Un héritier qui a construit son propre empire
David Ellison est né dans l’ombre immense d’un père légendaire. Larry Ellison, fondateur d’Oracle Corporation, a accumulé une fortune qui le place parmi les cinq individus les plus riches de la planète. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer d’un fils de milliardaire, David Ellison n’a pas simplement hérité d’une position — il a construi une trajectoire propre, avec ses propres paris et ses propres risques. Skydance Media, fondée en 2006, a débuté comme une société de production relativement modeste avant de s’imposer comme un acteur incontournable du financement et de la coproduction hollywoodienne. Les franchises Mission : Impossible, Top Gun : Maverick, Transformers — autant de succès commerciaux colossaux qui portent en partie l’empreinte de Skydance.
Mais c’est le virage vers les médias traditionnels et le streaming qui définit la stratégie actuelle d’Ellison. Le rachat de Paramount Global, finalisé en 2024 après des mois de négociations complexes, représente une transformation fondamentale. Paramount Global est un colosse aux pieds d’argile : propriétaire du réseau CBS, des studios Paramount Pictures, de chaînes câblées comme MTV, Comedy Central, BET, et du service de streaming Paramount+. C’est également le groupe qui possède Simon & Schuster, l’une des plus grandes maisons d’édition au monde. En acquérant Paramount, Ellison ne prend pas seulement le contrôle d’un studio de cinéma : il devient un acteur majeur de la production d’information, de la culture populaire et de la distribution numérique.
Le deal qui a changé la donne dans l’industrie du streaming
La transaction Skydance-Paramount a été l’une des plus commentées de l’histoire récente des médias américains. Elle s’est déroulée dans un environnement réglementaire particulièrement sensible, où la Federal Communications Commission (FCC) et le Department of Justice jouent un rôle déterminant dans l’approbation des grandes fusions. Et voilà précisément où la présence d’Ellison au discours sur l’État de l’Union prend une dimension qui dépasse largement le symbolique. Si l’administration Trump choisit d’accorder ses faveurs à certains acteurs de l’industrie médiatique — que ce soit via la régulation, les politiques fiscales ou l’environnement concurrentiel — les implications pour les autres joueurs de l’écosystème du streaming sont potentiellement considérables.
Netflix, qui domine le marché mondial du streaming avec plus de 300 millions d’abonnés, a jusqu’ici navigué dans un environnement réglementaire relativement prévisible. Mais si un concurrent direct bénéficie d’un accès privilégié au sommet du pouvoir exécutif américain, les équilibres peuvent changer. Les décisions concernant la neutralité du net, les règles sur la propriété croisée des médias, les politiques d’importation de contenu, les conditions d’accès aux fréquences télévisées — autant de domaines où une administration favorable peut faire pencher la balance de manière significative.
Quand le patron d’un concurrent direct siège dans la loge présidentielle, chaque décision réglementaire à venir prend une couleur différente. Netflix le sait. Hollywood le sait. Et Trump aussi.
La politique des invités : une tradition transformée en arme politique
L’histoire des invités présidentiels au Congrès
La tradition d’inviter des citoyens remarquables ou symboliquement significatifs au discours sur l’État de l’Union remonte à l’administration Reagan. En 1982, Ronald Reagan avait invité Lenny Skutnik, un homme qui avait plongé dans les eaux glacées du fleuve Potomac pour sauver des survivants d’un crash aérien. Depuis lors, cette pratique s’est institutionnalisée et a évolué considérablement. Sous Obama, les invités étaient souvent des figures symbolisant les enjeux de politique sociale : enfants non assurés bénéficiant de l’Affordable Care Act, familles touchées par la violence armée. Sous le premier mandat de Trump, les invités envoyaient des messages plus polarisants sur l’immigration, la sécurité nationale ou le patriotisme militaire.
Ce qui rend l’invitation d’Ellison singulière, c’est qu’elle s’inscrit dans une logique différente. Ce n’est pas un symbole humain d’une politique publique. Ce n’est pas un héros populaire. C’est un homme d’affaires au sommet d’une transaction médiatique colossale, au moment précis où cette transaction est susceptible d’être influencée — directement ou indirectement — par des décisions gouvernementales. La frontière entre invitation honorifique et signal d’alignement politique n’a jamais été aussi mince.
