Dire oui sans céder
Ce que Zelensky fait depuis plusieurs semaines relève d’un exercice d’équilibrisme diplomatique sans précédent dans l’histoire moderne. D’un côté, il doit montrer à Trump qu’il est un partenaire raisonnable, ouvert au compromis, prêt à négocier. De l’autre, il doit tenir ses lignes rouges face à un peuple ukrainien qui a payé le prix du sang pour chaque kilomètre de territoire défendu. « Nous sommes prêts aux compromis, mais pas aux ultimatums russes », a-t-il déclaré à Galipeau. Cette phrase est un chef-d’oeuvre d’ambiguïté calculée. Elle dit oui et non en même temps. Elle ouvre la porte tout en posant un verrou.
Le plan de paix en 20 points négocié entre Washington et Kyiv serait « convenu à 90 % », selon les déclarations de Zelensky lors de rencontrès précédentes avec Trump à Mar-a-Lago. Les garanties de sécurité américano-ukrainiennes seraient « convenues à 100 % ». Les garanties trilatérales États-Unis-Europe-Ukraine seraient « presque conclues ». Sur le papier, on est à un cheveu de l’accord. Et pourtant, les 10 % restants contiennent tout ce qui compte : le territoire, le Donbass, la centrale nucléaire de Zaporijjia et la question existentielle de savoir si la Russie sera récompensée pour son agression.
Dix pour cent. En diplomatie, dix pour cent peuvent contenir l’équivalent d’un océan. Ce sont les dix pour cent sur lesquels des gens meurent chaque jour depuis quatre ans. Les dix pour cent qui décident si l’Ukraine reste un pays souverain où devient un exemple de ce qui arrive quand on laisse un agresseur dicter ses conditions.
La date limite de juin
La Maison-Blanche a fixé un échéancier précis : un accord de paix avant juin 2026. Pas par souci humanitaire. Pas par préoccupation pour les civils ukrainiens qui gèlent dans le noir. Par calcul politique. Trump veut régler le dossier ukrainien avant de se concentrer sur les élections de mi-mandat. La guerre la plus meurtrière en Europe depuis 1945 doit s’inscrire dans le calendrier électoral américain. Zelensky lui-même l’a confirmé : « Les Américains proposent aux parties de mettre fin à la guerre d’ici le début de l’été » et exerceront des pressions « précisément selon ce calendrier ».
Quatre mois. Quatre mois pour régler ce que quatre ans de guerre n’ont pas réglé. Quatre mois pour trancher des questions sur lesquelles le sang coule encore. Quatre mois pour décider du sort de millions de personnes déplacées, de centaines de milliers de morts, de villes entières réduites en ruines. Le tout orchestré par une administration américaine qui n’a jamais caché que l’Ukraine est un dossier parmi d’autres, coincé entre le Groenland, le canal de Panama et les tarifs douaniers chinois.
Genève : le miroir brisé des négociations
Deux heures et puis s’en vont
Pour comprendre l’ampleur du pari de Zelensky, il faut regarder ce qui s’est passé à Genève la semaine précédant son entrevue avec Galipeau. Le troisième round de pourparlers trilatéraux entre l’Ukraine, la Russie et les États-Unis s’est terminé de façon abrupte. Le premier jour : six heures de discussions. Le deuxième jour : deux heures. Puis le silence. Le négociateur en chef russe, Vladimir Medinsky, a qualifié les échanges de « difficiles, mais constructifs ». En langue diplomatique russe, cela signifie : nous n’avons rien lâché.
Les deux rounds précédents à Abu Dhabi n’avaient déjà produit aucune percée significative. Les négociateurs ont trouvé un terrain d’entente sur la plupart des mécanismes de surveillance du cessez-le-feu. Mais les questions fondamentales — le territoire et la centrale nucléaire de Zaporijjia — restent en suspens. Moscou exige que l’Ukraine abandonne les portions du Donbass encore sous contrôle ukrainien. Kyiv refuse catégoriquement. « Notre terre — pas seulement selon notre Constitution, mais aussi selon le droit international — nous appartient », a martelé Zelensky.
Imaginez une seconde. Vous êtes assis à une table de négociation. En face de vous, l’homme qui a envahi votre pays, bombardé vos hôpitaux, kidnappé vos enfants. Et on vous demande de lui céder une partie de votre territoire. On appelle cela de la « diplomatie ». Moi, j’appelle cela demander à la victime de remercier son agresseur.
