraient des acteurs politiques clés. Tout vote numérique ferait face à des attaques « invérifiables ». Et la conclusion, inévitable : « Moscou et certaines voix à Washington pointeraient ces failles et prononceraient le même verdict : Zelensky est illégitime. » Sheremeta résume : « Forcer des élections signifierait marcher volontairement dans un piège de légitimité — conçu à Moscou. »
Le peuple a parlé : 90 % ont dit non
Ce que disent vraiment les sondages
Les chiffres sont constants, massifs, sans ambiguïté. L’Institut KIIS mène des sondages réguliers sur la question depuis le début de la guerre. En mars 2025, 10 % des Ukrainiens soutenaient des élections immédiates. En septembre 2025, le chiffre montait à peine à 11 %. En décembre 2025, il redescendait à 9 %. La tendance est stable. Elle n’a pas bougé. L’opinion publique ukrainienne n’a pas changé d’avis. Elle sait ce qu’elle veut : la paix d’abord, les élections ensuite.
Un autre sondage, celui de Sotsis, montre que seuls 15 % des Ukrainiens soutiennent des élections pendant la guerre. En mai 2024, 69 % des Ukrainiens estimaient que Zelensky devait rester président jusqu’à la fin de la loi martiale. En novembre 2023, plus de 80 % des répondants préféraient reporter les élections jusqu’à la fin de la guerre. Et 76 % des Ukrainiens affirment que la démocratie est la meilleure forme de gouvernement. Ce ne sont pas des gens qui fuient la démocratie. Ce sont des gens qui la comprennent assez pour savoir qu’une élection sous les bombes n’en est pas une.
On ne mesure pas l’attachement d’un peuple à la démocratie au nombre de scrutins qu’il organise sous les obus. On le mesure à sa capacité de distinguer un vrai vote d’une mise en scène.
La voix des tranchées
Personne ne demande aux soldats ukrainiens s’ils veulent voter. Pas parce qu’ils ne comptent pas. Mais parce que la question elle-même est obscène. Un soldat dans une tranchée du Donbass, qui n’a pas dormi plus de trois heures d’affilée depuis des semaines, qui entend les drones au-dessus de sa tête, qui a vu mourir des camarades — on va lui demander de choisir un candidat? De remplir un bulletin? De le poster comment, exactement? Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont adopté le Soldier Voting Act pour permettre le vote par correspondance des militaires. Mais les États-Unis n’étaient pas bombardés sur leur propre sol. Leurs villes n’étaient pas en ruines. Leur existence nationale n’était pas menacée.
Le Royaume-Uni a reporté ses élections prévues en 1940 pendant la Seconde Guerre mondiale. Le scrutin n’a eu lieu qu’en 1945, après la victoire. Israël a repoussé ses premières élections parlementaires de 1948 à janvier 1949 à cause de la guerre israélo-arabe. Et pourtant, personne n’a traité Churchill de dictateur. Personne n’a accusé Ben Gourion de s’accrocher au pouvoir. Mais Zelensky, lui, subit cette accusation quotidiennement. La différence? Churchill et Ben Gourion n’avaient pas à négocier avec un allié qui reprend les arguments de leur ennemi.
L'anatomie d'un mensonge : « 4 % d'approbation »
La fabrication du chiffre
Quand Trump a affirmé que le taux d’approbation de Zelensky était de « 4 % », il ne s’est pas trompé. Il a menti. La distinction est importante. Une erreur peut être corrigée. Un mensonge à une fonction. Et la fonction de ce mensonge est claire : faire passer un président élu démocratiquement pour un dirigeant sans soutien populaire. Les sondages réels? 57 % d’approbation au moment de la déclaration. Ce n’est pas un écart statistique. C’est un gouffre entre la réalité et la propagande.
Ce chiffre de « 4 % » n’existe dans aucun sondage crédible. Il n’apparaît dans aucune enquête d’opinion reconnue. Il sort de nulle part — où plutôt, il sort du même endroit que les autrès narrations qui servent Moscou. Car à chaque fois que la légitimité de Zelensky est remise en question, c’est Poutine qui gagne. À chaque fois qu’un leader occidental reprend cette rhétorique, c’est la position de négociation de l’Ukraine qui s’affaiblit. Et pourtant, Trump persiste. Comme si la vérité n’avait plus d’importance. Comme si les faits étaient devenus optionnels.
Inventer un chiffre pour discréditer un président en guerre, c’est plus qu’un mensonge politique. C’est une arme. Et cette arme ne vise pas Zelensky. Elle vise le peuple ukrainien tout entier.