Les signaux envoyés aux autres acteurs de l’industrie
Dans les cercles de Hollywood et de la Silicon Valley, la lecture de cet événement est double. D’un côté, certains y voient une normalisation de la relation entre Trump et l’industrie des médias et du divertissement — une industrie qui, sous son premier mandat, lui avait été largement hostile. De l’autre, certains observateurs plus cyniques y voient une démonstration de force : voilà qui sera le bienvenu à Washington, et voilà qui peut s’attendre à une distance froide. Le message implicite à destination de Netflix, de Disney, d’Apple TV+, de Warner Bros. Discovery et des autres acteurs du streaming est difficile à ignorer.
Il faut également noter que Larry Ellison, le père de David, a affiché un soutien public à Donald Trump lors de la campagne de 2024. Lors d’une levée de fonds télévisée, Larry Ellison avait clairement exprimé sa préférence pour un retour de Trump à la Maison-Blanche. La présence de son fils dans la loge présidentielle lors du discours sur l’État de l’Union s’inscrit donc dans une continuité familiale et politique qui n’a rien de fortuit. Les familles Ellison et Trump gravitent désormais dans la même orbite politique et économique, et ce rapprochement a des implications concrètes pour l’ensemble de l’industrie médiatique américaine.
Hollywood a longtemps cru pouvoir tenir Trump à distance. Ceux qui ont choisi l’alignement sont désormais dans la loge présidentielle. Les autres regardent depuis leurs bureaux de Los Angeles.
Netflix dans la ligne de mire : ce que cette invitation change vraiment
La guerre des plateformes sous l’ère Trump
Netflix n’est pas une cible politique ordinaire pour l’administration Trump. Le géant du streaming est associé, dans l’imaginaire d’une partie de la droite américaine, à un certain progressisme culturel. Les critiques conservatrices ont régulièrement visé des productions Netflix jugées trop orientées politiquement à gauche. Plus concrètement, Netflix est une entreprise dont le modèle économique repose sur une infrastructure réglementaire spécifique : règles sur la neutralité du net, accords de licence internationale, politiques fiscales appliquées aux entreprises numériques, règles sur la collecte et l’utilisation des données. Chacun de ces domaines est susceptible d’être reconfiguré par une administration déterminée à favoriser certains acteurs au détriment d’autres.
La question n’est pas nécessairement de savoir si Trump va déclencher une guerre frontale contre Netflix. La question est de savoir si un environnement réglementaire qui favorise Paramount+ — désormais contrôlé par un allié politique avéré — finit par désavantager Netflix de manière structurelle. Dans les industries dominées par des effets de réseau et des économies d’échelle, de légères modifications des conditions concurrentielles peuvent avoir des effets démultiplicateurs considérables sur le long terme.
Les leviers réglementaires qui inquiètent l’industrie
Plusieurs domaines réglementaires sont directement pertinents dans ce contexte. La Federal Communications Commission, dont les membres sont nommés par le président, a une juridiction étendue sur les télécommunications et les médias électroniques. Les règles concernant la propriété des médias, les conditions dans lesquelles les fusions et acquisitions sont approuvées ou bloquées, les politiques sur la neutralité du net — autant de leviers que l’administration peut actionner. Sous le premier mandat de Trump, la FCC avait déjà abrogé les règles sur la neutralité du net, ouvrant la voie à des pratiques de discrimination tarifaire que les défenseurs de l’internet libre avaient dénoncées avec force.
Au-delà de la FCC, le Department of Justice et la Federal Trade Commission ont une juridiction sur la politique antitrust. Une administration qui décide de se montrer sévère envers certains acteurs et clémente envers d’autres peut remodeler profondément la structure concurrentielle de tout un secteur. Et dans un secteur aussi stratégique que le streaming — où les investissements en contenu original, en infrastructure technologique et en développement international se chiffrent en milliards de dollars — l’incertitude réglementaire est un facteur de risque majeur pour les dirigeants et les investisseurs.
Netflix n’a pas d’ami dans la loge présidentielle. Et dans la Washington de Trump, l’absence d’amis peut vite se transformer en présence d’ennemis.