Le jour où Moscou a bombardé pendant les négociations
Le même jour où ses diplomates négociaient à Genève, la Russie a lancé une attaque massive contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Plus de 400 drones. Environ 40 missiles. Huit installations dans huit régions différentes. Les centrales nucléaires en territoire contrôlé ont dû réduire leur production en raison de la destruction de sous-stations haute tension. Les coupures de courant se sont multipliées dans tout le pays. Zelensky a qualifié cette frappe de « message délibéré » sur les intentions réelles de Moscou.
Et pourtant, on continue de parler de « négociations » comme si les deux parties étaient sur un pied d’égalité. Comme si l’un des négociateurs ne bombardait pas activement l’autre pendant qu’il négocie. La Russie a même proposé un cessez-le-feu interdisant les frappes sur les infrastructures énergétiques. L’Ukraine a accepté le principe — à condition que la Russie s’y engage aussi. Lors de la dernière tentative, la pause d’une semaine avait été violée par Moscou après quatre jours. Quatre jours. C’est la durée de la parôle russe.
Trump : le sauveur improbable
L’homme qui accuse la victime
Pour saisir la nature vertigineuse du pari de Zelensky, il faut se souvenir de ce que Donald Trump a dit et fait ces dernières semaines. Le président américain a publiquement déclaré que « la Russie veut conclure un accord et Zelensky va devoir bouger ». Pas Poutine va devoir bouger. Pas l’agresseur va devoir céder. Non. C’est la victime qui doit faire des concessions. Trump a qualifié Zelensky de frein au procèssus de paix. Il l’a traité, il y à quelques mois, de « dictateur sans élections » — oubliant commodément que ce sont les bombes russes qui empêchent la tenue d’élections en Ukraine.
L’envoyé spécial Steve Witkoff et Jared Kushner, gendre de Trump, mènent les efforts américains de médiation. Kushner, dont l’expérience en résolution de conflits se limite aux accords d’Abraham et à l’immobilier de luxe à Manhattan, est censé résoudre le conflit le plus meurtrier en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Les prochaines discussions trilatérales devraient se tenir à Miami — ce serait la première fois que l’Ukraine participe à des pourparlers sur le sol américain.
Trump a « ce qu’il faut ». Zelensky l’a dit. Mais avoir ce qu’il faut et vouloir l’utiliser sont deux choses radicalement différentes. Trump à la puissance économique pour écraser l’économie russe. Il à l’arsenal diplomatique pour isoler Poutine. Il a les leviers énergétiques pour rendre le pétrôle russe invendable. La question n’est pas ce qu’il peut faire. La question est ce qu’il veut faire. Et ce qu’il veut, c’est une victoire médiatique avant les midterms.
Le « paquet Dmitriev » à 12 000 milliards
La Russie, de son côté, a mis sur la table ce qu’elle appelle le « paquet Dmitriev », du nom de l’envoyé Kirill Dmitriev. Un plan économique chiffré à 12 000 milliards de dollars. Le montant est astronomique. Il est aussi totalement illusoire. La Russie, dont l’économie repose sur les exportations d’hydrocarbures et dont le PIB est inférieur à celui de l’Italie, propose un plan qui dépasse le PIB combiné de la plupart des pays du G7. C’est une offre conçue pour impressionner, pas pour être réalisée. Un écran de fumée financier derrière lequel se cache la seule exigence réelle de Moscou : garder le territoire volé.
Et pourtant, cette proposition est prise au sérieux dans certains cercles de Washington. Parce qu’elle donne à Trump ce qu’il cherche : un chiffre à brandir devant les caméras. « J’ai obtenu un accord de 12 000 milliards ! » pourrait devenir le prochain slogan de campagne. Peu importe que l’argent ne se matérialise jamais. Peu importe que derrière les zéros, il y ait des villes rasées, des fosses communes et un pays démembré. Ce qui compte, c’est le spectacle.
Quatre ans : le bilan que personne ne veut regarder en face
Les chiffres qui hurlent
Le 24 février 2026 marque le quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Quatre ans. 1 461 jours. Et le bilan est une obscénité que les chiffres peinent à contenir. Selon les dernières estimations compilées par le CSIS (Center for Strategic and International Studies), le nombre total de victimes militaires — russes et ukrainiennes confondues — approche les deux millions. Du côté russe : environ 1,2 million de victimes, dont 325 000 morts. Du côté ukrainien : environ 600 000 victimes, dont entre 100 000 et 140 000 tués au combat.
