Un pipeline aux multiples vies politiques
South Bow, anciennement une division de TC Energy, est la société qui a hérité de l’un des projets les plus controversés de l’histoire énergétique nord-américaine : le pipeline Keystone XL. Ce projet, qui visait à transporter du pétrole brut des sables bitumineux albertains jusqu’aux raffineries du golfe du Mexique, a connu une trajectoire politique digne d’un roman. Barack Obama l’a bloqué. Donald Trump l’a relancé lors de son premier mandat. Joe Biden l’a tué dès son premier jour en fonction, en janvier 2021, par un décret exécutif qui a provoqué une onde de choc à Calgary et à Edmonton. Et maintenant ? Maintenant, avec Trump de retour à la Maison-Blanche et une administration américaine ouvertement favorable aux combustibles fossiles, la fenêtre semble à nouveau entrouverte.
C’est dans ce contexte de résurrection possible que South Bow a, selon la source citée par Radio-Canada, préparé des plans d’expansion du projet avant la rencontre Carney-Trump. Ces plans ne sont pas encore publics dans leur totalité, mais leur existence même confirme que le secteur énergétique canadien, bien loin de pleurer indéfiniment la mort du projet, se prépare à une relance potentielle. L’industrie pétrolière albertaine n’a pas abandonné. Elle attendait. Elle attendait le bon moment, le bon homme à Washington, et peut-être, le bon premier ministre à Ottawa pour porter le dossier.
Ce que veut vraiment Trump dans cette équation
Donald Trump n’a jamais caché son affection pour les pipelines, pour le pétrole, pour tout ce qui porte l’odeur du combustible fossile et le bruit des machines industrielles. Son slogan énergétique — « drill, baby, drill » — n’est pas un slogan : c’est une politique. Ce que Trump veut, c’est de l’énergie, beaucoup d’énergie, et il veut que cette énergie coule vite, loin, et à bas coût pour les consommateurs américains. Dans cette vision, le pétrole canadien est une ressource naturelle dont il a besoin. Mais Trump est aussi un négociateur. Et pour lui, chaque ressource dont il a besoin est d’abord un levier de pression avant d’être un bénéfice partagé.
Trump ne voit pas le Canada comme un partenaire — il le voit comme un fournisseur. Et avec des fournisseurs, on négocie. On exige. On impose des conditions. Carney le sait. La question est de savoir s’il a les outils pour le faire oublier à Trump, ne serait-ce que le temps d’une conversation.
Mark Carney : l'homme qui lisait le jeu avant d'entrer dans la pièce
Un profil forgé dans les couloirs du pouvoir international
Mark Carney n’est pas un politicien ordinaire. Avant de diriger le Parti libéral du Canada et d’accéder au poste de premier ministre, il a été gouverneur de la Banque du Canada, puis gouverneur de la Banque d’Angleterre — deux institutions qui n’accueillent pas les amateurs. Sa formation à Oxford, sa carrière chez Goldman Sachs, ses années à naviguer dans les arcanes de la finance mondiale : tout cela fait de lui un homme qui comprend la différence entre l’affichage et la réalité, entre ce qu’on dit et ce qu’on sait. Lorsqu’il entre dans une salle de négociation, il a généralement fait ses devoirs. La révélation que Carney connaissait les plans de South Bow avant sa rencontre avec Trump ne surprend donc personne qui le connaît vraiment.
Mais cette compétence technique, aussi impressionnante soit-elle, soulève une tension politique que Carney devra gérer avec soin. D’un côté, les Canadiens attendent de leur premier ministre qu’il soit préparé, stratégique, qu’il aille à Washington avec des arguments solides. De l’autre, ils attendent aussi de lui une forme de transparence démocratique — que les grandes décisions qui affectent l’environnement, l’économie et les relations bilatérales ne se décident pas dans l’ombre de réunions privées avec des dirigeants d’entreprises pétrolières, sans consultation publique, sans débat. Carney marche sur une ligne étroite. Et la révélation de Radio-Canada rend cette ligne encore plus visible, encore plus fragile.
