Décoder la langue des provocations russes
Comprendre ce qu’a fait la Russie dans le détroit de l’Øresund ce 28 février 2026 exige qu’on sorte du cadre étroit de l’incident technique pour entrer dans celui de la stratégie. Moscou pratique depuis des années ce que les analystes appellent la «guerre hybride» ou la «guerre grise» — des actions qui restent délibérément en deçà du seuil qui déclencherait une réponse militaire directe, mais qui accumulent la pression, testent les limites, cartographient les réactions. Envoyer un drone d’un navire de renseignement vers un porte-avions de l’OTAN dans des eaux souveraines alliées est un exemple classique de cette doctrine.
Le message est multiple. Il dit aux membres de l’OTAN : vos porte-avions ne sont pas hors de portée de nos capteurs, même dans vos propres eaux. Il dit à la Suède, le petit nouveau de l’Alliance : votre adhésion à l’OTAN ne vous immunise pas contre nos incursions. Il dit à la France : votre puissance navale, votre dissuasion nucléaire, votre engagement affiché en Europe de l’Est — nous les regardons de près. Et il dit à tous, simultanément : nous sommes encore là. Nous ne reculons pas. Vous devez compter avec nous, même quand vous préférez ne pas le faire.
Il y a dans cette provocation quelque chose qui révèle l’état d’esprit profond du Kremlin en ce début d’année 2026 : une conviction que l’Occident, fatigué, polarisé, tétanisé par ses propres divisions internes, n’est pas prêt à payer le prix d’une riposte ferme. Moscou teste. Et chaque test sans conséquence réelle nourrit le prochain test, légèrement plus audacieux.
La Baltique, nouveau terrain de confrontation
Le détroit de l’Øresund n’est pas n’importe quel bout de mer. C’est l’une des voies navigables les plus stratégiques d’Europe du Nord, le passage obligé entre la mer du Nord et la mer Baltique. Il longe la côte suédoise d’un côté, la côte danoise de l’autre. Il est encadré par deux membres de l’OTAN. Et c’est précisément dans cet espace que la Russie a choisi de faire voler son drone, depuis un navire qui n’avait pas à s’y trouver dans ces conditions. Ce n’est pas anodin. La mer Baltique est devenue, depuis l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en février 2022 et l’adhésion consécutive de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, un lac quasi intégralement entouré de pays de l’Alliance.
Moscou le vit comme un encerclement. Et Moscou, dans sa logique stratégique, répond à l’encerclement perçu par une politique d’affirmation agressive qui vise à démontrer que cet encerclement n’est pas étanche. Les câbles sous-marins endommagés, les sightings de drones au-dessus des installations militaires des pays baltes, les violations répétées des espaces aériens des voisins — tout s’inscrit dans ce schéma. L’incident du Zhigulevsk est la dernière manifestation d’une stratégie de harcèlement systématique qui n’est pas prête de s’arrêter.
La Suède, l'OTAN et le test de la fermeté
Stockholm a répondu — avec précision
Il y a un motif de satisfaction sobre dans cet incident : la Suède a réagi. Et elle a réagi bien. Le HMS Rapp était là, il a observé, il a agi, il a neutralisé la menace, il a documenté, il a escorté le navire russe hors des eaux territoriales. Toute la chaîne de réponse s’est déroulée avec une efficacité qui témoigne d’une armée préparée, d’un commandement décidé, d’une volonté politique de ne pas laisser passer. C’est important. C’est ce qui distingue une réponse crédible d’une capitulation silencieuse.
Et pourtant. La Russie a quand même lancé ce drone. Le navire russe a quand même navigué dans les eaux suédoises en violant les règlements. Le drone a quand même volé sans autorisation. Et le Kremlin a quand même qualifié tout cela d’absurde, refusant toute responsabilité. La séquence révèle la nature profonde du défi auquel l’OTAN fait face : une réponse ferme à une violation spécifique ne suffit pas à dissuader les violations futures, parce que la stratégie russe est précisément de tester, encaisser la réponse, et recommencer avec une légère variation. La fermeté tactique doit s’accompagner d’une conséquence stratégique. Sinon, c’est un match où un seul camp marque des buts.
