ANALYSE : L’Europe redécouvre la bombe — quand la menace russe pousse le continent vers le nucléaire
Quatre monstres d’acier dans les profondeurs de l’Atlantique
Pour comprendre ce que Macron met sur la table, il faut plonger. Littéralement. La Force océanique stratégique française repose sur quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Triomphant — Le Triomphant, Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible. Mis en service entre 1997 et 2010, chacun porte 16 silos de missiles M51. Chaque missile M51 peut emporter entre six et dix têtes nucléaires indépendamment guidées. Un seul sous-marin, un seul tir, peut frapper simultanément dix villes séparées de milliers de kilomètres.
La version M51.2, en service actif, embarque la tête nucléaire océanique (TNO) de 100 kilotonnes par ogive. Le missile ASMPA-R, testé avec succès en 2024 et entré en service le 10 novembre 2025, complète le dispositif aérien : portée de 500 kilomètres, vitesse de Mach 3, ogive thermonucléaire TNA de 300 kilotonnes. Un Rafale BF3 décollant d’une base en Pologne ou en Grèce pourrait atteindre des cibles en Russie occidentale en moins d’une heure.
Il y a une ironie froide à constater que l’Europe redécouvre la dissuasion nucléaire exactement au moment où elle avait décidé que l’histoire était finie. Les sous-marins français patrouillaient déjà quand Berlin inaugurait ses pistes cyclables et que Bruxelles débattait du diamètre des concombres. La différence, c’est qu’aujourd’hui, tout le continent sait pourquoi ils patrouillent.
La classe Invincible : la France prépare 2036
Le même 2 mars, Macron a annoncé que le premier sous-marin de la classe SNLE 3G porterait le nom d’Invincible, avec une mise en service prévue pour 2036. Cent cinquante mètres de long, 110 marins, 16 silos, 4 tubes lance-torpilles. Le signal est limpide : la France ne se contente pas de maintenir sa force de frappe. Elle la renforce, elle la modernise, elle l’étend.
Et Moscou a parfaitement compris le message. La dispersion nucléaire à travers l’Europe — ce que Macron appelle « un archipel de puissance » — complique radicalement les calculs russes. Quand les têtes nucléaires ne sont plus concentrées dans un seul pays mais réparties sur huit bases potentielles, la doctrine du premier frappe devient un cauchemar mathématique. Et pourtant, Moscou continue de menacer. Les Tu-142 continuent de longer les côtes de l’Alaska. Les drones continuent de survoler les pays baltes.
Rosatom : le géant qui fabrique les armes de Poutine sans qu'on le sanctionne
21 entités, zéro sanction européenne
Le 5 mars 2026, le think tank DiXi Group de Kyiv a publié un rapport qui aurait dû faire la une de tous les journaux du continent. Il n’en a rien été. Le rapport documente que Rosatom, le géant nucléaire d’État russe, contrôle un écosystème massif de production d’armes comprenant 21 entités directement impliquées dans la fabrication d’armements. Composants de drones. Technologies à double usage. Systèmes de guerre électronique anti-drones. Et surtout : des composants d’ogives et de munitions pour les systèmes Igla-S, les missiles antichar guidés Sturm, Khrizantema-S et Ataka, les lance-roquettes multiples Grad et Smerch.
Aucune de ces 21 entités n’est soumise aux sanctions de l’Union européenne. Pas une seule. Rosatom elle-même — la société mère — n’a fait l’objet d’aucune sanction de blocage complet par un pays du G7 ou par l’UE. L’Ukraine reste le seul pays à avoir imposé des sanctions globales sur Rosatom.
Relisez ces lignes. La Russie fabrique les missiles qui tuent des Ukrainiens à travers un conglomérat nucléaire d’État. L’Europe le sait. L’Europe achète encore de l’uranium à ce même conglomérat. Et l’Europe prétend soutenir l’Ukraine. C’est ce qu’on appelle, dans le langage diplomatique, une « position nuancée ». Dans n’importe quelle autre langue, ça s’appelle de l’hypocrisie.
Le paradoxe Rosatom : on sanctionne le pétrole, on épargne la bombe
Le rapport paraît au quatrième anniversaire de l’occupation russe de Zaporijjia. Rosatom ne se contente pas de produire de l’énergie. Ses filiales développent des batteries pour drones, des systèmes de stockage d’énergie pour véhicules aériens sans pilote, et le système « Stupor » — guerre électronique anti-drone par impulsion électromagnétique.
