Les jardins perdus de Zinaida
Zinaida Babisheva avait un jardin à Lyman, dans la région de Donetsk. Un jardin avec des pommiers, des pruniers, des cerisiers, des poiriers, des pêchers. Des roses et des lys en quantité suffisante pour parfumer tout un quartier. « Nous avions des pommes, des prunes, des cerises, des poires, des pêches. Tant de roses et de lys », dit-elle. Et dans sa voix, ce n’est pas de la nostalgie. C’est un inventaire. Elle récite ses arbres comme on récite les noms des disparus. Parce que c’est exactement ce qu’ils sont : des disparus. Des êtrès vivants qu’elle a plantés, nourris, regardés grandir, et qu’elle ne reverra probablement jamais.
Aujourd’hui, sa fille cultive des fleurs là où elles se sont réfugiées. Et pourtant, Zinaida ne touche plus la terre. « Maintenant ma fille fait pousser des fleurs, mais moi, je n’ai plus envie de rien faire », confie-t-elle. Cette phrase dit tout. Pas la dépression clinique des manuels. Quelque chose de plus profond, de plus irréversible : le lien rompu entre une femme et la terre qu’elle habitait. On peut replanter un jardin. On ne peut pas replanter une vie.
Le déracinement ne se mesure pas en kilomètrès. Il se mesure en arbres fruitiers laissés derrière. En recettes de confiture qu’on ne prépare plus. En cette façon particulière que la lumière avait de traverser la fenêtre de la cuisine à six heures du matin. Ce sont ces détails microscopiques qui composent une vie. Et ce sont eux qui manquent le plus.
L’arithmétique impossible du déplacé
Les chiffres du Conseil norvégien pour les réfugiés dessinent un portrait accablant. Le revenu mensuel moyen d’un déplacé interne ukrainien : 4 472 hryvnias. Soit environ 103 dollars américains. Le loyer médian : 6 000 hryvnias, soit 140 dollars. Le loyer coûte plus cher que le salaire. Faites le calcul. Ou plutôt, ne le faites pas, parce que le résultat est une impasse mathématique qui porte un nom : la survie impossible. Pour combler le gouffre, 20,2 % réduisent leurs dépenses de santé. 13,2 % diminuent le chauffage — dans un pays où le thermomètre descend à moins 20 degrés. 11,1 % ont épuisé toutes leurs économies. Plus rien. Le fond du sac. Le dernier billet.
Et derrière ces pourcentages, il y à des choix que personne ne devrait avoir à faire. Se soigner où se nourrir. Chauffer l’appartement où payer le loyer. Acheter des médicaments pour soi où des chaussures pour l’enfant. Chaque jour est un arbitrage entre des besoins vitaux, et chaque jour, quelque chose d’essentiel est sacrifié. Ce n’est pas de la pauvreté. C’est de la destruction systémique de la dignité humaine par la guerre.
Les enfants du sous-sol : une enfance enterrée vivante
De 60 000 à 5 000 — l’exode silencieux de Kherson
Avant le 24 février 2022, 60 000 enfants vivaient à Kherson. Aujourd’hui, il en reste 5 000. Le chiffre mérite qu’on s’arrête. 55 000 enfants ont disparu d’une seule ville. Pas dans une explosion. Pas en une nuit. Lentement. Famille après famille. Valise après valise. L’exode le plus silencieux de cette guerre — et peut-être le plus dévastateur. Parce que ceux qui restent sont ceux qui n’ont pas pu partir. Les plus vulnérables. Les plus oubliés.
Ces 5 000 enfants apprennent, jouent et dorment dans des sous-sols. Munir Mammadzade, représentant de l’UNICEF en Ukraine, le confirme avec une phrase qui devrait hanter chaque adulte sur cette planète : « L’enfance a littéralement déménagé sous terre. » À Kherson, la ville est « presque entièrement couverte de filets anti-drones ». Les enfants vivent sous ces filets. Ils étudient sous ces filets. Ils grandissent sous ces filets. Comme des plantes privées de soleil, ils poussent quand même — mais vers où ?