Et pourtant, on cherche encore cette conséquence stratégique. Le navire russe a été escorté hors des eaux suédoises — et il navigue maintenant quelque part en mer Baltique, intact, avec ses données de renseignement, prêt à recommencer ailleurs. La question que personne ne pose assez fort : à quel moment l’accumulation de provocations sans conséquences réelles crée-t-elle les conditions d’une provocation qui ira trop loin ?
Ce que « ferme et professionnel » ne dit pas
L’armée suédoise a répondu «fermement et professionnellement», pour reprendre les mots du ministre. C’est vrai. Mais «ferme et professionnel» décrit une réponse à un incident passé — ça ne protège pas contre le prochain. Les pays baltes, la Finlande, la Suède, la Pologne ont tous développé depuis 2022 une forme d’hypervigilance parfaitement justifiée face aux tactiques russes. Ils investissent dans leur défense. Ils forment leurs soldats. Ils signalent chaque incident. Mais ils font face, essentiellement seuls, à la pression de la confrontation quotidienne avec un voisin qui a fait de la déstabilisation permanente un élément central de sa politique étrangère.
L’OTAN dans son ensemble — et en particulier les membres les plus éloignés du théâtre de confrontation direct — doit poser une question difficile : est-ce que la réponse collective à cette accumulation de provocations russes en mer Baltique est à la hauteur de ce qu’exige la situation ? Un porte-avions français en visite, un drone russe intercepté à 13 kilomètres, et le lendemain tout le monde est passé à autre chose. Ce n’est pas une stratégie. C’est de la gestion d’incidents.
La France, le Charles de Gaulle et l'enjeu symbolique
Frapper là où ça fait mal — symboliquement
Le choix de la cible — si tant est que l’on puisse parler de choix délibéré, ce que tout indique — n’est pas anodin. Le Charles de Gaulle n’est pas n’importe quel navire. C’est le seul porte-avions à propulsion nucléaire non américain au monde. C’est le symbole le plus visible de la puissance militaire française, de la dissuasion française, de la capacité de la France à projeter sa force à des milliers de kilomètres de ses côtes. La France est une puissance nucléaire. Elle dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Et elle est, depuis le discours retentissant du président Emmanuel Macron sur la non-exclusion de l’envoi de troupes en Ukraine, l’un des membres de l’OTAN qui a adopté la posture la plus ferme vis-à-vis de la Russie.
Espionner le Charles de Gaulle, c’est donc aussi cibler symboliquement la France. C’est envoyer un message au pays qui a osé parler de troupes au sol, au pays dont le président a tenté de secouer la passivité européenne face à l’agression russe. C’est dire : nous vous regardons. Nous connaissons vos mouvements. Votre porte-avions, dans des eaux alliées, pendant une visite officielle, reste dans notre champ de vision. Le message diplomatique que Jean-Noël Barrot a reçu ce vendredi à bord du Charles de Gaulle était aussi clair qu’une note verbale officielle — sauf qu’il était envoyé par un drone, depuis un navire espion russe, en violation du droit international.
La « provocation ridicule » que la France dénonce n’est ridicule qu’en apparence. Elle est en réalité parfaitement calculée. Elle teste la solidarité de l’Alliance, la réaction de Paris, la détermination de Stockholm, et les limites de ce que l’OTAN accepte comme « normal » en mer Baltique. Et si tout ça passe sans conséquence réelle pour la Russie — et c’est ce qui va se passer — alors Moscou aura appris quelque chose de précieux pour la prochaine fois.
Barrot dit « ridicule » — mais le drone était là
Je veux m’arrêter sur ce mot. «Ridicule», c’est le mot choisi par Jean-Noël Barrot pour qualifier la provocation russe. C’est un mot intelligent sur le plan diplomatique — il minimise sans nier, il condamne sans dramatiser, il empêche de faire le jeu de Moscou qui aimerait peut-être voir une réaction panique ou hystérique. Mais ce mot a aussi une limite : il risque de minimiser dans l’esprit du grand public la gravité réelle de ce qui s’est passé.
Un drone militaire russe a décollé d’un navire de renseignement d’une puissance étrangère hostile, a violé l’espace aérien d’un État membre de l’OTAN, et s’est approché à 13 kilomètres du fleuron de la marine nationale française. Dans un autre contexte, dans une autre époque, cet acte aurait pu déclencher une crise diplomatique majeure, des convocations d’ambassadeurs, des déclarations du Conseil de l’Atlantique Nord. Aujourd’hui, on parle de «provocation ridicule» et on passe à autre chose. Ce glissement progressif du seuil de ce qui est considéré comme acceptable est en lui-même un danger.