Innovation Hub LLC, un institut de développement de Rosatom, a soutenu un projet visant à développer et localiser la production de composants pour les fabricants russes de drones. L’Association de production Mayak, décrite comme « une entreprise clé du complexe d’armement nucléaire russe », procure les systèmes anti-drones Stupor. Tout cela est documenté. Tout cela est public. Et pourtant, Bruxelles regarde ailleurs. L’Europe sanctionne le pétrole russe — du moins en théorie — mais épargne le cœur nucléaire-militaire de la machine de guerre de Poutine.
Le ciel de l'Alaska : quand les ours russes testent les réflexes de l'OTAN
Deux Tu-142 dans la zone d’identification aérienne nord-américaine
Le 5 mars 2026, le NORAD a détecté et intercepté deux Tu-142 russes — patrouilleurs maritimes à long rayon d’action, capables de reconnaissance et de guerre anti-sous-marine — dans les zones d’identification de défense aérienne de l’Alaska et du Canada.
La réponse : deux F-35, deux F-22, quatre KC-135, un E-3 AWACS, deux CF-18 canadiens, un ravitailleur CC-150 Polaris. Onze aéronefs pour en escorter deux. Les avions russes sont restés en espace aérien international. Le NORAD a qualifié l’activité de « routine ».
« Routine. » Le mot est fascinant. Deux bombardiers d’un pays qui menace régulièrement d’utiliser l’arme nucléaire patrouillent le long de vos côtes, et vous appelez ça « routine ». C’est peut-être le signe le plus inquiétant de notre époque : la provocation nucléaire est devenue si fréquente qu’on l’a normalisée. On l’a rangée dans la même catégorie que la météo.
Le 19 février, c’était cinq appareils
L’incident n’est pas isolé. Le 19 février, cinq appareils militaires russes — deux Tu-95, deux Su-35, un A-50 — avaient déjà été interceptés. La fréquence augmente. Les Su-35 d’escorte n’étaient pas là pour protéger les bombardiers. Ils étaient là pour tester les temps de réaction. Moscou cartographie les réflexes de l’OTAN. Ce n’est pas de la provocation gratuite. C’est du renseignement opérationnel.
L'Iran, la bombe, et le missile qui peut atteindre New York
Le Hwasong-15 : cadeau nord-coréen à Téhéran
Pendant que l’Europe redécouvre le nucléaire et que la Russie teste les frontières aériennes, un autre front s’est ouvert dans un silence relatif. L’Iran possède désormais un programme de missiles balistiques intercontinentaux — et il le doit à la Corée du Nord. Le Hwasong-15, avec son booster de 80 tonnes utilisant deux chambres de poussée dérivées du moteur ukrainien RD-250, a une portée de 12 800 kilomètres. Assez pour atteindre la côte est des États-Unis.
Le transfert a commencé dès 2013. En 2015, pendant les négociations du JCPOA, des cargaisons balistiques nord-coréennes arrivaient à Téhéran. En 2020, la Corée du Nord avait repris les livraisons. Les intermédiaires : la Korea Mining Development Company et Green Pine, sociétés-écrans installées à Téhéran.
Voici donc le tableau : pendant que l’Occident négociait un accord pour empêcher l’Iran d’obtenir la bombe, la Corée du Nord lui livrait le missile pour la porter. La diplomatie dans le salon. La prolifération dans la cave. Et personne n’a vérifié ce qui se passait au sous-sol.
500 missiles, 2 000 drones, neuf pays frappés
La guerre qui fait rage au Moyen-Orient depuis le 28 février 2026 vient de prouver que ces capacités ne sont pas théoriques. L’Iran a lancé plus de 500 missiles balistiques et navals et près de 2 000 drones depuis le début des hostilités. Téhéran a frappé dans au moins neuf pays — Bahreïn, Irak, Jordanie, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis — et un drone iranien a même touché une piste d’une base militaire britannique à Chypre. L’Azerbaïdjan a été frappé pour la première fois. La technologie balistique nord-coréenne n’est plus un dossier diplomatique. C’est une réalité de champ de bataille.
