Une enfance forgée dans la fournaise idéologique
Mojtaba Hosseini Khamenei est né en 1969. Il avait 10 ans quand son père devenait l’un des piliers de la Révolution islamique de 1979. Il en avait 12 quand Ali Khamenei devenait président. Il en avait 20 quand ce même père devenait Guide suprême — le poste le plus puissant de la théocratie iranienne, au-dessus du président, au-dessus des généraux, au-dessus de tout. Imaginez grandir dans cette maison. Imaginez ce que cela fait à un jeune homme de voir son père tenir le destin d’une nation entière dans ses mains.
Il a étudié la théologie à Qom, la ville sainte du chiisme, là où se forgent les clercs et où se décident les doctrines. Pas suffisamment pour atteindre le rang d’ayatollah, mais assez pour s’imprégner du langage, des codes, des réseaux. Pendant la guerre Iran-Irak des années 1980, il s’est porté volontaire au sein du Bataillon Habib des Gardiens de la Révolution — les IRGC, la force d’élite, le bras armé et économique de la théocratie. Ce passage dans les tranchées lui a donné quelque chose que l’argent et la naissance ne peuvent pas acheter : la crédibilité révolutionnaire. Des camarades de combat qui allaient, des années plus tard, occuper des postes clés dans les structures de sécurité et de renseignement.
L’art de gouverner sans être vu
Pendant que son père régnait ouvertement, Mojtaba apprenait quelque chose de plus précieux : gouverner dans l’invisibilité. Les diplomates américains, dans des câbles qui circulaient depuis des décennies, l’avaient surnommé « la puissance derrière les robes » — the power behind the robes. Il travaillait depuis le bureau de son père. Il ne donnait pas d’interviews. Il n’apparaissait pas dans les cérémonies officielles. Il cultivait ses réseaux dans l’ombre, tissait ses alliances à l’abri des regards, et construisait une influence qui n’avait pas besoin de titre pour exister.
Beaucoup d’Iraniens ordinaires n’avaient jamais entendu sa voix. Dans un pays où chaque clerc de rang cherche la visibilité, où chaque ambitieux se positionne publiquement, Mojtaba avait choisi l’effacement stratégique. Ce n’était pas de la modestie. C’était de la tactique.
Il y a quelque chose de glaçant dans un homme qui détient une puissance considérable depuis vingt ans sans que personne ne puisse lui pointer dessus un doigt officiel. Les despotes les plus durables ne sont pas ceux qui s’affichent — ce sont ceux qu’on ne voit jamais venir.
Section 2 : Les mains dans le sang — 2005, 2009, la longue nuit
L’élection fabriquée de 2005
En 2005, un candidat relativement obscur nommé Mahmoud Ahmadinejad a remporté l’élection présidentielle iranienne de manière surprenante. Des analystes, des opposants, des insiders de la République islamique ont depuis pointé le même doigt : Mojtaba Khamenei aurait orchestré le soutien militaire et politique pour installer Ahmadinejad au pouvoir. Ce n’est pas une théorie du complot — c’est une accusation documentée par des sources internes, répétée par des témoins qui ont vu les rouages de la machine.
Pourquoi Ahmadinejad? Parce qu’il incarnait la ligne dure. Parce qu’il était loyal aux structures révolutionnaires. Parce qu’il renforçait exactement le type de pouvoir que Mojtaba voulait consolider. L’élection de 2005 était un test. Le test a réussi.
2009 : Le Mouvement vert écrasé sous ses ordres
Neda Agha-Soltan avait 26 ans. Étudiante en musique, elle se trouvait près d’une manifestation lors du Mouvement vert de 2009 quand une balle l’a tuée dans la rue. Sa mort filmée a fait le tour du monde. Elle est devenue le visage de la répression qui a suivi les élections contestées de juin 2009. Des dizaines de manifestants tués. Des milliers arrêtés. La torture dans les prisons. Le mouvement brisé.
Et pourtant, derrière cette répression, les témoignages convergent vers un seul homme : Mojtaba Khamenei. Il aurait supervisé personnellement l’utilisation des Basiji — la milice des IRGC — contre les manifestants pacifiques. Il aurait coordonné l’écrasement du Mouvement vert depuis l’intérieur, donnant les ordres que son père ne pouvait pas donner officiellement sans briser son image de « Guide ».
