Des « alliés de bonne foi » qui achètent du pétrole à l’ennemi
Scott Bessent a déployé un arsenal rhétorique remarquable pour justifier le passe-droit. « Nos alliés en Inde ont été de bons acteurs et ont précédemment cessé d’acheter du pétrole russe sanctionné », a-t-il déclaré. La phrase est fascinante. L’Inde est le plus grand importateur de brut russe au monde. La Russie est le premier fournisseur de pétrole de l’Inde. En février 2026, l’Inde importait encore massivement du brut russe. Mais Bessent affirme qu’ils ont été de « bons acteurs ». Les mots ne correspondent pas aux faits. Et c’est exactement le but.
Bessent a ensuite ajouté : « Le Trésor a accepté de laisser nos alliés en Inde commencer à acheter du pétrole russe déjà en mer… pour combler le déficit temporaire. » La formulation est chirurgicale. « Déjà en mer » — comme si le problème n’était que logistique. « Déficit temporaire » — comme si la guerre en Iran allait se terminer dans trente jours. « Alliés » — pour rappeler que l’Inde est trop précieuse stratégiquement pour être sanctionnée. Quand Bessent dit « comprendre », il faut lire : « nous avons besoin de l’Inde contre la Chine, alors nous fermons les yeux sur le pétrole russe. »
L’aveu qui change tout — « des centaines de millions de barils sanctionnés »
Mais le moment le plus révélateur est venu lors d’une interview sur Fox Business. Bessent a lâché une phrase que peu ont relevée : « Il y a des centaines de millions de barils sanctionnés en mer. En les désanctionnant, le Trésor peut créer de l’offre. » Relisez. Le secrétaire au Trésor américain vient d’admettre que les sanctions elles-mêmes sont un outil de politique pétrolière. On les impose quand le pétrole est abondant. On les retire quand il est rare. Les sanctions ne sont plus un instrument de pression géopolitique contre Moscou. Elles sont devenues un robinet que Washington ouvre et ferme selon le prix du baril.
Et Bessent a été encore plus explicite : il a indiqué que ce passe-droit pourrait « ne pas être le dernier ». Que davantage de pétrole russe pourrait être « désanctionné » à l’avenir. L’administration Trump met en place un programme de réassurance maritime de 20 milliards de dollars via la DFC (International Development Finance Corporation) pour protéger les navires traversant le détroit d’Ormuz. Le message est clair : plutôt que de maintenir les sanctions et trouver des alternatives au pétrole russe, Washington préfère lever les sanctions et sécuriser les routes maritimes. La politique énergétique l’emporte sur la politique étrangère.
« En les désanctionnant, le Trésor peut créer de l’offre. » En une phrase, Scott Bessent vient de transformer les sanctions contre la Russie en variable d’ajustement du marché pétrolier. Ce ne sont plus des sanctions. Ce sont des vannes. On les ouvre quand le baril est trop cher. On les ferme quand il redescend. L’Ukraine a cru que les sanctions étaient un bouclier. Elles sont une jauge.
L'Inde refuse le rôle du suppliant reconnaissant
New Delhi rejette le concept même de « permission »
La réaction indienne au passe-droit américain a été aussi prévisible que révélatrice. Le Press Information Bureau indien a publié un communiqué sans ambiguïté : « L’Inde n’a jamais dépendu de la permission d’un autre pays pour acheter du pétrole russe. » Le gouvernement a ajouté : « L’Inde importe encore du pétrole russe en février 2026, et la Russie reste le plus grand fournisseur de brut de l’Inde. » New Delhi a rappelé que le pays détient plus de 250 millions de barils de réserves stratégiques de brut et de produits pétroliers. Le message à Washington est limpide : nous n’avions pas besoin de votre autorisation. Nous n’en avons pas besoin maintenant. Nous n’en aurons jamais besoin.
L’Inde a raison — du point de vue de ses intérêts nationaux. Avec 1,4 milliard d’habitants, une dépendance aux importations pétrolières de 85 %, et un taux de croissance de 6 à 7 %, l’Inde ne peut pas se permettre de payer son brut au prix fort par solidarité avec la politique étrangère américaine. Le pétrole russe arrive avec une décote de 20 à 30 dollars par rapport au Brent. C’est une économie de dizaines de milliards de dollars par an. Aucun premier ministre indien ne sacrifiera les intérêts énergétiques de son pays pour faire plaisir à un secrétaire au Trésor américain qui les appelle « bons acteurs » sur Fox Business.