La stratégie derrière le silence
Le fait que Carney n’ait pas révélé publiquement, avant la rencontre avec Trump, qu’il était au courant des plans d’expansion de South Bow est-il un manque de transparence délibéré ou simplement la pratique normale de la diplomatie ? Les défenseurs du premier ministre argueront que dans toute négociation internationale, on ne montre pas ses cartes avant de s’asseoir à la table. Que si Carney avait annoncé publiquement que South Bow préparait une relance du Keystone XL, il aurait affaibli sa position, donné à Trump une information précieuse, et déclenché un débat politique intérieur au pire moment. Leurs critiques, en revanche, poseront la question autrement : au nom de qui négociait-il ? Au nom des Canadiens ? Ou au nom des intérêts de l’industrie pétrolière albertaine ?
Il existe une différence fondamentale entre être bien informé et agir dans l’intérêt du public. Carney était bien informé. La seconde partie de l’équation reste, elle, entièrement ouverte.
Le Keystone XL dans le prisme des tensions commerciales Canada-États-Unis
Un pipeline coincé entre les tarifs et la diplomatie
La rencontre Carney-Trump ne se déroule pas dans un vacuum. Elle s’inscrit dans un contexte de tensions commerciales particulièrement vives entre le Canada et les États-Unis. L’administration Trump a brandi à plusieurs reprises la menace de tarifs douaniers sur les produits canadiens — acier, aluminium, produits laitiers — créant une atmosphère d’incertitude économique qui pèse lourd sur les gouvernements provinciaux et sur les entreprises canadiennes qui exportent massivement vers le marché américain. Dans ce contexte, le pipeline Keystone XL devient bien davantage qu’un projet d’infrastructure énergétique. Il devient une monnaie d’échange, un outil de négociation dans un bras de fer commercial plus large.
Ottawa sait que Washington veut de l’énergie canadienne. Calgary sait que les prix du pétrole nécessitent des infrastructures d’exportation nouvelles pour rester compétitifs sur les marchés mondiaux. Et Trump sait que s’il laisse passer le Keystone XL, il pourra l’utiliser comme démonstration de sa capacité à « faire des deals » avec ses voisins. Dans cette mécanique complexe, Carney dispose d’un levier rare : la possibilité de présenter le pipeline comme une victoire pour les deux camps. Une victoire pour les travailleurs albertains. Une victoire pour la sécurité énergétique américaine. Et, selon la manière dont on retourne l’argument, une victoire diplomatique pour un Canada qui tiendrait bon face aux pressions tarifaires.
L’Alberta au centre de l’équation
Il serait impossible de parler du Keystone XL sans parler de l’Alberta — la province qui a le plus à gagner, ou à perdre, dans ce dossier. La première ministre albertaine Danielle Smith n’a jamais caché son soutien au projet, ni sa frustration face aux gouvernements fédéraux libéraux qui, selon elle, ont systématiquement sacrifié les intérêts économiques de sa province sur l’autel de la politique climatique. Si Carney arrive à Washington avec des plans concrets de South Bow dans sa poche, et si ces plans finissent par déboucher sur une approbation américaine, l’impact économique pour l’Alberta sera considérable. Des milliers d’emplois, des milliards en revenus fiscaux, un regain de confiance pour une industrie pétrolière qui se sent depuis des années assiégée.
L’Alberta attend depuis trop longtemps que le reste du Canada reconnaisse ce qu’elle porte — économiquement, politiquement, humainement. Si Carney réussit là où ses prédécesseurs ont échoué, il pourrait bien accomplir quelque chose que personne n’attendait de lui : réconcilier l’Ouest avec Ottawa.