La mer Baltique, lac otanien sous pression constante
Une accumulation qui n’est pas un hasard
Pour comprendre l’incident du Zhigulevsk dans son contexte complet, il faut le resituer dans une série d’événements qui dessinent une tendance claire. Depuis 2022, la mer Baltique et ses abords ont été le théâtre d’une multiplication de faits troublants : des câbles de communication sous-marins endommagés dans des circonstances suspectes, des survols non autorisés de drones au-dessus d’installations militaires et civiles des pays baltes et scandinaves, des incidents maritimes impliquant des navires liés à la Russie et navigant dans des zones sensibles. Chaque incident, pris isolément, peut être relativisé, expliqué, minimisé. Ensemble, ils forment un tableau cohérent d’une stratégie de harcèlement et d’intimidation systématique.
La Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN précisément parce qu’elles avaient tiré les leçons de l’invasion de l’Ukraine et compris que la neutralité n’était plus une protection suffisante. Mais leur adhésion à l’Alliance n’a pas fait disparaître la menace russe — elle l’a peut-être même amplifiée à court terme, en faisant de ces deux pays des cibles prioritaires de la stratégie d’affirmation russe. Moscou veut démontrer que l’OTAN ne change rien, que l’Article 5 n’est qu’un bout de papier, que l’Alliance est trop divisée et trop hésitante pour répondre de manière cohérente à des provocations soigneusement dosées.
Et le pire, c’est que Moscou n’a pas complètement tort dans cette analyse. L’OTAN répond — mais souvent après coup, toujours de manière réactive, rarement de manière qui impose un coût réel à la Russie pour son comportement. Cette asymétrie n’est pas soutenable indéfiniment.
Le « lac otanien » et ses vulnérabilités
Depuis l’adhésion de la Finlande en 2023 et de la Suède en 2024, la mer Baltique est entourée presque entièrement de pays membres de l’OTAN. L’exception : l’enclave russe de Kaliningrad, coincée entre la Pologne et la Lituanie, et un petit tronçon de côte russe à l’est. Cette géographie devrait en théorie renforcer la sécurité de l’Alliance dans la région. En pratique, elle crée aussi de nouvelles tensions, parce que Moscou vit cet encerclement perçu comme une menace existentielle et réagit en conséquence. Les navires russes continuent de naviguer dans la Baltique — c’est leur droit en haute mer. Les navires de renseignement russes continuent de collecter des données sur les installations, les mouvements et les capacités des membres de l’OTAN. C’est la réalité de la compétition stratégique.
Mais il y a une ligne — franchir l’espace aérien souverain d’un État membre avec un drone militaire non autorisé, depuis un navire en transit, pendant que le porte-avions d’un autre État membre est mouillé dans les parages. Cette ligne, ce 28 février, a été franchie. Et la réponse doit être claire : pas seulement l’interception et l’escorte, mais une communication ferme à Moscou sur les conséquences d’une récidive.
Le Kremlin et la doctrine du mensonge assumé
« Absurde » — la réponse de Peskov
Dmitri Peskov a dit que c’était «absurde». Pas de regrets. Pas d’excuse. Pas même une tentative d’explication alternative. Juste le rejet en bloc, avec ce mépris à peine voilé pour la vérité que le Kremlin a élevé au rang de politique d’État. Ce n’est pas nouveau. C’est la méthode. Nier le déni de base, même face à des preuves matérielles — les «données techniques» suédoises qui confirment l’origine du drone — parce que le nier a lui-même une fonction : semer le doute, fatiguer l’adversaire, maintenir une ambiguïté plausible pour les audiences qui cherchent à croire à la Russie ou qui refusent de prendre parti.
Le problème de cette méthode, c’est qu’elle fonctionne. Pas auprès de ceux qui analysent les faits avec rigueur — là, la vérité est claire. Mais auprès d’audiences plus larges, moins informées, bombardées d’informations contradictoires, la répétition du «c’est absurde» crée une confusion réelle. Cette confusion est un outil stratégique. Elle ralentit la formation d’un consensus international, elle complique la mobilisation de l’opinion publique, elle offre aux hésitants une porte de sortie pour ne pas avoir à prendre position. Moscou a compris depuis longtemps que dans la guerre de l’information, le mensonge assumé peut être plus efficace que la vérité bien argumentée.