Rahul Gandhi et la blessure de souveraineté
Le passe-droit américain a provoqué une tempête politique en Inde. Le chef de l’opposition, Rahul Gandhi, a été cinglant : « Ce que nous observons aujourd’hui, ce n’est pas de la politique. C’est le résultat de l’exploitation d’un individu compromis. » Visant directement le premier ministre Narendra Modi, Gandhi a demandé au Parlement : « Les États-Unis vont-ils désormais nous dire à qui nous pouvons acheter du pétrole? Si c’est la Russie ou l’Iran, les États-Unis décideront. Mais notre premier ministre ne décidera pas. » Le député du Congrès KC Venugopal a qualifié la situation de « profondément humiliante pour la souveraineté et le standing international de l’Inde ».
L’ironie est mordante. Le gouvernement Modi se présente comme le champion de l’autonomie stratégique indienne — le fameux « multi-alignement » qui permet à l’Inde de naviguer entre Moscou, Washington et Pékin. L’Inde participe au Quad avec les États-Unis, le Japon et l’Australie pour contrer la Chine. Elle siège aux BRICS aux côtés de la Russie et de la Chine. Elle achète des S-400 russes et des armes américaines. Et pourtant, quand Washington publie un document qui « autorise » l’Inde à acheter du pétrole, toute la façade d’indépendance s’effrite. Car si l’Inde était vraiment souveraine sur ses achats pétroliers, pourquoi aurait-elle besoin d’un passe-droit?
L’Inde achète des armes au rayon américain, du pétrole au rayon russe, de la technologie au rayon israélien. Elle fait ses courses dans tous les supermarchés géopolitiques du monde. Mais quand Washington lui délivre un « bon d’achat » pour le rayon russe, toute l’architecture du multi-alignement vacille. On ne donne pas de permission à un pays souverain. On donne des permissions à un client.
Les démocrates au Congrès sonnent l'alarme
Une « aide matérielle à l’ennemi » selon les parlementaires
À Washington, la réaction n’a pas tardé. Les démocrates du Congrès ont exigé l’annulation immédiate du passe-droit. Le représentant Sam Liccardo (démocrate, Californie) et le sénateur Ruben Gallego (démocrate, Arizona) ont écrit une lettre au secrétaire Bessent qualifiant la décision de « dangereuse, autodestructrice et indéfendable ». Ils ont décrit le passe-droit comme « un acte inexplicable de bénéfice matériel à l’ennemi ». Le mot est fort. « Ennemi. » Pas « adversaire ». Pas « concurrent stratégique ». Ennemi. Des élus américains qualifient le passe-droit de leur propre gouvernement d’aide à l’ennemi.
Les parlementaires démocrates ont articulé un argument qui mérite attention. Le passe-droit « récompense la Russie d’un bénéfice inattendu alors qu’elle contribue à cibler les troupes américaines au Moyen-Orient ». L’approche de l’administration « a permis à la Russie et à d’autres adversaires de profiter de réserves pétrolières auparavant contraintes par les sanctions, soutenant les efforts russes pour nuire aux troupes américaines ». Et pourtant, l’administration Trump maintient que les sanctions sont intactes. L’écart entre la rhétorique officielle et l’analyse des propres élus du pays est vertigineux.
Le conflit en Iran aggrave chaque contradiction
Le timing du passe-droit est dévastateur pour sa crédibilité. Les États-Unis bombardent l’Iran — un pays pétrolier — dans le cadre de l’opération Epic Fury. Ces frappes ont provoqué une crise énergétique mondiale. Le détroit d’Ormuz est quasi fermé. Le pétrole atteint des records. Pour compenser la perte d’approvisionnement iranien, Washington autorise davantage de pétrole russe sur le marché. Les démocrates l’ont formulé sans détour : « Un conflit prolongé avec l’Iran et des opérations militaires élargies au Moyen-Orient ne feront qu’aggraver la crise des coûts énergétiques, obligeant les Américains à payer davantage à la pompe. »
La boucle logique est implacable. Les États-Unis font la guerre en Iran. La guerre fait monter le prix du pétrole. Le prix du pétrole menace la stabilité politique intérieure. Pour stabiliser le prix, Washington lève partiellement les sanctions sur le pétrole russe. L’argent du pétrole russe finance la guerre contre l’Ukraine. Et les États-Unis prétendent que leurs sanctions contre la Russie sont intactes — tout en faisant une guerre qui les oblige à les contourner. Chaque décision crée le problème que la suivante tente de résoudre. C’est une machine à contradictions géopolitiques qui s’auto-alimente.