Les risques environnementaux au cœur du débat relancé
Ce que la relance signifie pour le climat canadien
Il serait intellectuellement malhonnête d’analyser la relance potentielle du Keystone XL sans aborder frontalement ses implications pour le climat. Le Canada s’est engagé à des cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre ambitieuses. L’Accord de Paris, auquel Ottawa est signataire, impose des trajectoires de décarbonisation qui, sur le papier, semblent incompatibles avec le développement accéléré de nouvelles infrastructures d’exportation de pétrole bitumineux — l’une des formes de pétrole les plus énergivores à extraire et à raffiner. Le pétrole des sables bitumineux albertains génère, par baril produit, des émissions significativement plus élevées que la moyenne mondiale des pétroles conventionnels. Faciliter son exportation massive, c’est faciliter sa production massive. Et faciliter sa production massive, c’est s’éloigner des cibles climatiques que le Canada a lui-même signées.
Les groupes environnementaux canadiens, qui avaient salué l’annulation du projet par Biden en 2021 comme une victoire historique, regardent donc avec une inquiétude grandissante la séquence qui se déroule depuis l’investiture de Trump. Ils savent que la dynamique politique a changé. Ils savent que la pression économique est réelle. Mais ils rappellent aussi que les changements climatiques ne négocient pas — ni avec Trump, ni avec Carney, ni avec South Bow. Les événements météorologiques extrêmes qui ont frappé le Canada ces dernières années — feux de forêt dévastateurs, inondations sans précédent, sécheresses historiques — sont autant de signaux d’alarme que le pays ignore à ses propres risques.
Peut-on concilier pipeline et transition énergétique ?
Le gouvernement Carney, comme avant lui celui de Trudeau, cherche à tenir un discours de conciliation : oui à la transition énergétique, oui aux énergies renouvelables, oui aux cibles climatiques — mais aussi, reconnaissons que la transition prend du temps, que les travailleurs du secteur pétrolier ont des familles à nourrir, et que la sécurité économique est une condition de la stabilité sociale. Cette position centriste est politiquement confortable. Elle l’est moins scientifiquement. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) est sans ambiguïté : pour limiter le réchauffement à 1,5 degré, il faut cesser de développer de nouvelles infrastructures fossiles. Pas les réduire. Les cesser. Le Keystone XL élargi que prépare South Bow est, par définition, une nouvelle infrastructure fossile.
On peut comprendre la logique économique derrière la relance du Keystone XL. On peut même la respecter. Mais on ne peut pas, honnêtement, la présenter comme compatible avec une véritable ambition climatique. L’un ou l’autre. Pas les deux en même temps.
La source anonyme et ce qu'elle révèle sur l'opacité du dossier
Qui parle, et pourquoi maintenant ?
Dans tout article de révélation politique, la question de la source est au moins aussi importante que la révélation elle-même. Radio-Canada cite « une source proche du dossier » qui a requis l’anonymat. Cette formule, classique dans le journalisme d’enquête, soulève autant de questions qu’elle n’en résout. Qui est cette source ? Un conseiller du gouvernement fédéral mécontent de la tournure des négociations ? Un dirigeant de South Bow qui souhaite accélérer la mise à l’agenda publique du projet ? Un opposant politique qui veut mettre Carney en difficulté à un moment stratégique ? Ou simplement quelqu’un qui croit, sincèrement, que l’opinion publique canadienne a le droit de savoir ce que son premier ministre sait ?
La réponse à cette question importe parce qu’elle colore l’interprétation de la révélation. Si la source est interne au gouvernement et motivée par des convictions démocratiques, c’est le signe d’une tension réelle au sein de l’appareil d’État sur la manière de gérer ce dossier. Si la source est externe et motivée par des intérêts sectoriels, c’est peut-être une tentative de forcer la main du gouvernement, de créer un fait accompli médiatique avant que les décisions soient prises. Dans tous les cas, le fait que cette information sorte par une fuite anonyme plutôt que par une communication gouvernementale officielle en dit long sur l’état de la transparence politique autour du dossier Keystone XL.