On a inventé un mot pour ça : « écoles souterraines ». Comme si c’était un concept pédagogique. Comme si enterrer des enfants pour leur apprendre à lire était une solution et non un aveu d’échec civilisationnel. À Kharkiv, le HCNUR et la Fédération luthérienne mondiale inaugurent des salles de classe dans les abris anti-bombes. Des pupitrès à côté des extincteurs. Des tableaux noirs à côté des sorties de secours. Bienvenue dans l’éducation du XXIe siècle.
Sasha, trois ans, sait déjà quoi faire quand ça explose
Il y à un détail dans les témoignages recueillis à Dnipro qui arrête le coeur. Yuliia, mère déplacée, raconte le comportement de sa fille Sasha, trois ans. Quand les explosions retentissent, Sasha enfile sa veste, prend son doudou et se dirige seule vers le couloir. Sans pleurer. Elle a trois ans et elle a déjà intégré le protocole de survie. Elle sait ce que signifie une détonation. Elle sait où aller. Elle sait qu’il ne faut pas crier parce que ça ne sert à rien. Trois ans.
À travers l’Ukraine, 2,6 millions d’enfants restent déplacés. 1,8 million vivent comme réfugiés hors du pays. 791 000 sont déplacés à l’intérieur des frontières. Et pourtant, quand les dirigeants du monde discutent de l’Ukraine, ce n’est jamais de Sasha qu’ils parlent. Jamais de Hlib, dix ans, qui n’a fréquenté l’école en personne que pendant moins d’un an avant de perdre tout contact avec ses camarades. Quand sa nouvelle école souterraine à Kharkiv a ouvert, il a été « enthousiaste de pouvoir enfin lever la main et être vu par sa maîtresse ». Lever la main. Être vu. Des privilèges, maintenant.
La séparation : le couteau invisible de la guerre
Liubov et le père qu’elle n’a pas pu enterrer
Liubov Kuzmenko vient de Sievierodonetsk, dans le Donbas. Quand les combats ont englouti sa ville, elle a fui. Ses parents sont restés. Sous occupation russe. Le contact est devenu sporadique, puis rare, puis presque impossible. En 2024, son père est mort. Elle n’a pas pu l’enterrer. Pas pu être là. Pas pu lui tenir la main. Pas pu lui dire au revoir. « Mes parents sont restés sous l’occupation, mon père est mort en 2024, et je n’ai même pas pu l’enterrer », dit-elle. Et puis cette phrase, prononcée comme on prononce une condamnation : « Ça me déprime tellement de ne pas être là, près de ma mère. »
Sa mère est toujours là-bas. De l’autre côté. De l’autre côté de la ligne de front, de l’autre côté de l’occupation, de l’autre côté de tout ce qui sépare une fille de sa mère quand une guerre s’installe entre elles. Liubov respire le même air que sa mère. Elle vit dans le même pays. Et pourtant, le fossé qui les sépare est plus large que n’importe quel océan. Parce qu’un océan, on peut le traverser. Une ligne de front, non.
La guerre ne tue pas seulement avec des missiles. Elle tue avec la distance. Avec le silence. Avec cette impuissance absolue de savoir que quelqu’un qu’on aime souffre à quelques centaines de kilomètrès, et qu’on ne peut rien faire. Rien. Juste attendre. Attendre que la guerre finisse, attendre que les lignes téléphoniques marchent, attendre qu’un miracle se produise. Et le miracle ne vient pas.
Anastasiya et les sept mois de silence
Anastasiya Buchkouska avait 17 ans quand son père a été appelé au front. C’était le 24 février 2022. Le premier jour. Celui où tout a basculé. Les contacts sont devenus sporadiques — un message ici, un appel là, de moins en moins. Puis en septembre 2022, le silence. Total. Sept mois sans nouvelles. Sept mois à vérifier son téléphone toutes les heures. Sept mois à sursauter à chaque notification. Sept mois à vivre entre l’espoir et le deuil, dans cet espace insoutenable où la personne qu’on aime est officiellement « portée disparue ».
