Une ville satellite de Riyad, une base américaine, des immeubles de travailleurs
Al-Kharj se trouve à 80 kilomètres au sud de Riyad. Ce n’est pas une ville de guerre. Ce n’est pas un front. C’est une agglomération moyenne du désert saoudien, connue surtout pour deux choses : ses exploitations agricoles irriguées dans l’une des régions les plus arides du monde, et la base Prince Sultan — autrefois utilisée par les forces américaines pendant la guerre du Golfe, silencieuse pendant des années, réactivée ces dernières décennies comme point d’appui stratégique dans la région. Autour de la base, la vie ordinaire a continué. Des immeubles d’habitation. Des compounds de travailleurs. Des entreprises de services — nettoyage, maintenance, logistique. Les gens qui font tourner l’économie du Golfe sans jamais apparaître dans les statistiques de la guerre.
Le compound touché appartenait à une entreprise de maintenance et de nettoyage. Ce détail dit tout. Ce ne sont pas des militaires. Ce ne sont pas des diplomates. Ce ne sont pas des contractors armés. Ce sont des hommes qui tiennent des serpillières et des seaux. Des hommes dont les papiers indiquent Bangladesh, dont les comptes bancaires reçoivent des salaires en riyals saoudiens, dont les familles attendent des virements mensuels qui représentent la survie d’une fratrie, d’une mère, d’enfants en âge scolaire. Al-Kharj, le 8 mars 2026, est devenu le symbole de ce que la guerre fait quand elle rate sa cible : elle trouve les plus vulnérables.
La géographie du risque : entre la base et l’immeuble, pas de frontière
La base Prince Sultan est une installation militaire. Elle a des murs. Des périmètres. Des zones d’exclusion. Mais les missiles balistiques et les drones ne lisent pas les plans cadastraux. Quand l’Iran dit « nous ciblons les radars d’Al-Kharj », la trajectoire du projectile suit une logique de coordonnées GPS, pas une logique de protection civile. Si l’interception échoue à 90%, si le 10% restant dévie de quelques centaines de mètres — et quelques centaines de mètres dans un espace urbain, c’est la différence entre un champ de sable et un immeuble de huit étages — alors deux hommes qui dormaient ou mangeaient ou préparaient leurs affaires de travail meurent parce qu’une guerre géopolitique a choisi leur voisinage comme théâtre d’opérations.
Le Koweït avait signalé des dommages sur les réservoirs de carburant de son aéroport. Le Bahreïn avait déclaré des dégâts sur une usine de dessalement d’eau. Chaque fois, ce sont des infrastructures civiles qui absorbent le débordement des frappes militaires. Chaque fois, la ligne entre « cible militaire » et « dommage collatéral » se révèle aussi floue que l’annonce officielle qui suit. En mars 2026, dans le Golfe, cette ligne n’existe presque plus.
Et pourtant. Personne ne leur avait dit de partir. Personne n’avait organisé d’évacuation pour les 200 nationalités de travailleurs étrangers dispersés dans les villes du Golfe. On leur avait dit que les systèmes de défense antiaérienne étaient fiables. Qu’ils étaient en sécurité. Le matin du 8 mars, la défense antiaérienne a intercepté 15 drones. Pas tous. 1 072 drones et 204 missiles ont ciblé les Émirats arabes unis depuis le début de la guerre, selon les chiffres émiratis. Dans ces milliers de trajectoires, quelques-unes finissent toujours sur ce qu’elles ne devaient pas toucher. Et « ce qu’elles ne devaient pas toucher » a un prénom, une famille, un salaire mensuel envoyé à Dhaka.
SECTION 2 : Les invisibles du Golfe — 200 nationalités sans bouclier
La correspondante d’Al Jazeera a dit ce que personne d’autre ne dit
Laura Khan, correspondante d’Al Jazeera sur le terrain dans le Golfe, a prononcé une phrase. Une seule. Elle mérite d’être répétée lentement : « Il est vraiment important de souligner que plus de 200 nationalités vivent et travaillent dans les États du Golfe. » Deux cents nationalités. Des Bangladais, des Indiens, des Pakistanais, des Philippins, des Népalais, des Éthiopiens, des Égyptiens, des Sri Lankais. Des millions d’hommes et de femmes qui ont quitté leur pays pour construire les gratte-ciels de Dubaï, nettoyer les hôpitaux de Riyad, conduire les camions de livraison de Doha, alimenter les cuisines des palaces de Bahreïn. Ils sont la colonne vertébrale économique du Golfe. Et en cas de guerre, ils ne sont rien du tout.
