De 11 à 103 enfants en un an — l’explosion silencieuse
En 2024, 11 enfants avaient été détenus en Ukraine en lien avec des actes commis au bénéfice des services russes. C’était déjà une catastrophe. En mai 2025, ce chiffre atteignait 103 mineurs détenus — une multiplication par dix en moins d’un an. Parmi eux: 91 garçons et 12 filles. 42 mineurs condamnés. Sept d’entre eux ont reçu des peines d’emprisonnement allant de 6 mois à 10 ans.
Des enfants. En prison. Pour avoir obéi à des adultes qui se faisaient passer pour des recruteurs bienveillants sur une application de messagerie.
Le vice-chef de la Police nationale d’Ukraine, Andrii Niebytov, l’a confirmé lors d’une intervention télévisée: « Depuis 2024, nous avons reçu plus de 130 signalements d’enfants et de leurs parents indiquant que les services de renseignement russes ont tenté de les recruter » pour commettre des actes terroristes et des sabotages.
Et pourtant, ce chiffre de 130 ne représente que les signalements officiels. La SBU — le Service de sécurité de l’Ukraine — a reçu plus de 10 000 messages signalant des tentatives de recrutement déjouées. Dix mille. Ce n’est plus une opération de renseignement. C’est une campagne industrielle contre l’enfance ukrainienne.
Derrière chaque chiffre, un visage. Derrière chaque condamnation, une mère qui regardait son enfant partir en classe le matin sans savoir qu’il était devenu, sans le comprendre vraiment, un outil de guerre entre les mains d’une puissance étrangère.
En 2025 : 61 actes terroristes, 57 arrestations, 27 crimes prévenus
Les résultats de 2025 sont accablants. La Police nationale d’Ukraine a enregistré 61 cas d’actes terroristes et de sabotage impliquant des mineurs. 57 affaires ont été résolues avec des arrestations et des mises en accusation. 27 crimes planifiés ont été prévenus au stade de la préparation — grâce à des unités spécialisées de police juvénile et à des agents affectés dans les établissements scolaires.
Ces 27 crimes prévenus: ce sont 27 bombes qui n’ont pas explosé. 27 incendies qui n’ont pas dévasté. 27 vies — peut-être celles des enfants eux-mêmes — qui n’ont pas été brisées définitivement. Mais pour combien de cas réussis? Pour combien d’adolescents qui ont accompli leur mission et sont rentrés chez eux, hantés par ce qu’ils venaient de faire, sans savoir vers qui se tourner?
Dans la seule région de Kirovohrad, le SBU a démantelé un réseau où un mineur recrutait lui-même d’autres résidents pour des opérations terroristes et des sabotages. Un enfant transformé en chef de réseau. Un enfant utilisé pour en corrompre d’autres. La perversité du système russe atteint ici son sommet.
On a prévenu 27 crimes. On a arrêté 57 fois. On a enregistré 61 cas. Et la machine continue de tourner. Parce que derrière chaque enfant arrêté, il y a un opérateur du FSB dans un bureau de Moscou qui ouvre un nouveau canal Telegram et commence à chercher la prochaine cible.
LES MÉTHODES : Comment on fabrique un terroriste de 14 ans
L’escalade calculée — du graffiti à la bombe
Ne croyez pas que la Russie demande à un enfant de 14 ans de poser une bombe dès le premier message. Ce serait trop facile à refuser. Trop évident. Trop clairement criminel.
La méthode russe est une escalade progressive, délibérément conçue pour ne jamais présenter un point de rupture évident.
En 2022, au début de l’invasion, les missions commençaient par de la surveillance passive: photographier un bâtiment militaire, signaler les mouvements d’un convoi. Puis sont venues les missions de graffiti — taguer des messages antiukrainiens sur des murs, des véhicules, des bâtiments officiels. Puis l’incendie criminel — les voitures de militaires, les centres de recrutement, les bureaux de poste. Et maintenant, en 2025: 23 enfants ont été approchés pour fabriquer, transporter ou planter des engins explosifs improvisés dans les seuls six derniers mois précédant le rapport de l’ONU d’octobre 2025.
À chaque étape, l’enfant est déjà complice. À chaque étape, il a déjà quelque chose à perdre. La logique du piège est implacable: celui qui a déjà brûlé une voiture ne peut plus reculer sans risquer la prison. Alors on lui confie quelque chose de plus grave. Et encore plus grave.