Son père ne reviendrait pas. Son oncle non plus — tué à peu près au même moment. Anastasiya, aujourd’hui âgée de 20 ans, est devenue l’aidante de sa grand-mère inconsolable. Elle visite la tombe de son père au cimetière de Lychakiv, à Lviv, là où l’afflux de morts depuis 2022 a forcé les autorités à étendre le cimetière au-delà de ses murs. L’extension manque déjà de place. Et pourtant, elle prononce ces mots : « Le traumatisme ne nous définit pas. C’est la manière dont nous surmontons le traumatisme qui nous définit. » Elle a vingt ans. Elle parle comme quelqu’un qui en a vécu cent.
Kateryna et Sasha : la grand-mère courage de Toretsk
Fuir avec un adolescent et rien d’autre
Kateryna, 64 ans, est la seule famille qui reste à Sasha, 14 ans. Son petit-fils. Elle l’élève seule depuis leur fuite de Toretsk, dans la région de Donetsk, en 2022. Toretsk — une ville que la guerre a transformée en zone grise, ni tout à fait prise ni tout à fait libre, juste invivable. Quand elles sont parties, elles n’ont rien emporté qui vaille quelque chose sur un marché. Elles ont emporté ce qui vaut quelque chose dans une vie : leur lien.
Depuis, c’est l’arithmétique de la survie. Le loyer. Les documents administratifs. Les soins médicaux de Sasha. Tout coûte de l’argent qu’elles n’ont pas. Quand le Conseil norvégien pour les réfugiés lui a versé une aide couvrant six mois de loyer, Kateryna a pleuré. « Quand l’argent est arrivé, j’ai pleuré. Je n’arrivais pas à y croire », se souvient-elle. On parle de six mois de loyer. Pas d’un million. Pas d’une maison. Juste six mois de toit au-dessus de la tête. Et c’était suffisant pour la faire pleurer de soulagement.
Six mois de loyer. C’est le prix d’un week-end dans un hôtel de luxe à Paris. C’est le budget d’un dîner de gala dans une ambassade. C’est rien. Et pour Kateryna, c’était tout. C’était la différence entre la rue et un abri. Entre la survie et l’effondrement. Et c’est là, dans cet écart vertigineux entre ce que le monde dépense et ce dont ces gens ont besoin, que se loge l’obscénité de cette guerre.
Le parcours du combattant administratif
Au-delà de l’aide financière, Kateryna a reçu une assistance juridique pour reconstituer ses documents d’identité. Parce que fuir la guerre, ce n’est pas seulement perdre sa maison. C’est perdre la preuve qu’on existe. Les papiers restent sous les décombres où dans les tiroirs d’un appartement occupé par l’ennemi. Et sans papiers, dans l’Ukraine administrative comme partout ailleurs, on n’est personne. On ne peut pas louer. On ne peut pas travailler. On ne peut pas inscrire un enfant à l’école. On est vivant mais invisible.
C’est le paradoxe cruel du déplacement : on fuit pour sauver sa vie, et en sauvant sa vie, on perd tout ce qui prouve qu’on en avait une. 3,7 millions de personnes vivent ce paradoxe chaque jour en Ukraine. Et pourtant, le monde s’habitue. Les chiffres ne font plus la une. Les visages se fondent dans la masse. L’urgence est devenue routine. La catastrophe est devenue le quotidien.
L'hiver comme arme : quand le froid devient un ennemi de plus
270 âmes dans un ancien institut scientifique
L’abri de Dnipro où survit Kateryna Murashkina et son nourrisson Damir n’a rien d’un réfuge au sens où on l’entend. C’est un ancien institut scientifique reconverti en hébergement d’urgence. 270 personnes déplacées y cohabitent. Les températures y descendent à moins 20 degrés Celsius. Les coupures d’électricité sont permanentes. L’eau est limitée. Anastasiia Kravchenko, administratrice du réfuge, résume avec une lucidité glaçante : « Quand vous quittez une ville constamment sous feu de roquettes, vous ne faites pas attention à ces choses-là. »
Ces choses-là. Le froid. L’obscurité. L’absence d’eau chaude. L’impossibilité de baigner un nouveau-né. On ne fait pas attention parce qu’on vient de plus loin encore dans l’horreur. Parce que comparé aux bombardements, un appartement gelé ressemble à un privilège. C’est cela, la calibration de la guerre : elle déplace le seuil de l’acceptable si bas que survivre dans le froid sans eau devient une victoire.