Larry Ellison, Oracle et l'écosystème Trump : une constellation de pouvoir
Quand les milliardaires choisissent leur camp
Pour comprendre pleinement la signification de la présence de David Ellison au discours sur l’État de l’Union, il est indispensable de regarder au-delà du fils et de comprendre ce que représente la famille Ellison dans le paysage du capitalisme américain et de ses relations avec le pouvoir politique. Larry Ellison, fondateur d’Oracle, est une figure dont l’influence s’étend bien au-delà de la technologie et des bases de données. Il est propriétaire de l’île de Lanai à Hawaï, l’une des îles privées les plus étendues au monde. Il a investi massivement dans la recherche médicale, notamment dans le domaine du vieillissement. Et sa proximité avec Donald Trump, affichée publiquement pendant la campagne de 2024, fait de lui l’un des membres éminents de cette nouvelle constellation de milliardaires qui ont choisi d’investir politiquement dans le retour de Trump au pouvoir.
Cette constellation comprend également Elon Musk, désormais intégré à l’appareil exécutif via le Department of Government Efficiency (DOGE), Peter Thiel et ses réseaux d’influence dans la droite technologique, et plusieurs autres figures qui ont compris que la proximité avec le pouvoir politique est, dans l’Amérique contemporaine, l’un des actifs économiques les plus précieux. David Ellison, en acceptant l’invitation présidentielle, entre dans cette constellation. Il signale son alignement. Et cet alignement a une valeur économique réelle pour Skydance et pour le futur Paramount qu’il s’apprête à diriger.
Oracle, les données et les contrats gouvernementaux
La dimension Oracle de cette histoire mérite également d’être mentionnée. Oracle Corporation est l’un des plus grands fournisseurs de logiciels d’entreprise et de cloud computing au monde, et l’un des plus importants contractants du gouvernement fédéral américain. Les contrats gouvernementaux représentent une part substantielle des revenus d’Oracle, et la politique d’attribution de ces contrats est directement influencée par les décisions de l’exécutif. La frontière entre la relation personnelle de Larry Ellison avec Trump et les intérêts économiques d’Oracle est, pour le moins, poreuse. Cette réalité ajoute une couche supplémentaire à la complexité de la présence de David Ellison dans la loge présidentielle : elle n’est pas seulement une affaire de médias et de streaming, elle s’inscrit dans un réseau d’intérêts économiques croisés qui englobe la technologie, les données, les contrats gouvernementaux et les médias de masse.
C’est précisément ce type de conflits d’intérêts potentiels — ou du moins de configurations où les intérêts privés et les décisions publiques se trouvent dangereusement proches l’un de l’autre — qui devrait alerter les analystes, les régulateurs et les citoyens attachés à la séparation entre pouvoir économique et pouvoir politique. L’histoire des démocraties libérales enseigne que cette séparation n’est jamais acquise, qu’elle doit être constamment défendue et que les signaux de son effritement méritent d’être pris au sérieux, même lorsqu’ils se manifestent sous la forme apparemment bénigne d’une invitation à un dîner d’État.
Oracle, Skydance, Paramount, la loge présidentielle — les fils se tissent. Et quand les fils se tissent aussi étroitement entre argent et pouvoir, les citoyens ordinaires finissent toujours par payer le prix.
Paramount en transition : les enjeux d'un empire médiatique qui change de mains
Un groupe fragilisé à la recherche d’un avenir
Paramount Global était, avant le rachat par Skydance, une entreprise en difficulté réelle. Malgré la force de ses franchises cinématographiques et la solidité historique de son réseau CBS, le groupe souffrait d’une transition douloureuse vers le streaming. Paramount+ n’avait jamais réussi à s’imposer avec la même puissance que Netflix, Disney+ ou HBO Max (devenu Max). Les pertes s’accumulaient dans la division streaming, les revenus publicitaires de la télévision traditionnelle s’érodaient, et le cours de l’action Paramount Global avait connu une chute dramatique depuis ses sommets. La direction de Shari Redstone, héritière du fondateur Sumner Redstone, cherchait depuis des années une sortie stratégique.
