L’encerclement comme doctrine
Les Russes avaient un plan. Un plan éprouvé, rodé sur Pokrovsk et Myrnohrad, capturées en 2025. Pas d’assaut frontal coûteux. Pas de vague d’infanterie à découvert. À la place : encerclement progressif, coupure des lignes d’approvisionnement, reddition par asphyxie.
À la mi-février, les assaillants ont commencé à infiltrer les faubourgs occidentaux. La 13e Compagnie d’assaut russe s’est glissée dans le quartier de Khutir, à la lisière sud-ouest de la ville. Petits groupes. Mouvements nocturnes. Pas de chars en première ligne — trop facile à détruire par les drones ukrainiens. De l’infanterie légère qui avance en se couvrant de décombres.
Et le barrage. Le barrage était la pièce maîtresse. Faire sauter le barrage de Khrushchove, c’était simultanément inonder la route de secours, isoler les troupes en avant, et forcer la 100e Brigade mécanisée ukrainienne à se battre sur deux fronts : repousser l’assaut et gérer l’inondation qui bloquait les renforts.
Quand une armée ne peut plus gagner en combattant, elle noie le terrain. C’est une logique militaire. C’est aussi une logique qui ne distingue pas les soldats des civils qui ont des caves remplies d’eau ce matin.
Le timing et sa signification
Le 24 février. Deux ans après le début de l’invasion totale. La Russie voulait une image : des troupes qui avancent dans Kostiantynivka le jour anniversaire. Un symbole pour les chaînes d’État, pour les milblogueurs, pour Poutine qui a besoin de nourrir un récit de victoire.
L’eau a coulé. La route a disparu sous la boue. La 13e Compagnie était dans Khutir. Pendant quelques heures, le plan semblait fonctionner.
Et pourtant.
SECTION 2 : La 100e Brigade — les soldats entre le barrage brisé et la ville
Garnis entre les eaux et le feu
La 100e Brigade mécanisée ukrainienne était là. Positionnée entre le barrage éventré et les premiers immeubles de Kostiantynivka. Pas par chance. Par discipline. Par préparation.
Quand la 13e Compagnie russe a pris pied dans Khutir, la 100e n’a pas attendu des ordres qui mettraient trois heures à descendre la chaîne de commandement. Elle a contre-attaqué. Elle est entrée dans le quartier. Elle a chassé les groupes d’assaut russes maison par maison, ruelle par ruelle.
Le résultat, selon l’analyste géospatial Thorkill, a été une stabilisation partielle de la situation dans la partie occidentale de la ville. Pas une victoire totale. Pas une reconquête spectaculaire. Une stabilisation. Dans le vocabulaire de cette guerre, c’est une victoire.
Les soldats de la 100e sont garnis entre un barrage détruit qui bloque leurs renforts et des assaillants qui avançaient dans leur dos. Ils ont quand même contre-attaqué. Je ne sais pas comment on appelle ça d’un autre mot que du courage.
Zélenskyy lui-même s’est déplacé
Le 6 mars 2026, le président Volodymyr Zélenskyy a reçu personnellement le commandant de la 100e Brigade mécanisée pour un briefing. Il a remis des décorations aux soldats de l’unité. Ce n’est pas un geste protocolaire. Dans une guerre qui dure depuis quatre ans, quand un président de guerre fait venir un commandant de brigade pour le décorer en personne, ça dit quelque chose sur ce que cette brigade a accompli.
Kostiantynivka tenait. La 100e Brigade venait de le prouver.
Un barrage de trois tonnes n’a pas suffi. Une compagnie d’assaut infiltrée n’a pas suffi. Parce qu’il y avait des hommes qui avaient décidé que cette ville ne serait pas la prochaine à tomber.
SECTION 3 : Trois tonnes sur un barrage de terre
Ce que fait une FAB-3000 sur une infrastructure civile
Une FAB-3000. Trois mille kilogrammes. Une bombe guidée par ailettes — les Russes ont adapté de vieilles bombes soviétiques avec des kits de guidage modernes. Précises à quelques mètres près. Impossible à intercepter en vol avec les systèmes actuellement disponibles à Kostiantynivka.