Le secret comme outil de gouvernance
Les démocraties ont besoin de secret. C’est une réalité que les idéalistes ont du mal à accepter mais que les praticiens de la politique connaissent par cœur. Les négociations diplomatiques ne peuvent pas se dérouler en direct sur les plateaux de télévision. Les stratégies commerciales ne peuvent pas être dévoilées à l’avance sans compromettre leur efficacité. Mark Carney le sait mieux que quiconque — lui qui a passé des années à négocier dans les couloirs feutrés des banques centrales et des institutions financières internationales. Mais il existe une frontière entre le secret diplomatique légitime et l’opacité antidémocratique. Cette frontière est tracée, en théorie, par les mécanismes de reddition de comptes : la presse qui enquête, le parlement qui interroge, les citoyens qui exigent des explications. La révélation de Radio-Canada est précisément l’un de ces mécanismes en action.
Le secret en politique n’est pas un mal en soi — c’est un outil. Comme tous les outils, c’est l’usage qu’on en fait qui détermine sa valeur. Carney utilise-t-il le secret pour protéger l’intérêt national ? Ou pour éviter un débat qu’il sait inconfortable ? La différence est immense.
Les précédents historiques qui hantent cette relance
Une longue histoire d’espoirs déçus
Pour quiconque suit le dossier Keystone XL depuis ses débuts, la séquence actuelle a un air de déjà-vu troublant. Le projet a été proposé pour la première fois en 2008 par TransCanada — devenue depuis TC Energy, puis divisée pour créer South Bow. Depuis, il a survécu à des gouvernements, des présidents, des premiers ministres et des crises économiques. Il a été approuvé, bloqué, relancé, abandonné, pleuré, célébré. Chaque fois que les conditions politiques semblaient favorables, un nouvel obstacle surgissait : une décision judiciaire, un changement d’administration, une mobilisation environnementale, une chute des prix du pétrole. L’histoire du Keystone XL est l’histoire d’un projet qui n’arrive pas à mourir, mais qui n’arrive pas non plus à naître vraiment.
Ce contexte historique doit tempérer tout enthousiasme prématuré. Le fait que South Bow prépare des plans d’expansion, le fait que Carney était au courant avant de rencontrer Trump, le fait que l’administration américaine actuelle est favorablement disposée envers les projets pétroliers — tout cela est réel. Mais entre la préparation de plans et la construction effective d’un pipeline qui traverse deux pays, deux systèmes judiciaires, des dizaines de communautés autochtones et des centaines de kilomètres de terres agricoles et de zones sensibles, il y a un gouffre. Un gouffre que l’histoire du Keystone XL a déjà montré capable d’engloutir les meilleures intentions et les plans les plus solides.
Les droits autochtones dans l’équation oubliée
Un élément crucial que les discussions autour de la relance du Keystone XL tendent à minimiser, voire à ignorer complètement, concerne les droits des peuples autochtones. Le tracé du pipeline traverse des territoires traditionnels de plusieurs nations autochtones, au Canada comme aux États-Unis. Lors des débats précédents, des nations comme les Sioux de Standing Rock, aux États-Unis, ont mené des batailles juridiques et des mobilisations publiques d’une ampleur considérable pour s’opposer au projet. Au Canada, le principe de consultation et d’accommodement des peuples autochtones est enchâssé dans la Constitution et confirmé par des décennies de jurisprudence de la Cour suprême. Toute relance du Keystone XL devra passer par ce filtre — et ce filtre n’est pas symbolique. Il est juridiquement contraignant.
On peut discuter de barils par jour, de revenus fiscaux et de relations bilatérales. Mais tant qu’on n’aura pas mis les droits autochtones au centre de la conversation — vraiment au centre, pas en note de bas de page — on construira sur du sable.
