Un premier ministre et ses puits de pétrole
Tout remonte à Mohammad Mosaddegh. Premier ministre démocratiquement élu, socialiste modéré, homme à lunettes rondes et taille de ministre, il a fait en 1951 ce qui semblait parfaitement logique à n’importe quel souverain sensé : il a nationalisé les ressources pétrolières de son pays. Le pétrole iranien, pour les Iraniens. L’Anglo-Iranian Oil Company — qui allait devenir BP — touchait des profits colossaux pendant que les Iraniens vivaient dans la misère. Mosaddegh a dit : non. Il a signé la loi de nationalisation.
Washington et Londres ont répondu avec l’Opération Ajax. Financée par la CIA, orchestrée avec le MI6, elle a inondé Téhéran de propagande, acheté des foules, payé des militaires, fabriqué des émeutes. Le 19 août 1953, Mosaddegh était renversé. Trois cents morts dans les rues de Téhéran. Le premier ministre élu fut emprisonné trois ans, puis assigné à résidence jusqu’à sa mort en 1967. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi, placé par Washington, reprit le trône avec les pleins pouvoirs.
La facture : vingt-six ans de pouvoir, puis l’explosion
Les compagnies américaines obtinrent 40% des profits pétroliers iraniens. Le Shah reçut des armes, de la formation, et la SAVAK — sa police secrète — fut entraînée par la CIA. Des milliers d’opposants furent torturés, emprisonnés, exécutés. Pendant vingt-six ans, l’Iran fut ce que Washington voulait qu’il soit : un client docile, un pion stratégique, un rempart contre le communisme soviétique.
Et pourtant. En 1979, le Shah fuyait le pays en exil. Ayatollah Khomeini rentrait de France sous les acclamations d’une foule de millions de personnes. La République islamique — fanatiquement anti-américaine, militarisée, expansionniste — prenait le pouvoir pour quarante-cinq ans. Les étudiants prenaient en otage 52 diplomates américains pendant 444 jours. L’Iran devenait le pire cauchemar de Washington — le cauchemar que Washington avait lui-même créé en 1953.
Ce que personne n’ose dire clairement : sans le coup de 1953, il n’y aurait probablement pas eu de République islamique en 1979. En éliminant Mosaddegh, le seul représentant d’un islam laïque, démocratique et modéré, la CIA avait laissé le terrain libre aux seuls opposants capables de résister au Shah : les mollahs. L’Amérique a fabriqué son propre ennemi, l’a nourri pendant vingt-six ans d’oppression, et s’étonne encore du résultat.
SECTION 2 : Le catalogue des interventions — De Guatemala à Caracas
Guatemala 1954 : un an après l’Iran, même recette
Jacobo Árbenz était président du Guatemala. Élu démocratiquement en 1951, il avait décidé de redistribuer des terres agricoles inexploitées — dont une partie appartenant à l’United Fruit Company américaine. L’United Fruit Company appela ses amis à Washington. L’opération PBSuccess fut lancée. Paramilitaires formés par la CIA. Guerre psychologique. Fausses émissions de radio. Árbenz fut renversé en 1954, remplacé par le général Carlos Castillo Armas.
Le résultat : quarante ans de guerre civile. 200 000 morts. Un génocide contre les populations indigènes mayas, commis par des dictatures successives installées dans la tradition de celle que Washington avait mise en place. Le Guatemala n’a retrouvé une démocratie fragile qu’en 1996. L’United Fruit Company, elle, avait depuis longtemps réparti ses dividendes.
Congo, Chili, Indonésie — l’hémisphère réconfiguré
Patrice Lumumba, premier premier ministre du Congo indépendant, fut éliminé en 1961. Eisenhower lui-même avait ordonné son assassinat. La CIA encouragea un coup militaire, Lumumba fut arrêté, torturé, exécuté par balles. Mobutu Sese Seko prit le pouvoir et dirigea le pays pendant trente-deux ans dans une kleptomanie spectaculaire — soutenu, financé, armé par Washington tant qu’il restait anti-soviétique.
Salvador Allende, Chili, 1973. Nixon avait ordonné à la CIA de «faire crier l’économie chilienne.» Huit millions de dollars dépensés en trois ans de sabotage économique et de propagande. Le 11 septembre 1973, les chars roulèrent sur La Moneda. Allende mourut, suicide probable selon la version officielle, exécution selon d’autres. Le général Augusto Pinochet prit le pouvoir pour seize ans. Trois mille personnes tuées, quarante mille torturées. Les conseillers économiques de l’École de Chicago imposèrent leur thérapie de choc néolibérale pendant que les opposants disparaissaient dans les stades reconvertis en centres d’interrogation.