Il n’existe pas de plan d’évacuation pour les travailleurs migrants du Golfe. Il existe des couloirs diplomatiques pour les ressortissants américains, des protocoles d’urgence pour les ambassades, des avions nolisés pour les expatriés occidentaux. Pour un nettoyeur bangladais dont le contrat court encore six mois et dont le passeport est parfois retenu par son employeur — il n’y a rien. Pas de numéro de crise qui l’inclut. Pas de cellule de rapatriement. Pas même une mise en garde gouvernementale qui lui parviendrait dans sa langue. Il reste là. Il continue à travailler. Parce qu’il n’a pas le choix.
Le Bangladesh pleure deux fils — mais l’ambassade de l’Inde a d’abord communiqué
Les premières heures qui ont suivi l’incident ont été marquées par une confusion révélatrice. Les médias indiens ont rapidement signalé qu’un ressortissant indien figurait parmi les morts. L’ambassade de l’Inde à Riyad a dû démentir — non, l’Indien blessé était en soins, mais vivant. Les deux morts étaient bangladais. Douze des treize blessés également. Un seul Indien, hospitalisé mais stable.
Cette confusion n’est pas anecdotique. Elle dit quelque chose sur la hiérarchie des vies dans la couverture médiatique d’une catastrophe. L’Inde, grande puissance régionale, puissance nucléaire — ses ressortissants déclenchent des alertes, des vérifications, des démentis officiels. Le Bangladesh, 170 millions d’habitants, l’un des pays d’origine les plus importants de travailleurs migrants dans le Golfe — ses morts ont été les seconds à être nommés, comme une note de bas de page dans la communication de crise. Deux Bangladais sont morts ce matin-là. Leurs noms n’ont pas encore été publiés.
Ils avaient des noms. Ils avaient des mères qui attendaient leurs appels dominicaux. Ils avaient des enfants qui savaient que papa travaillait « en Arabie » et rentrerait un jour avec des cadeaux. Ce jour ne viendra pas. Et dans la cascade de communiqués officiels, de données d’interceptions de missiles, de conférences de presse des ministres de la défense saoudiens — leurs noms se sont dissous dans l’euphémisme de « victimes étrangères ». Et pourtant, les États du Golfe ont bâti leur modernité sur ces corps-là. En temps de paix, on regarde ailleurs. En temps de guerre, on n’a toujours rien à leur offrir.
SECTION 3 : L'Iran vise des bases, touche des ouvriers — qui est responsable?
Le CGRI revendique, le mot « résidentiel » gêne
Le Corps des gardiens de la révolution islamique a été explicite. Il a dit avoir ciblé « des systèmes radar » à Al-Kharj — là où se trouve la base Prince Sultan, base hébergeant des forces américaines. La logique iranienne est cohérente dans son cadre de représailles : les États-Unis ont attaqué l’Iran le 28 février, les États du Golfe hébergent des bases américaines, ces bases sont donc des cibles légitimes dans la guerre que l’Iran mène pour sa survie. C’est la doctrine. C’est la communication officielle.
Et pourtant. Un projectile — non intercepté, ou fragment de projectile intercepté — est tombé sur un immeuble résidentiel d’une entreprise de nettoyage. L’Iran ne mentionne pas ce détail. Le CGRI n’a pas de communiqué pour les deux Bangladais morts. Dans la grammaire de la guerre, ils sont « dommages collatéraux » — cette expression stérile inventée pour désigner des êtres humains tués sans intention déclarée, dans un périmètre adjacent à l’intention déclarée. La distinction est juridique. Pour les familles à Dhaka, elle ne signifie rien.
La base et l’immeuble : une cohabitation mortelle
La base Prince Sultan a une histoire. Construite dans les années 1940, elle a hébergé des forces américaines pendant l’opération Bouclier du Désert en 1990-1991. Elle a été fermée aux forces américaines en 2003 sous la pression publique saoudienne. Elle a été discrètement réactivée ces dernières années comme base de drone et de renseignement. Depuis le 28 février 2026, elle est redevenue une cible de premier rang.
Autour d’elle, la ville a grandi. Al-Kharj a une population de plusieurs centaines de milliers d’habitants. Elle a des quartiers résidentiels, des zones commerciales, des compounds de travailleurs migrants. La base et la ville coexistent sans que personne n’ait jamais résolu la contradiction fondamentale : une installation militaire qui fait de son voisinage une zone à risque ne peut pas simultanément garantir la sécurité des civils qui y vivent. En temps de paix, la contradiction est abstraite. Le 8 mars 2026, elle est devenue concrète à travers deux cercueils.
Qui est responsable? La réponse facile : l’Iran, qui a lancé le projectile. La réponse plus complète : les États-Unis et Israël, qui ont déclenché une guerre régionale le 28 février sans plan de protection pour les millions de civils exposés dans les États du Golfe. La réponse que personne ne veut formuler : les gouvernements du Golfe, qui hébergent des bases militaires dans des zones urbaines sans établir de périmètre de sécurité pour les populations civiles qui vivent à leur ombre. La chaîne de responsabilité est longue. Les deux morts bangladais sont au bout de cette chaîne.