Ce n’est pas du recrutement. C’est de la fabrication. On prend un enfant normal — curieux, en manque d’argent, isolé — et on le transforme, mission après mission, en quelqu’un qui ne se reconnaît plus dans le miroir. La Russie ne recrute pas des terroristes. Elle les crée.
Telegram : l’arme principale de la guerre contre l’enfance
Presque tous les cas documentés ont un point commun: Telegram. L’application de messagerie russe, adoptée par des millions d’utilisateurs pour sa résistance à la censure et son chiffrement, est devenue l’arme principale du FSB pour atteindre les mineurs ukrainiens.
Les agents russes créent des canaux déguisés en offres d’emploi légitimes. Ils utilisent des alias — jamais leurs vrais noms. Ils maîtrisent les codes de communication des adolescents. Ils offrent ce que ces jeunes veulent: de l’argent, de l’excitation, un sentiment d’appartenance. Le tout servi avec la « gamification » des missions — comme un jeu vidéo où chaque niveau accompli débloque une récompense.
Deux adolescents de Lviv — 15 et 14 ans — ont reçu des instructions détaillées pour dissimuler une bombe dans un pot de fleurs. Ils ont également installé un smartphone équipé d’une caméra pour permettre une détonation à distance par leurs commanditaires russes. Ils ont été pris sur le fait. Ils risquent jusqu’à 12 ans de prison. Leur âge: 15 et 14 ans.
Et pourtant. Telegram reste disponible. Les canaux se recréent après chaque démantèlement. Le FSB adapte ses méthodes plus vite que les forces de l’ordre ne peuvent réagir. Car pour chaque canal fermé, dix autres s’ouvrent. Pour chaque agent identifié, dix autres restent dans l’ombre.
Vous connaissez les plateformes que votre enfant utilise. Vous pensez peut-être qu’elles sont sûres. Pensez à Mykyta. À Danylo. À ces deux enfants de Lviv. Eux aussi, leurs parents pensaient que leur enfant était en sécurité derrière son téléphone.
LES VICTIMES : Qui souffre vraiment?
Le 11 mars 2025, à Ivano-Frankivsk
Il était 17 ans. Son prénom n’a pas été rendu public pour des raisons légales. Le 11 mars 2025, dans la ville d’Ivano-Frankivsk, dans l’ouest de l’Ukraine, il manipulait un engin explosif improvisé fourni par ses recruteurs russes. La bombe a explosé prématurément. Il est mort sur place.
Son ami, âgé de 15 ans, était à ses côtés. L’explosion lui a arraché les deux jambes.
Un mort. Un amputé. Deux enfants. Une mission que le FSB leur avait confiée contre de l’argent.
Ces deux garçons ne sont pas des martyrs d’une cause. Ce sont des victimes d’une opération de déstabilisation menée depuis Moscou par des professionnels du renseignement contre des adolescents qui n’avaient pas encore la maturité pour comprendre dans quoi on les entraînait. La Russie a tué l’un. Elle a mutilé l’autre. Et elle appelle ça une opération réussie.
Posez-vous cette question: si ces deux enfants avaient été russes, et si c’était l’Ukraine qui les avait recrutés pour des attentats, combien de minutes auraient duré les discours à l’ONU? Combien d’heures avant les sanctions? Combien de jours avant que la planète entière ait les photos de ces deux garçons sur sa une? L’asymétrie du traitement n’est pas un accident. C’est une décision.
Les filles aussi — 12 parmi les 103
Parmi les 103 mineurs détenus en mai 2025, on compte 12 filles. Douze. Ce n’est pas un chiffre marginal. C’est la preuve que le FSB ne fait pas de discrimination de genre dans ses opérations de recrutement. Une adolescente seule, vulnérable, en quête de sens ou simplement d’argent pour aider sa famille: elle est aussi une cible.
Les services russes privilégient également une catégorie particulière: les personnes sans emploi légal, les personnes dépendantes de l’alcool ou de drogues, et les mineurs — précisément parce qu’ils sont plus vulnérables, moins susceptibles de refuser, plus faciles à manipuler. C’est documenté par les services de sécurité ukrainiens dans la région de Kirovohrad.
On ne recrute pas des enfants malgré leur jeunesse. On les recrute à cause de leur jeunesse. Parce qu’ils sont malléables. Parce qu’ils peuvent être manipulés. Parce que les peines encourues sont plus légères pour les mineurs. Parce que personne ne soupçonne vraiment un gamin de 14 ans d’être un agent du FSB.