Les États-Unis bombardent l’Iran, ce qui fait monter le pétrole, ce qui les oblige à lever les sanctions sur le pétrole russe, ce qui finance la guerre contre l’Ukraine, que les États-Unis prétendent soutenir. Chaque domino qui tombe en renverse un autre. Et personne à Washington ne semble voir que la première main qui pousse le premier domino porte un drapeau américain.
Quatre ans de sanctions — et la Russie exporte plus que jamais
Le mythe des « sanctions les plus sévères de l’histoire »
Depuis février 2022, les sanctions occidentales contre la Russie ont été décrites comme les « plus sévères de l’histoire ». Le plafonnement du prix du pétrole à 60 dollars le baril. L’embargo sur les importations européennes de brut russe. Les sanctions sur les banques, les oligarques, la technologie. Le gel de 300 milliards de dollars de réserves de la Banque centrale russe. En janvier 2025, l’OFAC a sanctionné 183 navires de la flotte fantôme russe. En octobre 2025, Rosneft et Lukoil ont été ajoutées à la liste SDN. En décembre 2025, l’Union européenne a sanctionné 41 navires supplémentaires. Sur le papier, la Russie devait être étranglée.
Et pourtant, quatre ans plus tard, la Russie exporte plus de pétrole qu’avant la guerre. Simplement vers des acheteurs différents. L’Inde, la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis. Le vice-premier ministre russe Alexander Novak a noté que la Chine et l’Inde achètent environ 80 % des exportations pétrolières russes. La flotte fantôme — des centaines de navires opérant sans assurance occidentale, sous pavillons de complaisance — transporte des millions de barils chaque mois. La Chine a continué à importer du brut russe aux mêmes volumes après les sanctions d’octobre 2025. Seuls 15 % des navires sanctionnés ont cessé de charger dans les ports russes.
Le passe-droit comme aveu structurel
Le passe-droit de 30 jours n’est pas un incident isolé. C’est un aveu structurel. L’aveu que les sanctions pétrolières ne fonctionnent que lorsque le marché est stable. Dès qu’une crise — guerre en Iran, fermeture du détroit d’Ormuz, flambée des prix — perturbe l’offre mondiale, les sanctions deviennent un luxe que Washington ne peut plus se permettre. Le problème, c’est qu’un « passe-droit temporaire » a une tendance naturelle à devenir permanent. Trente jours deviennent soixante. Puis « jusqu’à stabilisation du marché ». Puis permanent de facto.
C’est la trajectoire classique des exceptions aux régimes de sanctions. L’Iran l’a vécue pendant des décennies. La Corée du Nord aussi. Les sanctions commencent maximales. Puis les exemptions s’accumulent. Puis les contournements se normalisent. Puis un jour, on regarde le régime de sanctions et on réalise qu’il est criblé de trous. Bessent lui-même a suggéré que « davantage de pétrole russe pourrait être désanctionné » à l’avenir. Ce n’est plus une question de « si » les sanctions seront assouplies. C’est une question de « quand » et de « combien ».
Trente jours. Comme quand on « arrête de fumer » avec une dernière cigarette. Qui dure un mois. Puis un autre. Puis on arrête de compter. Les sanctions contre le pétrole russe suivent la même trajectoire. Et chaque « exception temporaire » creuse un peu plus le fossé entre ce que Washington dit et ce que Washington fait.
L'Ukraine — la variable sacrifiée de l'équation
Chaque baril finance un missile
Il faut dire les choses avec la clarté qu’elles méritent. Le pétrole russe — y compris celui que l’Inde est désormais autorisée à acheter — finance la guerre contre l’Ukraine. Les revenus pétroliers et gaziers représentent environ 30 % du budget fédéral russe. En 2025, la Russie a engrangé plus de 200 milliards de dollars de revenus d’exportation d’hydrocarbures — malgré les sanctions. Cet argent paie les Iskander-M qui frappent Odessa. Les drones Shahed qui terrorisent Kyiv chaque nuit. Les obus d’artillerie qui martèlent le Donbass sans répit depuis quatre ans.
Au prix moyen de 55 dollars le baril, les 140 millions de barils couverts par le passe-droit représentent environ 7,7 milliards de dollars. C’est à peu près le montant de l’aide militaire supplémentaire que l’Ukraine a demandée pour 2026. L’ironie est chirurgicale. Les États-Unis débattent pendant des mois pour envoyer 7 milliards d’aide à l’Ukraine. Et ils accordent en trente jours un passe-droit qui envoie la même somme dans les caisses du Kremlin. D’une main, Washington arme Kyiv. De l’autre, il finance Moscou. Les deux mains appartiennent au même corps.