Il y à quelque chose de profondément brisé dans un monde où un bébé de deux mois ne peut pas être baigné parce que l’infrastructure énergétique de son pays est systématiquement détruite. Ce n’est pas un dommage collatéral. C’est une stratégie. La Russie bombarde les centrales électriques, les réseaux de chaleur, les transformateurs. Le froid est une arme. Le noir est une arme. Et les premières victimes sont toujours les mêmes : les plus petits, les plus vieux, les plus fragiles.
La guerre psychologique de l’obscurité
Danielle Bell, cheffe de la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU en Ukraine, ne mâche pas ses mots : « De plus en plus de gens sont tués et blessés chaque année. Des millions n’ont que quelques heures d’électricité par jour. » Les frappes russes contre l’infrastructure énergétique ne sont pas des erreurs tactiques. Elles constituent ce qu’Al Jazeera a qualifié de « guerre psychologique contre la société ». Plonger un pays dans le noir, c’est plonger ses habitants dans le désespoir.
Olena, déplacée d’Asiivka dans la région de Kharkiv, vit désormais à Odesa avec son fils Yevhenii, quatre ans. Au dixième étage d’un immeuble plongé dans l’obscurité par les coupures de courant. Avant cela, elle vivait avec douze personnes dont sept enfants dans une seule maison. « C’était une maison pleine d’âmes », dit-elle. Pleine d’âmes. Pas pleine de monde. Pleine d’âmes. Le choix du mot dit tout sur ce qu’elle a perdu en partant.
Les morts qu'on ne peut pas pleurer : le deuil impossible
Lychakiv, le cimetière qui déborde
Le cimetière de Lychakiv, à Lviv, est l’un des plus anciens d’Ukraine. Un lieu de mémoire, de recueillement, de beauté austère. Depuis 2022, il est devenu autre chose : un indicateur. L’afflux de morts a été tel que les autorités ont dû allouer de l’espace supplémentaire au-delà des murs du cimetière. Cet espace supplémentaire est déjà presque plein. Le cimetière déborde. Les morts débordent. La capacité d’un pays à absorber ses propres morts a atteint sa limite physique.
Nadia Zvonok s’y rend parfois. Sa petite-fille a disparu pendant l’occupation russe de Bucha en 2022. Bucha — ce nom qui est devenu synonyme de l’indicible. Quand elle en parle, Nadia essuie ses larmes. C’est tout. Il n’y a pas de mots. Il n’y a pas de corps à enterrer. Il n’y a pas de tombe où déposer des fleurs. Il y a juste l’absence, pure et totale, et des larmes qui ne tarissent pas depuis quatre ans.
Combien de Nadia y a-t-il en Ukraine ? Combien de grands-mères essuient des larmes devant des tombes vides où devant pas de tombe du tout ? Le registre des disparus n’a pas de fin. Les chiffres officiels parlent de plus de 15 000 civils tués depuis le début du conflit. Mais les chiffres officiels ne comptent pas les fantômes. Ils ne comptent pas ceux qui sont partis un matin et ne sont jamais revenus, et dont personne ne sait s’ils sont morts, prisonniers, où quelque part dans le brouillard de la guerre.