Il faut nommer ce que c’est. Ce n’est pas du recrutement. Ce n’est pas de l’espionnage. C’est de l’exploitation d’enfants au sens le plus littéral du terme. C’est une organisation criminelle d’État qui utilise délibérément la vulnérabilité de l’enfance comme arme de guerre. Ça a un nom dans le droit international. Et personne n’utilise ce mot assez fort.
LE COUPABLE : Le FSB — portrait d'une machine à détruire les enfants
Kozhemiakin et Suslyakov — deux noms pour un système
Les agents du FSB Yevhen Kozhemiakin et Oleksandr Suslyakov ont été identifiés et exposés par le SBU ukrainien. Ce sont eux qui ont recruté les adolescents de Kropyvnytskyi — dont Danylo, 17 ans, et Mykyta, 15 ans — pour incendier des véhicules militaires ukrainiens. Ces deux noms représentent des visages parmi des dizaines, peut-être des centaines, d’opérateurs du FSB qui font le même travail depuis leurs bureaux russes, à l’abri de toute poursuite.
Deux noms. Des centaines d’enfants. Des milliers de missions.
Le FSB — successeur du KGB, service de renseignement intérieur et contre-espionnage de la Russie — a industrialisé le recrutement de civils vulnérables pour des actes de sabotage en Ukraine. Ce qui était autrefois réservé à des opérations ponctuelles de renseignement est devenu une stratégie systémique à grande échelle: identifier les plus vulnérables, les approcher via des canaux numériques anonymes, les engager progressivement dans des activités criminelles avant qu’ils comprennent dans quoi ils se trouvent.
Sur environ 800 Ukrainiens recrutés par la Russie sur les deux dernières années, 240 sont des mineurs. Trois sur dix recrues sont des enfants. Ce n’est pas un effet de bord. C’est une politique.
Quand on dit que la Russie mène une guerre contre l’Ukraine, on pense aux missiles, aux chars, aux drones. On oublie cette autre guerre — invisible, silencieuse, menée sur les smartphones de nos adolescents. Une guerre qui ne fait pas de bruit en tombant. Qui ne laisse pas de cratère dans le sol. Qui laisse des cratères dans les âmes.
La chaîne de commandement ne s’arrête pas à Telegram
Soyons précis, parce que la précision ici est une arme contre l’impunité.
Les agents Telegram ne sont pas des loups solitaires. Ils opèrent dans une chaîne de commandement structurée qui remonte jusqu’aux services officiels de l’État russe. L’agent Telegram reçoit ses instructions d’un officier traitant. L’officier traitant dépend d’une direction régionale du FSB. La direction régionale rend des comptes à la centrale de Moscou. La centrale rend des comptes au directeur du FSB. Le directeur du FSB rend des comptes au Kremlin.
Vladimir Poutine sait. Non pas dans le sens où il a personnellement validé le recrutement de Mykyta et de Danylo. Mais dans le sens où cette opération est une politique d’État, approuvée, financée, coordonnée au plus haut niveau. Les agents Telegram ne sont que le bout visible de la chaîne.
Et pourtant. Aucun dirigeant russe n’est poursuivi pour exploitation d’enfants dans le cadre d’une guerre. Aucun mandat international n’a été émis pour Kozhemiakin ou Suslyakov. Aucune session extraordinaire du Conseil de sécurité de l’ONU n’a été convoquée pour discuter de cette politique systématique d’exploitation de mineurs.
La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Poutine pour la déportation d’enfants ukrainiens. Ce mandat existe. Il est réel. Mais combien d’enfants supplémentaires ont été brisés depuis lors pendant que le monde attendait que quelque chose se passe?
L'UKRAINE RÉPOND : La course contre le recruteur
Des policiers dans les écoles — le front qui ne se voit pas
Face à cette offensive, l’Ukraine a déployé une riposte à la hauteur de la menace — imparfaite, sous-dotée, mais réelle. La Police nationale a renforcé la présence d’agents dans les établissements scolaires. Des unités spécialisées de police juvénile travaillent en coordination avec des agents de patrouille pour détecter les signaux précoces de recrutement. Des programmes de prévention ont été lancés dans les médias et les institutions éducatives.