Le rachat par Skydance représentait pour Paramount une bouée de sauvetage financière et stratégique. David Ellison apportait non seulement des capitaux — soutenus en partie par les ressources familiales et par des investisseurs institutionnels — mais aussi une vision de ce que pourrait devenir un Paramount revitalisé. Cette vision incluait une rationalisation des coûts, une refonte de la stratégie de contenu original, et potentiellement des partenariats ou des fusions avec d’autres acteurs du secteur pour atteindre la masse critique nécessaire à la compétition dans le marché mondial du streaming. La question de savoir si Paramount+ pourrait éventuellement fusionner avec un autre service — les noms de Peacock (NBC Universal) ou d’autres plateformes ont circulé — reste posée.
CBS News et le contrôle de l’information
Parmi les actifs que David Ellison prend désormais sous son aile, CBS News mérite une attention particulière. L’un des réseaux d’information les plus anciens et les plus respectés des États-Unis, CBS News a une histoire liée à des figures légendaires du journalisme américain : Edward R. Murrow, Walter Cronkite, Dan Rather. Sa crédibilité institutionnelle reste forte, même dans un paysage médiatique fragmenté. Le fait que le futur propriétaire de CBS News soit présent dans la loge présidentielle de Trump soulève des questions légitimes sur l’indépendance éditoriale du réseau. Ces questions ne présupposent pas l’existence d’une pression explicite — il n’y a aucune preuve que Ellison envisage d’interférer dans la ligne éditoriale de CBS News. Mais la simple existence de cette relation de proximité crée un contexte dans lequel l’indépendance journalistique doit être défendue avec une vigilance accrue.
L’histoire récente offre suffisamment d’exemples de propriétaires de médias dont les relations politiques ont, à terme, influencé la couverture de leurs organisations pour que cette vigilance soit justifiée. Ce n’est pas une attaque contre David Ellison personnellement. C’est une réflexion sur les structures et les incitations qui se mettent en place lorsque les intérêts médiatiques et les intérêts politiques s’entremêlent trop étroitement. La démocratie américaine a besoin de médias capables de couvrir le pouvoir exécutif de manière rigoureuse et indépendante. Toute configuration qui compromet cette indépendance — même subtilement, même involontairement — mérite d’être nommée et scrutée.
CBS News a contribué à renverser Nixon. Aujourd’hui, son futur propriétaire est assis dans la loge de Trump. L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie parfois de manière troublante.
La mécanique de l'influence : comment Trump récompense ses alliés
Un système de proximité et de distance calculées
L’un des traits les plus constants et les plus documentés de la gouvernance Trump est sa logique de récompense et de punition basée sur la loyauté personnelle. Ce n’est pas une observation partisane — c’est un pattern observable à travers des centaines d’exemples, de la première heure de son premier mandat jusqu’aux décisions de politique économique de son second. Les entreprises et les individus qui démontrent leur loyauté — ou du moins leur neutralité bienveillante — bénéficient d’un environnement favorable. Ceux qui critiquent ou qui sont perçus comme hostiles peuvent s’attendre à des turbulences.
Dans ce cadre, l’invitation d’Ellison au discours sur l’État de l’Union peut être lue comme une récompense symbolique pour le soutien familial à Trump lors de la campagne de 2024. Mais elle peut aussi être lue comme le début d’une relation privilégiée qui aura des conséquences pratiques dans les mois et les années à venir. La question n’est pas de savoir si Trump appellera personnellement pour influencer une décision réglementaire concernant Paramount — ce niveau de grossièreté est peu probable. La question est de savoir comment les fonctionnaires de l’administration, les régulateurs nommés politiquement et les conseillers de la Maison-Blanche interprètent les préférences présidentielles et les traduisent en décisions concrètes. C’est à ce niveau intermédiaire, diffus et difficile à documenter, que l’influence opère le plus efficacement.