Le double standard que Kyiv connaît par coeur
L’administration américaine sanctionne la Russie d’une main et autorise l’achat de son pétrole de l’autre. Elle exige de l’Europe qu’elle se sèvre du gaz russe — à grands frais — tout en permettant à l’Inde d’acheter du brut russe à prix cassé. Elle demande à l’Ukraine de se battre « aussi longtemps qu’il le faudra » tout en finançant indirectement l’ennemi contre lequel elle se bat. Et pourtant, Washington affirme que sa « politique de sanctions reste intacte ». Les mots et les actes ne disent pas la même chose. Et c’est l’Ukraine qui habite dans l’écart entre les deux.
Ce double standard n’est pas un accident. C’est une constante structurelle de la politique occidentale depuis février 2022. Le gaz russe a continué à couler vers l’Europe pendant des mois après l’invasion. Le pétrole russe continue de couler vers l’Inde et la Chine. Les composants électroniques occidentaux continuent de se retrouver dans les missiles russes via des circuits de contournement en Asie centrale. Les sanctions sont réelles. Mais elles sont perméables. Et chaque pore dans le tissu des sanctions est un canal de financement pour la machine de guerre russe que l’Occident prétend vouloir arrêter.
L’Occident sanctionne la Russie comme un parent punit un enfant : assez pour avoir l’impression d’agir, pas assez pour changer le comportement. Et pendant ce temps, l’enfant continue de frapper son voisin — avec l’argent de poche qu’on ne lui a pas coupé. L’Ukraine vit dans cette métaphore. Sauf que pour elle, les coups ne sont pas métaphoriques.
Le dollar comme arme — et ses limites
La dé-dollarisation s’accélère à chaque passe-droit
Les sanctions économiques sont l’arme de prédilection des États-Unis depuis la fin de la Guerre froide. Grâce à la domination du dollar dans le commerce mondial et au contrôle du système SWIFT, Washington peut imposer des sanctions à n’importe quel pays et les rendre effectivement mondiales. Mais le passe-droit de 30 jours révèle les limites structurelles de cette arme. Quand les sanctions affectent le marché pétrolier mondial au point de menacer la stabilité économique des États-Unis eux-mêmes, Washington recule. Et le monde entier prend note.
La Chine paie son pétrole russe en yuan. Le commerce bilatéral en roupies entre l’Inde et la Russie a explosé. Les BRICS discutent d’une alternative à SWIFT. L’Arabie saoudite accepte des paiements en yuan pour son pétrole. Chaque passe-droit, chaque exemption, chaque recul américain sur les sanctions accélère cette dé-dollarisation. Car le message est clair : le dollar est une arme — mais une arme que son propriétaire n’ose pas utiliser pleinement. Et une arme qu’on n’utilise qu’à moitié n’inspire qu’à moitié la peur.
Les règles s’appliquent selon le rapport de force
L’Inde achète du pétrole russe et reçoit un passe-droit. Parce que l’Inde est un partenaire stratégique essentiel contre la Chine. Le Venezuela exporte du pétrole et reçoit des sanctions renforcées. Parce que le Venezuela n’a rien à offrir en échange. L’Arabie saoudite refuse de produire plus et reçoit des courbettes diplomatiques. Parce que les États-Unis ont besoin de son pétrole. L’Iran est bombardé. Parce que l’Iran n’a ni l’économie de l’Inde, ni le pétrole de l’Arabie, ni les armes nucléaires de la Russie.
Les règles de l’ordre international ne s’appliquent pas de manière uniforme. Elles s’appliquent en fonction du rapport de force. C’est la réalité que le passe-droit illustre avec une clarté brutale. La Russie est sanctionnée — mais ses plus gros clients reçoivent des exemptions. L’Iran est bombardé — mais l’Inde qui achetait son pétrole est ménagée. Les « règles » sont écrites par ceux qui ont le pouvoir de les imposer — et de les contourner quand elles ne servent plus leurs intérêts. Et pourtant, on continue d’appeler ça un « ordre fondé sur des règles ». L’expression n’a jamais sonné aussi creux.