Le vice-chef Niebytov l’a dit clairement: « Depuis 2024, nous avons travaillé avec les médias et avons contacté les établissements d’enseignement à des fins préventives — pour informer sur le recrutement de nos enfants en ligne. »
Et ça fonctionne — partiellement. Les 27 crimes prévenus en 2025 au stade de la préparation prouvent que la prévention peut sauver des vies. Les 10 000 messages de signalement reçus par la SBU montrent que des familles, des voisins, des amis commencent à reconnaître les signes et à alerter les autorités. La société civile ukrainienne résiste.
Il faut mesurer ce que ça représente: convaincre des familles — déjà épuisées par trois ans de guerre, de bombardements, de deuils — de surveiller les applications Telegram de leurs enfants, de faire confiance à une police qui a par ailleurs fort à faire, de signaler des comportements suspects dans leurs propres foyers. Ce n’est pas de la prévention. C’est de l’héroïsme ordinaire.
La course impossible contre une machine industrielle
Mais voilà le problème fondamental. L’Ukraine, avec ses ressources limitées, fait face à une opération industrielle d’un État de 145 millions d’habitants, dotée du budget du FSB et de la puissance algorithmique de Telegram. Pour chaque canal démantelé, dix autres s’ouvrent. Pour chaque agent identifié, dix autres restent dans l’ombre. Pour chaque enfant prévenu, un autre reçoit le premier message ce soir.
La SBU, depuis le printemps de l’année précédente, a détenu plus de 700 personnes liées à des opérations d’espionnage, d’incendie criminel et d’attentats coordonnés à distance par les services russes. Environ 175 d’entre eux — soit presque un sur quatre — étaient des mineurs. La proportion est stable. Elle ne diminue pas. Elle est structurelle.
Et pourtant. Les gouvernements occidentaux qui fournissent des armes à l’Ukraine, qui sanctionnent des oligarques russes, qui débattent de l’accès aux terminaux Swift — combien ont mis la pression sur Telegram pour fermer ces canaux de recrutement? Combien ont proposé des systèmes d’intelligence artificielle dédiés à détecter ces patterns de recrutement dans les messageries? Combien ont fait du recrutement de mineurs pour actes terroristes une ligne rouge diplomatique avec des conséquences réelles?
Posez-vous la question: si c’étaient vos enfants — français, canadiens, américains, belges — que le FSB recrutait sur Telegram pour poser des bombes dans des bâtiments publics, est-ce que la réponse internationale serait la même? Je connais votre réponse. Et vous la connaissez aussi.
LE MIROIR : Ce que nous acceptons
L’ONU documente. Le monde continue.
En octobre 2025, l’ONU a pris la parole. Danielle Bell, chef de la mission de surveillance des droits humains des Nations Unies en Ukraine, a confirmé publiquement: des acteurs malveillants contactent des jeunes Ukrainiens via Telegram, leur offrant de l’argent en échange de missions spécifiques incluant la fabrication et la pose d’engins explosifs improvisés. 23 enfants approchés pour manipuler des explosifs dans les seuls six mois précédant son rapport.
L’ONU a parlé. Des rapports ont été publiés. Des conférences de presse ont eu lieu. Le Conseil de sécurité a été informé — ce même Conseil de sécurité où la Russie dispose d’un droit de veto qui garantit l’impunité totale de ses opérations.
Et le recrutement continue.
Et pourtant nous nous disons civilisés. Nous nous disons gouvernés par des règles. Nous nous disons attachés à la protection de l’enfance. Nous avons signé des conventions. Nous avons créé des agences. Nous avons financé des programmes. Et un service de renseignement d’État recrute industriellement des enfants de 10, 12, 14, 17 ans pour commettre des attentats, et la réponse internationale se mesure en communiqués de presse.
Il y a un nom pour ce que nous faisons. On appelle ça regarder ailleurs. Et regarder ailleurs quand des enfants sont transformés en armes de guerre — ce n’est pas de la prudence diplomatique. C’est de la complicité passive.
La normalisation silencieuse
Nous avons déjà vu ce phénomène. Quand une horreur se répète assez souvent, elle cesse d’être une horreur et devient un fait divers. « L’Ukraine arrête encore des mineurs recrutés par la Russie » — c’est devenu une dépêche parmi d’autres. Un fait connu. Une réalité acceptée.
En 2022, le premier enfant arrêté pour sabotage à l’instigation de la Russie faisait la une des journaux. En 2025, il y en a 103. Et nous avons appris à faire défiler.