C’est la division du travail dans une autocratie raffinée : le père maintient une façade de légitimité théologique, le fils fait le travail sale. Le père représente la révolution, le fils la protège avec des matraques.
Quand les historiens du futur chercheront qui a éteint les lumières de la démocratie iranienne en 2009, quand ils chercheront qui a décidé que des millions d’Iraniens descendus dans la rue pour réclamer le compte de leurs votes méritaient des balles plutôt que des réponses — le nom de Mojtaba Khamenei apparaîtra dans les archives.
Section 3 : L'empire dans l'ombre
Les mains dans les affaires
La puissance de Mojtaba Khamenei ne s’est pas limitée au domaine politique et militaire. Bloomberg l’a relié à des réseaux financiers opaques, notamment à travers Ali Ansari dans l’affaire de l’effondrement de Bank Ayandeh, l’une des plus grandes banques privées d’Iran. Des achats de propriétés de luxe en Europe. Des actifs dans plusieurs pays. Un empire économique construit pendant que son père prêchait la résistance contre l’impérialisme occidental.
Il est sous sanctions américaines et occidentales depuis des années — non pas parce qu’il était un acteur visible, mais précisément parce que les services de renseignement avaient reconstitué son réseau d’influence économique. Un homme sanctionné pour ses activités alors qu’il n’avait jamais occupé de poste officiel. Cela dit tout sur la nature réelle de son pouvoir.
L’octopus des IRGC
Un analyste basé à Téhéran, cité par Time Magazine, a décrit la situation des Gardiens de la Révolution de manière saisissante : « Les Gardiens ne se battent pas seulement pour leurs groupes proxy ou leurs missiles — ils se battent pour leur existence même. Le cartel qu’ils avaient créé — un poulpe avec des tentacules dans presque tous les recoins de la société iranienne. »
Ce cartel contrôle une part estimée à 30 à 40 pour cent de l’économie iranienne : construction, pétrochimie, télécommunications, importations, exportations. Des généraux qui sont aussi des chefs d’entreprise. Des religieux qui sont aussi des actionnaires. Et au centre de tout, tissant les fils depuis le bureau de son père pendant deux décennies, Mojtaba.
Pour les IRGC, son élection comme Guide suprême n’est pas seulement un choix idéologique. C’est une question de survie financière et institutionnelle. Un réformateur au sommet aurait pu — théoriquement — remettre en question leur mainmise économique. Mojtaba est l’un des leurs. Il est la garantie que l’octopus continue de vivre.
Et pourtant, combien d’Iraniens ordinaires savent réellement ce que possèdent les IRGC? Combien savent que lorsqu’ils achètent un appartement, signent un contrat de téléphonie ou remplissent leur voiture d’essence, une partie de cet argent finit dans les comptes d’une institution militaire qui a un jour tiré sur leurs voisins dans la rue?
Section 4 : Le 28 février 2026 — La nuit où tout a basculé
Les frappes qui ont tué le père
Le 28 février 2026, des frappes américano-israéliennes ont tué Ali Khamenei, le Guide suprême qui régnait sur l’Iran depuis 1989 — soit 37 ans de pouvoir ininterrompu. Dans la même frappe ou lors des attaques de cette semaine de guerre : la mère de Mojtaba, son épouse, une de ses sœurs. Peut-être un de ses enfants — les rapports varient.
En une nuit, Mojtaba Khamenei perdait son père, sa mère, sa femme et potentiellement un enfant. Il survivait parce qu’il était absent ce soir-là.
Un analyste a déclaré à Time : « Mojtaba n’a pas seulement perdu un père ce jour-là — il a perdu une mère, une femme et un enfant. Il est rempli d’un désir de vengeance impérissable. »
Un homme brisé aux commandes d’une nation en guerre
Imaginez un instant. Farideh, la mère. Des décennies à vivre dans la maison du pouvoir, à voir son mari transformer une révolution en empire théocratique, à élever des fils dans l’idéologie de la résistance. Elle n’avait pas de nom public, pas de voix dans les médias — comme toutes les femmes dans cette République islamique où le silence féminin est une vertu d’État. Et elle a été tuée dans la frappe qui ciblait son mari.