Et pourtant, les données techniques sont là. L’armée suédoise a été claire. Le ministre suédois de la Défense a été précis. Le drone venait du Zhigulevsk. La violation de l’espace aérien suédois a eu lieu. Aucune quantité de « c’est absurde » de la part de Peskov ne changera ces faits. La vérité n’a pas besoin d’être crue par Moscou pour être vraie.
L’escalade par petites touches — la stratégie de la grenouille ébouillantée
Il y a une image que j’utilise souvent pour décrire la stratégie russe en Europe du Nord depuis 2022. C’est celle de la grenouille qui ne saute pas hors de l’eau si on monte la température progressivement. Chaque incident est légèrement plus grave que le précédent. Chaque violation pousse un peu plus loin le seuil de ce qui est considéré comme «acceptable». Et parce que chaque incident pris isolément semble gérable, l’accumulation de tous ces incidents ensemble crée une situation qui, il y a cinq ans, aurait été jugée intolérable.
Aujourd’hui, un drone russe survole un porte-avions de l’OTAN dans des eaux suédoises et on parle de «provocation ridicule». Demain, si la température continue de monter par petites touches, à quoi ressemblera le «normal» ? Cette question n’est pas rhétorique. Elle est au cœur de la stratégie de sécurité que l’OTAN doit définir pour la mer Baltique et plus largement pour son flanc nord-est. Parce que la stratégie de la grenouille ébouillantée ne fonctionne que si personne ne monte le thermostat assez lentement pour que ça passe inaperçu.
Ce que cet incident révèle de l'état du monde
L’Europe entre fermeté déclaratoire et faiblesse structurelle
L’incident du Zhigulevsk révèle en creux une réalité inconfortable que les dirigeants européens ont du mal à nommer clairement. L’Europe est plus engagée verbalement qu’elle ne l’est concrètement dans sa propre défense. Elle condamne les provocations russes — et elle a raison de le faire. Elle renforce ses dépenses militaires — et c’est nécessaire. Mais elle reste fondamentalement réactive, toujours en train de répondre à l’initiative de Moscou plutôt que de fixer elle-même les termes de la confrontation. Cette asymétrie stratégique est un problème de fond.
La France a essayé de changer cela avec ses prises de position audacieuses. La Suède et la Finlande ont montré qu’elles ne se laisseraient pas intimider par leur adhésion à l’OTAN et leur réponse ferme aux provocations. Les pays baltes, au premier rang de la confrontation, ont sonné l’alarme depuis des années. Mais l’Alliance dans son ensemble manque encore d’une doctrine cohérente pour répondre à la guerre hybride russe — pas juste au niveau tactique, mais au niveau stratégique, avec des coûts réels imposés à Moscou pour chaque acte de harcèlement.
Ce 28 février, pendant que le drone russe était neutralisé dans l’Øresund, d’autres événements se déroulaient simultanément qui rappellent la complexité vertigineuse du moment géopolitique : des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, fournisseur de drones à la Russie. Des pourparlers de paix ukraino-russes qui piétinent. Un monde en recomposition accélérée. Dans ce contexte, une provocation russe en mer Baltique pourrait sembler mineure. Elle ne l’est pas. Elle est le symptôme d’un défi existentiel que l’Europe ne peut plus se permettre de gérer avec des mots doux.
La neutralité de la mer Baltique n’est plus une option
L’adhésion de la Suède à l’OTAN a changé la carte stratégique de la mer Baltique. Mais cette carte ne change les comportements russes que si elle s’accompagne d’une volonté collective de faire respecter les règles dans cet espace. Le HMS Rapp a montré ce vendredi que la Suède, individuellement, est capable de répondre. L’OTAN doit maintenant montrer, collectivement, qu’une violation de l’espace aérien d’un État membre a des conséquences qui dépassent l’escorte du navire fautif hors des eaux territoriales.