SECTION 4 : Le 28 février et ses conséquences — une guerre qui déborde
Comment on en est arrivé là : dix jours qui ont changé le Golfe
Le 28 février 2026, à une heure que les historiens noteront probablement avec soin, les États-Unis et Israël ont lancé des frappes coordonnées contre l’Iran. Les cibles : le programme nucléaire, les infrastructures militaires, le commandement du CGRI, la direction politique. Le guide suprême Ali Khamenei a été tué. Des centaines d’installations ont été frappées. Les estimations préliminaires parlent de plus de 1 300 morts en Iran. C’est la plus grande opération militaire américaine au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003.
L’Iran a riposté dès le premier jour. Missiles balistiques, missiles de croisière, drones kamikazes — des vagues coordonnées sur toutes les bases américaines dans la région. L’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, la Jordanie — tous ont subi des attaques iraniennes sur des installations hébergeant des forces ou des équipements américains. Les États du Golfe avaient pourtant donné des garanties formelles à l’Iran que leur territoire ne servirait pas de base d’attaque. Ces garanties n’ont pas protégé leurs infrastructures civiles des représailles iraniennes.
Les chiffres de la guerre que personne ne regroupe en une seule liste
1 332 morts en Iran, selon les estimations préliminaires. 11 morts en Israël. 6 soldats américains. 11 civils tués dans les États du Golfe depuis le début des représailles iraniennes — dont 2 Bangladais à Al-Kharj le 8 mars. Une jeune fille iranienne tuée au Koweït le 4 mars par des débris d’interception. Six travailleurs étrangers blessés près d’Abu Dhabi. Un comptage fragmenté, dispersé dans des communiqués officiels, qui ne dit pas ce qu’il dit : que les civils meurent dans tous les camps, dans toutes les géographies, dans toutes les nationalités.
Le CGRI a affirmé avoir suffisamment de drones et de missiles pour maintenir ses attaques pendant six mois. Six mois. C’est la durée pendant laquelle des millions de travailleurs migrants dans le Golfe devront vivre sous des sirènes d’alerte, des interceptions nocturnes, la peur de l’immeuble qui s’effondre. Six mois sans plan d’évacuation. Six mois sans compensation. Six mois de guerre des autres.
Pendant ce temps, au Bangladesh, des familles attendaient des nouvelles. Pendant ce temps, à Dhaka, à Chittagong, dans des villages du delta du Bengale, des téléphones restaient silencieux. Le Bangladesh compte parmi les plus grands pourvoyeurs de main-d’œuvre au Golfe — des centaines de milliers de travailleurs éparpillés dans des villes qui, le 8 mars 2026, étaient devenues des zones de combat. Personne n’avait de plan pour eux. Et pourtant, personne ne propose de les faire partir. Les économies du Golfe ne peuvent pas fonctionner sans eux.
SECTION 5 : Arabie saoudite — la neutralité impossible
Riyad entre deux feux : les garanties données à Téhéran, les bases données à Washington
L’Arabie saoudite est dans une position intenable. Elle a donné des garanties solennelles à l’Iran — son territoire ne serait pas utilisé pour frapper Téhéran. Ces garanties ont été répétées dans une déclaration ministérielle extraordinaire du Conseil de coopération du Golfe le 1er mars 2026. Elles sont formelles. Elles sont publiques. Et elles n’ont pas empêché l’Iran de frapper l’Arabie saoudite — parce que des bases américaines se trouvent sur son sol, que ces bases ont des systèmes de renseignement et de ciblage qui participent à la guerre contre l’Iran, et que Téhéran considère que la présence américaine rend les garanties saoudiennes inopérantes.
Dimanche 8 mars, la Défense saoudienne a intercepté deux missiles balistiques lancés vers la base Prince Sultan. Elle a intercepté 15 drones au total. Elle a intercepté des projectiles au-dessus de Riyad et de sa zone diplomatique. Ce niveau d’interception représente un effort militaire massif et coûteux. Il représente aussi une déclaration implicite : l’Arabie saoudite est en guerre, même si elle n’a pas déclaré la guerre. Ses défenses antiaériennes tirent. Ses soldats manœuvrent. Et dans ses rues, des travailleurs migrants dorment sous les trajectoires.