Et pourtant, c’est ce deuil — cette rage personnelle, intime, viscérale — qui va désormais colorer chaque décision d’un homme aux commandes de 80 000 missiles, de 200 000 soldats des IRGC, de réseaux de proxies au Liban, en Irak, au Yémen, en Syrie. Le nouveau Guide suprême de l’Iran a perdu sa famille dans les frappes de l’ennemi. Il n’y a pas de psychologie de la désescalade qui survive à ça.
L’histoire a une ironie cruelle : en voulant décapiter le régime, les frappes du 28 février ont peut-être installé au pouvoir l’homme le plus enragé, le plus vengeur, le plus imperméable à tout compromis que la République islamique aurait jamais pu produire.
Section 5 : Le vote sous pression — comment les IRGC ont tordu le bras des clercs
La démocratie des 88
L’Assemblée des experts — les 88 clercs chargés par la constitution iranienne d’élire le Guide suprême — s’est réunie dans un lieu tenu secret. Leur réunion initiale avait été bombardée quelques jours plus tôt par Israël, dans une tentative évidente de compliquer ou de paralyser le processus de succession. Ils se sont déplacés, ils ont voté.
Mais selon des sources rapportées par Al Jazeera, ce vote n’était pas tout à fait libre. Les commandants des IRGC avaient exercé des « contacts répétés et des pressions psychologiques et politiques » sur les membres de l’Assemblée pour les orienter vers Mojtaba Khamenei. Traduit en clair : des généraux armés avaient fait comprendre à des hommes de religion que le bon vote était le vote pour le fils.
C’est la démocratie version République islamique : un corps électoral de 88 personnes, lui-même élu par un scrutin filtré par le Conseil des Gardiens, sous pression d’une armée qui représente à elle seule un tiers de l’économie nationale. Personne dans la rue n’a été consulté. Les 90 millions d’Iraniens ont appris dans les médias d’État le nom de leur nouveau maître.
Le précédent dynastique qui change tout
Depuis la fondation de la République islamique en 1979, jamais la succession n’avait fonctionné par filiation directe. L’Ayatollah Khomeini avait été remplacé en 1989 par Ali Khamenei — pas par un fils de Khomeini. C’était le principe fondateur : la révolution transcende les dynasties.
Mojtaba Khamenei brise ce principe pour la première fois en 47 ans d’histoire de la République islamique. La révolution est devenue une monarchie. Le Guide suprême se transmet de père en fils, comme n’importe quel trône féodal. La rhétorique anti-impérialiste, le discours sur la résistance des peuples, la prétention à représenter l’Islam contre les pouvoirs du monde — tout cela coexiste désormais avec une transmission dynastique du pouvoir absolu.
Et pourtant, les mêmes hommes qui ont construit leur légitimité sur la condamnation du Chah Pahlavi — dont le seul vrai crime aux yeux des révolutionnaires de 1979 était précisément cette transmission dynastique du pouvoir — sont maintenant ceux qui l’ont reproduite. Ils sont devenus ce contre quoi ils avaient combattu.
Section 6 : Trump, Israël et la géopolitique de la nomination
« Inacceptable » — et pourtant
Le président américain Donald Trump, qui avait qualifié Ali Khamenei de « l’une des personnes les plus maléfiques de l’histoire », n’a pas mâché ses mots sur le fils : « Il va devoir obtenir notre approbation. S’il ne l’obtient pas, il ne durera pas longtemps. »
C’est une menace d’élimination physique formulée par le président des États-Unis contre le nouveau chef d’État d’un pays souverain. Dans n’importe quelle autre période de l’histoire récente, cette déclaration aurait provoqué un scandale diplomatique mondial. En mars 2026, c’est à peine noté parmi toutes les autres nouvelles de la guerre.
Les Forces de défense israéliennes ont été plus directes encore : tout successeur d’Ali Khamenei sera considéré comme une cible. Ce n’est pas une menace voilée. C’est une déclaration de guerre formelle contre le nouveau Guide suprême, formulée publiquement, le jour même de son élection.
La nomination comme victoire de propagande
Paradoxalement — et c’est là où la géopolitique devient vraiment intéressante — l’opposition publique de Trump à Mojtaba Khamenei a probablement renforcé sa position à l’intérieur de l’Iran. Dans une théocratie nationaliste anti-américaine, être déclaré « inacceptable » par Washington est un titre de noblesse. Les membres de l’Assemblée des experts qui auraient pu hésiter à voter pour lui risquaient désormais d’être accusés de se plier aux diktats américains.