Les sanctions sont pour les ennemis faibles. Les passe-droits sont pour les amis utiles. Et entre les deux, il y a l’Ukraine — un allié assez courageux pour se battre, mais pas assez puissant pour exiger que les règles soient appliquées. C’est la position la plus cruelle de l’échiquier : être indispensable au récit, mais dispensable dans les faits.
La politique énergétique de Trump — entre « dominance » et pragmatisme
L’American Energy Dominance face au mur du réel
L’administration Trump a fait de l’« American Energy Dominance » un pilier de sa politique. Produire plus. Exporter plus. Dominer le marché mondial. Mais la réalité de mars 2026 est que les États-Unis ne peuvent pas compenser seuls la perte de l’approvisionnement iranien, la fermeture du détroit d’Ormuz, et la flambée des prix. La production américaine de pétrole est déjà à des niveaux record — environ 13 millions de barils par jour. Augmenter davantage prend des mois, voire des années. Les puits de schiste ne s’ouvrent pas en appuyant sur un bouton.
Le passe-droit est donc l’aveu que l’American Energy Dominance a des limites. Quand le marché mondial est en crise, même la première puissance pétrolière au monde a besoin du pétrole russe pour stabiliser les prix. Bessent l’a dit lui-même : il s’agit de « permettre au pétrole de continuer à couler dans le marché mondial ». Traduction : sans le pétrole russe, les prix seraient encore plus hauts. Et des prix plus hauts, c’est une catastrophe politique pour une administration qui a promis l’énergie bon marché et la prospérité.
Le programme de réassurance à 20 milliards — la rustine sur la fracture
Pour tenter de stabiliser les routes maritimes, l’administration Trump a annoncé un programme de réassurance de 20 milliards de dollars via la DFC pour protéger les navires traversant le détroit d’Ormuz. L’objectif est de rassurer les armateurs et de relancer le trafic maritime dans une zone de guerre active. Mais le programme ne résout pas le problème fondamental : les États-Unis ont lancé une guerre qui a fermé la route maritime la plus importante du monde pour le pétrole, et ils tentent maintenant de compenser les dégâts en levant les sanctions sur un autre pays pétrolier.
C’est comme percer un trou dans un réservoir d’eau et tenter de le remplir avec un autre tuyau. L’eau coule toujours. Mais elle vient d’une source que vous aviez juré de ne jamais utiliser. Le programme de réassurance et le passe-droit pétrolier sont les deux faces d’une même politique d’urgence qui admet, sans le dire explicitement, que l’opération Epic Fury a des conséquences économiques que l’administration n’avait pas anticipées — ou qu’elle avait choisi d’ignorer.
Vingt milliards de dollars pour réassurer les tankers dans le détroit d’Ormuz. Un passe-droit de 30 jours pour le pétrole russe. C’est le coût caché d’une guerre que personne n’a chiffrée avant de la lancer. Chaque bombe sur l’Iran a un prix que le contribuable américain paiera à la pompe. Chaque missile sur Téhéran fait monter le baril. Et chaque dollar de plus au baril rapproche Washington d’un choix qu’il ne voulait pas faire : ses sanctions ou son économie.
Ce que 30 jours révèlent sur l'architecture du monde en 2026
Le multipolaire n’est plus une théorie — c’est un fait accompli
Le passe-droit de 30 jours est un marqueur historique. Pas parce que 140 millions de barils vont changer de mains — c’est une goutte dans l’océan pétrolier mondial. Mais parce qu’il cristallise une réalité que les stratèges occidentaux refusent encore d’admettre : le monde multipolaire est arrivé. L’Inde refuse les ordres. La Chine ignore les sanctions. La Russie contourne les embargos. Les BRICS construisent des alternatives financières. Et les États-Unis, malgré leur puissance militaire et économique colossale, doivent négocier, accommoder, faire des exceptions.
Le XXe siècle était celui de l’unilatéralisme américain. Les États-Unis imposaient des sanctions et le monde obéissait — parce qu’il n’y avait pas d’alternative. Le XXIe siècle est celui du choix. L’Inde peut choisir entre le pétrole américain et le pétrole russe. La Chine peut choisir entre SWIFT et son propre système de paiement. La Russie peut choisir entre les marchés occidentaux et les marchés asiatiques. Et chaque passe-droit que Washington accorde est une reconnaissance tacite que le monde n’obéit plus à un seul centre de gravité.