La zone diplomatique de Riyad visée : quand la guerre entre dans la capitale
Dimanche, l’Iran a tenté de frapper le quartier diplomatique de Riyad. Des ambassades. Des résidences d’ambassadeurs. Le cœur institutionnel de la relation de l’Arabie saoudite avec le monde. Les défenses saoudiennes ont intercepté ce drone-là. Mais l’information elle-même — que l’Iran a tenté de toucher la zone diplomatique de la capitale saoudienne — représente une escalade qualitative. Ce n’est plus seulement des bases militaires. C’est la ville.
Riyad est une mégapole de sept millions d’habitants. Elle compte des millions d’expatriés et de travailleurs migrants. Ses gratte-ciels climatisés, ses centres commerciaux géants, ses hôtels cinq étoiles, ses quartiers résidentiels cossus — tout ça est désormais dans le périmètre potentiel des représailles iraniennes. Les sirènes d’alerte ont retenti. Les abris ont été activés. Et dans les compounds de travailleurs, là où il n’y a pas d’abri, on a continué à dormir en espérant que les systèmes de défense tiendraient.
Le paradoxe saoudien est total. Riyad a récemment normalisé ses relations avec Téhéran après des années de tensions. Il y avait un accord. Il y avait une décrispation. Le 28 février, tout ça a volé en éclats — pas à cause d’une décision saoudienne, mais à cause d’une décision américaine et israélienne que Riyad n’a pas prise. Ce matin-là, dans l’immeuble d’Al-Kharj, les systèmes n’ont pas tenu pour deux hommes. L’Arabie saoudite subit une guerre à laquelle elle n’a pas participé. Et dans cette guerre qu’elle subit, deux Bangladais sont morts.
SECTION 6 : Les travailleurs migrants — chair à canon économique, chair à canon militaire
Le système kafala et la prison sans barreaux
Pour comprendre pourquoi ces hommes ne sont pas partis, il faut comprendre le kafala. Le système de parrainage qui régit le séjour des travailleurs migrants dans la plupart des pays du Golfe. Sous le kafala, le travailleur est juridiquement lié à son employeur. Son visa est attaché à son contrat. Changer d’emploi sans permission peut être illégal. Quitter le pays sans l’accord du sponsor peut l’exposer à des poursuites. Dans de nombreux cas documentés, le passeport est retenu par l’employeur — pratique illégale mais répandue, dénoncée par des dizaines de rapports d’organisations de droits humains.
Quand la guerre éclate, le travailleur migrant sous kafala n’a pas la même liberté de partir qu’un expatrié occidental. Il n’a pas les contacts. Il n’a pas l’argent du billet retour. Il n’a parfois pas son passeport. Et même s’il avait tout ça — rentrer sans fin de contrat, c’est perdre le salaire dû, perdre la référence pour le prochain employeur, perdre la possibilité de revenir. Le kafala transforme la guerre en piège. On reste parce qu’on ne peut pas vraiment partir. On reste parce que la famille au Bangladesh a besoin du salaire de mars. On reste et on espère que le projectile trouvera quelqu’un d’autre.
Combien sont-ils? Combien restent exposés ce soir?
Le Bangladesh est l’un des premiers pays d’émigration vers le Golfe. Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations, des centaines de milliers de Bangladais travaillent en Arabie saoudite seule. Ils sont construction, nettoyage, restauration, gardiennage, transport. En Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats, à Bahreïn, au Koweït — des millions de ressortissants bangladais, indiens, pakistanais, népalais, philippins, éthiopiens se trouvent ce soir dans des villes qui ont connu des sirènes d’alerte cette semaine.
Ils ne lisent pas les analyses stratégiques. Ils ne suivent pas les déclarations du Congrès américain sur les objectifs de la guerre contre l’Iran. Ils envoient des messages WhatsApp à leur famille pour dire que ça va. Ils regardent les vidéos d’explosions en ligne avec incrédulité. Ils continuent à aller travailler parce qu’ils n’ont pas d’alternative viable. Certains appellent leurs ambassades — qui leur disent de rester calmes, que la situation est suivie. Suivie. Pas résolue. Pas sécurisée. Suivie.
C’est le piège absolu. Partir = pauvreté pour les familles. Rester = risque pour les corps. Ce choix impossible, des centaines de milliers de Bangladais le font en ce moment même, ce soir, dans leurs chambres du Golfe. Ils ne font pas ce choix avec les ressources d’un occidental en poste d’expatrié. Ils le font avec la certitude que s’ils rentrent sans contrat honoré, leurs enfants manqueront de quelque chose d’essentiel. C’est ainsi qu’on maintient des gens vulnérables dans des zones dangereuses : en faisant en sorte que le danger soit moins immédiat que la faim. Ce soir, dans des centaines d’immeubles du Golfe, des milliers d’hommes et de femmes regardent le plafond en espérant qu’il tiendra jusqu’au matin.