Des sanctions diplomatiques ciblées. Une présence navale alliée renforcée. Une communication claire au Kremlin sur les lignes rouges qui ne peuvent pas être franchies, même par petites touches progressives. Ces outils existent. Ce qui manque parfois, c’est la volonté politique de les utiliser de manière cohérente et soutenue. Parce que chaque fois que la Russie provoque et qu’il ne se passe rien d’autre qu’une condamnation verbale, elle tire une leçon : elle peut recommencer.
La vraie question après l'Øresund
Combien de drones avant qu’on réagisse vraiment
Je vais poser la question frontalement, parce que c’est la seule qui compte vraiment après cet incident : combien de drones russes doivent voler au-dessus des navires de l’OTAN dans des eaux alliées avant que l’Alliance adopte une réponse qui impose un coût réel à Moscou ? Combien de câbles sous-marins endommagés ? Combien de violations de l’espace aérien des États membres ? Combien de navires de renseignement russes escortés hors des eaux territoriales pour revenir quelques jours plus tard ?
Ce n’est pas un appel à l’escalade militaire. C’est un appel à la cohérence stratégique. La dissuasion fonctionne quand elle est crédible. Elle n’est crédible que si les violations ont des conséquences. Aujourd’hui, les conséquences pour la Russie d’avoir envoyé un drone espionner le Charles de Gaulle dans les eaux suédoises sont : le drone a été neutralisé (ça, c’est bien), le navire a été escorté dehors (c’est bien aussi), la France a parlé de «provocation ridicule», et la Suède a lancé une enquête. Demain, le Zhigulevsk navigue vers sa prochaine mission. La symétrie des conséquences est, pour employer un euphémisme, déséquilibrée.
On peut espérer que l’enquête suédoise débouchera sur quelque chose de concret. On peut espérer que l’OTAN adoptera une position commune ferme. On peut espérer que la réponse collective de l’Alliance à cet incident enverra un signal suffisamment clair à Moscou pour que le prochain commandant d’un navire de renseignement russe en transit dans les eaux alliées y réfléchisse à deux fois avant de lancer un drone. L’espoir, en géopolitique, est nécessaire. Mais il ne suffit pas.
Ce que le porte-avions symbolise — et ce qu’il ne protège pas
Le Charles de Gaulle est un symbole puissant. Il représente la capacité de la France à projeter sa puissance, à participer aux exercices de l’OTAN, à démontrer sa solidarité avec ses alliés de la mer Baltique. Sa présence à Malmö ce 27 et 28 février était un message politique fort : la France est là, l’Alliance est là, nous soutenons nos alliés. Ce message avait de la valeur. Et puis le drone russe est apparu sur les écrans radar du HMS Rapp, à 13 kilomètres du porte-avions, et une partie de ce message a été brouillée.
Ce n’est pas que la Suède a mal réagi — elle a bien réagi. Ce n’est pas que la France était impuissante — son porte-avions n’était pas en danger direct. Mais l’image reste : un navire espion russe s’est approché du symbole de la puissance navale française, dans des eaux alliées, et s’en est sorti. La Russie a pris des photos, des données de signal, des mesures. Elle a appris des choses sur les procédures, les réactions, les délais de réponse. Cette information a une valeur militaire. Et elle a été obtenue au prix d’une escorte hors des eaux territoriales. Pour Moscou, c’est probablement un échange acceptable.
Ce qui doit changer — et ce qui ne changera peut-être pas
La réponse qui serait à la hauteur
Qu’est-ce qui aurait constitué une réponse à la hauteur de l’incident ? Pas une réponse militaire — ça, personne ne le souhaite et ce n’est pas ce que la situation exige. Mais une réponse diplomatique, politique et stratégique qui imposerait de vrais coûts à la Russie pour cette violation. La convocation immédiate de l’ambassadeur russe à Stockholm et à Paris. Une déclaration du Conseil de l’Atlantique Nord qui nomme l’incident et énonce des conséquences claires pour une récidive. Une augmentation de la présence navale de l’OTAN dans le détroit de l’Øresund pour les semaines suivantes. Et peut-être, surtout, une communication directe au Kremlin sur ce que signifiera la prochaine violation.