Côté civil, l’année 2025 a été la plus meurtrière depuis la première année de l’invasion. Plus de 2 500 civils tués — une hausse de 26 % par rapport à 2024. 12 493 blessés lors de bombardements. Depuis février 2022, plus de 5 000 femmes et filles ont été tuées et environ 14 000 blessées. Un tiers des enfants ukrainiens sont toujours déplacés, subissant les attaques répétées contre les infrastructures énergétiques, les coupures d’électricité et les températures glaciales de l’hiver ukrainien.
Deux millions de victimes. Je pourrais vous aligner des comparaisons pour tenter de donner un sens à ce chiffre. La population complète de Paris intra-muros. Trois fois celle de Québec. Mais les comparaisons ne servent à rien. Parce que derrière chaque unité dans cette statistique, il y à un nom. Un visage. Quelqu’un qui manque à sa table.
Une société épuisée mais debout
L’ONU a publié un rapport saisissant à l’occasion de ce quatrième anniversaire, décrivant une « société épuisée » mais qui refuse de s’effondrer. L’économie ukrainienne est dévastée : infrastructures détruites par les bombardements systématiques, industrie paralysée, agriculture handicapée par les champs de mines qui couvrent des milliers de kilomètrès carrés de terres arables. La stratégie russe est claire et documentée : « briser le moral des civils », comme l’a titré La Presse dans son analyse du conflit.
Et pourtant, l’Ukraine tient. Quatre ans plus tard, malgré tout, elle tient. Les enseignants font cours dans des abris souterrains. Les médecins opèrent pendant les coupures de courant, à la lumière de leurs téléphones. Les ouvriers reconstruisent le jour ce que les missiles détruisent la nuit. C’est dans ce contexte — celui d’un pays qui refuse de mourir malgré tous les efforts de Moscou pour le tuer — que Zelensky tend la main à Trump. Pas par naïveté. Par nécessité absolue.
Le piège des « compromis raisonnables »
Quand le droit international devient négociable
Il y à un mot qui revient dans chaque déclaration, chaque communiqué, chaque analyse : « compromis ». L’Ukraine doit faire des compromis. La Russie propose des compromis. Les États-Unis cherchent un compromis acceptable. Mais derrière ce mot civilisé se cache une réalité brutale : on demande à un pays envahi, bombardé, mutilé, de céder une partie de son propre territoire à celui qui l’a envahi, bombardé et mutilé. En quel univers cela constitue-t-il un « compromis »? En quel univers la victime doit-elle payer le prix de son agression?
Moscou exige le Donbass. Pas seulement les zones qu’elle contrôle déjà, mais aussi celles que l’armée ukrainienne défend au prix de milliers de vies. Elle veut que l’Ukraine renonce constitutionnellement à son adhésion à l’OTAN. Elle veut la reconnaissance de l’annexion de la Crimée. Elle veut, en somme, que le droit international soit réécrit pour valider le droit du plus fort. Et les « médiateurs » américains, au lieu de nommer cette exigence pour ce qu’elle est — du chantage territorial –, parlent de « points de friction » et de « questions délicates ».
On ne « compromet » pas sur un vol. On ne négocie pas avec un cambrioleur le droit de garder la moitié de ce qu’il a volé. Quand le droit international devient « flexible » en fonction de la taille des arsenaux nucléaires, ce n’est plus du droit. C’est la loi de la jungle avec un noeud papillon.
Le Donbass : des noms, pas des lignes sur une carte
Donetsk. Louhansk. Pour les diplomates à Genève où à Washington, ce sont des zones grises sur une carte, des variables d’ajustement dans une équation géopolitique. Pour les millions de personnes qui y vivent où qui en ont été chassées, c’est chez eux. Ce sont des rues où ils ont grandi. Des écoles où ils ont appris à lire. Des cimetières où reposent leurs parents. La proposition russe de transformer le Donbass en « zone économique libre » a été accueillie avec scepticisme par Zelensky, et pour cause : c’est un euphémisme pour un territoire occupé sous un autre nom.
Chaque jour de négociation perdu, ce sont des soldats ukrainiens qui tombent sur la ligne de front du Donbass. Des jeunes hommes de vingt ans, de trente ans, qui se battent dans des tranchées dignes de la Première Guerre mondiale pour défendre un territoire que des hommes en costume, assis dans des hôtels climatisés à Genève, envisagent de céder d’un trait de plume. La déconnexion entre ceux qui négocient et ceux qui meurent n’a jamais été aussi obscène.