SECTION 7 : La diplomatie euphorique et l'oubli des corps
Les communiqués de victoire et les noms qu’on ne prononce pas
Le ministère saoudien de la Défense a publié son bilan dimanche : 15 drones interceptés. Deux missiles balistiques neutralisés au-dessus de la base Prince Sultan. Tentative de frappe sur le quartier diplomatique déjouée. C’est un communiqué de réussite opérationnelle. Les chiffres sont bons. Les systèmes ont fonctionné. Les généraux peuvent être satisfaits.
À la fin du même communiqué, en addendum, comme une note administrative : deux étrangers tués par un projectile militaire dans un immeuble résidentiel. Douze blessés. La Direction générale de la Défense civile saoudienne confirme. C’est tout. Pas de noms. Pas de circonstances. Pas d’engagement d’enquête sur pourquoi un projectile a atteint une zone résidentielle pendant que 15 autres étaient interceptés. La réussite d’abord. Les morts en bas de page.
Les États-Unis et Israël dans le silence sur les victimes civiles du Golfe
Washington et Tel Aviv ont déclenché cette guerre le 28 février. Ils ont leurs justifications — le programme nucléaire iranien, la sécurité régionale, la menace existentielle. Ces justifications seront débattues pendant des décennies. Ce qui est moins débattu en ce moment, dans les salles de presse de Washington et de Tel Aviv : les victimes civiles que leurs actions ont provoquées dans des pays tiers qui ne sont pas Israël, qui ne sont pas les États-Unis, qui ne sont pas l’Iran.
Le Koweït, Bahreïn, le Qatar, les Émirats, l’Arabie saoudite — ces pays n’ont pas déclaré la guerre à l’Iran. Ils hébergent des bases américaines, parfois sous pression, parfois sous traités. Et ils absorbent maintenant les représailles iraniennes sur leur territoire, dans leurs villes, dans leurs infrastructures. Les deux Bangladais morts à Al-Kharj ne sont pas des victimes de la guerre entre les États-Unis et l’Iran. Officiellement. En réalité, ils sont exactement ça.
Et pourtant. Ces deux hommes auraient mérité d’être nommés dans un communiqué principal, pas en appendice. Ils auraient mérité que le gouvernement saoudien — qui fait des milliards de dollars grâce à leur travail et à celui de millions comme eux — annonce concrètement ce qu’il va faire pour protéger les travailleurs migrants dans les zones proches des installations militaires ciblées. Six soldats américains ont été tués. Onze Israéliens. Plus de 1 300 Iraniens. Et au bout de la liste — deux Bangladais dont les noms n’ont pas encore été publiés. Dans la hiérarchie des deuils médiatiques, ils arrivent en dernier. Mais dans la réalité de la souffrance, ils arrivent en même temps que tout le monde. Le même matin. Le même dimanche.
SECTION 8 : Ce que dit le mot "projectile" — la langue des guerres propres
Pourquoi on n’a pas dit « missile », pourquoi on n’a pas dit « bombe »
« Projectile militaire. » C’est le terme choisi par la Direction générale de la Défense civile saoudienne dans son communiqué officiel. Pas missile. Pas drone. Pas roquette. Projectile. C’est un mot neutre. C’est un mot technique. C’est un mot qui ne pointe vers personne. C’est un mot qui fait de la mort quelque chose d’impersonnel, d’aléatoire, de presque naturel — comme si le ciel avait simplement produit un objet volant non identifié qui s’est écrasé sur un immeuble par hasard.
Le CGRI, lui, n’a pas utilisé ce mot. Il a dit « systèmes radar ». Il a dit « Al-Kharj ». Il a dit « base Prince Sultan ». Il a nommé ses cibles avec précision. Ce qui signifie — et c’est là où la langue révèle ce qu’elle cache — que le projectile qui a tué deux ouvriers bangladais n’était pas un projectile générique tombé du ciel. C’était une arme iranienne lancée vers une cible précise, qui a manqué sa cible, ou dont un fragment a été dévié par une interception, et qui a atterri sur un immeuble résidentiel. Le choix du mot « projectile » efface cette trajectoire causale. Il absout. Il floute. Il rend personne responsable.
Le précédent du Koweït — et ce qu’on apprend des fragments d’interception
Le 4 mars 2026, au Koweït, une jeune fille iranienne a été tuée par des débris d’un missile intercepté. La logique est identique à celle d’Al-Kharj : le système de défense antiaérien fonctionne, le missile est intercepté, mais les fragments du missile intercepté — ou du projectile intercepteur lui-même — tombent quelque part. Ce « quelque part » était, le 4 mars, sur une zone résidentielle de Koweït-Ville. Le 8 mars, à Al-Kharj.