C’est ça, la normalisation. Ce n’est pas que nous approuvons. C’est que nous avons cessé d’être choqués. Et quand on cesse d’être choqué, on cesse d’exiger des changements. Et quand on cesse d’exiger des changements, les auteurs savent qu’ils peuvent continuer.
Multiplication par dix en un an. De 11 à 103 enfants détenus. Si cette tendance se maintient, de combien sera le chiffre en mars 2027? Personne ne semble vouloir répondre à cette question. Parce que la réponse est insupportable.
À quel moment décide-t-on que c’en est trop? Est-ce 200 enfants? 500? 1 000? Fixez le chiffre vous-mêmes — parce que visiblement, personne d’autre ne l’a encore fait.
LA PROFONDEUR : Ce que cette guerre dit de nous
L’enfance comme territoire de guerre — une première dans l’histoire contemporaine?
Les historiens débattront de cela. Mais il faut nommer ce qui se passe avec précision: la Russie a transformé l’enfance ukrainienne en territoire de guerre. Pas métaphoriquement. Littéralement. Elle a cartographié la vulnérabilité des adolescents. Elle a développé des outils technologiques pour les atteindre. Elle a créé des procédures opérationnelles standardisées pour les recruter, les engager, les utiliser et — quand ils deviennent inutilisables ou sont arrêtés — les remplacer.
Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’un État utilise des enfants dans un conflit. Les enfants soldats existent depuis des siècles. Mais il y a quelque chose de qualitativement différent ici: la Russie utilise des enfants contre leur propre pays, par manipulation à distance, à travers des interfaces numériques conçues pour ne laisser aucune trace d’implication directe des commanditaires. C’est une forme nouvelle de crime de guerre: l’enfant comme vecteur de terreur, actionnable à distance, remplaçable et dénégable.
On parle beaucoup de l’IA dans les guerres futures. Des drones autonomes. Des systèmes de décision algorithmiques. Mais la vraie arme de la guerre hybride russe, celle qui est déjà opérationnelle, celle qui coûte peu et rapporte beaucoup — c’est un adolescent de 15 ans avec un téléphone et un bidon d’essence. Moins cher qu’un drone. Moins traçable. Et politiquement plus puissant quand il est arrêté: voilà un enfant ukrainien criminel. Voilà la preuve que l’Ukraine est instable. Voilà le récit que Moscou voulait créer.
Telegram et la responsabilité des plateformes
Il faut nommer l’autre coupable. Pas le seul coupable. Pas le principal. Mais un coupable quand même: Telegram.
Pavel Durov, fondateur de Telegram, a longtemps défendu la liberté de la plateforme au nom de la résistance à la censure. C’est une valeur noble. C’est aussi, dans les faits, une couverture parfaite pour les opérations du FSB. Les canaux de recrutement d’enfants pour attentats terroristes ne sont pas une fonctionnalité imprévue de Telegram. Ce sont des fonctionnalités prévisibles d’une plateforme qui refuse de modérer ses contenus au nom d’une liberté absolue qui protège également les pédocriminels, les trafiquants et les officines d’espionnage.
Depuis 2025, Durov lui-même est sous pression judiciaire en France notamment. Des engagements ont été pris. Des modérations ont été annoncées. Et pourtant, les canaux de recrutement FSB se reconstituent après chaque démantèlement avec la même facilité qu’une adresse email jetable. La plateforme pourrait faire plus. Elle choisit de ne pas le faire.
Ce n’est pas une question de liberté d’expression. Personne ne demande à Telegram de censurer la critique politique. On demande à Telegram de détecter les patterns de recrutement d’enfants pour attentats terroristes et de les fermer avant qu’un gamin de 14 ans perde ses jambes dans une explosion prématurée. La distinction n’est pas difficile. Elle est simplement inconfortable commercialement.
LES IMPLICATIONS : Ce qui vient si rien ne change
L’armée fantôme de demain
Regardons à cinq ans. Si la tendance observée entre 2024 et 2025 — multiplication par dix du nombre de mineurs impliqués — se maintient même à un rythme ralenti, nous parlons de plusieurs milliers d’adolescents ukrainiens exposés, manipulés, engagés ou arrêtés pour avoir servi les intérêts du FSB.