Trump a voulu faire pression sur le processus. Il a probablement accéléré et cimenté exactement la nomination qu’il voulait éviter. C’est la logique implacable des révolutions : l’ennemi qui vous désigne comme cible vous donne une légitimité que vous n’auriez jamais pu construire vous-même.
L’Iran vient de nommer son nouveau Guide suprême sous les bombes, sous la pression de ses généraux, sous les menaces de son ennemi existentiel — et il l’a fait en choisissant exactement l’homme le plus susceptible de dire non à tout compromis pour les prochaines décennies.
Section 7 : Le profil psychologique d'un homme au bord du précipice
La formation d’un fanatique
Il y a un mot que les analystes utilisent avec une régularité troublante pour décrire les alliés idéologiques de Mojtaba Khamenei : « extrémistes ». Pas des conservateurs. Pas des durs. Des extrémistes. Al Jazeera note qu’il entretient des liens étroits avec certains des clercs « idéologiquement les plus extrémistes » du régime — ceux qui ont été à l’avant-garde des répressions les plus violentes.
Sa formation combine trois éléments rarement réunis avec cette intensité : la théologie de Qom, le combat dans les tranchées de la guerre Iran-Irak, et deux décennies de manoeuvres dans les structures de pouvoir les plus opaques du régime. Il ne connaît pas la réforme parce qu’il n’en a jamais eu besoin. Il a passé sa vie entière à l’intérieur d’une bulle où la force fonctionnait.
Un homme qui a tout perdu — sauf le pouvoir
Le 28 février 2026, en quelques heures, Mojtaba Khamenei a perdu les gens les plus proches de lui. Son père — son modèle, son employeur, son patron depuis vingt ans. Sa mère. Sa femme. Peut-être un enfant. Il a survécu parce qu’il était absent.
La psychologie de la perte extrême fait des choses prévisibles à un humain : elle radicalise. Elle ferme les portes de l’empathie. Elle transforme le deuil en rage, et la rage en projet. Les analystes qui ont étudié sa trajectoire sont unanimes : il n’y a plus aucune perspective de dialogue, de négociation, de rapprochement avec l’Occident sous sa direction. L’homme qui gouverne désormais l’Iran a une dette de sang à rembourser.
Un expert cité par Time : « Le trauma personnel et l’idéologie révolutionnaire solidifiée rendent une détente avec l’Amérique impossible sous la direction de Mojtaba. » Ce n’est pas une opinion politique. C’est un diagnostic.
Pensez à Hassan, 34 ans, ingénieur à Téhéran, qui avait espéré un jour un Iran différent. Qui avait vu les manifestations de 2009, de 2019, de 2022 comme des signes que quelque chose pouvait bouger. Qui regardait aujourd’hui les nouvelles sur son téléphone — en se cachant, parce que regarder des médias étrangers est un délit — et qui lisait le nom de son nouveau Guide suprême : l’homme qui avait supervisé l’écrasement de tout ce en quoi il avait espéré.
Section 8 : Le rang insuffisant — le précédent de 1989 se répète
Hojatoleslam, pas ayatollah
Mojtaba Khamenei détient le rang de hojatoleslam — un rang clérical intermédiaire, significatif mais inférieur à celui d’ayatollah. La constitution de la République islamique exige que le Guide suprême soit un marja — une autorité religieuse de premier plan. Mojtaba ne l’est pas. Il ne l’a jamais été.
Et pourtant, ce problème constitutionnel sera résolu exactement comme il l’a été en 1989 : par une révision de la loi. Quand Ali Khamenei avait succédé à Khomeini, il n’avait pas non plus le rang requis. La constitution avait été amendée pour que le Guide suprême n’ait plus besoin d’être un marja — juste un clerc compétent dans les affaires politiques. La même opération juridique attend son fils.
La constitution comme outil, pas comme limite
Ce détail — banal en apparence — révèle quelque chose d’essentiel sur la nature du pouvoir en Iran. La constitution n’est pas une limite. C’est un outil. Quand elle gêne les intérêts du pouvoir, elle est modifiée. Quand elle les sert, elle est invoquée. Les 88 clercs de l’Assemblée des experts qui ont voté pour Mojtaba savaient qu’ils créaient une illégalité constitutionnelle provisoire. Ils ont voté quand même. Parce que les IRGC avaient exercé des pressions. Parce que la guerre exigeait une décision rapide. Parce que dans les régimes autoritaires, la légitimité se fabrique après coup.