2025 : l’année la plus meurtrière depuis l’invasion
Les chiffres de la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU publiés en décembre 2025 sont sans appel. 2025 a été l’année la plus meurtrière pour les civils en Ukraine depuis 2022. 2 514 civils tués. 12 142 blessés. Une hausse de 31 % par rapport à 2024. De 70 % par rapport à 2023. La courbe ne descend pas. Elle monte. Chaque année pire que la précédente. Chaque année plus de morts, plus de blessés, plus de familles brisées. Le Centre d’études stratégiques et internationales estime que près de deux millions de soldats ukrainiens et russes ont été tués, blessés où portés disparus. Les pertes russes dépassent celles de toute grande puissance depuis la Seconde Guerre mondiale.
Et le monde s’habitue. Le monde s’habitue. Les notifications apparaissent sur les écrans et les pouces glissent vers le prochain contenu. Les morts ukrainiens sont devenus du bruit de fond. Un bruit qu’on n’entend plus parce qu’il dure depuis trop longtemps. Et pourtant, chaque chiffre est une personne. Chaque statistique est un prénom. Chaque pourcentage d’augmentation est un enfant qui ne reviendra pas de l’école.
L'entre-deux : ni réfugié, ni chez soi, ni nulle part
Le mythe de l’intégration
En Europe, 5,3 millions d’Ukrainiens ont trouvé réfuge. Le mot « réfuge » est généreux. 57 % d’entre eux travaillent — mais ils restent 22 points de pourcentage derrière les taux d’emploi des nationaux de leurs pays d’accueil. L’Europe a d’abord ouvert ses bras. Puis ses bras se sont fatigués. Les aides diminuent. Les droits légaux se réduisent. La solidarité initiale s’effrite comme un mur sous les bombardements — lentement, puis d’un coup.
61 % des réfugiés ukrainiens et 73 % des déplacés internes espèrent encore rentrer chez eux. Un jour. Quand ce sera fini. Quand il y aura la paix. Mais la paix ne vient pas. Et le « quand » se transforme en « si ». Et le « si » se transforme en silence. Amy Pope, directrice générale de l’Organisation internationale pour les migrations, pose le constat avec une franchise rare : « Après quatre ans de guerre, la résilience seule ne peut pas soutenir les familles à travers un hiver de plus. »
On leur demande d’être résilients. C’est le mot préféré des organisations internationales. Résilients. Comme si la capacité à encaisser les coups était une vertu et non le symptôme d’un abandon. On ne demande pas la résilience aux gens qu’on protège. On la demande à ceux qu’on a décidé de laisser se débrouiller seuls.
Les retours impossibles
4,4 millions de réfugiés sont revenus en Ukraine depuis le début de la guerre. Mais revenir n’est pas rentrer. Près de 400 000 de ces retournés sont eux-mêmes déplacés à l’intérieur du pays — leur maison n’existe plus, leur ville est détruite, leur quartier est inhabitable. Plus de 300 000 envisagent de répartir dans les trois mois. Le cercle est vicieux et sans issue : fuir, revenir, fuir à nouveau. Oleksandr Bugeruk est revenu dans sa ville du centre de l’Ukraine après le retrait des forces russes en 2022. Pour exhumer le corps de sa mère. Pas pour rentrer. Pour enterrer dignement. Puis il est réparti.
Parce que les conditions de vie dans les zones « libérées » sont parfois pires que dans l’exil. Les infrastructures détruites, les mines antipersonnel, les bâtiments piégés. Dans certaines régions proches du front, plus de 90 % des besoins humanitaires restent non satisfaits. Dix millions huit cent mille personnes nécessiteront une aide humanitaire en 2026, selon les Nations Unies. Ce chiffre n’est pas une estimation pessimiste. C’est la réalité calibrée par ceux qui comptent les vivants.
La santé mentale : la blessure invisible de toute une nation
Un pays entier en état d’hypervigilance
Oleksandra Matviichuk, lauréate du prix Nobel de la paix et directrice du Centre pour les libertés civiles, décrit la vie en Ukraine avec une précision chirurgicale : « Vivre pendant une guerre signifie vivre dans une incertitude complète. Nous ne pouvons pas planifier non seulement notre journée, mais même les prochaines heures. » Les familles vivent 24 heures sur 24 en état d’hypervigilance. Chaque bruit est une menace potentielle. Chaque sirène est peut-être la dernière. Chaque nuit est peut-être celle où le missile tombe sur votre immeuble.