Quand cette bombe touche un barrage de terre, ce n’est pas une explosion. C’est une ouverture. L’eau fait le reste. La route Druzhkivka-Kostiantynivka est devenue impassable. Selon DeepState, le site de cartographie ukrainien, la section touchée est devenue un marécage continu. Pas une inondation temporaire. Une transformation durable du terrain.
Les camions de ravitaillement ne passent plus. Les véhicules blindés légers ne passent plus. Les ambulances qui sortent les blessés prennent des détours de plusieurs heures. Chaque kilomètre de détour coûte du temps. Dans cette guerre, le temps coûte des vies.
Quelqu’un, quelque part dans une salle de commandement russe, a regardé une carte et a calculé que faire sauter un barrage civil était acceptable. Militairement utile. Stratégiquement rationnel. C’est ça, le calcul froid que je veux que vous compreniez.
Et le 7 mars, ils ont recommencé
Et pourtant ce n’était pas suffisant. Le 7 mars 2026, la Russie a frappé un second barrage, au nord de Kostiantynivka, toujours avec une FAB-3000. Une autre infrastructure. Un autre quartier inondé. Une autre route coupée.
Ce n’est plus une tactique d’opportunité. C’est une doctrine. Si tu ne peux pas capturer une ville, noie-la. Isole-la. Étrangle-la. Fais en sorte que les défenseurs passent leur temps à gérer des inondations plutôt qu’à combattre. Fais en sorte que les civils qui restent — les 2 000 personnes qui n’ont nulle part où aller — vivent dans une ville sans routes, sans ravitaillement régulier, sans issue prévisible.
À quel moment on a accepté que c’était une façon normale de faire la guerre?
SECTION 4 : Le phosphore — le 27 février
Des armes interdites sur des quartiers résidentiels
Trois jours après le barrage. Le 27 février 2026.
La 28e Brigade mécanisée ukrainienne, nommée d’après les Chevaliers de la Campagne d’Hiver, a publié des images filmées par des drones de son unité R.V. du 3e Bataillon mécanisé. Les images montraient des munitions au phosphore blanc tombant sur des quartiers résidentiels de Kostiantynivka.
Le phosphore blanc brûle à plus de 800 degrés Celsius. Il s’attache à la peau et continue de brûler sous l’eau. Son usage contre des civils est strictement interdit par le Protocole III de la Convention sur certaines armes classiques. Les mêmes images montraient également une FAB-1500 — une bombe de 1 500 kilogrammes — frapper la ville.
La même journée, les drones de la 28e Brigade ont filmé un civil qui tentait de quitter la ville à vélo. Un drone FPV russe l’a pris en chasse. Le pilote russe voyait clairement que c’était un civil. Il a quand même appuyé.
Je ne suis pas sûr de quoi dire devant une image de drone qui chasse un homme à vélo dans une ville en guerre. La retenue est parfois la seule chose qui reste quand les mots s’effondrent.
Ce qui reste après le phosphore
Une tasse de café encore sur le comptoir. Des rideaux qui bougent dans une fenêtre soufflée. Une rue que quelqu’un balayait encore la semaine dernière et qui est couverte de suie blanche aujourd’hui.
Ce sont les détails que les rapports militaires ne capturent pas. Ce sont les détails qui disent ce que c’est vraiment, vivre sous ce régime de feu. Kostiantynivka n’est pas une ville assiégée dans le sens romanesque du terme. C’est une ville que des planificateurs militaires ont décidé de rendre inhabitable par étapes calculées : d’abord les routes, ensuite les appuis, ensuite les civils qui restent.
Et pourtant des gens y restent.
SECTION 5 : La signification stratégique — le dernier verrou
La géographie de l’enjeu
Regardez une carte. Kostiantynivka est le point le plus au sud d’une chaîne de forteresses urbaines qui s’étire sur 60 kilomètres vers le nord en direction de Kramatorsk et Sloviansk. Derrière Kostiantynivka, il y a cette ligne. Devant, il y a les territoires déjà perdus — Avdiivka, des dizaines de villages, les approches de Pokrovsk.
La ville a aussi fonctionné comme base de projection pour les troupes ukrainiennes qui défendent Chasiv Yar et les hameaux alentour. Coupez Kostiantynivka, et c’est tout un réseau de positions qui se retrouve exposé à des pressions latérales nouvelles.