Le double standard qui saigne
Et pourtant, la question mérite d’être posée : si c’était l’inverse? Si les États-Unis étaient envahis, si 20 % de leur territoire était occupé, si des millions d’Américains étaient réfugiés au Canada et au Mexique, si les bombes tombaient sur Chicago et Houston — quelqu’un demanderait-il au président américain d’organiser des élections dans ces conditions? La réponse est si évidente qu’elle n’a même pas besoin d’être formulée. Et pourtant, on l’exige de l’Ukraine. On exige d’un pays en guerre existentielle ce qu’aucun pays occidental n’a jamais fait dans des circonstances comparables.
Plus de 100 organisations spécialisées dans les élections et les droits humains ont signé une déclaration conjointe soulignant l’impossibilité de tenir des élections pendant un conflit armé actif. Ce ne sont pas des militants pro-Zelensky. Ce sont des experts internationaux, des observateurs électoraux, des juristes. Leur consensus est unanime : des élections dans ces conditions ne seraient pas libres, pas équitables, pas représentatives. Elles excluraient systématiquement des millions de citoyens. Elles restreindraient le pluralisme politique. Elles affaibliraient la démocratie au lieu de la renforcér.
Le paradoxe démocratique : voter pour détruire la démocratie
Le gagnant connu d’avance
Peter Dickinson de l’Atlantic Council l’a écrit sans détour en décembre 2025 : « Le seul gagnant des élections ukrainiennes en temps de guerre serait Poutine. » C’est une phrase qu’il faut relire. La relire encore. La laisser infuser. Car elle contient une vérité que beaucoup refusent de voir. Des élections organisées dans la précipitation, sous pression extérieure, dans un pays en guerre, ne produiraient pas un dirigeant plus légitime que Zelensky. Elles produiraient un dirigeant moins légitime. Même si ce dirigeant était Zelensky lui-même.
C’est le cœur du paradoxe. Le vainqueur d’une élection truquée par les circonstances — pas par la fraude, mais par l’impossibilité structurelle d’un scrutin équitable — aurait moins d’autorité pour négocier avec la Russie. Moins de légitimité pour représenter les millions d’Ukrainiens qui n’auraient pas pu voter. Moins de crédibilité internationale. C’est exactement ce que veut Moscou. Un interlocuteur affaibli. Un président contesté. Une Ukraine divisée.
La démocratie ne se mesure pas au nombre de fois qu’on glisse un bulletin dans une urne. Elle se mesure aux conditions dans lesquelles on le fait. Un vote sous les bombes n’est pas un acte démocratique. C’est un acte de soumission déguisé en liberté.
La division comme objectif
Car c’est bien de division qu’il s’agit. Une campagne électorale en temps de guerre déchirerait le tissu social ukrainien. Les candidats s’attaqueraient mutuellement au lieu de se concentrer sur l’ennemi commun. Les débats internes remplaceraient la solidarité nationale. Les ressources consacrées à l’organisation du scrutin seraient détournées de l’effort de guerre. Et pendant que l’Ukraine se diviserait en factions politiques, la Russie, elle, continuerait à bombarder. À avancer. À tuer.
Même les politiciens de l’opposition ukrainienne rejettent les élections en temps de guerre. Les principaux partis politiques ont signé une déclaration commune affirmant que les élections devraient avoir lieu « après la cessation de la guerre et de la loi martiale ». C’est rare, un consensus aussi large dans un pays démocratique. C’est significatif. Quand le pouvoir et l’opposition s’accordent sur quelque chose, cela devrait faire réfléchir ceux qui, depuis l’étranger, prétendent mieux savoir ce qui est bon pour l’Ukraine.
La position de Zelensky : entre fermeté et pragmatisme
« D’abord la sécurité, ensuite la politique »
Le 11 février 2026, dans un message aux journalistes via WhatsApp, Zelensky a posé ses conditions avec une clarté cristalline : « Nous passerons aux élections quand toutes les garanties de sécurité pertinentes seront en place. » Et d’ajouter : « D’abord la sécurité, ensuite la politique. » Puis cette phrase, simple comme un coup de poing : « Faites un cessez-le-feu, il y aura des élections. »
La logique est imparable. Ce n’est pas Zelensky qui bloque les élections. C’est la guerre. C’est Poutine qui bombarde. C’est Moscou qui refuse de cesser le feu. Ceux qui exigent des élections devraient d’abord exiger un cessez-le-feu. Mais voilà : exiger un cessez-le-feu de la Russie est plus difficile que de pointer du doigt Zelensky. Plus difficile et moins rentable politiquement.