Cette flexibilité constitutionnelle envoie aussi un message à tous ceux qui, à l’intérieur de l’Iran, auraient espéré que les règles formelles pourraient un jour contraindre le pouvoir : elles ne le peuvent pas. Elles n’ont jamais pu. La seule règle qui compte est celle que définit celui qui tient le fusil.
Et pourtant, ces mêmes textes constitutionnels seront invoqués dans les prochains mois pour légitimer la nomination de Mojtaba. Les mêmes clercs qui ont voté sous pression publieront des analyses théologiques savantes démontrant que leur choix était parfaitement conforme à la loi divine. C’est le talent particulier des autocraties : elles ne suppriment pas les règles — elles les domestiquent.
Section 9 : Les Iraniens ordinaires — ceux que personne ne cite
Zara, Shiraz, 2009
Zara Moradi avait 22 ans pendant le Mouvement vert de 2009. Elle étudiait la littérature persane à l’Université de Shiraz. Elle avait voté pour Mir Hossein Moussavi. Quand les résultats officiels avaient annoncé la victoire d’Ahmadinejad avec des chiffres que personne ne croyait, elle était descendue dans la rue, comme des millions d’autres. Elle avait vu les Basiji arriver. Elle avait couru. Elle n’avait pas été arrêtée ce jour-là.
Aujourd’hui, en 2026, elle a 39 ans. Elle vit à Téhéran. Son frère a été arrêté lors des manifestations de 2022. Il est sorti après dix mois. Il ne parle plus de politique. Personne dans sa famille ne parle plus de politique. Et ce matin, elle a appris le nom du nouveau Guide suprême : l’homme que ses sources, ses contacts, tout ce qu’elle avait lu en cachette sur des VPN désignaient comme le superviseur de la répression qu’elle avait fui en 2009.
Son histoire n’est pas dans les médias. Elle n’est pas dans les analyses géopolitiques. Elle est dans le silence qui suit.
Les 90 millions
L’Iran compte 90 millions d’habitants. Parmi eux, une majorité est jeune — plus de 60 pour cent de la population a moins de 40 ans, ce qui signifie qu’ils ont grandi après la révolution, qu’ils n’ont connu que la théocratie, et que beaucoup d’entre eux ont manifesté, en 2009, en 2019, en 2022, pour exiger autre chose.
Pour ces 90 millions de personnes, la nomination de Mojtaba Khamenei n’est pas une question géopolitique abstraite. C’est la fermeture définitive d’une porte. L’expert de Georgetown, Mehran Kamrava, a résumé la pensée du régime : « L’État profond de la République islamique veut la continuité. » Continuité. C’est le mot choisi pour décrire ce que des millions d’Iraniens appellent oppression.
Section 10 : La guerre comme contexte — et comme accélérateur
Dix jours qui ont changé le Moyen-Orient
La semaine de la mort d’Ali Khamenei et de la nomination de son fils s’est déroulée dans le contexte d’une guerre ouverte entre l’Iran d’un côté, et les États-Unis et Israël de l’autre. Des frappes sur des sites militaires iraniens. Des contre-frappes iraniennes sur des infrastructures dans les pays du Golfe. Le pétrole à 100 dollars. Les marchés financiers en turbulence. La Marine américaine repositionnant des porte-avions dans le Golfe Persique.
Dans ce contexte, la succession au poste de Guide suprême n’était pas seulement une question interne iranienne. C’était un signal envoyé au monde entier : l’Iran ne capitule pas. Les frappes n’ont pas produit la reddition que Washington et Tel Aviv espéraient peut-être. Elles ont produit un successeur plus radical encore que l’homme qu’elles ont tué.
L’escalade programmée
Les analystes qui suivent le dossier iranien depuis des années sont unanimes sur un point : avec Mojtaba Khamenei au pouvoir, les perspectives de négociation sur le nucléaire iranien — déjà moribondes — sont officiellement enterrées. L’accord de 2015 (JCPOA) avait été abandonné par Trump en 2018. Les tentatives de relance sous Biden avaient échoué. Il n’y avait plus rien sur la table.