La politique intérieure canadienne dans l'ombre de la rencontre
Carney face à ses propres contradictions libérales
Mark Carney dirige un Parti libéral qui a, sous Justin Trudeau, adopté des positions environnementales progressistes fortes : la taxe carbone, les cibles de réduction d’émissions, l’engagement envers une économie verte. Il dirige aussi un gouvernement qui doit faire face à une réalité économique brutale : les ménages canadiens sont sous pression, le coût de la vie reste élevé, et les provinces de l’Ouest — dont l’Alberta — regardent le gouvernement fédéral avec une méfiance profonde nourrie par des décennies de friction politique. Carney a besoin de montrer qu’il peut être pragmatique, qu’il n’est pas prisonnier de l’idéologie, qu’il peut trouver des solutions économiques concrètes pour les Canadiens. Le Keystone XL pourrait lui fournir une démonstration puissante de ce pragmatisme. Mais il risque aussi de lui aliéner la base progressiste de son parti, celle qui attend de lui qu’il incarne un renouveau authentique, et non un retour à la realpolitik pétrolière.
Cette tension interne au libéralisme canadien n’est pas nouvelle. Elle remonte à l’époque de Pierre Elliott Trudeau et du Programme énergétique national des années 1980 — un épisode que l’Ouest canadien n’a toujours pas totalement digéré. Elle se manifeste aujourd’hui dans le débat sur la taxe carbone, que Carney lui-même a assouplie sous la pression politique. Elle se manifestera à nouveau si la relance du Keystone XL devient un enjeu central de son mandat. Carney devra décider qui il est vraiment : le banquier central de la transition verte, ou le premier ministre pragmatique qui fait ce que les circonstances exigent. Les deux identités ne sont peut-être pas incompatibles. Mais les tenir ensemble demandera un talent politique exceptionnel.
L’opposition qui observe et attend
Pendant que Carney jongle avec ces tensions internes, l’opposition conservatrice — menée par Pierre Poilievre — observe la situation avec un mélange de satisfaction tactique et de frustration idéologique. Satisfaction, parce que la révélation que Carney savait et n’a pas dit alimente le récit d’un gouvernement libéral opaque et proche des intérêts corporatifs. Frustration, parce que si le Keystone XL avance sous un gouvernement libéral, les conservateurs perdent l’un de leurs arguments les plus puissants : celui qui dit que seuls eux peuvent défendre l’industrie pétrolière canadienne. La politique est rarement simple. Et dans ce dossier, elle est particulièrement alambiquée.
Poilievre veut que le pétrole coule. Mais il veut aussi que ce soit lui qui ouvre le robinet. Si Carney réussit à relancer le Keystone XL, il lui vole non seulement une victoire politique, mais aussi un argument électoral. En politique, les victoires de l’adversaire sont parfois les défaites les plus difficiles à encaisser.
Ce que cette révélation dit de la relation Canada-États-Unis sous Trump
Une dépendance structurelle que personne ne veut nommer
La révélation que Carney se présentait à sa rencontre avec Trump avec des informations préalables sur les plans de South Bow illustre une réalité que les dirigeants canadiens peinent souvent à articuler publiquement : dans la relation entre le Canada et les États-Unis, c’est le Canada qui court après. Pas toujours. Pas sur tout. Mais sur les dossiers énergétiques, commerciaux et sécuritaires fondamentaux, la dynamique de pouvoir est rarement équilibrée. Le Canada exporte 75 % de ses produits vers les États-Unis. Il partage une frontière de 8 891 kilomètres avec son voisin. Son économie est profondément intégrée à celle du marché américain. Dans ce contexte, même le premier ministre le mieux préparé entre à la Maison-Blanche avec une forme de handicap structurel.
Carney sait cela. Il sait aussi que la meilleure manière de gérer cette asymétrie n’est pas de la nier, mais de l’instrumentaliser subtilement — de trouver les points où le Canada a quelque chose que les États-Unis veulent vraiment, et d’en tirer le maximum. L’énergie est précisément l’un de ces points. Le pétrole albertain, le gaz naturel, l’hydroélectricité québécoise, les minéraux critiques du Grand Nord — le Canada est riche en ressources que l’économie américaine consume en quantités massives. Transformer cette dépendance américaine en levier de négociation canadien : c’est le jeu que Carney tente de jouer. Avec les plans de South Bow dans sa poche, il avait au moins une carte concrète à abattre.