Zelensky ne refuse pas les élections. Il refuse qu’elles se tiennent dans des conditions qui les rendraient absurdes, injustes et dangereuses. Ce n’est pas de l’autoritarisme. C’est du bon sens sous les bombes.
Le piège de l’ouverture
En décembre 2025, sous la pression américaine, Zelensky a fait un geste. Il a annoncé qu’il pousserait le Parlement à rédiger une législation permettant des élections sous loi martiale. Un vote pourrait suivre dans 60 à 90 jours, à condition que des garanties de sécurité soient en place. Il a tenu des « discussions substantielles » avec les parlementaires. Il a dit : « Nous devons fournir des réponses juridiques ukrainiennes à chaque question et chaque doute. »
Mais cette ouverture est elle-même un terrain miné. Car dès que l’Ukraine commence à légiférer sur les élections en temps de guerre, elle entre dans le scénario russe. Chaque compromis peut être retourné contre elle. Chaque faille dans le procèssus peut être exploitée pour crier à l’illégitimité. Sheremeta avait prévenu : « Les élections sous le feu ne sont pas de la démocratie. Ce sont une arme. » Et l’Ukraine marche sur une corde raide entre les pressions de son allié le plus puissant et les pièges de son ennemi le plus implacable.
Les leçons de l'Histoire : quand le précédent parle
Ce que la Seconde Guerre mondiale nous enseigne
On aime invoquer la Seconde Guerre mondiale pour justifier des élections en temps de guerre. Les États-Unis ont voté en 1944, dit-on. Roosevelt a été réélu en plein conflit mondial. C’est vrai. Mais la comparaison s’arrête là. Les bombes ne tombaient pas sur Washington. Les chars soviétiques — pardon, allemands — ne roulaient pas dans les rues de New York. Les civils américains n’étaient pas entassés dans des abris anti-aériens. Le territoire américain n’était pas occupé à 20 % par une puissance étrangère. L’existence même des États-Unis en tant que nation n’était pas en jeu.
Le Royaume-Uni, lui, a reporté ses élections. Winston Churchill, le héros de la résistance face au nazisme, n’a pas organisé de scrutin avant 1945. Et personne ne l’a traité de dictateur. Personne n’a remis en question sa légitimité. Le consensus était unanime : on gagne la guerre d’abord, on vote ensuite. Ce qui était évident pour les Britanniques en 1940 devrait l’être pour le monde entier en 2026. Et pourtant, on exige de l’Ukraine ce qu’on n’a jamais exigé de personne d’autre.
Churchill a reporté les élections pendant cinq ans. Personne ne l’a appelé dictateur. Zelensky les reporte dans des conditions infiniment pires. On le crucifie pour ça. L’Histoire a parfois la mémoire sélective.
Israël, l’autre précédent oublié
Israël a repoussé ses premières élections parlementaires en 1948. La guerre d’indépendance faisait rage. Le vote n’a eu lieu qu’en janvier 1949, une fois la menace immédiate écartée. Aujourd’hui, le même Israël bénéficie d’un soutien inconditionnel des États-Unis sans qu’on lui demande de comptes démocratiques pendant ses propres opérations militaires. Le contraste avec le traitement réservé à l’Ukraine est saisissant. Un pays reçoit un chèque en blanc. L’autre doit prouver sa démocratie à chaque respiration, même quand les bombes lui coupent le souffle.
Et pourtant, l’Ukraine reste l’un des pays les plus démocratiques de l’ex-espace soviétique. Elle a connu deux révolutions pour défendre ses valeurs démocratiques — la Révolution orange de 2004 et la Révolution de la Dignité de 2014. Des Ukrainiens sont morts pour le droit de choisir librement leur avenir. Suggérer que ce peuple rejette la démocratie parce qu’il refuse de voter sous les missiles est une insulte à la mémoire de ceux qui sont tombés sur le Maïdan.
Le coût humain d'une élection sous les bombes
Les bureaux de vote comme cibles
Imaginons, un instant, qu’on organise des élections demain en Ukraine. Imaginons. Il faudrait ouvrir des bureaux de vote dans tout le pays. Des bâtiments publics — écoles, mairies, centrès communautaires. Des lieux identifiés, annoncés publiquement, où des centaines de personnes se rassembleraient au même moment. Dans un pays où la Russie cible quotidiennement les infrastructures civiles. Où les frappes sur les supermarchés, les gares, les hôpitaux sont devenues routinières. Chaque bureau de vote serait une cible. Chaque file d’attente serait un risque mortel. Chaque électeur qui se rendrait aux urnes mettrait sa vie en danger.