Ce pattern est documenté depuis des décennies. Pendant la Guerre du Golfe de 1991, les systèmes Patriot américains interceptaient les SCUD irakiens — mais les débris tombaient sur des villes israéliennes et saoudiennes. L’interception n’est pas une garantie de sécurité pour les civils dessous. C’est une réduction statistique du risque. Et dans la réduction statistique du risque, quelqu’un finit toujours dans le 1% restant. Le 8 mars 2026, ce sont deux Bangladais.
La guerre a toujours eu une langue. Une langue qui transforme les bombardements en « frappes chirurgicales ». Les victimes civiles en « dommages collatéraux ». Les destructions d’infrastructures en « neutralisation de capacités ». Et un missile iranien qui tue deux nettoyeurs bangladais dans un immeuble résidentiel en « projectile militaire non identifié tombé dans une zone résidentielle ». Cette langue n’est pas neutre. C’est une langue politique qui décide qui mérite d’être nommé responsable et qui peut rester dans l’ombre de l’euphémisme. Ce n’est pas une défaillance technique. C’est une impossibilité structurelle. On ne peut pas mener une guerre de missiles à haute intensité au-dessus d’une région densément peuplée et prétendre que les civils sont protégés.
SECTION 9 : Le Bangladesh loin du Golfe — la diaspora en otage
170 millions d’habitants, des centaines de milliers d’hommes au Golfe
Le Bangladesh est l’un des pays les plus pauvres d’Asie du Sud, et l’un des plus résilients. Chaque année, ses travailleurs envoient des milliards de dollars de remises depuis l’étranger. Ces remises sont le deuxième pilier de son économie après le textile. Le Golfe — Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Émirats, Bahreïn — est le principal pôle d’emploi pour les Bangladais à l’étranger. Des centaines de milliers d’hommes, parfois des femmes, partent pour deux, trois, cinq ans, endurent la chaleur, les conditions difficiles, les règles kafala, la séparation familiale — pour envoyer l’équivalent de quelques centaines de dollars par mois qui font la différence entre la faim et la survie pour une famille à Dhaka ou Sylhet.
Le 8 mars 2026, deux de ces hommes sont morts dans un immeuble d’une entreprise de nettoyage à Al-Kharj. Douze autres sont blessés. Le gouvernement bangladais n’a pas encore publié leurs noms. Il n’a pas encore annoncé de rapatriement d’urgence pour ses ressortissants dans la zone. Les ambassades du Bangladesh dans les pays du Golfe communiquent sur la situation, appellent au calme, suivent les événements. Le Bangladesh, lui, est un pays de 170 millions d’habitants dont l’économie dépend de ces hommes restant au Golfe pour y travailler. Le rapatriement massif résoudrait un problème de sécurité et en créerait un autre, économique, que personne n’a les moyens d’absorber.
Ce que les gouvernements devront expliquer après
Quand cette guerre se terminera — dans des semaines, des mois, peut-être les six mois que le CGRI s’est donné comme horizon — il y aura des comptes à rendre. Pas seulement sur les cibles militaires frappées ou manquées. Sur les civils morts dans des pays qui n’étaient pas en guerre. Sur les travailleurs migrants exposés sans protection dans des zones de conflit à haute intensité.
Il faudra expliquer pourquoi aucun des États du Golfe n’a établi de zones sécurisées pour les travailleurs migrants autour des installations militaires ciblées. Pourquoi aucun système d’alerte n’a été mis en place dans les langues des principales communautés migrantes — le bengali, l’hindi, l’ourdou, le népalais, le tagalog. Pourquoi aucun fonds d’urgence n’a été annoncé pour les familles des victimes étrangères. Ces questions existent déjà. Ce soir, personne ne les pose à voix haute.
Et pourtant. Elles s’accumulent. Chaque mort. Chaque blessé. Chaque famille qui apprend la nouvelle par un silence. Tout ça s’accumule dans un dossier que l’histoire ne perdra pas, même si les médias passent à autre chose demain matin. C’est le piège absolu pour le Bangladesh : si ses travailleurs rentrent, l’économie s’effondre. S’ils restent, certains mourront dans des guerres qui ne portent pas leur nom.
SECTION 10 : Ce que cette guerre fait aux alliances, aux certitudes, au monde
Le Golfe n’est plus une arrière-cour sécurisée
Pendant des décennies, le Golfe arabo-persique a été vendu comme une zone de stabilité relative dans un Moyen-Orient turbulent. Des économies ultramodernes. Des systèmes de défense parmi les plus sophistiqués du monde, achetés aux États-Unis, à la France, au Royaume-Uni. Des accords de sécurité garantis par des présences militaires américaines. Une stabilité, certes autoritaire, certes construite sur l’exploitation de travailleurs migrants, mais une stabilité qui permettait aux entreprises mondiales d’investir, aux expatriés de s’installer, aux touristes de visiter Dubaï et Abu Dhabi.