800 Patriot en trois jours : le chiffre qui devrait hanter l'Europe
Ce que Zelensky a dit, et ce que ça veut vraiment dire
Le 5 mars 2026, le président Volodymyr Zelensky a posé un chiffre sur la table. Un seul. Plus de 800 missiles Patriot tirés en trois jours au Moyen-Orient. Plus que tout ce que l’Ukraine a reçu depuis le début de l’invasion russe en février 2022. En trois jours, les défenses anti-aériennes américaines au Moyen-Orient ont consommé plus de missiles intercepteurs que ce que Kyiv a pu utiliser en quatre ans de guerre.
La commissaire européenne Kaja Kallas a noté que les armes et systèmes de défense aérienne nécessaires en Ukraine sont redirigés vers le Moyen-Orient. Zelensky a précisé que la situation n’avait « pas encore » affecté les livraisons américaines. Le mot clé est « pas encore ».
800 Patriot en trois jours. L’Ukraine en quatre ans de bombardements quotidiens n’en a jamais eu autant. Ce chiffre ne dit pas seulement quelque chose sur les priorités américaines. Il dit quelque chose sur la valeur que l’Occident accorde à différentes vies. On ne le formule pas comme ça, bien sûr. On parle de « réalités opérationnelles » et de « contextes stratégiques différents ». Mais les chiffres, eux, ne mentent pas.
L’Ukraine, entre deux fronts, attend toujours
L’Europe utilise environ 700 intercepteurs Patriot en quatre mois. Le Moyen-Orient en consomme 800 en trois jours. L’industrie de défense occidentale ne peut pas produire à ce rythme. Et chaque missile Patriot tiré au-dessus du golfe Persique est un missile Patriot qui ne protégera pas une école de Kharkiv ou un hôpital d’Odessa.
C’est dans ce contexte que la décision de Macron prend tout son sens. Si les États-Unis ne peuvent plus garantir la couverture anti-aérienne de l’Europe parce qu’ils sont engagés dans une guerre au Moyen-Orient, alors l’Europe doit se défendre elle-même. Le parapluie nucléaire français n’est pas un luxe. C’est un plan B qui devient, semaine après semaine, le plan A.
Le Minuteman III tire avec des têtes multiples : signal ou avertissement ?
GT 255 : un test qui n’est pas anodin
Le 4 mars 2026, à 23h01 heure du Pacifique, un missile balistique intercontinental Minuteman III non armé a été lancé depuis la base spatiale de Vandenberg, en Californie. Désignation : GT 255. Destination : l’atoll de Kwajalein, dans les îles Marshall. Particularité de ce tir : deux véhicules de rentrée — des ogives test — ont été embarqués, évaluant la capacité du missile à délivrer plusieurs charges indépendantes avec précision.
Le général S.L. Davis a souligné que le tir validait la « synchronisation complexe » depuis la séquence de lancement jusqu’au déploiement des véhicules de rentrée. Plus de 300 tests de ce type ont été conduits au fil des décennies. Chacun envoie le même message.
Un missile balistique intercontinental américain qui tire avec des têtes multiples, au moment précis où l’Iran montre qu’il possède un ICBM nord-coréen capable d’atteindre les États-Unis. La coïncidence n’en est pas une. Ce test est un message. Il dit : « Nous savons ce que vous avez. Et voici ce que nous avons. » Le langage de la dissuasion n’a pas changé depuis Hiroshima. Seule la grammaire a évolué.
Sentinel en retard : le Minuteman prolongé jusqu’en 2050
Le programme de remplacement — le LGM-35A Sentinel — accuse des retards considérables. Le Minuteman III, en service depuis 1970, pourrait rester opérationnel jusqu’en 2050. Quatre-vingts ans de service. Les opérateurs du 91e escadron à Minot maintiennent une arme conçue avant la naissance de leurs parents. Le test GT 255 n’est pas une validation technique. C’est une démonstration de fiabilité à destination de tous ceux qui doutent que les États-Unis puissent tenir leurs engagements sur plusieurs fronts simultanément.
Le pétrole russe : quand Washington lève les sanctions pour compenser la guerre
Scott Bessent et les mots qui changent tout
Le 7 mars 2026, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a déclaré sur Fox News que les États-Unis pourraient lever des sanctions sur du pétrole russe supplémentaire pour combler le déficit d’approvisionnement mondial. La veille, le département du Trésor avait déjà temporairement assoupli les sanctions pour permettre à du pétrole russe bloqué en mer d’être livré à l’Inde, avec des transactions autorisées jusqu’au 3 avril 2026. Les mots exacts de Bessent : « We may unsanction other Russian oil. »
La logique est implacable dans son cynisme. La guerre américano-israélienne contre l’Iran a virtuellement paralysé le détroit d’Ormuz. Les prix du brut flambent. La solution de Washington : rouvrir le robinet russe. Le même pétrole russe dont les revenus financent la guerre en Ukraine.