Mais l’impact va au-delà des chiffres. Chaque enfant recruté — qu’il soit arrêté ou non — est un enfant dont la confiance dans les institutions, dans les adultes, dans les Ukrainiens eux-mêmes est fracturée. Chaque adolescent qui a brûlé un véhicule militaire pour de l’argent russe porte en lui une blessure psychologique que ni la prison ni l’acquittement ne guériront entièrement.
La Russie ne cherche pas seulement à incendier des voitures. Elle cherche à fracturer la cohésion sociale ukrainienne de l’intérieur. À créer de la méfiance. À produire des récits de collaboration qui alimentent la propagande. À briser des familles — certains enfants arrêtés viennent de familles qui ignoraient tout de leurs activités. Le traumatisme intergénérationnel de cette guerre est encore à écrire.
La vraie arme de Moscou n’est pas le missile qui détruit un bâtiment. C’est la division qui détruit un pays de l’intérieur. Et quoi de plus divisant que la découverte que votre voisin, votre camarade de classe, le fils de la famille du deuxième étage — a servi l’ennemi? La méfiance que ça installe dure des générations.
Ce que ça révèle sur la nature de cette guerre
Cette campagne de recrutement de mineurs révèle quelque chose d’essentiel sur la nature du conflit russo-ukrainien: il n’y a pas de front. Il n’y a pas de zone sûre. Il n’y a pas de non-combattants dans la vision russe de cette guerre.
Un État qui recrute délibérément des enfants de 10 ans pour des opérations terroristes ne fait pas une guerre. Il fait une guerre totale — contre une population, pas contre une armée. Contre une société, pas contre un système militaire. Contre un avenir, pas contre un présent.
Comprendre cela change la façon dont on doit penser l’aide internationale à l’Ukraine. Ce n’est pas seulement une guerre de territoires. C’est une guerre de survie sociale et culturelle. Et dans cette guerre-là, les armes conventionnelles ne sont qu’une partie de la réponse.
L’autre partie de la réponse — la plus urgente, la plus négligée — c’est la protection de la société civile ukrainienne contre la déstabilisation intérieure. C’est l’investissement dans la prévention, dans la résilience communautaire, dans des systèmes de détection précoce du recrutement en ligne. Et c’est exiger de Telegram, de Google, de Meta — toutes les plateformes numériques opérant en Ukraine — qu’elles assument leur responsabilité dans cette guerre hybride.
LE VERDICT : Ce qu'on nomme et ce qu'on tait
Appeler les choses par leur nom
Voici les mots que les rapports diplomatiques n’utilisent pas assez souvent, assez fort, assez clairement.
Ce que fait la Russie, c’est de l’exploitation sexuelle et militaire d’enfants en temps de conflit armé. Le droit international humanitaire est explicite: le recrutement d’enfants de moins de 15 ans pour participer à des hostilités constitue un crime de guerre. Le recrutement de mineurs pour des actes terroristes entre dans la même catégorie. Ce n’est pas une opinion. C’est du droit positif, codifié dans le Statut de Rome.
La CPI a déjà montré qu’elle était capable d’agir sur l’Ukraine — le mandat d’arrêt Poutine pour la déportation d’enfants en est la preuve. Il serait temps que cette même institution examine si la campagne systématique de recrutement de mineurs pour actes de sabotage et de terrorisme ne constitue pas un crime de guerre supplémentaire qui mérite ses propres poursuites.
Les noms qui devraient figurer dans une enquête internationale: Yevhen Kozhemiakin. Oleksandr Suslyakov. Et tous ceux qui, au-dessus d’eux dans la chaîne de commandement du FSB, ont approuvé, coordonné et financé cette opération.
La justice n’est pas une vengeance. La justice est un outil de prévention. Si les opérateurs du FSB savent qu’ils peuvent recruter des enfants de 14 ans pour des attentats sans jamais être poursuivis personnellement, pourquoi s’arrêteraient-ils? Donnez-leur une raison concrète de s’arrêter. Mettez des noms sur des mandats. Mettez des visages sur des procès. C’est ça, la dissuasion.
Ce que cette guerre dit de nous — la question qui hante
Je terminerai par une question que je ne peux pas résoudre moi-même.
Nous vivons dans des sociétés qui ont créé l’UNICEF, la Convention internationale des droits de l’enfant, des systèmes de protection de l’enfance parmi les plus sophistiqués de l’histoire humaine. Nous pouvons poursuivre un instituteur qui a abusé d’un enfant. Nous pouvons fermer un site internet qui diffuse des images d’exploitation sexuelle. Nous avons des mécanismes, des lois, des institutions.