La représentante d’ONU Femmes, Sabine Freizer Gune, a déclaré fin 2025 que « pratiquement tout le monde » en Ukraine souffre de problèmes de santé mentale. Pratiquement tout le monde. Pas un groupe. Pas une tranche d’âge. Pas une région. Un pays entier. Kseniia Voznitsyna, neurologue et fondatrice d’un centre de réhabilitation mentale, confirme : « Beaucoup de gens ont été tués, beaucoup vivent avec des amputations et un traumatisme psychologique. » Le traumatisme n’est pas un effet secondaire de cette guerre. Il en est le produit principal.
On parle souvent des armes de cette guerre. Des missiles Iskander. Des drones Shahed. Des bombes planantes. Mais l’arme la plus dévastatrice n’a pas de nom technique. C’est l’incertitude. Le fait de ne jamais savoir si on sera vivant dans une heure. De ne jamais savoir si sa maison existera demain matin. De ne jamais savoir si le bruit dehors est un camion où un missile. Cette incertitude permanente détruit les êtrès humains de l’intérieur, cellule par cellule, nuit par nuit.
Un ménage déplacé sur trois vit avec un handicap
Arthur Erken, directeur régional de l’OIM pour l’Europe, apporte une dimension supplémentaire à la crise : « Un ménage déplacé sur trois comprend une personne en situation de handicap. » Et plus de la moitié des ménages déplacés comptent quelqu’un qui gère une maladie chronique. Les médicaments manquent. Les hôpitaux sont débordés où détruits. Les parcours de soins sont interrompus. Fuir la guerre quand on est en bonne santé est déjà un calvaire. Fuir la guerre en fauteuil roulant, avec un traitement de chimiothérapie en cours où un enfant diabétique, relève de l’héroïsme silencieux.
Et ce sont précisément ces personnes-là que le monde voit le moins. Celles qui ne font pas la une. Celles dont l’histoire ne tient pas en un tweet. Celles qui meurent non pas sous les bombes mais de l’absence de soins, du froid, de l’épuisement, de cette lente érosion que la guerre impose aux corps déjà fragiles. 450 000 personnes ont été déplacées rien qu’au cours de la dernière année. Parmi elles, combien de malades chroniques ? Combien de personnes âgées ? Combien d’enfants porteurs de handicap ? Personne ne compte.
La cinquième année : le tournant de l'oubli
Quand la catastrophe devient le quotidien
Il y à une mécanique perverse dans les guerres longues. Les trois premiers mois, le monde est choqué. La première année, il est mobilisé. La deuxième, il est fatigué. La troisième, il est distrait. La quatrième, il regarde ailleurs. La cinquième, il a oublié. L’Ukraine entre dans cette cinquième année. Celle où les déplacés cessent d’être des victimes pour devenir un problème logistique. Celle où la compassion se transforme en lassitude. Celle où les budgets d’aide sont réduits non pas parce que les besoins diminuent mais parce que l’attention s’épuise.
Et les 325 000 Ukrainiens qui étaient rentrés chez eux risquent d’être déplacés à nouveau. Les frappes quotidiennes continuent. L’infrastructure énergétique est systématiquement ciblée. Les villes de première ligne sont sous feu constant. Le documentaire de Luuk Walschot arrive à ce moment précis — au point de bascule entre la mémoire et l’oubli. Il nous rappelle que derrière les négociations géopolitiques, derrière les livraisons d’armes, derrière les communiqués diplomatiques, il y à des gens. Des gens qui attendent.
Cinq ans. Assez longtemps pour qu’un enfant né le jour de l’invasion entre à l’école primaire. Assez longtemps pour que des couples se forment et se défassent dans l’exil. Assez longtemps pour que des vieux meurent loin de leur terre sans jamais avoir pu y retourner. Le temps ne guérit rien quand la blessure est infligée chaque jour à nouveau.