Le facteur Poutine : négocier avec l'incendiaire
La parôle d’un homme qui n’en a pas
Tout exercice de négociation repose sur un postulat fondamental : les parties engagées respecteront leurs engagements. Or, l’histoire récente offre un catalogue exhaustif de la fiabilité de la parôle russe. Les accords de Minsk : violés. Les corridors humanitaires promis à Marioupol : bombardés. Le cessez-le-feu sur les infrastructures énergétiques : rompu après quatre jours. Les accords sur le grain en mer Noire : suspendus unilatéralement. Chaque promesse russe est un chèque en bois signé à l’encre invisible.
Poutine n’a aucune raison structurelle de négocier honnêtement. Son armée avance, lentement mais sûrement, dans le Donbass. Son économie, malgré les sanctions, tient grâce aux exportations d’énergie vers la Chine et l’Inde. Sa propagande intérieure présente la guerre comme une croisade existentielle contre l’Occident. Et l’homme qui pourrait exercer une pression décisive — Trump — semble plus intéressé à obtenir un accord rapide qu’un accord juste.
On ne négocie pas avec un pyromane en lui promettant des allumettes. Poutine a violé chaque accord qu’il a signé depuis vingt ans. Chaque cessez-le-feu a été une pause pour recharger les lanceurs. Chaque « geste de bonne foi » a été suivi d’une escalade. Et on nous demande de croire que cette fois, ce sera différent. Cette fois, la signature au bas de la page vaudra quelque chose.
La stratégie de l’usure
La stratégie russe dans ces négociations est aussi vieille que la diplomatie elle-même : gagner du temps. Chaque semaine de pourparlers est une semaine de bombardements supplémentaires. Chaque report est une avancée territoriale de quelques centaines de mètrès dans le Donbass. Zelensky l’a lui-même dénoncé après Genève : « La Russie tente de faire traîner des négociations qui pourraient déjà être à leur phase finale. » Le mot-clé est « tente ». Parce que tant que le monde parle de paix, Moscou fait la guerre.
Les services de renseignement européens sont d’ailleurs sceptiques quant à la possibilité d’un accord de paix cette année. Selon un rapport relayé par le Jerusalem Post, les chefs du renseignement de plusieurs pays européens estiment que malgré les assurances américaines, les conditions d’un accord véritable ne sont pas réunies. La Russie ne montre aucun signe d’une volonté réelle de faire des concessions significatives. Elle attend. Elle use. Elle compte sur la fatigue de l’Occident pour obtenir à la table des négociations ce qu’elle n’a pas pu conquérir sur le champ de bataille.
L'Europe : le continent qui regarde ailleurs
Quatre ans de promesses, quatre ans de retards
Pendant que Zelensky mise sur Trump, l’Europe continue son numéro d’équilibriste entre solidarité affichée et action réelle. Quatre ans après le début de l’invasion, les livraisons d’armes européennes arrivent toujours avec des semaines, parfois des mois de retard. Les sanctions contre la Russie, bien que nombreuses sur le papier, sont contournées par des réseaux complexes de pays tiers. Le pétrôle russe coule toujours, sous d’autrès drapeaux, vers des raffineries européennes. Le gaz naturel liquéfié russe arrive toujours dans les ports de l’UE.
Le secrétaire général de l’OTAN a récemment évoqué la nécessité d’une réforme profonde de l’Alliance pour faire face à la menace russe. Mais les réformes, comme les promesses, prennent du temps. Et le temps, c’est précisément ce que l’Ukraine n’a pas. Chaque jour de débat institutionnel européen, c’est un jour de bombardement supplémentaire. Chaque sommet sans décision concrète, c’est un village ukrainien de plus réduit en cendres. L’Europe parle de défense commune avec la même urgence qu’elle parle de régulation de l’intelligence artificielle : beaucoup de réunions, peu de résultats.
L’Europe excelle dans l’art de la solidarité symbolique. Des drapeaux ukrainiens sur les bâtiments publics. Des minutes de silence à chaque anniversaire. Des déclarations « fermes et déterminées » après chaque atrocité. Mais entre le drapeau et le char d’assaut, entre la minute de silence et le système de défense antiaérienne, il y à un gouffre. Un gouffre que les bombes russes remplissent méthodiquement chaque nuit.
Le paradoxe de la dépendance américaine
C’est le paradoxe fondamental de la position européenne : l’Europe veut être un acteur stratégique autonome, mais quand il s’agit de résoudre la crise la plus grave sur son propre continent depuis 1945, elle regarde vers Washington. Elle attend que Trump — un homme qui a ouvertement remis en question la pertinence de l’OTAN et la solidité de l’article 5 — règle le problème à sa place. Zelensky l’a compris, peut-être avant tout le monde : dans cette guerre, il n’y a qu’un seul interlocuteur qui compte. Et ce n’est ni Bruxelles, ni Berlin, ni Paris.