Les précédents qui inquiètent les observateurs
Plusieurs précédents récents illustrent comment cette mécanique peut fonctionner dans la pratique. Sous le premier mandat de Trump, l’administration avait bloqué la fusion AT&T-Time Warner — une décision que de nombreux analystes avaient attribuée, au moins en partie, au fait que Time Warner possédait CNN, un réseau ouvertement critique de l’administration. Dans le même temps, d’autres fusions dans des secteurs moins politiquement sensibles avaient obtenu leur approbation sans difficulté majeure. La coïncidence entre les positions éditoriales des médias et les décisions réglementaires les concernant avait frappé de nombreux observateurs.
Ce précédent est pertinent dans le contexte actuel pour une raison simple : si l’administration Trump applique la même logique à la guerre des plateformes de streaming, les implications pour Netflix — dont les productions originales incluent régulièrement des contenus critiques des figures politiques conservatrices, et dont la direction est généralement perçue comme proche des milieux progressistes de la Silicon Valley et d’Hollywood — pourraient être significatives. La question n’est pas nécessairement de savoir si une telle intention existe. La question est de savoir si les acteurs de l’industrie se comporteront comme si elle existait — ce qui, en soi, suffit à modifier les équilibres du secteur.
Quand AT&T a appris ce que coûte d’avoir CNN dans son portfolio sous Trump, toute l’industrie a pris note. Les leçons de ce genre ne s’oublient pas dans les salles de conseil.
Netflix face au défi : réponses possibles et stratégies défensives
Le géant du streaming à la croisée des chemins
Netflix n’est pas une entreprise sans ressources pour faire face à cette nouvelle configuration. Avec plus de 300 millions d’abonnés dans le monde, une présence dans plus de 190 pays, et un chiffre d’affaires annuel qui dépasse les 33 milliards de dollars, la plateforme dispose d’une position dominante qui lui confère une résilience structurelle considérable. Sa dépendance aux décisions réglementaires américaines est réelle mais partielle : une grande partie de sa croissance est désormais internationale, et un environnement américain défavorable peut théoriquement être compensé par des gains sur d’autres marchés.
Cela dit, les États-Unis restent le marché le plus lucratif de Netflix, et l’environnement réglementaire américain continue de définir de nombreuses normes qui influencent indirectement la stratégie globale de l’entreprise. La direction de Netflix, sous Ted Sarandos et Greg Peters, est parfaitement consciente de ces dynamiques. Elle a déjà procédé à certains ajustements tactiques — en réduisant, par exemple, la proportion de contenus politiquement controversés dans sa programmation américaine, et en s’assurant que ses relations publiques à Washington restent aussi discrètes que possible. Mais la question est de savoir si ces ajustements suffisent dans un environnement politique où la neutralité n’est parfois pas une option.
L’option du lobbying intensifié
Face à la montée en puissance d’acteurs médiatiques proches de l’administration, Netflix et d’autres plateformes pourraient être tentées d’intensifier leurs efforts de lobbying à Washington. Cette voie est à double tranchant : elle coûte cher, elle crée des vulnérabilités (les activités de lobbying sont publiques et peuvent être utilisées contre l’entreprise), et elle n’est pas nécessairement efficace dans un environnement politique où les relations personnelles avec le président comptent plus que les arguments techniques présentés par des avocats spécialisés. La montée en puissance des acteurs médiatiques alignés sur Trump rend la compétition sur le terrain du lobbying plus difficile pour les acteurs perçus comme hostiles ou neutres.
Une autre stratégie possible consiste à chercher des alliances avec des acteurs du secteur technologique qui partagent les mêmes préoccupations réglementaires. Google, Apple, Amazon — ces entreprises sont toutes exposées à des risques réglementaires similaires et ont potentiellement intérêt à coordonner leurs positions face à une administration qui, historiquement, n’a pas hésité à utiliser le levier réglementaire à des fins politiques. La formation d’une coalition défensive dans le secteur technologique et médiatique n’est pas une option farfelue — c’est une stratégie que des secteurs entiers ont utilisée avec succès dans le passé pour neutraliser des menaces réglementaires ciblées.
Netflix a construit un empire sur la data et le talent. Mais dans Washington, la monnaie d’échange, c’est la loyauté. Et ça, aucun algorithme ne peut l’optimiser.