Trump comme force déstabilisatrice et opportunité paradoxale
Il y a quelque chose d’absurde, et presque d’ironique, dans le fait que le retour de Donald Trump au pouvoir — un événement qui a créé une anxiété profonde au Canada sur les tarifs, sur les relations commerciales, sur la souveraineté même dans certains débats — ait aussi créé une fenêtre d’opportunité pour le Keystone XL. Trump est à la fois le problème et la solution partielle dans ce dossier. Il menace le Canada avec des tarifs. Mais il aime le pétrole. Il pousse les Canadiens à diversifier leurs partenaires commerciaux. Mais il est prêt à approuver des projets énergétiques que Biden aurait refusés. Cette contradiction au cœur de la politique trump ienne offre à Carney une marge de manœuvre réelle, si tant est qu’il sache l’exploiter sans se brûler.
Négocier avec Trump, c’est naviguer dans un brouillard électrique — les règles changent, les promesses s’évaporent, et ce qui était acquis hier peut être remis en question demain matin par un tweet. Carney doit le savoir. La vraie question est de savoir s’il a les nerfs pour ça.
L'opinion publique canadienne face à un choix de société
Un pays divisé sur son avenir énergétique
La révélation sur Carney et les plans de South Bow arrive dans un contexte de division profonde de l’opinion publique canadienne sur les questions énergétiques et climatiques. D’un côté, des sondages réguliers montrent qu’une majorité de Canadiens considèrent les changements climatiques comme une priorité majeure et soutiennent la transition vers les énergies renouvelables. De l’autre, une majorité tout aussi significative est préoccupée par le coût de l’énergie, par la compétitivité de l’économie canadienne, et par l’avenir des travailleurs des industries extractives. Ces deux réalités coexistent dans le même électorat, parfois dans la même famille, parfois chez le même individu. Aucun politicien ne peut satisfaire les deux en même temps sur le dossier pétrolier. Chaque décision implique un choix. Et chaque choix a un coût politique.
Carney l’a compris. Sa stratégie semble être celle de la délibération discrète : avancer sur le dossier sans créer de débat public prématuré, construire des coalitions d’intérêts, obtenir des garanties de Washington avant d’annoncer publiquement une position. C’est une approche technocratique, cohérente avec son profil de banquier central. Mais la politique canadienne n’est pas une banque centrale. Les citoyens ne veulent pas seulement des résultats — ils veulent être consultés, informés, entendus. Et la révélation de Radio-Canada suggère que sur ce point précis, le premier ministre a peut-être choisi l’efficacité au détriment de la participation démocratique.
Le rôle des médias dans la surveillance du pouvoir
Dans ce contexte, le rôle de Radio-Canada et des autres médias canadiens est essentiel. La révélation que Carney connaissait les plans de South Bow avant sa rencontre avec Trump n’aurait peut-être jamais été connue du public sans le travail d’une équipe de journalistes qui a cultivé ses sources, posé les bonnes questions, et décidé de publier une information que le gouvernement n’avait pas l’intention de diffuser. C’est précisément le rôle de la presse libre dans une démocratie : rendre visible ce que le pouvoir préfère maintenir dans l’ombre. Non par malveillance, mais par nécessité structurelle — parce que le contrôle sans regard extérieur se corrompt, quelle que soit la qualité des intentions initiales.
Les médias qu’on accuse le plus souvent d’être un problème sont souvent ceux qui font le mieux leur travail. Radio-Canada a fait son travail. La suite appartient aux citoyens canadiens — et à leurs représentants élus, qui ont maintenant des questions à poser.
Les scénarios possibles pour la suite du dossier
Scénario 1 : la relance effective
Dans le scénario le plus optimiste pour les partisans du projet, la rencontre Carney-Trump marque le début d’une séquence diplomatique qui aboutit à l’approbation formelle des plans d’expansion de South Bow et au lancement des travaux d’un Keystone XL réaménagé. Dans ce scénario, Trump signe les autorisations présidentielles nécessaires, les tribunaux américains valident le tracé, les nations autochtones concernées parviennent à des accords de consultation formels, et les travaux commencent dans les prochaines années. L’Alberta retrouve une bouffée d’air économique. Les travailleurs du secteur pétrolier retrouvent des perspectives. Le Canada consolide sa position comme fournisseur énergétique stable des États-Unis. Et Carney enregistre une victoire politique qui lui donne de la crédibilité dans l’Ouest.