La route H20, l’artère principale qui alimente la ville, est déjà sous pression constante. Si les Russes parviennent à couper cette route — en combinant les inondations à l’ouest avec des avances depuis le sud — l’étranglement devient une question de jours, pas de mois.
Ce n’est pas une métaphore. Les cartographes militaires l’ont calculé. Les commandants ukrainiens le savent. Les planificateurs russes le savent. Et 2 000 civils vivent au centre de ce calcul sans avoir demandé à y être.
Le scénario Pokrovsk ne s’applique pas encore ici
Les Russes ont voulu répliquer Pokrovsk : encerclement progressif, logistique coupée, reddition négociée. Mais Kostiantynivka n’est pas Pokrovsk. La topographie est différente. La garnison est différente. Et — facteur décisif — les Ukrainiens ont appris de Pokrovsk.
La 100e Brigade était en place. Les contre-mesures étaient préparées. Quand la 13e Compagnie russe a infiltré Khutir, elle n’a pas trouvé un vide. Elle a trouvé une unité qui attendait.
Et pourtant, l’ISW — l’Institute for the Study of War — indique que la situation reste précaire. Pas stabilisée de façon durable. Stabilisée pour l’instant. Nuance capitale dans une guerre où «pour l’instant» peut durer une nuit ou un mois.
SECTION 6 : Starlink et les drones aveugles
Le bricking de Musk — une variable inattendue
Il y a un facteur dans cette bataille que les communiqués officiels ne mentionnent pas souvent. Starlink.
Les forces russes utilisaient depuis des mois des milliers de terminaux Starlink volés, achetés au marché noir ou smugglés depuis l’Amérique latine. Ces terminaux leur permettaient de guider leurs grands drones de frappe — ceux qui attaquent à 20 à 200 kilomètres derrière le front — et de maintenir des communications fiables entre les états-majors et les unités de première ligne.
Début février 2026, SpaceX a activé des contrôles de vérification stricts. Les terminaux non autorisés ont été désactivés. Massivement. Brutalement. Du jour au lendemain.
L’effet sur le terrain près de Kostiantynivka : les drones russes ont partiellement perdu leur couverture de communication. Les liaisons entre les quartiers généraux et les unités d’assaut ont été brouillées. Les milblogueurs russes eux-mêmes l’ont confirmé dans leurs canaux Telegram — des problèmes de commandement et de contrôle, des drones aveugles, une coordination dégradée.
La guerre du XXIe siècle se gagne aussi sur des serveurs, dans des datacenters, via des décisions prises par des PDG milliardaires qui peuvent, en quelques clics, briser ou préserver des vies. C’est une vérité inconfortable. Elle ne s’applique pas qu’à Kostiantynivka.
L’avantage que personne n’avait prévu
La 13e Compagnie russe s’est glissée dans Khutir sans la couverture drone habituelle pleinement fonctionnelle. Ses liaisons avec l’état-major étaient dégradées. Sa capacité à ajuster ses mouvements en temps réel était compromise.
La 100e Brigade ukrainienne, elle, avait ses systèmes. Ses drones. Ses communications. Elle a vu venir la manœuvre. Elle a réagi.
Le barrage sauté n’a pas servi à rien pour la Russie. La route est toujours coupée. L’inondation est toujours là. Mais l’exploitation immédiate du chaos — la percée dans Kostiantynivka au jour anniversaire — a échoué. Parce que des soldats tenaient. Et parce que des drones russes volaient en partie à l’aveugle.
SECTION 7 : Le poids de deux ans
Ce que cette date signifie pour ceux qui y sont
24 février. Pour un soldat de la 100e Brigade qui tient un poste dans les ruines de Khutir, ce n’est pas une date dans un calendrier. C’est l’anniversaire de la nuit où sa guerre a commencé. Peut-être de la nuit où il a quitté sa famille. Peut-être de la nuit où sa ville a été bombardée pour la première fois.
Quatre ans plus tard, il est encore là. Dans une autre ville en ruines. À repousser une nouvelle compagnie d’assaut russe qui a pénétré dans son secteur profitant de l’inondation créée par une bombe de trois tonnes.