Ces outils existent. Ils ont été utilisés dans d’autres contextes. Et ils ont une efficacité limitée face à un régime qui a choisi de sortir du cadre des normes internationales. Mais l’alternative — ne rien faire au-delà de l’escorte — envoie un message encore plus problématique : que l’OTAN accepte le harcèlement systématique comme une réalité de fond qu’il faut gérer, pas combattre. Cette acceptation silencieuse est elle-même une forme de défaite stratégique.
La Russie n’a pas envoyé ce drone par accident. Elle l’a envoyé parce qu’elle a calculé que le bénéfice — informations de renseignement, signal politique envoyé — dépassait le coût — escorte, condamnation verbale. Tant que ce calcul reste juste pour Moscou, les drones continueront de voler. La seule façon de changer ce calcul, c’est de changer le coût. C’est aussi simple et aussi difficile que ça.
L’Øresund nous dit quelque chose sur l’avenir
Cet incident dans le détroit de l’Øresund n’est pas une anomalie. Il est un signe de temps. Un indice sur la forme que prendra la confrontation entre la Russie et l’Occident dans les années qui viennent — pas une guerre ouverte, pas la paix non plus, mais cette zone grise inconfortable où chaque camp teste les limites de l’autre, où les règles sont constamment poussées, où la définition de l’«acceptable» est négociée par des incidents plutôt que par des traités. C’est la réalité du monde dans lequel nous vivons. Et cette réalité exige une réponse qui soit à sa hauteur — pas seulement réactive et tactique, mais proactive et stratégique.
La Suède a fait sa part ce vendredi. Le HMS Rapp était là. Il a répondu. C’est bien. Maintenant, l’OTAN dans son ensemble, la France, l’Union européenne, tous ceux qui ont parlé de «provocation ridicule» doivent décider ce qu’ils font ensuite. Parce que le Zhigulevsk navigue encore. Et quelque part dans les couloirs du Kremlin, quelqu’un analyse les données du drone et planifie la prochaine mission.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cet éditorial assume clairement un positionnement : l’auteur considère les provocations militaires russes dans les eaux et espaces aériens des pays de l’OTAN comme des violations délibérées qui exigent une réponse collective ferme. Ce positionnement est fondé sur l’analyse des faits documentés, du contexte géopolitique, et d’une lecture cohérente de la stratégie russe depuis 2022. Il ne préjuge pas des décisions politiques à prendre, mais évalue leur adéquation avec la situation réelle.
L’auteur reconnaît que la réponse suédoise à cet incident spécifique a été efficace. La critique porte sur l’absence de réponse stratégique collective de l’OTAN à l’accumulation des provocations russes dans la région baltique — une lacune documentée par de nombreux analystes et experts de sécurité.
Méthodologie et sources
Les informations factuelles de cet éditorial sont tirées des déclarations officielles du gouvernement suédois, des forces armées suédoises, des ministres français et de la réponse du Kremlin, telles que rapportées par Al Jazeera et l’Agence France-Presse. Les analyses stratégiques et géopolitiques engagent la responsabilité de l’auteur et s’appuient sur plusieurs années de suivi du conflit en Europe de l’Est et de la dynamique OTAN-Russie.
Aucun témoignage n’a été inventé. Toutes les citations rapportées sont tirées de sources officielles vérifiables. Les déclarations russes sont rapportées avec le scepticisme analytique qu’impose leur historique de déni systématique face aux faits documentés.
Nature de l’analyse
Ce texte est un éditorial au sens plein du terme : une prise de position argumentée, fondée sur des faits, qui propose une lecture critique d’un événement d’actualité et de ses implications. Il ne prétend pas à la neutralité — un éditorial, par définition, n’est pas neutre. Il prétend à la rigueur, à l’honnêteté et à la cohérence argumentative. Le lecteur est libre d’en tirer ses propres conclusions.
Sources
Sources primaires
Sweden confirms Russian drone intercepted near French aircraft carrier — Al Jazeera, 28 février 2026
Swedish military confirms Russian drone flew near French aircraft carrier — Reuters, 28 février 2026
Sources secondaires
Deadly drone strikes cloud US-brokered Russia-Ukraine talks in Geneva — Al Jazeera, 14 février 2026
Poland detains suspected saboteurs amid fears of Russian hybrid warfare — Al Jazeera, octobre 2025
Ukraine war latest: Zelensky sees ‘window for peace’ — The Kyiv Independent, 27-28 février 2026
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.