Ce scénario est possible. Il n’est pas improbable dans le contexte politique actuel. Mais il reste conditionnel à une série de facteurs sur lesquels ni Carney ni South Bow n’ont de contrôle total : la cohérence de l’administration Trump dans le temps, les décisions des tribunaux fédéraux américains, la réaction des communautés autochtones, et l’évolution des prix du pétrole — qui doivent rester à un niveau suffisamment élevé pour que le projet soit économiquement rentable sur le long terme.
Scénario 2 : l’impasse politique
Dans le scénario moins optimiste, la révélation de Radio-Canada déclenche un débat politique qui fragilise la position de Carney. Les groupes environnementaux intensifient leur opposition. Les nations autochtones annoncent des recours judiciaires préventifs. L’aile progressiste du Parti libéral exprime sa réticence publiquement. Et Trump, fidèle à ses habitudes, utilise le dossier du Keystone XL moins comme une concession accordée au Canada que comme un levier supplémentaire pour exiger des concessions canadiennes sur les tarifs ou d’autres enjeux. Dans ce scénario, le projet avance en apparence mais reste bloqué dans les méandres judiciaires et politiques — comme il l’a si souvent été par le passé.
L’histoire du Keystone XL est l’histoire d’un projet qui sait mieux survivre qu’avancer. Il ne meurt jamais complètement. Mais il ne naît jamais vraiment non plus. Et il y a quelque chose de tragique dans cette liminalité perpétuelle — pour les travailleurs qui attendent, pour les communautés qui s’opposent, pour un pays qui ne parvient pas à trancher.
Ce que cette affaire révèle sur la gouvernance de Carney
Un style de gouvernance technocratique et discret
La manière dont Mark Carney a géré le dossier Keystone XL — en s’informant en amont, en rencontrant Trump avec des données concrètes, sans communication publique préalable — révèle quelque chose de fondamental sur son style de gouvernance. Carney gouverne comme il a géré des banques centrales : dans la discrétion des comités techniques, avec des analyses approfondies, en cherchant à contrôler les variables avant de communiquer publiquement. Cette approche a ses vertus indéniables : elle évite les faux pas, elle prépare des positions solides, elle réduit le bruit politique inutile autour des négociations délicates. Mais elle a aussi ses limites dans un contexte de démocratie participative où les citoyens s’attendent de plus en plus à être associés, en temps réel, aux grandes décisions qui affectent leur vie.
La révélation de Radio-Canada va forcer Carney à répondre publiquement. À expliquer. À justifier. Et dans cet exercice, il devra montrer qu’il peut sortir de la posture technocratique pour adopter le langage de la politique démocratique — un langage qui accepte la contradiction, qui reconnaît les tensions, qui ne prétend pas avoir toutes les réponses. Ce sera peut-être le test le plus difficile de ses premiers mois au pouvoir : non pas négocier avec Trump, mais expliquer aux Canadiens pourquoi il a négocié de cette façon-là, avec ces informations-là, sans les avoir consultés au préalable.
La confiance comme ressource politique non renouvelable
En politique, la confiance est la ressource la plus précieuse et la plus fragile. Elle se construit lentement, au fil des décisions cohérentes, des communications honnêtes, des engagements tenus. Et elle se perd rapidement, parfois à cause d’une seule révélation mal gérée. Mark Carney bénéficie encore d’un capital de crédibilité important, hérité de sa réputation internationale de gestionnaire rigoureux et d’expert économique respecté. Mais ce capital n’est pas illimité. Chaque fois que les Canadiens apprendront, après coup, que leur premier ministre savait des choses qu’il ne leur avait pas dites, ce capital s’érode un peu plus. La révélation de Radio-Canada est, en ce sens, bien plus qu’un scoop politique. C’est un avertissement sur la nécessité d’une gouvernance plus ouverte dans un dossier qui touche à la fois à l’économie, à l’environnement et à la relation fondamentale entre le Canada et les États-Unis.