Et pourtant, il faut le dire clairement : les États-Unis sont en train de lever des sanctions sur le pétrole russe — le même pétrole dont les profits achètent les missiles qui tombent sur Kyiv — pour compenser les conséquences d’une guerre qu’ils ont eux-mêmes déclenchée au Moyen-Orient. On cherche le mot pour décrire cette situation. « Absurde » ne suffit pas. « Obscène » se rapproche. « Prévisible » serait peut-être le plus juste.
L’Europe piégée entre deux guerres qu’elle ne contrôle pas
L’Europe se retrouve piégée : la Russie menace à l’est, le Moyen-Orient aspire les ressources américaines, Washington réhabilite le pétrole russe pour stabiliser les marchés. C’est cette impasse qui donne à la décision de Macron sa gravité historique. La dissuasion avancée française n’est pas un caprice gaulliste. C’est une réponse existentielle à une vérité que les capitales européennes refusent depuis trente ans : l’Amérique ne sera pas toujours là.
La prolifération invisible : ce que l'axe Téhéran-Pyongyang dit de notre avenir
Un transfert qui réécrit les règles du jeu
Le programme ICBM iranien obtenu via la Corée du Nord n’est pas un problème régional. C’est un problème civilisationnel. Du Scud au Hwasong-15, chaque transfert représente un effondrement progressif du régime de non-prolifération. Les traités, les inspections, les sanctions — tout a échoué à empêcher un État paria de livrer la technologie ICBM à un autre État paria. La communauté internationale a observé, documenté, condamné — et rien fait.
Ce qui se passe entre Pyongyang et Téhéran pose une question qui dépasse la géopolitique pour toucher à la philosophie de notre civilisation : à quoi servent les règles si personne ne les fait respecter ? Le régime de non-prolifération était censé être le garde-fou ultime — la dernière ligne rouge que l’humanité ne franchirait pas. Elle est franchie. Et nous regardons ailleurs parce que regarder en face nous obligerait à admettre que le système que nous avons construit ne fonctionne plus.
Combien de puissances nucléaires en 2040 ?
Si l’Iran possède un ICBM capable d’atteindre les États-Unis, la question n’est plus de savoir s’il développera une tête nucléaire. La question est combien de temps. Et si Téhéran franchit ce seuil, l’Arabie saoudite suivra. La Turquie y pensera. Le monde de neuf puissances nucléaires deviendra un monde de quinze, puis de vingt. En 1962, Kennedy prédisait ce scénario. Le TNP de 1968 l’a empêché. Mais le TNP reposait sur un marché : désarmement contre non-prolifération. Aucune des deux parties n’a tenu sa promesse. Et pourtant, le traité a fonctionné — tant que la volonté existait de le faire respecter. Cette volonté s’est évaporée.
L'ambiguïté Bardella : la bombe peut-elle survivre à une élection ?
Ce que l’élection de 2027 pourrait défaire
La doctrine de dissuasion avancée de Macron a un talon d’Achille que Moscou connaît parfaitement : l’élection présidentielle française de 2027. Jordan Bardella, l’un des principaux prétendants, s’est prononcé ouvertement contre l’européanisation de la dissuasion française. Les alliés européens qui acceptent aujourd’hui d’accueillir des Rafale nucléaires sur leurs bases savent qu’ils pourraient se retrouver, dans moins de deux ans, face à un président français qui referme le parapluie.
C’est la vulnérabilité structurelle de toute dissuasion adossée à une démocratie : elle ne dure que le temps d’un mandat. La dissuasion russe, elle, ne connaît pas d’élections. Poutine n’a pas à convaincre un électorat de financer ses sous-marins. La démocratie est un atout moral. En matière de dissuasion nucléaire, elle est aussi un handicap stratégique.