Ce n’est pas de la spéculation. C’est de la logique militaire élémentaire. La Russie, qui a frappé un centre commercial à Krementchouk, un théâtre à Marioupol où le mot « enfants » était écrit en lettrès géantes, un convoi humanitaire à Zaporizhzhia — cette Russie-là hésiterait-elle à frapper un bureau de vote? La question se pose. La réponse, non.
Organiser un scrutin dans un pays bombardé quotidiennement, ce n’est pas de la démocratie. C’est envoyer des citoyens vers des cibles potentielles en leur disant que c’est pour leur liberté.
Les absents qui comptent
Huit millions d’Ukrainiens à l’étranger. 3,7 millions de déplacés internes. Des centaines de milliers de soldats sur la ligne de front. Des millions de personnes en territoire occupé qui ne pourraient pas voter. Additionnez les chiffres. Des millions d’Ukrainiens seraient exclus du scrutin. Une élection qui exclut une telle proportion de sa population n’est pas une élection. C’est une simulacre. Et le résultat de cette simulacre serait un président dont la légitimité serait contestable par définition.
Le Journal of Democracy l’a analysé avec une rigueur académique : « Tenir un vote qui exclut systématiquement des millions de citoyens et restreint le pluralisme politique pourrait ultimement saper, plutôt que renforcér, la gouvernance démocratique. » Ce n’est pas un slogan. C’est un diagnostic. Le report des élections n’est pas un déni de démocratie. C’est la reconnaissance que les conditions minimales de légitimité démocratique ne sont pas réunies.
À qui profite le crime?
Le calcul de Moscou
La question est toujours la même : à qui profite le crime? Si des élections avaient lieu demain en Ukraine, qui en bénéficierait? Pas les Ukrainiens, qui les rejettent à 90 %. Pas la démocratie, qui serait parodiée. Pas la paix, qui serait retardée par des mois de campagne et de chaos institutionnel. Le seul bénéficiaire serait Vladimir Poutine. Qui pourrait contester le résultat. Qui pourrait affirmer que le vainqueur n’est pas légitime. Qui pourrait utiliser les failles inévitables du procèssus pour refuser de négocier.
Sheremeta a résumé le scénario avec une précision glaçante : « Peu importe comment les élections se déroulent, la Russie pourrait ensuite les déclarer illégitimes et abandonner les négociations. » C’est le piège parfait. L’Ukraine organise des élections pour prouver sa démocratie. La Russie déclare ces élections invalides. Et les négociations de paix s’effondrent. Et pourtant, on continue d’exiger que l’Ukraine marche dans ce piège.
On demande à l’Ukraine de prouver sa démocratie en organisant une élection que personne ne reconnaîtra. C’est comme demander à un accusé de prouver son innocence devant un tribunal qui a déjà décidé du verdict.
Le calcul de Washington
Et Washington, dans tout ça? Pourquoi cette insistance? Le plan de paix américain en 28 points, que des responsables ukrainiens ont qualifié de favorable aux intérêts russes, donne un indice. Les élections ne sont pas une fin en soi. Elles sont un levier. Un moyen de pression supplémentaire sur Zelensky. Un outil pour le forcer à accepter des conditions de paix que l’Ukraine considère comme inacceptables. Si Zelensky refuse les élections, il est un « dictateur ». S’il refuse le plan de paix, il « bloque la paix ». Dans les deux cas, c’est l’Ukraine qui perd.
Le 11 février 2026, Zelensky a noté une chose que peu de médias ont rélevée : « L’Ukraine elle-même n’a jamais soulevé la question des élections. Ce sont divers partenaires internationaux qui l’ont fait. » Relisez. Les Ukrainiens ne demandent pas d’élections. Leurs sondages le prouvent. Leur président le dit. Leurs partis politiques sont d’accord. Et pourtant, quelqu’un, quelque part, décide qu’il sait mieux. Que 90 % d’un peuple ont tort. Que la Constitution ukrainienne a tort. Que le droit international a tort. Que plus de 100 organisations d’experts ont tort.
La vraie question : qui décide pour l'Ukraine?