Hollywood au miroir de Trump : une industrie qui cherche ses repères
Le grand tournant des studios face au pouvoir politique
Hollywood entretient avec la politique américaine une relation aussi ancienne que complexe. L’ère des listes noires du maccarthysme dans les années 1950 a laissé des cicatrices profondes dans la mémoire collective de l’industrie du cinéma et de la télévision. La conviction que l’art et le divertissement doivent pouvoir s’exercer librement, à l’abri des pressions politiques directes, est profondément ancrée dans la culture de l’industrie. Et pourtant, cette conviction se heurte aujourd’hui à une réalité économique implacable : les studios, les plateformes et les réseaux sont des entreprises dont la viabilité dépend en partie de décisions politiques et réglementaires.
La tension entre ces deux réalités — la liberté artistique d’un côté, les contraintes économiques et réglementaires de l’autre — est au cœur de ce que traverse Hollywood en ce début de second mandat Trump. Certains acteurs de l’industrie ont choisi l’alignement ouvert, comme le montre la présence d’Ellison dans la loge présidentielle. D’autres ont choisi la discrétion, évitant tout sujet susceptible d’attirer l’attention négative de l’administration. Et d’autres encore maintiennent une ligne critique, au risque d’exposer leurs entreprises à des représailles potentiellement coûteuses. Ces choix stratégiques façonnent en profondeur le type de contenu que l’industrie produira dans les années à venir.
Les créateurs dans la tourmente
Au-delà des dirigeants d’entreprise et des actionnaires, ce sont les créateurs — scénaristes, réalisateurs, acteurs, producteurs indépendants — qui subissent en première ligne les effets de cette recomposition politique. La liberté créative est indissociable de la viabilité économique : si les plateformes qui les financent subissent des pressions pour modérer certains types de contenus, si les sujets politiquement sensibles deviennent des risques calculés plutôt que des terrains d’exploration créative, c’est toute la vitalité de l’industrie cinématographique et télévisuelle américaine qui en pâtit. La qualité du contenu américain — longtemps l’un des avantages compétitifs décisifs de Hollywood sur la scène internationale — dépend directement de la capacité des créateurs à explorer des territoires difficiles sans censure directe ou indirecte.
Les syndicats du secteur, qui ont démontré leur puissance lors des grandes grèves de 2023, sont également des acteurs à prendre en compte dans cette équation. La Writers Guild of America (WGA) et la Screen Actors Guild-American Federation of Television and Radio Artists (SAG-AFTRA) ont des positions politiques généralement progressistes, et leur relation avec une industrie qui s’aligne sur l’administration Trump est susceptible de générer des tensions. Les négociations sur les contrats collectifs, les conditions de travail à l’ère de l’intelligence artificielle, les droits sur les données et les images — autant de terrains sur lesquels la politique macro-économique de l’administration peut avoir des répercussions directes sur les membres des syndicats.
Les créateurs d’Hollywood ont bâti leur réputation sur leur courage à dire des vérités difficiles. Aujourd’hui, certains de leurs patrons dînent avec le pouvoir. La question de qui signe les chèques n’a jamais été aussi importante.
Les questions que personne ne pose encore à voix haute
L’autocensure comme nouveau risque systémique
L’une des conséquences les moins visibles mais potentiellement les plus durables de la configuration politique actuelle dans les médias américains est le risque d’autocensure systémique. L’autocensure n’est pas un phénomène spectaculaire : elle ne se manifeste pas par des directives explicites transmises du sommet à la base, mais par une accumulation de micro-décisions individuelles à tous les niveaux de l’organisation. Un rédacteur en chef qui choisit de ne pas couvrir un sujet susceptible de déplaire à sa direction. Un producteur qui oriente un projet loin d’une thématique politiquement sensible. Un acteur qui décline un rôle dans une production critique du gouvernement. Ces décisions individuelles, agrégées à l’échelle d’une industrie entière, produisent un appauvrissement du discours public difficile à mesurer mais réel dans ses effets.
Le risque est d’autant plus grand que les mécanismes par lesquels la proximité politique influence les décisions éditoriales et créatives sont diffus et souvent inconscients. Il ne s’agit pas nécessairement de pressions explicites exercées par des propriétaires sur leurs équipes. Il s’agit d’une atmosphère générale — d’un sens de ce qui est prudent et de ce qui ne l’est pas — qui se répand insidieusement dans une organisation. Et dans une industrie aussi interconnectée que Hollywood, où les rumeurs et les signaux informels circulent à grande vitesse, un seul exemple de conséquences négatives pour une production critique peut suffire à modifier durablement les comportements dans l’ensemble du secteur.