Et pourtant, c’est précisément cette fragilité démocratique qui rend la décision de Macron remarquable. Il sait qu’un successeur pourrait tout annuler. Il le fait quand même. Parce que ne rien faire serait pire. Parce que le danger est maintenant, pas en 2027. Et parce que créer un précédent — même réversible — change l’univers des possibles pour toujours. L’Europe nucléaire n’existait pas le 1er mars. Elle existe le 3. On ne peut plus l’oublier.
La Russie joue le temps long
Moscou n’a qu’à attendre. Attendre les élections, la fatigue ukrainienne, les crises économiques qui poussent au repli. La Russie ne gagne pas les guerres en combattant. Elle les gagne en durant. Les Tu-142 le long de l’Alaska, les drones au-dessus de l’Estonie, les filiales de Rosatom sans sanctions — même logique. Maintenir la pression. Épuiser l’adversaire. Exploiter chaque fissure.
Le monde de mars 2026 : anatomie d'un désordre nucléaire
Trois fronts nucléaires simultanés
Jamais depuis la crise des missiles de Cuba en 1962 le monde n’a connu une convergence aussi dangereuse de menaces nucléaires. Premier front : la Russie, qui brandit régulièrement l’arme nucléaire dans sa guerre contre l’Ukraine, tout en testant les défenses de l’OTAN. Deuxième front : l’Iran, équipé d’un ICBM nord-coréen, engagé dans une guerre ouverte, frappant dans neuf pays. Troisième front : la Corée du Nord, fournisseur de technologie balistique à quiconque peut payer, sans aucune contrainte internationale effective.
Ces trois fronts ne sont pas indépendants. Ils sont interconnectés. La technologie nord-coréenne arme l’Iran. Les revenus pétroliers russes financent la guerre en Ukraine. La guerre au Moyen-Orient détourne les ressources américaines de l’Europe. Chaque crise nourrit les autres. C’est un système.
Nous vivons dans un monde où trois crises nucléaires se déroulent simultanément, où chacune renforce les deux autres, et où les solutions à l’une aggravent les autres. Lever les sanctions pétrolières russes pour compenser la guerre iranienne finance la guerre ukrainienne. Envoyer des Patriot au Moyen-Orient dégarnit la défense européenne. Proliférer le nucléaire en Europe inquiète ceux qui veulent le désarmement. Il n’y a plus de bonne réponse. Il n’y a que des réponses moins mauvaises.
Ce que personne ne veut entendre
La vérité inconfortable, celle que les chancelleries refusent de formuler, est la suivante : le monde d’après-guerre froide est terminé. La parenthèse de 1991 à 2022 — trente ans où l’on a cru que la dissuasion nucléaire était un vestige du passé — se referme. Le nucléaire est redevenu ce qu’il n’a en réalité jamais cessé d’être : le fondement ultime de la souveraineté.
La question philosophique : peut-on construire la paix sur la terreur ?
Le paradoxe de la dissuasion depuis 1945
La paix entre les grandes puissances depuis 1945 repose sur la destruction mutuelle assurée — l’acronyme MAD, qui signifie aussi « fou ». Personne n’attaque parce que tout le monde meurt. Cette logique a fonctionné 80 ans. Mais elle reposait sur des acteurs rationnels et un nombre limité de puissances nucléaires. Que se passe-t-il quand le nombre d’acteurs se multiplie, quand certains ne répondent pas aux mêmes critères de rationalité ? La dissuasion fonctionne tant qu’elle n’est pas testée. Elle est testée en ce moment même — sur trois fronts à la fois.
Ce que cette séquence dit de nous — de l’humanité, de notre civilisation — est peut-être la question la plus vertigineuse de notre époque. Nous avons inventé une arme capable de détruire l’espèce. Puis nous avons construit une paix qui dépend de cette arme. Puis nous avons cru que nous pouvions oublier l’arme sans perdre la paix. Mars 2026 nous rappelle que non. La bombe n’a pas disparu. Elle avait juste quitté la conversation. Elle y revient. Et elle a beaucoup de choses à dire.
L’Europe face à son miroir
L’Europe de mars 2026 n’est pas celle de 1966, quand de Gaulle affirmait l’indépendance nucléaire. Ni celle de 1983, quand des millions marchaient contre les Pershing II. C’est une Europe qui a vu la Russie envahir un pays voisin, l’Iran frapper neuf nations, et Washington lever les sanctions sur le pétrole russe pour stabiliser les prix. Cette Europe-là n’a plus le luxe du pacifisme théorique. Elle choisit la bombe. Par instinct de survie.