La souveraineté sous pression
Au fond, derrière le débat sur les élections, se cache une question plus profonde. Plus fondamentale. Plus dérangeante. Qui décide pour l’Ukraine? Est-ce le peuple ukrainien, qui a exprimé sa volonté dans tous les sondages? Est-ce la Constitution ukrainienne, qui établit les règles? Ou est-ce un président étranger qui tweété depuis Mar-a-Lago en reprenant les arguments du Kremlin?
La démocratie commence par la souveraineté. Un peuple qui ne peut pas décider de ses propres affaires — y compris du calendrier de ses propres élections — n’est pas un peuple libre. Il est un protectorat. Une colonie. Un pion sur l’échiquier de quelqu’un d’autre. Si les États-Unis veulent vraiment promouvoir la démocratie en Ukraine, la première étape est de respecter la volonté démocratique du peuple ukrainien. Et cette volonté, exprimée à 90 %, est claire : pas d’élections sous les bombes.
La démocratie, ce n’est pas imposer des élections à un peuple. C’est respecter sa voix quand il parle. Et l’Ukraine parle. Fort. Clairement. À 90 %. Mais apparemment, ce n’est pas assez.
Le référendum comme alternative
Zelensky a proposé une piste que peu ont entendue. Il a suggéré que toute concession territoriale à Moscou devrait être soumise à un référendum. C’est une position profondément démocratique. Elle dit au peuple ukrainien : c’est vous qui déciderez de l’avenir de votre territoire. Pas moi. Pas Washington. Pas Moscou. Vous. Mais un référendum exige les mêmes conditions qu’une élection : la sécurité, l’accès au vote, la participation de tous. Ce qui ramène au même point : cessez-le-feu d’abord.
L’Ukraine a dit qu’elle pourrait tenir des élections si Trump obtient de la Russie un cessez-le-feu de deux à trois mois. C’est une condition raisonnable. C’est même remarquablement accommodante. Zelensky ne dit pas « jamais ». Il dit « quand ce sera possible ». La balle est dans le camp de ceux qui prétendent vouloir des élections. S’ils les veulent vraiment, qu’ils obtiennent d’abord le silence des armes.
Le silence assourdissant de l'Europe
Les absents du débat
Pendant que Washington insiste et que Moscou manipule, où est l’Europe? Où sont les voix européennes pour rappeler que la démocratie ne se réduit pas à un scrutin? Que le respect de l’État de droit inclut le respect des constitutions nationales? Que la pression extérieure pour forcer des élections dans un pays en guerre est elle-même une violation des principes démocratiques? Le silence européen est assourdissant. Et dans ce silence, la narration de Trump et de Poutine prend toute la place.
Pourtant, l’Europe sait. L’Europe qui a vécu deux guerres mondiales. L’Europe qui a reporté des élections pendant des conflits. L’Europe qui a reconstruit sa démocratie sur les ruines de la guerre. Cette Europe-là devrait être la première à défendre le droit de l’Ukraine de reporter ses élections. Au lieu de quoi, elle regarde. Elle attend. Elle hésite. Pendant que son voisin le plus proche se fait dicter sa politique intérieure par un allié lointain qui reprend les arguments de son ennemi.
L’Europe sait ce que coûte la démocratie. Elle l’a payé de son sang. Et pourtant, face à l’Ukraine qu’on somme de voter sous les bombes, elle choisit le silence. Ce silence à un prix. Il se mesure en trahisons.
Ce que l’Europe devrait dire
L’Europe devrait dire ce que les sondages disent déjà. Ce que la Constitution ukrainienne dit. Ce que plus de 100 organisations internationales disent. Ce que le bon sens dit. Pas d’élections sous les bombes. Pas d’élections qui excluent des millions de votants. Pas d’élections qui serviraient les intérêts de l’agresseur. L’Europe devrait dire : nous soutenons la démocratie ukrainienne, et c’est précisément pour cela que nous soutenons le report des élections jusqu’à ce que les conditions d’un scrutin libre, juste et inclusif soient réunies.
L’Europe devrait aussi rappeler un fait inconfortable pour Washington : ce ne sont pas les États-Unis qui vivent à côté de la Russie. Ce ne sont pas les États-Unis qui accueillent des millions de réfugiés ukrainiens. Ce ne sont pas les États-Unis qui subiraient les conséquences d’une Ukraine déstabilisée par des élections chaotiques. L’Europe à un intérêt vital à ce que l’Ukraine reste stable, unie et démocratique. Et la meilleure façon de garantir cela, c’est de laisser les Ukrainiens décider quand et comment ils voteront.