Le 28 février 2026, cette stabilité a pris fin. Pas pour toujours, peut-être. Mais pour maintenant. Pour les mois qui viennent. Les missiles iraniens ont touché une usine de dessalement au Bahreïn, les réservoirs de carburant d’un aéroport au Koweït, une zone diplomatique à Riyad. Ils ont tué une fille au Koweït, deux nettoyeurs bangladais en Arabie saoudite. L’image du Golfe comme sanctuaire économique est fissurée. Les investisseurs regardent. Les compagnies aériennes recalculent leurs routes. Et les travailleurs migrants, eux, attendent.
Qui va nommer les responsabilités? Qui va défendre les absents?
La Cour pénale internationale enquête sur les crimes de guerre au Moyen-Orient. Les États-Unis et Israël seront au cœur de futures demandes de responsabilité pour leurs frappes en Iran. Mais dans la procédure internationale, les deux Bangladais morts à Al-Kharj n’ont aucun avocat. Ils ne sont pas dans le mandat de la CPI. Ils ne sont pas les victimes directes d’une politique génocidaire. Ils sont dans la catégorie floue des « victimes collatérales d’un conflit non déclaré sur leur territoire de travail ». Cette catégorie n’a pas d’avocat. Elle n’a pas de tribune. Elle n’a pas de mécanisme de réparation.
Qui va défendre ces hommes? Le Bangladesh peut déposer une plainte diplomatique. Il peut réclamer réparation à l’Arabie saoudite — qui répondra que c’est l’Iran qui a tiré. Il peut réclamer réparation à l’Iran — qui répondra que ses cibles étaient militaires et légitimes. Il peut réclamer réparation aux États-Unis — qui répondront qu’ils ne sont pas responsables des représailles iraniennes contre des États tiers. Chaque porte se ferme. Chaque acteur pointe vers l’autre. Et au bout de la chaîne de responsabilités circulaires, deux familles bangladaises restent sans explication, sans réparation, sans justice.
Ce n’est pas la première fois que le Golfe tremble. La guerre Iran-Irak dans les années 1980 avait déjà montré la fragilité de la région. La guerre du Golfe de 1991. Les frappes houthies répétées sur le territoire saoudien. Chaque fois, on a reconstruit la fiction de la stabilité. Chaque fois, ce sont les travailleurs migrants qui ont fourni la main-d’œuvre de la reconstruction sans en bénéficier. En 2026, la fiction s’est à nouveau effondrée. Et deux Bangladais sont morts dans sa chute.
SECTION 11 : Ce que cette guerre fait aux hommes qu'on ne nomme pas
Les certitudes qui ont sauté avec l’immeuble
On ne peut plus dire que les systèmes de défense antiaérienne protègent les civils. Ils réduisent le risque. Ils n’éliminent pas les victimes. On ne peut plus dire que les travailleurs migrants dans le Golfe sont dans un environnement sûr. Ils sont dans un environnement qui était relativement sûr avant le 28 février, et qui ne l’est plus. On ne peut plus dire que les guerres entre grandes puissances ont des frontières précises qui s’arrêtent aux portes des immeubles résidentiels habités par des ouvriers de nettoyage bangladais.
On ne peut plus dire que la hiérarchie internationale des vies est une abstraction théorique. Elle se lit dans les communiqués officiels — qui donne un nom, qui reçoit un numéro. Elle se lit dans les plans d’évacuation — qui a un protocole, qui attend. Elle se lit dans les médias — qui fait la une, qui est une note. Cette hiérarchie, deux ouvriers bangladais l’ont illustrée de leur mort ce dimanche matin. Pas par choix. Par position dans l’ordre mondial.
La question que leurs mères poseront
Il y a une question que les systèmes politiques internationaux ne savent pas traiter. Pas la question des missiles. Pas la question des responsabilités géopolitiques. La question simple, directe, irréfutable que les mères bangladaises des deux morts poseront à quiconque voudra les entendre : « Mon fils est parti travailler pour vous nourrir. Vous l’avez laissé mourir sous des missiles. Qu’est-ce que vous allez faire? »
Cette question ne trouvera pas de réponse satisfaisante dans les prochains mois. Les mécanismes diplomatiques sont lents. Les compensations éventuelles seront discrètes. Les responsabilités seront diluées dans une chaîne causale si longue que personne ne sera clairement désigné coupable. Et la prochaine guerre — parce qu’il y en aura une — reproduira exactement les mêmes conditions pour les prochains travailleurs migrants. Ce n’est pas du pessimisme. C’est l’histoire documentée des conflits du Golfe depuis 1980.