Et pourtant. Un service de renseignement d’État recrute systématiquement des enfants de 10 à 17 ans pour des opérations terroristes. 103 mineurs détenus en un an. 10 000 signalements de tentatives de recrutement. Un enfant de 17 ans mort dans une explosion. Un enfant de 15 ans amputé des deux jambes. Et la réponse internationale est… des communiqués de presse.
À quel moment notre indignation pour les enfants ukrainiens atteindra-t-elle le même niveau que notre indignation pour les enfants dans d’autres contextes, d’autres guerres, d’autres géographies? Pourquoi ce silence relatif? Pourquoi cette retenue? Quelle valeur attachons-nous réellement à l’enfance ukrainienne?
Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une question à laquelle vous devez répondre — chacun pour vous-même, en vous regardant dans un miroir. Parce que la réponse que vous vous donnez dit beaucoup de qui vous êtes. Et la réponse collective que nous donnons dit tout de la civilisation que nous prétendons défendre.
CONCLUSION : Ce qui reste quand on a tout dit
La tasse de thé d’un enfant de 15 ans
Mykyta avait 15 ans. Il avait peut-être une tasse préférée pour le thé du matin. Un jeu vidéo en pause sur sa console. Des devoirs à remettre lundi. Un avenir imaginé vaguement — peut-être footballeur, peut-être ingénieur, peut-être musicien comme cet oncle qu’il admirait.
Puis un canal Telegram. Puis de l’argent promis. Puis son ami Danylo qui disait « allez, c’est facile ». Puis une voiture en feu. Puis des menottes. Puis un tribunal. Puis une peine.
La tasse est encore dans la cuisine de sa mère. Le jeu vidéo est en pause. Les devoirs ne seront pas rendus lundi.
C’est ça, la guerre hybride. Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est pas photographiable depuis la distance confortable d’un satellite. C’est une vie ordinaire fracturée par un message Telegram envoyé depuis un bureau à Moscou par quelqu’un qui ne connaît pas le prénom de cet enfant et ne veut pas le connaître.
Et pourtant. Nous pouvons choisir de connaître. Nous pouvons choisir de nommer. Nous pouvons choisir d’exiger que les responsables répondent de leurs actes devant des juridictions compétentes. Nous pouvons choisir que le silence cesse d’être notre réponse par défaut.
La vraie question n’est pas de savoir si la Russie continuera à recruter des enfants ukrainiens. Elle continuera, aussi longtemps que ça ne coûte rien. La vraie question est de savoir si nous allons, collectivement, décider que ça doit coûter quelque chose.
Et c’est peut-être ça, le test moral de notre époque: non pas ce que nous pensons des atrocités que nous ne pouvons pas arrêter, mais ce que nous faisons de celles que nous pourrions arrêter si nous le voulions vraiment.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Source principale: Ukrinform — Police receive over 130 reports of Russian intel attempting to recruit minors (8 mars 2026)
ONU / Euronews: Euronews — Russia uses Telegram to recruit Ukrainian children for bomb attacks, UN says (octobre 2025)
SBU / Cas Kirovohrad: Mezha.net — Russian Sabotage Recruitment in Kirovohrad Region Exposed by Ukrainian Security
Chiffres Police nationale: Mezha.net — National Police Combat Russian Recruitment Attempts Targeting Ukrainian Children
Sources secondaires
Kyiv Independent — Enquête sur le recrutement: Kyiv Independent — As Russia recruits Ukrainian teens for sabotage, Ukraine races to reach them first
Moscow Times — FSB et adolescents: The Moscow Times — FSB Recruits Ukrainian Teenagers for Espionage and Sabotage (juin 2025)
Moscow Times — Condamnations en Russie: The Moscow Times — Over 150 Russian Teenagers Convicted of Terrorism or Sabotage Since Ukraine Invasion (octobre 2025)
United24 Media — Telegram et FSB: United24 Media — Russia Recruits Ukrainian Teens for Espionage and Sabotage via Telegram
Infosecurity Magazine: Infosecurity Magazine — Russia Recruits Ukrainian Children for Sabotage and Reconnaissance
RUSI — Financement du sabotage: Royal United Services Institute — Responding to Russian Sabotage Financing
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