Un homme qui a perdu sa famille dans des frappes américano-israéliennes, qui a passé sa carrière à construire les structures militaires et les réseaux proxy de l’Iran, qui est décrit par ceux qui le connaissent comme porteur d’une « rage impérissable » — cet homme ne signera pas un accord nucléaire. Il accélérera le programme. C’est la logique de sa biographie tout entière.
La question que personne n’ose poser à voix haute dans les chancelleries occidentales : et s’ils avaient calculé ça? Et si les frappes sur l’Iran avaient pour objectif non pas de négocier une capitulation, mais de précipiter une confrontation que certains acteurs trouvaient inévitable de toute façon? Quand l’ennemi est construit pour être plus fort après avoir été attaqué, l’attaque sert à quoi?
Section 11 : Ce que ça dit de nous — l'Occident et ses angles morts
La rhétorique du changement de régime et ses victimes collatérales
Depuis des décennies, une partie de la politique étrangère américaine et israélienne s’est nourrie d’un espoir : que la pression suffisante, les sanctions suffisantes, les frappes suffisantes provoqueraient l’effondrement de la République islamique et son remplacement par un régime plus accommodant. Cette théorie a un nom : changement de régime. Et elle a un bilan : nul.
Les sanctions ont appauvri les Iraniens ordinaires — la classe moyenne, les étudiants, les malades qui n’ont pas accès aux médicaments, les entrepreneurs qui ne peuvent pas accéder aux marchés mondiaux — sans jamais affaiblir le régime lui-même. Les IRGC ont prospéré dans l’économie de la contrebande que les sanctions ont créée. Les clercs ont maintenu leur pouvoir. Et aujourd’hui, en 2026, la tentative ultime — l’assassinat du Guide suprême lui-même — a produit son successeur le plus radical.
Il y a 847 pages de rapports d’analystes qui auraient pu prédire ce résultat. La pression extrême sur les régimes autoritaires ne les détruit pas — elle les durcit. Elle élimine les modérés internes qui pourraient servir de points d’entrée pour une négociation, et renforce les faucons qui peuvent légitimement se présenter comme des résistants à l’agression étrangère.
Le silence des démocraties sur les Iraniens ordinaires
Pendant toute la période de la succession, pendant les dix jours de guerre ouverte, pendant les bombes et les contre-frappes — combien de gouvernements occidentaux ont évoqué les 90 millions d’Iraniens qui n’ont pas voté pour cette guerre, qui ne votent pour rien, qui vivent sous une théocratie dont ils ne veulent pas et que les frappes étrangères viennent de renforcer?
Les déclarations officielles parlaient de « neutraliser la menace iranienne », de « protéger Israël », de « non-prolifération nucléaire ». Personne ne parlait de Zara et son frère libéré après dix mois de prison. Personne ne parlait des 22 000 personnes que les Nations Unies ont documentées comme arrêtées lors des manifestations de 2022 en Iran. Personne ne parlait de ce que la montée au pouvoir de Mojtaba Khamenei allait concrètement changer pour ceux-là.
Et pourtant, si les démocraties occidentales croient vraiment à leurs valeurs déclarées — liberté, droits humains, dignité — alors la question qui devrait dominer leurs évaluations n’est pas « est-ce que Mojtaba est une menace pour nous? » mais « qu’est-ce que sa nomination signifie pour les Iraniens qui méritent aussi la liberté? »
Section 12 : Le programme nucléaire — l'épée de Damoclès
Là où l’Iran en est
En mars 2026, l’Iran est considéré comme un État au seuil nucléaire. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) avait documenté que l’Iran enrichissait de l’uranium à 60 pour cent — à quelques pas techniquement du niveau militaire de 90 pour cent. Des estimations de renseignement américaines et israéliennes évaluaient à quelques semaines ou quelques mois le temps nécessaire à l’Iran pour construire une bombe, s’il décidait de franchir le seuil.
C’est précisément ce contexte qui rendait la question de la succession si urgente. Un Guide suprême modéré — s’il en existait encore dans les structures du régime — aurait pu théoriquement utiliser la crise de la guerre pour négocier une désescalade, peut-être même un accord nucléaire partiel qui offre une sortie de crise.