C’est peut-être ça, ce qui reste après Al-Kharj. Pas le chiffre. Pas la diplomatie. Pas les bilans d’interception. Ce qui reste, c’est la question que leurs familles au Bangladesh poseront à leurs gouvernements, à leurs employeurs, à leurs ambassades, à quiconque voudra bien écouter : « Vous saviez que c’était dangereux. Pourquoi n’avez-vous rien fait pour les faire partir? » Cette question ne trouvera pas de réponse honnête. Parce que la réponse honnête est inadmissible : parce qu’on avait besoin d’eux là-bas plus qu’on avait besoin de les protéger.
CONCLUSION : Deux hommes, un immeuble, et la guerre qu'on ne leur a pas déclarée
Ce qu’on sait et ce qu’on ne saura probablement jamais
On sait que le 8 mars 2026, un dimanche, un projectile militaire a frappé l’immeuble d’une entreprise de maintenance et de nettoyage à Al-Kharj, en Arabie saoudite. On sait que deux Bangladais sont morts. On sait que douze personnes ont été blessées — onze Bangladais et un Indien. On sait que l’Iran visait la base Prince Sultan. On sait que les défenses saoudiennes avaient intercepté 15 drones ce même jour. On sait tout ça.
On ne sait pas leurs noms. On ne sait pas quel âge ils avaient. On ne sait pas depuis combien d’années ils travaillaient en Arabie saoudite. On ne sait pas s’ils avaient des enfants. On ne sait pas ce qu’ils faisaient dans les minutes précédant l’impact. On ne sait pas si la nouvelle a déjà atteint leur famille. On ne sait pas si quelqu’un d’officiel a appelé Dhaka pour expliquer. On ne sait pas si leurs dépouilles rentreront.
Ce que nous choisissons de voir ou de ne pas voir
On peut regarder cette guerre comme un conflit géopolitique majeur entre les États-Unis, Israël et l’Iran. On peut analyser les rapports de force, les doctrines militaires, les implications pour la nonprolifération nucléaire, les effets sur les marchés pétroliers. Ce sont des analyses légitimes et nécessaires.
On peut aussi — et c’est le choix de cette chronique — regarder ce qu’il y a au bas de la hiérarchie. Les deux Bangladais. Les douze blessés. La fille iranienne tuée au Koweït. Les six travailleurs blessés près d’Abu Dhabi. Les millions de personnes qui se couchent ce soir dans le Golfe sans avoir choisi d’être dans une zone de guerre, sans avoir les moyens d’en sortir, sans avoir de plan de protection. Ce choix-là — de regarder en bas plutôt qu’en haut — n’est pas un choix émotionnel. C’est un choix politique. Parce que ce qu’on choisit de voir détermine ce qu’on choisit de changer.
Les grandes puissances feront leurs calculs. Les généraux feront leurs bilans. Les diplomates feront leurs conférences. Et dans les rues d’Al-Kharj, dans les couloirs d’un hôpital de Riyad, dans des maisons du Bangladesh — des gens compteront les absences. Et se demanderont si quelqu’un, quelque part, a compté les leurs.
Ce sont deux hommes. Ils existaient avant d’être un chiffre dans un communiqué de la Défense civile saoudienne. Ils avaient une vie, des projets, des voix, des mains qui tenaient des outils. Quelque part, ce soir, des téléphones sonnent dans des maisons du Bangladesh et personne ne répond. C’est ça, la guerre vue d’en bas. Pas les déclarations des présidents. Pas les trajectoires de missiles. Des téléphones qui sonnent. Et le silence après.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Al Jazeera — Two killed in Saudi Arabia after ‘projectile’ falls on residential building (8 mars 2026)
Al Jazeera — Iranian missiles intercepted over Saudi Arabia, Qatar, UAE, Bahrain sirens (7 mars 2026)
Long War Journal / FDD — Iran targets US bases, diplomatic missions, and oil infrastructure in Arab countries on March 3-5 (2026)
Arab News — Saudi Arabia intercepts drones and missiles in Al-Kharj, Eastern Province and Riyadh (2026)
Sources secondaires
India TV News — Indian Embassy confirms no fatality in Iranian strike on Saudi Arabia’s Al Kharj (9 mars 2026)
Deccan Live — Indian and Bangladeshi Workers Killed After Missile Hits Residential Area Near Riyadh (8 mars 2026)
ANI News — Indian, Bangladeshi nationals killed after projectile strike on residential area (9 mars 2026)
Egypt Today — 2 killed, 12 injured as projectile hits residential site in Saudi Arabia (8 mars 2026)
Chatham House — US and Israel attack Iran: Early analysis from Chatham House experts (2026)
House of Commons Library — US-Israel strikes on Iran: February/March 2026 (2026)
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