Les Russes ont choisi le 24 février pour cette opération. Message explicite : nous gagnons du terrain quatre ans après. Réponse ukrainienne, aussi explicite : pas ici. Pas ce soir. Pas tant que la 100e Brigade est là.
Il y a quelque chose d’essentiel dans le fait que ces soldats repoussent une offensive anniversaire le jour même où Poutine espérait une image de victoire. Pas parce que c’est poétique. Parce que c’est vrai.
Ce que deux ans d’usure font à une ville
67 000 habitants. Moins de 2 800 aujourd’hui.
Cela veut dire que sur 24 personnes qui vivaient là avant la guerre, 23 sont partis. Fuites, évacuations, morts. Vingt-trois maisons sur vingt-quatre avec des meubles qui attendent un retour qui n’aura peut-être jamais lieu.
Cela veut dire que les 2 000 à 2 800 personnes qui restent ont fait un choix — ou n’avaient pas le choix. Vieillesse. Maladie. Refus de partir. Impossibilité financière. Elles vivent dans une ville que des avions russes survolent régulièrement, que des drones scrutent en permanence, que des bombes de trois tonnes frappent quand les planificateurs militaires décident qu’un barrage doit tomber.
La tasse de thé sur le comptoir. Le vélo dans la cage d’escalier. Les photos encore accrochées aux murs des appartements dont les fenêtres ont sauté depuis longtemps.
SECTION 8 : Ce que la Russie ne peut pas admettre
L’incapacité de la percée frontale
Voici ce que l’opération du barrage révèle, si on lit entre les lignes des communiqués officiels russes : la Russie ne peut pas prendre Kostiantynivka d’assaut frontal.
Elle a essayé. Des mois d’assauts continus. Des vagues d’infanterie. Des blindés. Des bombardements. La ville tient. Partiellement, difficilement, avec des secteurs qui changent de mains, mais elle tient.
Alors on change de méthode. On fait sauter les barrages. On inonde les routes. On largue du phosphore blanc sur des quartiers résidentiels pour forcer les civils à fuir et simplifier le contrôle du terrain. On contourne la forteresse plutôt que de la prendre. C’est l’aveu que la force brute ne suffit pas contre des défenseurs déterminés.
Il y a une ironie froide dans le fait que la superpuissance qui a promis une «opération spéciale de 72 heures» en est à faire sauter des barrages en terre pour noyer les routes d’une ville de 67 000 habitants qu’elle n’arrive toujours pas à capturer quatre ans après.
Le calcul du prix humain
Les pertes russes continuent de s’accumuler. Selon les chiffres ukrainiens du 8 mars 2026, la Russie a perdu 1 273 290 soldats depuis le début de l’invasion — tués, blessés, prisonniers. Ce jour-là seul : 930 nouvelles pertes déclarées.
Ces chiffres sont difficiles à vérifier indépendamment. Mais même si on les divise par deux, par trois — ils disent quelque chose. Une armée qui perd des centaines d’hommes par jour, semaine après semaine, mois après mois, depuis quatre ans. Et qui en est à faire sauter des barrages parce que les assauts directs coûtent trop cher.
Et Kostiantynivka tient encore.
SECTION 9 : Les 2 000 qui restent
Une présence que les cartes n’indiquent pas
Les analyses géostratégiques, les cartes de ligne de front, les graphiques de pertes — aucun de ces outils ne capture ce que c’est d’être l’une des 2 000 personnes qui sont encore à Kostiantynivka ce matin.
Ce sont des gens qui ont regardé leurs voisins partir avec des valises et ont décidé — ou n’ont pas pu décider autrement — de rester. Ils savent ce qu’une FAB-3000 fait à un barrage. Ils savent ce que le phosphore blanc fait à un bâtiment. Ils entendent les drones la nuit.
Il reste un homme de 74 ans qui refuse de laisser son appartement parce que sa femme est enterrée dans le jardin et qu’il ne peut pas l’abandonner. Il reste une femme de 60 ans qui s’occupe de sa mère grabataire. Il reste quelques familles qui n’ont pas les moyens de rejoindre des proches à l’ouest. Ces histoires-là, personne ne les raconte dans les rapports de l’ISW.