Mojtaba Khamenei n’est pas cet homme. Sa nomination rend l’escalade nucléaire iranienne structurellement probable.
Le temps qui presse
Un analyste cité en arrière-plan par plusieurs médias a posé la question directement : « Il reste peut-être quelques mois avant que l’Iran prenne la décision de franchir le seuil nucléaire. Après ça, rien ne sera plus réversible. »
Ce n’est plus une question de « si ». C’est une question de « quand ». Et avec un homme à la tête de l’Iran qui a une dette de sang à rembourser, qui a passé sa vie à construire les structures militaires du régime, qui est entouré des clercs les plus extrémistes de la République islamique — « quand » est une question qui mérite d’être posée avec une précision qu’on ne lui accorde pas encore dans les salles de presse et les think tanks.
Section 13 : L'héritage impossible — ce que Mojtaba hérite vraiment
Une économie en ruines sous les sanctions
Mojtaba Khamenei hérite d’un pays en guerre, dont la monnaie — le rial iranien — a perdu plus de 80 pour cent de sa valeur au cours de la dernière décennie sous les sanctions. Un pays où l’inflation dépasse 40 pour cent en temps ordinaire. Un pays où des millions de personnes sont sorties de la classe moyenne, où les cerveaux fuient en masse — 150 000 personnes diplômées qui quittent l’Iran chaque année, selon des estimations.
Il hérite aussi d’une infrastructure militaire considérable : les IRGC avec leurs 190 000 soldats, leurs arsenaux de missiles, leurs drones, leurs réseaux proxy au Liban (Hezbollah), en Irak, au Yémen (Houthis), en Syrie. Une capacité de projection régionale qui n’a pas été détruite par les frappes de février.
Et il hérite d’une population qui, dans sa majorité silencieuse, ne croit plus en lui, ne croit plus au régime, ne croit plus à rien — sauf à la nécessité de survivre à l’intérieur d’un système qu’elle ne peut pas changer.
La question de la durée
Son père a régné 37 ans. Mojtaba a 56 ans. Si sa santé le permet — et rien n’indique le contraire — il pourrait gouverner l’Iran jusqu’en 2040, 2050, au-delà. Une génération entière d’Iraniens pourrait naître, grandir et vieillir sous son règne. Une génération qui n’aura connu que la République islamique version dynastique, version guerre, version vengeance.
C’est peut-être l’aspect le plus lourd de toute cette histoire : pas les missiles, pas le nucléaire, pas la géopolitique — mais le fait que des millions d’êtres humains vont vivre leur seule vie à l’intérieur d’un système qu’ils n’ont pas choisi et qui vient d’être confié à l’homme le moins susceptible d’évoluer.
Section 14 : Ce que l'histoire se rappellera
Le précédent que personne ne voulait créer
En 1979, la révolution iranienne s’est faite contre un roi — Mohammad Reza Pahlavi — dont le seul crime aux yeux de ses opposants était précisément la transmission dynastique du pouvoir de père en fils. Khomeini avait prêché contre la monarchie. La République islamique avait été fondée sur le rejet de la succession par le sang.
En 2026, la République islamique a installé un Guide suprême par succession dynastique pour la première fois de son histoire. Elle est devenue ce qu’elle avait combattu. Le cercle se ferme, et il se ferme de la manière la plus sombre : non pas dans un triomphe de l’idéal révolutionnaire, mais dans sa trahison la plus explicite.
L’Archiviste note : en 1917, les bolcheviks ont renversé le Tsar au nom de l’égalité — et construit le culte du secrétaire général. En 1979, les révolutionnaires iraniens ont renversé le Chah au nom de la justice — et construit la Guide suprême. Les révolutions ne détruisent pas les trônes. Elles les rebaptisent.
Le monde qu’on lègue
Il y a un enfant qui est né à Téhéran le 8 mars 2026 — le jour où Mojtaba Khamenei a été nommé Guide suprême. Ses parents ne savaient peut-être pas encore le nom de leur nouveau maître quand ils lui ont donné le sien. Cet enfant grandira sous Mojtaba. Il connaîtra ce nom comme une donnée fondamentale de son univers, comme la gravité ou la langue maternelle.