Les voix qu’on n’entend plus
Le titre du documentaire dit tout : « Life on Hold ». La vie en suspens. La vie en pause. Sauf que la touche « play » est cassée et que personne ne sait où trouver la pièce de réchange. Ces vies suspendues ne sont pas des parenthèses. Elles sont devenues la phrase entière. Des gens qui avaient des projets, des carrières, des rêves, des après-midis de dimanche, des recettes de famille et des habitudes rassurantes — tout cela réduit à un seul verbe : survivre.
Anastasiya Buchkouska, du haut de ses vingt ans, a pourtant trouvé les mots : « Nous ressentons intensément ce que ça signifie d’être humain. » Dans cette phrase, il y a tout. La douleur et la grâce. La blessure et la dignité. La conscience aiguë que la souffrance, si elle ne définit pas, révèle. Elle révèle ce dont nous sommes faits. Elle révèle ce qui reste quand tout le reste a été arraché. Et ce qui reste, chez les déplacés ukrainiens, c’est cette chose fragile et indestructible qu’on appelle l’humanité.
Le regard du monde : entre indifférence et fatigue compassionnelle
Les chiffres qui ne font plus la une
10,8 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire en 2026. Ce chiffre vient des Nations Unies. Il a été publié. Il a été documenté. Il a été ignoré. Parce que 10,8 millions, c’est trop grand pour être imaginé et trop abstrait pour être ressenti. C’est un chiffre de rapport annuel, pas de gros titre. On ne manifeste pas pour 10,8 millions. On ne pleure pas pour 10,8 millions. On lit le chiffre, on hoche la tête, et on passe à autre chose.
Mais derrière ce chiffre, il y a Kateryna qui pleure pour six mois de loyer. Il y a Zinaida qui ne jardine plus. Il y a Sasha, trois ans, qui enfile sa veste sans pleurer quand le monde explose. Il y a Liubov qui n’a pas pu enterrer son père. Il y a Damir, deux mois, qui n’a été baigné que deux fois. Il y a Hlib qui lève la main pour la première fois dans une école souterraine. Dix millions huit cent mille histoires qui ne rentrent dans aucun graphique, dans aucun camembert, dans aucune diapositive de conférence internationale.
La fatigue compassionnelle est un luxe. C’est le privilège de ceux qui peuvent choisir de ne plus regarder. Les déplacés n’ont pas ce choix. Ils ne peuvent pas faire défiler leur propre vie pour passer au contenu suivant. Ils sont coincés dans la réalité, cette réalité que nous avons la chance de pouvoir ignorer depuis nos canapés chauffés, nos cuisines éclairées, nos chambres silencieuses.
La question que personne ne pose
Il y à une question que les sommets internationaux évitent soigneusement. Que les communiqués diplomatiques contournent avec élégance. Que les éditorialistes effleurent sans jamais la saisir. La voici : combien de temps encore ? Combien de temps encore avant qu’un cessez-le-feu soit possible ? Combien d’hivers encore dans le noir et le froid ? Combien de Sasha de trois ans devront apprendre le protocole de survie avant que le monde décide que c’est assez ? Combien de Zinaida devront mourir loin de leurs jardins ?
Personne ne répond. Parce que la réponse honnête est : on ne sait pas. Et cette incertitude — la même qui détruit les Ukrainiens de l’intérieur — est aussi celle qui permet au monde de repousser sa responsabilité. Tant qu’il n’y a pas de date, il n’y a pas d’urgence. Tant qu’il n’y a pas d’urgence, on peut continuer à exprimer sa préoccupation sans rien faire de concret. La préoccupation est devenue l’opium des diplomates.
Conclusion : Ce qui reste quand tout a été pris
Les vies ne se mettent pas en pause
Le film de Luuk Walschot porte un titre trompeur. « Life on Hold » — la vie en pause. Mais la vérité, c’est que la vie ne se met jamais en pause. Damir grandit même si on ne peut pas le baigner. Sasha apprend même si c’est dans un couloir pendant un bombardement. Hlib étudie même si c’est sous terre. Kateryna élève son petit-fils même si elle n’a rien. Anastasiya avance même si son père ne reviendra pas. La vie continue. Elle continue abîmée, tordue, méconnaissable — mais elle continue.