Derrière chaque chiffre, il y a un visage. Derrière les 2 000, il y a 2 000 raisons de rester dans une ville qui brûle. Et je ne peux pas décider depuis ici si c’est de la bravoure ou du désespoir — peut-être que c’est les deux à la fois.
Le gaz qui ne vient plus
Depuis août 2025, le matin à Kostiantynivka ressemble à ceci : on ouvre le robinet du gaz. Rien. On attend. Les Russes sont à cinq kilomètres. La chaleur est intermittente. L’eau courante est intermittente. L’électricité est intermittente.
L’inondation de la route a ajouté une couche. Les camions de ravitaillement prennent des détours. Les délais s’allongent. Chaque barrage sauté est une contrainte supplémentaire sur une vie qui était déjà réduite à l’essentiel.
C’est ça, la stratégie russe contre les civils qui restent : pas les tuer directement — même si les drones FPV s’y emploient parfois. Les rendre la vie assez insupportable pour qu’ils finissent par partir. Vider la ville de sa substance humaine pour qu’il ne reste qu’une coquille à conquérir.
Et pourtant. Les 2 000 sont encore là.
SECTION 10 : Ce que Kostiantynivka dit de cette guerre
La résistance comme fait militaire concret
On parle souvent de résilience ukrainienne comme d’un concept abstrait, émotionnel, presque patriotique. Réduisons ça à des faits concrets.
Fait 1 : La Russie a utilisé une bombe de 3 tonnes sur un barrage civil pour bloquer les renforts ukrainiens et faciliter une percée dans Kostiantynivka. Résultat : La 100e Brigade a contre-attaqué et chassé les assaillants. La percée a échoué.
Fait 2 : La Russie a frappé des quartiers résidentiels avec du phosphore blanc interdit et des FAB-1500. Résultat : La ville tient. La garnison tient.
Fait 3 : La Russie a tenté une offensive anniversaire le 24 février pour marquer symboliquement la date. Résultat : Le président ukrainien décore les défenseurs de la 100e Brigade le 6 mars.
Ce n’est pas de l’optimisme béat. La situation reste précaire. Les barrages sont encore sous menace. La route H20 est vulnérable. Un deuxième barrage vient d’être frappé au nord de la ville. La pression ne diminue pas.
Mais pour l’instant, dans le langage froid et précis de la guerre, Kostiantynivka tient. Et c’est une phrase que les planificateurs russes n’avaient pas écrite dans leur scénario du 24 février.
Le tournant qui n’a pas eu lieu
En novembre 2025, les forces russes avaient percé jusqu’à la partie sud de la ville. Le début de la bataille de Kostiantynivka proprement dite. Depuis, chaque semaine a apporté son lot d’assauts, de reculs partiels, de quartiers disputés.
Le 24 février était censé être le tournant. La date symbolique, la bombe massive, l’assaut coordonné, l’image de victoire pour Moscou.
Ça n’a pas eu lieu. La 100e Brigade a dit non. Pas avec des discours. Avec des mouvements dans des rues inondées et des immeubles en ruines, dans la nuit, contre des soldats qui avaient cru que le chemin était dégagé.
SECTION 11 : Ce qui reste après le barrage
L’irréversibilité de l’eau
Le barrage est cassé. Il le restera. L’eau qui a inondé la route Druzhkivka-Kostiantynivka n’a pas attendu la contre-attaque de la 100e Brigade pour reculer. Elle est là. Le terrain est saturé. La route principale est transformée en fond de lac temporaire.
Même quand la ligne de front se stabilise, même quand les assauts russes reflux, l’infrastructure reste brisée. C’est l’héritage durable de chaque bombe sur chaque barrage : les civils qui reviendront un jour — si un jour ils reviennent — trouveront des routes qui n’existent plus, des réseaux d’eau détruits, des terres agricoles inondées.
Un barrage de terre mis des décennies à construire. Une FAB-3000 le défait en une fraction de seconde. La reconstruction, elle, prendra des années et des milliards que l’Ukraine n’a pas encore.
C’est peut-être ça, la dimension la plus invisible de cette guerre. Pas les pertes que les deux camps comptent chaque jour. Mais l’infrastructure détruite qui continuera de peser sur des millions de vies ukrainiennes longtemps après que les armes se seront tues.