Kyiv, New Delhi, Moscou — trois capitales, trois leçons
Kyiv apprend — encore une fois — que les promesses occidentales ont une date d’expiration. Que les sanctions « inviolables » se violent dès que le prix du baril l’exige. Que le soutien à l’Ukraine est réel, mais conditionnel. Conditionnel au prix de l’essence en Amérique. Conditionnel aux besoins stratégiques de Washington dans le Pacifique. Conditionnel à tout — sauf aux principes qu’on invoque pour le justifier.
New Delhi apprend — encore une fois — que la souveraineté se mesure au rapport de force. L’Inde peut dire qu’elle n’a pas besoin de permission. Mais elle a reçu un passe-droit. Et un passe-droit, par définition, implique que quelqu’un d’autre contrôle l’accès. L’Inde est souveraine. Mais sa souveraineté passe par un formulaire de l’OFAC.
Moscou apprend — encore une fois — que la patience paie. Que les sanctions occidentales sont intenses mais pas infinies. Que les fissures apparaissent quand la pression économique change de direction. Que le pétrole est un bouclier plus efficace que n’importe quelle arme nucléaire — parce que le monde a besoin de pétrole tous les jours, mais espère ne jamais avoir besoin de l’arme nucléaire.
Trois capitales. Trois leçons. Kyiv apprend la précarité des alliances. New Delhi apprend le prix de l’autonomie proclamée. Moscou apprend la valeur de la patience. Et Washington? Washington n’apprend rien. Parce que Washington ne croit pas avoir quelque chose à apprendre. C’est peut-être la leçon la plus dangereuse de toutes.
Le vrai prix de la « mesure temporaire »
Ce que 30 jours résument sur cette époque
Un passe-droit de 30 jours. Trente jours pendant lesquels 140 millions de barils de pétrole russe trouveront légalement preneurs en Inde. Trente jours de revenus supplémentaires pour le budget de guerre de Poutine. Trente jours pendant lesquels les sanctions — censées être « les plus sévères de l’histoire » — auront un trou béant. Et après? Bessent a déjà prévenu que d’autres exemptions pourraient suivre. La « mesure temporaire » est une porte entrouverte. Et les portes entrebâillées, en géopolitique, ne se referment jamais vraiment.
Le système tel qu’il est — pas tel qu’on le raconte
L’Ukraine continuera à se battre. Les Iskander-M continueront à tomber. Les Shahed continueront à bourdonner dans la nuit. Et le pétrole russe continuera à couler — vers l’Inde, la Chine, la Turquie, les Émirats — finançant chaque jour de guerre supplémentaire. Le passe-droit de 30 jours n’est pas une anomalie dans le système. Il est le système. Un système où les principes existent — mais où les intérêts passent toujours en premier. Où les « lignes rouges » sont tracées au crayon. Où les « sanctions inviolables » se violent dès que le portefeuille le commande.
Les sanctions contre la Russie sont intactes. Sauf pour 140 millions de barils. Sauf pour 30 jours. Sauf pour l’Inde. Sauf quand le pétrole est trop cher. Sauf quand c’est politiquement inconfortable. « Intactes » est un mot qui a perdu tout son sens. Comme « ligne rouge ». Comme « conséquences ». Comme « solidarité inconditionnelle ». L’Ukraine connaît la vraie définition de ces mots. Elle la paie chaque jour. En vies. En villes. En espoir.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Kyiv Independent — US says Russia sanctions policy intact despite temporary energy market measure, 6 mars 2026
The Moscow Times — US Grants Temporary Waiver to Allow India to Buy Russian Oil as Iran War Jolts Energy Markets, 6 mars 2026
The Moscow Times — India Says It Will Continue Buying Russian Oil, Rejects Need for US Permission, 7 mars 2026
BusinessToday India — Scott Bessent on 30 day waiver for Russian oil shipments despite sanctions, 7 mars 2026
U.S. Department of the Treasury — Treasury Intensifies Sanctions Against Russia by Targeting Russia’s Oil Production and Exports, octobre 2025
Sources secondaires
CNBC — Congressional Democrats demand reversal of Russian oil sales into India as energy prices soar, 9 mars 2026
Bloomberg — Bessent Says US May Unsanction More Russia Oil Post India Move, 6 mars 2026
gCaptain — US May Unsanction More Russia Oil Post India Move, 6 mars 2026
Euronews — US offers India 30-day waiver to buy stranded Russian oil amid Iran war shocks, 6 mars 2026
Bloomberg — Oil Tops $110 as Iran War Forces More Gulf Giants to Cut Output, 8 mars 2026
Axios — Oil tops $100 a barrel as Iran war escalates, 8 mars 2026
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