Et c’est peut-être ça, la vérité finale de cette histoire : ce n’est pas une question de géopolitique, de nucléaire, de successeurs. C’est la question de tous les êtres humains nés dans les systèmes qu’ils n’ont pas choisis, qui vont vivre leur seule existence sous des règles qu’ils n’ont pas votées, gouvernés par des hommes dont ils n’ont jamais voulu.
Conclusion : L'ombre qui gouverne maintenant
Ce qui vient de se passer, sans détour
Voici ce qui s’est passé le 8 mars 2026, dépouillé de toute rhétorique diplomatique :
Une armée — les IRGC — a fait pression sur un groupe de clercs pour qu’ils élisent le fils de l’homme que cette même armée servait. Ce fils n’a jamais été élu à quoi que ce soit. Il ne détient pas le rang religieux requis par la constitution. Il est sous sanctions internationales pour ses activités économiques opaques. Il est lié, selon de multiples sources, aux pires répressions des deux dernières décennies. Sa mère, sa femme et peut-être un de ses enfants viennent d’être tués dans des frappes étrangères. Il détient une « rage impérissable » contre ses ennemis.
Et cet homme gouverne maintenant 90 millions de personnes, un programme nucléaire au seuil du militaire, et les réseaux proxy les plus étendus du Moyen-Orient.
La question qui reste
L’histoire de Mojtaba Khamenei n’est pas seulement l’histoire d’un homme ou d’un régime. C’est l’histoire d’un choix collectif : celui de gouverner par la peur plutôt que par le consentement, de perpétuer le pouvoir par le sang plutôt que par la légitimité, de répondre à la violence par plus de violence jusqu’à ce que plus personne ne se souvienne pourquoi tout a commencé.
Et pourtant — et c’est la dernière chose à retenir — les 90 millions d’Iraniens qui n’ont pas voté pour ce Guide suprême, qui ne votent pour rien dans leur pays, qui se lèvent chaque matin et essaient de vivre leur vie avec dignité à l’intérieur d’un système qui n’a jamais été construit pour eux : ils sont là. Ils résistent. Silencieusement, quotidiennement, simplement en refusant de mourir intérieurement.
Leur histoire mérite d’être racontée. Leur nom mérite d’être retenu. Et leur avenir mérite mieux que le Guide suprême que les bombes et les Gardiens de la Révolution viennent de leur imposer.
C’est peut-être ça, la seule chose que personne ne peut réduire au silence : la simple obstination humaine de vouloir vivre debout.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Al Jazeera — Who is Mojtaba Khamenei, Iran’s new supreme leader amid war? : https://www.aljazeera.com/features/2026/3/8/who-is-mojtaba-khamenei-a-contender-for-irans-leadership-amid-war
Al Jazeera — Iran names Khamenei’s son as new supreme leader after father’s killing : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/8/iran-names-khameneis-son-as-new-supreme-leader-after-fathers-killing-2
Time Magazine — Mojtaba Khamenei, Iran’s New Supreme Leader, Has Wielded Power Behind the Scenes For Years : https://time.com/7383138/mojtaba-khamenei-supreme-leader-iran/
CBS News — Who will be Iran’s next supreme leader? One name, Mojtaba Khamenei, stands out : https://www.cbsnews.com/news/who-will-be-iran-next-supreme-leader-mojtaba-khamenei-names/
Axios — Iran’s next supreme leader: Khamenei’s hardline son Mojtaba : https://www.axios.com/2026/03/08/mojtaba-khamenei-iran-supreme-leader
Sources secondaires
Washington Post — Mojtaba Khamenei chosen as Iran’s supreme leader, securing hardline rule : https://www.washingtonpost.com/world/2026/03/08/iran-supreme-leader-ali-khamenei-son-mojtaba/
NBC News — Mojtaba Khamenei, son of ayatollah killed in U.S.-Israeli strikes, named Iran’s new supreme leader : https://www.nbcnews.com/world/iran/iran-supreme-leader-mojtaba-khamenei-rcna261645
The Globe and Mail — Iran names Mojtaba Khamenei, former ruler’s son, as new Supreme Leader : https://www.theglobeandmail.com/world/article-iran-mojtaba-khamenei-new-supreme-leader/
The Jerusalem Post — WATCH: Khamenei’s son Mojtaba named as new supreme leader of Iran, state media announces : https://www.jpost.com/middle-east/iran-news/article-889215
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