Ce qui est en pause, ce n’est pas la vie des Ukrainiens. C’est la nôtre. Notre capacité à voir. Notre capacité à ressentir. Notre capacité à agir. Nous avons appuyé sur pause il y a trois ans et nous n’avons jamais rappuyé sur play. Pendant que 9,6 millions de personnes vivent la plus grande crise de déplacement en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons trouvé d’autrès choses à regarder. D’autrès crises. D’autrès notifications. D’autrès raisons de détourner les yeux.
Le dernier mot appartient à ceux qui restent debout
Anastasiya Buchkouska a 20 ans. Elle a perdu son père, son oncle, sa jeunesse telle qu’elle aurait dû être. Elle console une grand-mère inconsolable. Elle visite un cimetière qui déborde. Et elle dit : « Le traumatisme ne nous définit pas. » Ce n’est pas de l’optimisme. Ce n’est pas du déni. C’est quelque chose de plus rare et de plus précieux : c’est la dignité d’un peuple qui refuse de se laisser réduire à ses blessures.
Maintenant, vous savez. Vous savez pour Kateryna et ses six mois de loyer. Pour Zinaida et ses arbres fruitiers. Pour Sasha et sa veste enfilée sans larmes. Pour Liubov et son père enterré sans elle. Pour Damir et ses deux bains en deux mois. Pour les 5 000 enfants de Kherson qui dorment sous terre. Pour les 9,6 millions de vies arrachées. La question n’est plus de savoir. La question est : qu’est-ce que vous allez en faire ?
Il n’y a rien à ajouter. Juste des noms à retenir. Des visages à ne pas oublier. Des histoires à ne pas laisser disparaître dans le bruit du monde. Parce que chaque fois qu’on oublie un déplacé, on achève le travail que la guerre a commencé. Et chaque fois qu’on se souvient, on pose une pierre minuscule sur le chemin du retour. Même si le chemin est long. Même si le retour est incertain. Même si la seule chose qu’on peut offrir, c’est de ne pas détourner le regard.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique est rédigée par Maxime Marquette, chroniqueur indépendant publiant sous le pseudonyme LeClaude. Je ne suis pas journaliste et ne prétends pas à la neutralité journalistique. Ce texte assume une perspective éditoriale claire : celle de la défense des droits humains fondamentaux et de la dignité des personnes déplacées. Le déplacement forcé de 9,6 millions de personnes est traité ici comme ce qu’il est — une catastrophe humanitaire qui exige une réponse à la hauteur de sa gravité.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur le documentaire « Life on Hold: Stories of Displacement from the Ukraine War » de Luuk Walschot diffusé par Al Jazeera DigiDocs, ainsi que sur des rapports officiels du HCNUR, de l’UNICEF, de l’OIM, du Conseil norvégien pour les réfugiés, de la Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU, de Médecins Sans Frontières et du Centre d’études stratégiques et internationales. Les témoignages individuels sont tirés des reportages cités en sources. Les statistiques proviennent de données vérifiées par des organismes internationaux reconnus.
Nature de l’analyse
Ce texte est une chronique éditoriale, pas un reportage factuel neutre. Il mêle faits documentés et analyse personnelle. Les passages en italique représentent les réflexions éditoriales de l’auteur. Les citations sont reproduites fidèlement et attribuées à leurs auteurs. L’objectif est de donner une voix aux personnes déplacées dont les histoires ne sont plus entendues, et de questionner la responsabilité collective face à une crise humanitaire qui entre dans sa cinquième année.
Sources
Sources primaires
Nations Unies — As conditions worsen in Ukraine, réfugees struggle to return (février 2026)
Al Jazeera — Trauma does not define us: Living with loss in wartime Ukraine (1er février 2026)
Sources secondaires
UNHCR — Portail de données opérationnelles : Situation Ukraine (mise à jour continue)
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