Et pourtant, ce sont les Européens qui subiront les conséquences d’un mauvais accord. Si la Russie obtient une paix à ses conditions, le message envoyé à chaque dictateur de la planète sera limpide : envahissez, bombardez, terrorisez — vous finirez par garder ce que vous avez pris. Les pays baltes, la Moldavie, la Géorgie — tous ces pays qui vivent sous la menace permanente de Moscou — sauront alors que les garanties de sécurité occidentales ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites.
Les garanties de sécurité : le nœud gordien
Ce que Trump refuse de donner
Au cœur de l’impasse se trouve une question simple mais dévastatrice : qui protégera l’Ukraine après un accord de paix? Zelensky demande des garanties de sécurité des États-Unis. Pas une vague promesse. Pas un communiqué. Des garanties concrètes : présence militaire, engagement de défense, mécanismes d’intervention automatique en cas de nouvelle agression russe. Trump refuse de les accorder avant la signature d’un accord global. Son raisonnement : pourquoi donner des garanties à l’Ukraine avant d’avoir un accord? Le raisonnement de Zelensky : pourquoi signer un accord sans garanties que la Russie le respectera?
C’est un cercle vicieux parfait. L’Ukraine ne veut pas signer sans filet de sécurité. Les États-Unis ne veulent pas fournir le filet avant la signature. Et la Russie observe ce ballet avec satisfaction, sachant que chaque jour d’impasse lui profite. Le Mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l’Ukraine avait renoncé à son arsenal nucléaire en échange de garanties de sécurité de la Russie, des États-Unis et du Royaume-Uni, reste la cicatrice la plus douloureuse de la diplomatie ukrainienne. On leur avait promis. Ils avaient fait confiance. Résultat : leurs armes nucléaires ont été démantelées et leur pays a été envahi.
Budapest, 1994. L’Ukraine renonce à l’arme nucléaire. En échange, on lui promet la sécurité. Trente-deux ans plus tard, les missiles de celui qui avait promis cette sécurité tombent sur Kyiv. Et on demande à l’Ukraine de faire confiance une deuxième fois. À un autre pays. Sur la base d’une autre promesse. Si j’étais Zelensky, je dormirais très mal la nuit.
Le spectre de l’abandon
L’histoire récente offre peu de réconfort aux Ukrainiens. Les Kurdes de Syrie, abandonnés par Trump lors de son premier mandat. Les Afghans, laissés au Taliban lors du retrait chaotique de Kaboul. Les promesses américaines ont une durée de vie qui coïncide souvent avec les cycles électoraux. Qu’est-ce qui empêcherait un futur président américain de renier les engagements pris par Trump? Qu’est-ce qui empêcherait Trump lui-même de changer d’avis si Poutine lui offre un accord plus avantageux sur un autre dossier?
Zelensky le sait. Mais il n’a pas le choix. L’Ukraine ne peut pas se battre éternellement. Ses ressources humaines ne sont pas infinies. Sa population est épuisée. Ses soldats se battent depuis quatre ans sans relève suffisante. L’aide militaire occidentale, bien que substantielle, ne compense pas l’avantage démographique massif de la Russie. Zelensky joue avec les cartes qu’il a. Et la meilleure carte dans son jeu, aussi improbable que cela puisse paraître, porte le nom de Donald J. Trump.
La question que personne ne pose
Qu’est-ce qu’une « fin de guerre » signifie vraiment?
Quand Trump parle de « mettre fin à la guerre », que veut-il dire exactement? Un cessez-le-feu? Un armistice? Un traité de paix? La différence n’est pas sémantique. Un cessez-le-feu gèle le conflit sans le résoudre — comme en Corée depuis 1953. Un armistice met fin aux hostilités sans régler les questions territoriales. Seul un traité de paix offre une résolution durable. Or, un traité exige que les deux parties acceptent les termes finaux — et la Russie n’a montré aucune flexibilité sur ses exigences maximales.
Il y à un scénario que les diplomates évoquent à voix basse mais que personne ne veut nommer publiquement : un gel du conflit qui laisserait la Russie en possession des territoires occupés, sans reconnaissance formelle de l’annexion, mais sans mécanisme réel pour les récupérer. Une paix sur le papier qui serait, dans les faits, une victoire russe. Trump pourrait se déclarer artisan de la paix. Poutine garderait ses conquêtes. Et l’Ukraine vivrait avec une blessure ouverte qu’aucun traité ne pourrait cicatriser.