Ce qui hante
Il reste une question que je ne peux pas résoudre en écrivant ces lignes. Elle se pose à chaque reportage sur Kostiantynivka, sur Chasiv Yar, sur toutes les villes ukrainiennes qui tiennent sous des bombes que personne ne devrait avoir le droit de lancer sur des zones peuplées.
Combien de temps peut-on demander à des hommes et des femmes de tenir des positions dans des villes réduites à des décombres, avec des routes inondées qui compliquent les ravitaillements, sous des bombes de trois tonnes, sous du phosphore blanc, sous des drones qui chassent les cyclistes?
Kostiantynivka tient. Pour l’instant. La 100e Brigade a fait ce qu’elle devait faire. Le barrage est cassé. La route est sous l’eau. Et à Kharkiv, le 8 mars 2026, une roquette russe a tué Lisa Polyanska, 13 ans, et Gordiy, 9 ans, dans des immeubles résidentiels en deux frappes distinctes.
Le front de Kostiantynivka tient. Et pendant ce temps-là, des enfants meurent dans d’autres villes. La guerre continue sur tous les fronts à la fois.
CONCLUSION : Tient encore. Et c'est déjà beaucoup.
La phrase que les maps ne peuvent pas afficher
Sur les cartes de ligne de front, Kostiantynivka apparaît comme une zone grise et hachurée — contrôle contesté, pression russe, secteur instable. Ces cartes ne disent pas ce qu’il a fallu pour que ce nom reste côté ukrainien.
Une bombe de trois tonnes sur un barrage. Une compagnie d’assaut dans les rues de Khutir. Des routes inondées qui bloquent les renforts. Du phosphore blanc sur des immeubles habités. Des drones qui chassent des civils à vélo. Un second barrage frappé le 7 mars.
Et en face de tout ça : la 100e Brigade mécanisée qui contre-attaque dans la nuit. Qui reprend Khutir. Qui stabilise partiellement la situation. Qui permet à Zélenskyy de décorer ses commandants six jours après l’offensive du barrage.
Je ne dis pas que Kostiantynivka est sauvée. Je dis qu’elle tient. Ce soir, elle tient. Dans cette guerre, c’est parfois tout ce qu’on peut dire. Et c’est déjà une phrase qui a coûté des vies à écrire.
Ce qu’on appellera ça dans les livres d’histoire
Dans dix ans, dans les manuels qui raconteront cette guerre — ceux qui seront honnêtes, pas ceux qui seront écrits par les vainqueurs —, il y aura probablement une ligne sur la bataille de Kostiantynivka. Une ligne sur le barrage de Khrushchove. Une ligne sur la 100e Brigade.
Ces lignes ne pourront pas contenir ce que c’était d’être là. Le froid. La boue de l’inondation. La lumière des bombes au phosphore dans le ciel nocturne. Le bruit d’un drone qui tourne au-dessus d’une ville qui avait 67 000 habitants et en a maintenant 2 800.
Ce qu’on peut dire aujourd’hui : le 24 février 2026, la Russie a fait sauter un barrage et a tenté d’entrer dans Kostiantynivka. Elle en est repartie. Pas vainqueur. Pas encore. La ville tient. Les soldats tiennent. Et les 2 000 civils qui restent — eux aussi, ils tiennent.
C’est peut-être ça, la vérité finale de Kostiantynivka : que dans une guerre qui broie, qui inonde, qui brûle au phosphore, il reste des gens qui disent non. Pas pour l’histoire. Pas pour les caméras. Parce que c’est leur ville, leur quartier, leur rue. Et qu’une FAB-3000 ne change pas ça.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
UAWire — Russia destroys dam in Donetsk region, flooding Druzhkivka-Kostiantynivka route
United24 Media — Russian Forces Destroy Dam Near Osykove to Disrupt Kostiantynivka Logistics
Sources secondaires
Pravda EN — New FAB on the dam north of Kostyantynivka (7 mars 2026)
Ukrinform — Russians shell Kostiantynivka with phosphorus munitions
The Geopolitics Report — Kostiantynivka: Ukraine’s Last Stronghold
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