Ce qui reste quand les discours se taisent
Un sous-marin patrouille quelque part dans l’Atlantique
Quelque part dans l’Atlantique Nord, un sous-marin de la classe Triomphant poursuit sa patrouille. Ses 16 missiles M51 sont armés. Sa mission n’a pas changé depuis 1972 : garantir que la destruction de la France entraînerait une riposte si dévastatrice que personne ne tenterait l’aventure. Ce qui a changé : depuis le 2 mars, ce sous-marin protège huit nations européennes. Sa discrétion est un cauchemar pour les planificateurs russes. Sa permanence est un défi à ceux qui pensent que la démocratie est trop fragile pour la dissuasion.
Et c’est peut-être ça, la leçon de mars 2026. La paix ne se décrète pas. Elle ne se négocie pas avec des gens qui n’y croient pas. Elle se construit, missile après missile, patrouille après patrouille, dans le silence des océans. L’Europe vient de comprendre ce que les sous-mariniers français savaient depuis toujours : la liberté a un prix. Et ce prix a une forme de torpille, une portée de 10 000 kilomètres, et un rendement de 100 kilotonnes.
Le prix de la lucidité
Le monde de mars 2026 est un monde où l’Europe augmente ses arsenaux nucléaires face à la Russie. Où les États-Unis testent des ICBM à têtes multiples face à l’Iran. Où la Corée du Nord vend la technologie balistique au plus offrant. Où les sanctions ne touchent pas ceux qui fabriquent les armes. Où 800 missiles intercepteurs sont tirés en trois jours dans une région pendant qu’une autre en manque depuis quatre ans.
Ce monde n’est pas celui que nous voulions. Ce n’est pas celui que les architectes de l’après-guerre avaient imaginé. Mais c’est celui qui existe. Et la première étape pour le changer — ou au moins pour y survivre — est de le regarder en face.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Ce texte est une chronique d’opinion, pas un article de presse factuel. L’auteur, Maxime Marquette, est chroniqueur — pas journaliste. Il n’est soumis à aucun ordre professionnel de presse et ne prétend pas à la neutralité journalistique. Les opinions exprimées ici sont les siennes. Elles sont documentées, argumentées, mais assumément subjectives. Le lecteur est invité à consulter les sources citées et à se forger sa propre opinion.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur des sources ouvertes vérifiables : médias internationaux reconnus, rapports de think tanks, déclarations officielles et données militaires publiques. Les faits sont distingués des interprétations. Les passages en italique signalent les prises de position éditoriales personnelles de l’auteur. Aucune source confidentielle ou non vérifiable n’est utilisée.
Nature de l’analyse
Cette analyse croise plusieurs événements contemporains pour en dégager une lecture globale. Les connexions entre ces événements sont le produit de l’analyse éditoriale de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement un lien de causalité établi. L’objectif est d’informer, de provoquer la réflexion et d’offrir une perspective que le lecteur ne trouvera pas ailleurs.
Sources
Sources primaires
Kyiv Independent — French nuclear revamp upsets Russia’s calculus
Kyiv Independent — Russia’s nuclear giant controls massive weapons production ecosystem without threat of sanctions, report finds
Military Times — NORAD intercepts 2 Russian maritime patrol aircraft near Alaska, Canada
Military Times — Air Force test-launches Minuteman III with multiple reentry vehicles
France 24 — ‘To be free, we have to be feared,’ Macron says in keynote nuclear speech
Sources secondaires
19FortyFive — Iran has an ICBM program — they got it from North Korea
Bulletin of the Atomic Scientists — France has a new nuclear doctrine of ‘forward deterrence’ for Europe — What does it mean?
CNBC — Emmanuel Macron spelled out a pivot in France’s nuclear strategy — Here’s why it’s so significant
Atlantic Council — What Macron’s changes to French nuclear policy mean for European security
TVP World — Rosatom runs secret weapons firms arming Putin while evading EU sanctions
Newsweek — Scott Bessent says U.S. could lift sanctions on more Russian oil
Kyiv Independent — Over 800 Patriot missiles used in Middle East in 3 days, more than Ukraine since 2022, Zelensky says
Axios — Here are all the countries now involved in the Iran war
Naval News — Future French ballistic missile submarines will be named Invincible-class
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