« Mettre fin à la guerre. » Trois mots si simples qu’on oublie de demander ce qu’ils cachent. Mettre fin à la guerre en cédant le Donbass, est-ce la paix où la capitulation? Mettre fin à la guerre en gelant le conflit, est-ce la fin où juste une pause avant le prochain round? La question n’est pas de savoir si la guerre va finir. Toutes les guerres finissent. La question est de savoir quel goût aura la paix.
Le prix de la paix pour les Ukrainiens
Pour les millions d’Ukrainiens déplacés, la « fin de la guerre » signifie une chose très concrète : pourront-ils rentrer chez eux? Les habitants de Marioupol, d’Irpin, de Boutcha, de Kherson — pourront-ils retrouver leurs maisons, où ce qu’il en reste? Les enfants enlevés par la Russie — les milliers d’enfants déportés selon les rapports des Nations Unies — seront-ils rendus? Les prisonniers de guerre — l’Ukraine réclame le retour de plus de 4 000 prisonniers — seront-ils libérés?
Aucune de ces questions ne figure en bonne place dans les « 20 points » du plan de paix. Les grands titres parlent de cessez-le-feu, de zones démilitarisées, de garanties de sécurité. Mais les vies individuelles, les tragédies personnelles, les familles brisées — tout cela disparaît dans la machinerie diplomatique. Un enfant de six ans arraché à sa mère en 2022 a dix ans aujourd’hui. Il a grandi dans un orphelinat russe. Il parle russe. Il ne se souvient peut-être plus du visage de sa mère. Comment un traité de paix répare-t-il cela?
Le courage d'un homme seul face aux empires
Zelensky, quatre ans plus tard
Il y a quatre ans, Volodymyr Zelensky était un ancien comédien devenu président, que personne ne prenait vraiment au sérieux. Les Américains lui avaient proposé une exfiltration dans les premières heures de l’invasion. Sa réponse est entrée dans l’histoire : « J’ai besoin de munitions, pas d’un taxi. » Quatre ans plus tard, l’homme qui avait refusé de fuir est toujours là. Fatigué. Marqué. Les cernes plus profonds, le regard plus dur, les cheveux plus gris. Mais debout.
L’entrevue avec Galipeau montre un Zelensky différent de celui de 2022. Moins de bravade, plus de pragmatisme. Moins de slogans héroïques, plus de calculs froids. Il sait que la fenêtre pour obtenir un accord favorable se rétrécit. Il sait que l’opinion publique occidentale, aussi solidaire soit-elle, à une capacité d’attention limitée. Il sait que chaque mois qui passe sans accord signifie plus de morts, plus de destruction, et une position de négociation potentiellement plus faible.
Quatre ans. Zelensky avait quarante-quatre ans quand la guerre a commencé. Il en a quarante-huit. Quatre années de sa vie passées sous les bombes, dans des bunkers, à enterrer des soldats, à serrer des mains de veuves, à supplier le monde de ne pas détourner le regard. Il aurait pu fuir. Il est resté. Et maintenant, il tend la main à Trump. Pas par amitié. Par devoir envers les vivants et les morts.
Le prix personnel d’une guerre sans fin
Ce que peu de commentateurs relèvent, c’est le coût humain que cette guerre exige de Zelensky lui-même. Sa famille vit sous protection permanente. Sa femme Olena est devenue une ambassadrice de guerre malgré elle. Ses enfants ont grandi dans l’ombre des missiles. Chaque décision qu’il prend — envoyer des troupes ici, accepter un cessez-le-feu là, refuser une concession territoriale — porte le poids de milliers de vies. Chaque matin, il se réveille avec la liste des pertes de la nuit. Chaque soir, il s’endort en sachant que demain sera pareil.
Et pourtant, il négocie. Il serre des mains. Il sourit pour les caméras. Il donne des entrevues à Céline Galipeau avec la même discipline qu’un acteur en représentation — sauf que le spectacle est réel, que le sang est réel, et que les enjeux ne se mesurent pas en cotes d’écoute mais en survie nationale.