Carney a démontré qu’il sait se préparer. Il lui reste à démontrer qu’il sait rendre des comptes. Ce sont deux compétences très différentes — et dans une démocratie, la seconde est encore plus exigeante que la première.
Conclusion : entre stratégie légitime et devoir de transparence
Ce que la vérité exige du pouvoir
Au terme de cette analyse, une chose est claire : la révélation que Mark Carney connaissait les plans d’expansion du Keystone XL de South Bow avant sa rencontre avec Donald Trump n’est pas un simple détail biographique. C’est une information qui éclaire d’un jour nouveau la nature de cette rencontre, les objectifs du premier ministre canadien, et la manière dont les grandes décisions énergétiques et diplomatiques se prennent au Canada — souvent loin des yeux du public, dans des espaces de délibération discrète entre gouvernements et grandes entreprises. Cette opacité n’est pas nécessairement criminelle. Mais dans un pays qui se dit attaché à la démocratie délibérative, elle mérite d’être questionnée, challengée, éclairée.
Ce n’est pas que Carney ait mal agi en se préparant soigneusement avant une rencontre diplomatique cruciale. Au contraire : un premier ministre qui se présenterait sans information, sans stratégie, sans connaissance des enjeux concrets en jeu serait bien plus préoccupant. La question n’est pas sa préparation — c’est ce qu’il compte faire maintenant que l’information est publique. Va-t-il ouvrir un débat national sur la relance du Keystone XL ? Va-t-il consulter les nations autochtones concernées de manière formelle et transparente ? Va-t-il soumettre les plans de South Bow à un examen environnemental rigoureux ? Ou va-t-il continuer à gérer le dossier dans la discrétion technocratique qui semble être sa marque de fabrique ? Les réponses à ces questions définiront non seulement la politique énergétique canadienne pour les prochaines décennies, mais aussi le type de démocratie que le Canada choisit d’être.
L’Histoire comme juge ultime
L’histoire jugera Mark Carney non pas sur ce qu’il savait avant de rencontrer Trump, mais sur ce qu’il a fait avec ce qu’il savait. Si le Keystone XL relancé apporte la prospérité à l’Alberta sans déclencher de catastrophe environnementale ni violer les droits autochtones — hypothèse optimiste, mais non nulle —, les historiens retiendront un premier ministre pragmatique et efficace. Si, au contraire, le projet s’embourbe dans des conflits juridiques et des scandales de consultation bâclée, ils retiendront un dirigeant qui a sacrifié la transparence démocratique sur l’autel de l’efficacité technocratique. Pour l’instant, rien n’est écrit. Mais les prochains mois seront décisifs. Et les Canadiens qui regardent cette séquence se dérouler ont tout le droit de poser les questions difficiles — maintenant, pas après.
Ce pays a des ressources immenses, une position géographique unique, et des choix fondamentaux à faire sur ce qu’il veut être dans les décennies qui viennent. Ces choix méritent mieux que des décisions prises dans l’ombre et révélées par des fuites. Ils méritent un vrai débat national, avec tous les acteurs autour de la table — pas seulement les gouvernements et les entreprises, mais aussi les citoyens, les communautés autochtones, et ceux qui vivront avec les conséquences de ces décisions longtemps après que les politiciens d’aujourd’hui auront quitté la scène.
Signé Jacques Pj Provost
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’énergie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
The Globe and Mail — South Bow and the future of Keystone XL — 2025
CBC News — Carney meets Trump: energy and trade at the forefront — 2025
National Observer — Keystone XL revival: what it means for Canada’s climate commitments — 2025
Le Devoir — Carney face à Trump : les enjeux cachés du pipeline — 2025
Foreign Policy — Canada-US energy relations in the Trump era — 2025
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