La démocratie a besoin de médias libres — et vice versa
Au fond, la question soulevée par la présence de David Ellison dans la loge présidentielle de Trump dépasse largement les enjeux commerciaux de la guerre du streaming. Elle touche à quelque chose de plus fondamental : le rôle des médias dans une démocratie libérale. Les médias libres et indépendants ne sont pas un luxe ou un accessoire du système démocratique — ils en sont une condition nécessaire. Leur capacité à informer le public, à surveiller le pouvoir, à amplifier des voix marginalisées et à enrichir le débat collectif dépend directement de leur indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques. Lorsque cette indépendance est compromise — même symboliquement, même progressivement, même sans intention malveillante explicite — c’est la santé de la démocratie entière qui en pâtit.
Cette réflexion n’est pas une critique de David Ellison en tant qu’individu. C’est une réflexion sur les structures et les dynamiques que sa présence dans la loge présidentielle symbolise et potentiellement amplifie. Les démocraties ne meurent généralement pas de coups d’État spectaculaires. Elles s’affaiblissent, progressivement, imperceptiblement, à travers l’accumulation de petits accommodements, de silences prudents, de complicités tacites entre le pouvoir politique et les forces économiques censées être soumises à sa surveillance. Chaque loge présidentielle occupée par un futur propriétaire de médias est un rappel de cette fragilité.
La démocratie n’a pas besoin de gardiens parfaits. Elle a besoin de gardiens indépendants. Et l’indépendance, ça ne cohabite pas longtemps avec une place dans la loge présidentielle.
Perspectives internationales : ce signal vu de l'étranger
Quand Washington envoie un message au monde
La présence de David Ellison au discours sur l’État de l’Union n’est pas seulement observée depuis Los Angeles ou New York. Elle est scrutée attentivement depuis Bruxelles, Londres, Tokyo et Ottawa. Les grandes entreprises médiatiques américaines sont des acteurs globaux dont les décisions éditoriales, commerciales et stratégiques ont des répercussions dans le monde entier. Et la configuration des relations entre ces entreprises et le pouvoir politique américain influence inévitablement la manière dont leur contenu est perçu et dont leur influence est analysée à l’échelle internationale.
Pour les régulateurs européens, en particulier, la proximité entre les grandes entreprises américaines de médias et de technologie et l’administration Trump est une donnée qui renforce leur détermination à développer une souveraineté numérique et médiatique européenne. L’Union européenne a déjà adopté des réglementations ambitieuses — le Digital Services Act, le Digital Markets Act, les discussions en cours sur la régulation des plateformes de streaming — qui témoignent d’une volonté de ne pas laisser les règles du jeu numérique être définies unilatéralement par des acteurs américains dont les comportements sont eux-mêmes influencés par la politique intérieure américaine. La présence d’Ellison dans la loge de Trump fournit un argument supplémentaire à ceux qui, à Bruxelles, plaident pour une régulation plus forte des plateformes étrangères.
Le Canada dans l’ombre de cette recomposition
Pour les industries culturelles canadiennes, l’évolution de la guerre du streaming américaine est une donnée stratégique de premier plan. Le Canada mène depuis des années un combat pour maintenir un espace médiatique culturellement distinct, protégeant ses créateurs et ses productions de la domination des plateformes américaines. Les réglementations sur les quotas de contenu canadien, les politiques de financement du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), les débats autour de la Loi sur la diffusion continue en ligne — tout cela s’inscrit dans un contexte où la dynamique américaine est un facteur structurant incontournable. Si Netflix se trouve défavorisé sur son marché domestique tandis que des plateformes concurrentes bénéficient d’un soutien politique implicite, les implications pour la disponibilité et la qualité des contenus canadiens sur ces plateformes méritent d’être analysées attentivement.