Décoder le vrai message
Quand Zelensky dit que Trump a « ce qu’il faut », il ne fait pas un compliment gratuit. Il envoie un message codé à plusieurs destinataires simultanément. À Trump : « Vous êtes l’homme fort, prouvez-le. » À Poutine : « Mon allié principal est engagé, ne comptez pas sur notre isolement. » Aux Européens : « Si vous ne faites rien, quelqu’un d’autre décidera pour vous. » Au peuple ukrainien : « Je n’ai pas abandonné, je joue toutes les cartes disponibles. »
C’est de la diplomatie publique au plus haut niveau. Zelensky sait que Trump est sensible à la flatterie. Il sait que lui dire qu’il a « ce qu’il faut » est la manière la plus efficace de l’engager émotionnellement dans le procèssus. C’est un appel à l’ego présidentiel autant qu’à la puissance américaine. Et c’est peut-être, dans les circonstances actuelles, la stratégie la plus intelligente disponible — même si elle implique de flatter un homme qui, il y à quelques semaines, accusait publiquement l’Ukraine de bloquer la paix.
Zelensky joue aux échecs sur un échiquier où les règles changent à chaque tour. Il flatte celui qui l’insulte. Il remercie celui qui le menace. Il tend la main à celui qui pourrait la couper. Ce n’est pas de la faiblessé. C’est la forme la plus pure du courage politique : ravaler sa fierté quand des millions de vies en dépendent.
Le test de l’histoire
Si Trump parvient effectivement à imposer un accord de paix qui respecte la souveraineté ukrainienne et inclut des garanties de sécurité crédibles, il entrera dans l’histoire comme l’homme qui a mis fin à la plus grande guerre européenne depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est un prix que tout président américain convoiterait. Mais si l’accord est un simulacre — un gel du conflit déguisé en paix, une capitulation emballée dans du papier doré –, alors l’histoire retiendra autre chose : que les États-Unis ont vendu l’Ukraine pour un titre de journal.
Et pourtant, même ce scénario catastrophe ne serait pas sans précédent dans la politique étrangère américaine. Les accords de Munich de 1938 étaient aussi présentés comme une victoire de la diplomatie. Chamberlain aussi agitait un papier en parlant de « paix pour notre temps ». Nous connaissons la suite. L’analogie n’est pas parfaite, mais elle hante. Parce que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre : un agresseur qui exige, des démocraties qui cèdent, et une nation sacrifiée au nom du réalisme.
L'anniversaire du 24 février : la mémoire contre l'oubli
Se souvenir pour ne pas normaliser
Le 24 février 2022, à 5 heures du matin, les premières explosions ont réveillé Kyiv. Quatre ans plus tard, le monde a normalisé l’innommable. Les alertes de bombardement en Ukraine ne font plus la une des journaux. Les chiffres de victimes sont relégués en pages intérieures. Les coupures d’électricité qui affectent des millions de personnes sont mentionnées en brèves. La plus grande guerre en Europe depuis 80 ans est devenue un bruit de fond.
L’entrevue de Zelensky avec Galipeau, diffusée la veille de cet anniversaire, est aussi un acte de résistance contre l’oubli. En s’adressant au public francophone — au Québec, en France, en Belgique, en Suisse –, Zelensky rappelle que cette guerre n’est pas un conflit régional lointain. C’est un test pour l’ensemble de l’ordre international. Si un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU peut envahir un pays voisin et garder ce qu’il a pris, alors les règles qui protègent tous les pays du monde ne valent plus rien.
Quatre ans. À quel moment une guerre devient-elle un fait acquis? À quel moment les sirènes d’alerte deviennent du bruit blanc? À quel moment les morts deviennent des statistiques qu’on fait défiler sans s’arrêter? Nous y sommes. Et l’entrevue de Zelensky est un cri : ne vous habituez pas. Ne normalisez pas. Ce qui se passe là-bas vous concerne. Tous.
Le monde qui regarde
La Chine observe. Taïwan observe. L’Iran observe. La Corée du Nord — qui fournit déjà des munitions et des soldats à la Russie — observe. La façon dont cette guerre se termine définira les règles du jeu géopolitique pour les prochaines décennies. Si l’agression est récompensée, si le droit international est piétiné sans conséquences durables, alors chaque frontière sur la planète devient négociable par la force. C’est ce que Zelensky essaie de faire comprendre, entrevue après entrevue, sommet après sommet, poignée de main après poignée de main.
Mais le monde à la mémoire courte et l’attention fragmentée. Entre les crises climatiques, les tensions commerciales, les scandales politiques domestiques et le flux constant d’informations, l’Ukraine doit se battre non seulement contre les missiles russes, mais aussi contre l’indifférence mondiale. C’est peut-être, au fond, la bataille la plus difficile : rester visible dans un monde qui préfère regarder ailleurs.