Conclusion : La démocratie ne se crie pas -- elle se construit
Ce que cette histoire dit de nous
Dix pour cent. C’est le chiffre qui devrait clore tout débat. Dix pour cent d’Ukrainiens veulent des élections maintenant. Quatre-vingt-dix pour cent disent non. Dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom, cette écrasante majorité serait respectée. L’opinion du peuple serait entendue. La volonté populaire serait souveraine. Mais voilà : quand il s’agit de l’Ukraine, les règles changent. La volonté du peuple n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est ce que veulent Washington et Moscou. Et sur ce sujet précis, Washington et Moscou veulent la même chose. Ce qui devrait alarmer tout le monde.
L’Ukraine ne rejette pas la démocratie. Elle la protège. Elle la met à l’abri des bombes, des manipulations et des calculs cyniques de ceux qui utilisent le mot « élections » comme une arme. Elle dit : nous voterons. Quand les armes se tairont. Quand nos réfugiés pourront rentrer. Quand nos soldats pourront quitter les tranchées. Quand chaque Ukrainien pourra se rendre aux urnes sans risquer sa vie. Ce n’est pas de l’autoritarisme. C’est la définition même de la démocratie.
Dix pour cent veulent voter maintenant. Quatre-vingt-dix pour cent disent : pas comme ça. Si la démocratie à un sens, c’est la voix des 90 % qui devrait compter. Pas celle de ceux qui n’auront jamais à se rendre aux urnes sous les missiles.
La question qui reste
Zelensky a posé la seule question qui mérite une réponse : « Faites un cessez-le-feu, il y aura des élections. » C’est simple. C’est clair. C’est juste. La vraie question n’a jamais été « pourquoi l’Ukraine ne vote-t-elle pas? ». La vraie question est : « pourquoi ceux qui exigent des élections n’exigent-ils pas d’abord la fin des bombardements? » Et tant que cette question restera sans réponse, nous saurons exactement à quoi servent ces appels aux élections.
Ils ne servent pas la démocratie. Ils ne servent pas la paix. Ils ne servent pas le peuple ukrainien. Ils servent ceux qui ont intérêt à ce que l’Ukraine soit affaiblie, divisée, délégitimisée. Maintenant, vous savez. La question est : qu’est-ce que vous allez en faire?
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce texte est une chronique, pas un reportage factuel neutre. Il exprime un point de vue éditorial assumé : celui de la défense du droit des peuples à décider de leur propre calendrier démocratique, particulièrement en temps de guerre. L’auteur, Maxime Marquette, n’est pas journaliste. Il est chroniqueur et rédacteur indépendant publié sur MSN, Google News et Apple News sous le pseudonyme LeClaude. Il n’est membre d’aucun ordre professionnel de journalistes et ne prétend pas à la neutralité journalistique.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur des sondages publiés par l’Institut international de sociologie de Kyiv (KIIS), des analyses d’experts publiées dans des médias reconnus (Atlantic Council, The Conversation, Kyiv Post, Wilson Center), des déclarations officielles du président Zelensky et des données factuelles vérifiables sur le cadre constitutionnel et juridique ukrainien. Les citations sont attribuées à leurs sources. Les chiffres proviennent de sondages méthodologiquement documentés avec marges d’erreur déclarées.
Nature de l’analyse
L’analyse présentée ici est une interprétation éditoriale des faits disponibles. Elle ne prétend pas à l’exhaustivité ni à l’objectivité absolue. D’autrès perspectives existent sur la question des élections en temps de guerre, notamment celles qui estiment qu’un procèssus démocratique, même imparfait, renforcérait la légitimité du pouvoir ukrainien. Le lecteur est invité à consulter les sources citées et à former son propre jugement.
Sources
Sources primaires
KIIS — War and peace: opinions and views of Ukrainians (survey conducted January 9-14, 2026)
RBC-Ukraine — Zelenskyy reveals share of Ukrainians against wartime élections (February 16, 2026)
RFE/RL — Ukraine Considers Légal Path To Elections Under Martial Law As US Pushes For Vote
Sources secondaires
Atlantic Council — Ukrainians are proudly démocratic but resoundingly reject wartime élections
Kyiv Post — Calls for Wartime Elections in Ukraine Have Always Been a Trojan Horse (Roman Sheremeta)
Wilson Center — Wartime Ukraine’s Election Dilemma
Wilson Center — Ukraine’s Presidential Elections Amid War: Political, Légal, and Security Challenges
Kyiv Indépendent — Ukrainians reject wartime élections despite US push, poll shows
Journal of Democracy — Ukraine Can’t Hold Elections During the War. Does It Matter?
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.