Par ailleurs, les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis — exacerbées par les menaces tarifaires de l’administration Trump — ajoutent une dimension supplémentaire à cette problématique. Dans un environnement où les relations commerciales canado-américaines sont sous pression, la question de l’accès des producteurs et créateurs canadiens aux plateformes américaines prend une importance stratégique accrue. La recomposition du paysage médiatique américain autour de nouvelles lignes de loyauté politique n’est pas un sujet distant pour les industries culturelles canadiennes — c’est une réalité qui les touche directement.
De Bruxelles à Ottawa, les régulateurs regardent Washington avec une acuité nouvelle. Quand l’empire médiatique américain s’aligne sur son pouvoir politique, le reste du monde comprend qu’il doit construire ses propres remparts.
Conclusion : une invitation qui en dit plus long que tous les discours
Le symbole dépasse la personne
Il serait réducteur de ramener la présence de David Ellison dans la loge présidentielle de Trump à un simple fait divers de la politique-spectacle américaine. Ce moment condense, dans sa simplicité apparente, des dynamiques qui définissent profondément l’état de la démocratie américaine et de son espace médiatique en 2025. La fusion du pouvoir politique et du pouvoir médiatique, la logique des loyautés récompensées, la recomposition de l’industrie du streaming selon des lignes de proximité avec l’exécutif, les risques pour l’indépendance éditoriale de médias historiques comme CBS News — tout cela est présent, en germe, dans cette image d’un homme assis dans la loge du président.
Ce qui rend cette situation particulièrement préoccupante, c’est précisément son caractère progressif et diffus. Il n’y a pas de coup de force. Il n’y a pas de déclaration ouverte d’intention de contrôler les médias. Il y a une série de mouvements discrets, de relations construites dans la durée, d’environnements réglementaires qui s’ajustent imperceptiblement. Ces dynamiques sont plus difficiles à dénoncer qu’une censure frontale, mais leurs effets sur la qualité du débat public peuvent être tout aussi significatifs sur le long terme. C’est pourquoi elles méritent d’être nommées, analysées et soumises à une attention critique soutenue.
La vigilance comme seule réponse digne
Netflix doit effectivement s’interroger sur ce que cette invitation signifie pour sa position concurrentielle. Mais au-delà de Netflix, c’est l’ensemble des citoyens américains — et tous ceux dans le monde qui dépendent de la vitalité des médias américains pour s’informer et se forger une opinion — qui ont un intérêt dans la question de l’indépendance des grands groupes médiatiques vis-à-vis du pouvoir politique. La liberté de la presse n’est pas une valeur abstraite : elle a des effets concrets sur la qualité de l’information disponible, sur la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées, sur la vitalité d’un débat démocratique authentique.
La présence de David Ellison dans la loge présidentielle du discours sur l’État de l’Union est une invitation à la vigilance. Une invitation à surveiller attentivement les décisions réglementaires qui concerneront Paramount, CBS News et l’ensemble de l’industrie du streaming dans les mois à venir. Une invitation à s’interroger sur les conditions dans lesquelles les grandes fusions médiatiques seront approuvées ou bloquées. Et surtout, une invitation à réaffirmer que dans une démocratie digne de ce nom, l’indépendance des médias n’est pas négociable — pas même contre une place dans la loge du président.
Une place dans la loge présidentielle. En apparence, rien de plus. En réalité, le signe que quelque chose se reconfigure dans les entrailles du pouvoir américain. Quand les médias et les politiques partagent la même loge, ce sont les citoyens qui se retrouvent dans les gradins.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Raw Story — Trump State of the Union guest David Ellison raises eyebrows at Netflix — 2025
SEC EDGAR — Skydance Media / Paramount Global filings — 2024-2025
Sources secondaires
The New York Times — Skydance and Paramount Reach Merger Agreement — 7 juillet 2024
The Guardian — Paramount-Skydance merger completed, David Ellison takes control — 6 septembre 2024
The Hollywood Reporter — Larry Ellison Co-Hosts Trump Fundraiser — 2024
The Wall Street Journal — CBS News and Editorial Independence Under New Paramount Ownership — 2024
Axios — Trump State of the Union guests list: a who’s who of business allies — février 2025
Politico — How Trump’s second term is reshaping the media regulatory landscape — février 2025
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