Conclusion : La paix des vivants où la paix des cimetières
Ce qui reste quand les caméras s’éteignent
Quand Céline Galipeau a éteint sa caméra et que l’entrevue s’est terminée, Zelensky est retourné à son bunker. Pas métaphoriquement. Littéralement. Le président d’un pays européen de 44 millions d’habitants vit dans un abri fortifié depuis quatre ans. Dehors, les alertes aériennes continuent. Les générateurs diesel prennent le relais quand le réseau électrique flanque. Les ambulances sillonnent des rues que les missiles pourraient frapper à n’importe quel moment. C’est la réalité quotidienne de l’homme qui vient de dire à la planète que Trump à ce qu’il faut.
La question qui reste — celle que ni Zelensky, ni Trump, ni Poutine, ni aucun diplomate ne peut trancher — est celle-ci : quelle paix? Une paix juste qui respecte le droit international, punit l’agression et protège les victimes? Ou une paix expéditive qui récompense la brutalité, consacre le vol territorial et laisse l’Ukraine avec une plaie ouverte au flanc? La différence entre les deux n’est pas un détail diplomatique. C’est la différence entre un monde où les règles protègent les faibles et un monde où seule la force parle.
Il y a deux types de paix. La paix des vivants, qui permet de reconstruire, de guérir, de regarder vers l’avant. Et la paix des cimetières, qui enterre les morts et les droits dans la même fosse. Zelensky se bat pour la première. Poutine se contenterait de la seconde. Et Trump, lui, veut une paix qui porte son nom. La question qui hantera notre époque n’est pas de savoir si cette guerre va finir. C’est de savoir si la paix qui suivra méritera d’être vécue.
Maintenant, vous savez
Quatre ans. Deux millions de victimes. Des villes entières effacées de la carte. Des enfants qui ne connaissent que le son des sirènes. Un président qui mise tout sur un homme qui pourrait le trahir. Et un monde qui, le 25 février, parlera d’autre chose.
Zelensky a dit que Trump avait « ce qu’il faut ». Reste à savoir si Trump aura la volonté de l’utiliser pour autre chose qu’une photo et un slogan. Reste à savoir si la paix qui se dessine sera une paix de justice où une paix de convenance. Reste à savoir si, dans quatre ans, quand on dressera le bilan de cet accord, on écrira que l’Ukraine a été sauvée — où sacrifiée.
Maintenant, vous savez. La question : qu’est-ce que vous allez en faire?
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce texte est une chronique, c’est-à-dire un texte d’opinion et d’analyse. Il ne prétend pas à la neutralité. Mon parti pris est explicite: je me positionne du côté des victimes civiles, du droit international et des droits fondamentaux.
Je ne suis pas journaliste. Je suis chroniqueur indépendant. Je n’ai pas de carte de presse, je n’appartiens à aucune rédaction et je ne prétends pas à l’objectivité journalistique traditionnelle. Ma démarche est celle d’un commentateur engagé qui assume ses positions.
Méthodologie et sources
Les faits cités proviennent de sources ouvertes (médias internationaux, rapports d’organisations, documents officiels). Chaque fait est vérifiable via les sources listées en fin d’article. L’interprétation et l’analyse sont les miennes.
Ce texte a été rédigé avec l’assistance de Claude, une intelligence artificielle d’Anthropic. Claude a contribué à la recherche, la structuration et la rédaction. Le positionnement éditorial, les opinions et les choix d’angle sont entièrement les miens.
Nature de l’analyse
Ce texte mélange faits vérifiables et opinions assumées. Les passages en italique (comme ceci) signalent explicitement les moments où je donne mon avis personnel. Le reste s’appuie sur des faits documentés, même si le choix des faits et leur mise en perspective reflètent mon angle éditorial.
Sources
Sources primaires
Euronews — Les États-Unis veulent la fin de la guerre en Ukraine d’ici juin 2026
TIME — Ukraine-Russia Peace Talks End Abruptly
Sources secondaires
RTS — La guerre en Ukraine a fait près de 2 millions de victimes militaires en 4 ans
ONU Info — Ukraine : après quatre ans de guerre, une société épuisée
Toute l’Europe — Guerre en Ukraine : près de 2 millions de victimes en quatre ans
La Presse — Quatre ans de guerre en Ukraine : « La stratégie, c’est de briser le moral des civils »
The Washington Post — Talks break in Geneva with no end to Russia’s war or hard-line demands
The Jerusalem Post — European intelligence chiefs skeptical of Ukraine-Russia peace deal this year
La Libre Belgique — Guerre en Ukraine : le nombre de morts civiles atteint un niveau inédit
The Hill — Trump says Zelensky is holding up Ukraine-Russia peace deal
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