Indonésie, 1965-1967. La CIA fournit des listes de noms aux escadrons de la mort. Entre 500 000 et un million de personnes furent massacrées dans l’une des purges les plus sanglantes du XXe siècle. Le général Suharto prit le pouvoir. Washington ne protesta pas. Le communisme était contenu. Affaire classée.
Ce n’est pas une politique étrangère. C’est une bureaucratie de la violence. Une mécanique rodée, testée, perfectionnée sur des décennies. Chaque opération a son nom de code, ses formulaires, ses budgets approuvés. Derrière chaque nom de code, des femmes et des hommes dont personne ne connaît le prénom.
SECTION 3 : Panama et Grenade — L'hémisphère comme arrière-cour
Panama 1989 : un allié devenu gênant
Manuel Noriega était un agent de la CIA avant d’être une cible de la CIA. Pendant des années, il avait fourni des renseignements à Washington, facilité les opérations au Nicaragua, rendu service. Il fut payé régulièrement, protégé, toléré dans ses trafics de drogue tant qu’il restait utile. Quand il cessa de l’être, quand ses relations avec les cartels colombiens devinrent embarrassantes, quand il refusa de coopérer sur d’autres dossiers — Washington décida qu’il était temps de le qualifier de dictateur.
L’Opération Just Cause fut lancée le 20 décembre 1989. 27 000 soldats américains envahirent Panama. 514 Panaméens morts, selon les chiffres officiels — probablement davantage, selon les organisations de droits humains. 23 soldats américains tués. Noriega se réfugia dans l’ambassade du Vatican pendant dix jours pendant que les militaires américains diffusaient de la musique heavy metal à plein volume pour le déloger. Guillermo Endara, le nouveau président, prêta serment sur une base militaire américaine — avant même que les combats ne soient finis.
Grenade 1983 : 8 000 soldats pour une île de 110 000 habitants
Maurice Bishop avait instauré un gouvernement révolutionnaire à Grenade en 1979. Il fut renversé par une faction encore plus radicale de son propre parti, puis exécuté. Reagan déploya 8 000 soldats pour «protéger les étudiants américains» sur l’île — et restaurer un gouvernement pro-occidental. L’invasion tua plus de 300 soldats grenadins et 24 civils, dont 18 dans un hôpital psychiatrique bombardé par erreur par les forces américaines. L’ONU vota une résolution condamnant l’invasion. Les États-Unis exercèrent leur droit de veto. La résolution mourut. L’histoire passa à autre chose.
Le modèle se répète avec une régularité qui devrait terrifier. Un allié. Un intérêt économique ou stratégique. Une rupture. Un prétexte. Une intervention. Un nouveau gouvernement installé dans la précipitation. Et ensuite : le chaos, l’instabilité, la résistance, l’échec. Et pourtant, à chaque fois, Washington est convaincu que cette fois sera différente.
SECTION 4 : Afghanistan et Irak — Les deux désastres qui n'ont rien appris
Afghanistan 2001 : vingt ans, mille milliards, Taliban
Le 7 octobre 2001, les bombes commencèrent à tomber sur Kaboul. Le régime Taliban fut renversé en quelques semaines. Hamid Karzaï fut installé comme président provisoire. L’Amérique avait déposé son homme. La mission était accomplie — ou du moins, c’est ce que beaucoup crurent trop tôt. Il restait juste à construire un État.
Vingt ans. Un billion de dollars. 2 400 soldats américains morts. 200 000 Afghans tués. Des milliers de kilomètres de routes construites, d’écoles ouvertes, d’institutions fondées. Des élections organisées. Des constitutions rédigées. Des programmes de formation pour l’armée afghane qui coûtèrent des dizaines de milliards. Et le 15 août 2021, les Taliban entraient dans Kaboul sans rencontrer de résistance. L’armée afghane, entraînée et équipée par les Américains, se dissolut en quelques jours. Le gouvernement que Washington avait passé vingt ans à consolider tomba en moins de deux semaines.
Irak 2003 : la démocratie au bout de la carabine M16
Les armes de destruction massive n’existaient pas. Colin Powell le savait peut-être quand il fit sa présentation au Conseil de sécurité de l’ONU en février 2003. Les inspecteurs de l’ONU le disaient. Washington envahit quand même. Saddam Hussein était capturé, jugé, pendu en décembre 2006. La statue était tombée. Mission accomplie, avait dit Bush depuis le pont du porte-avions Abraham Lincoln en mai 2003 — quatorze ans avant que la dernière unité américaine combattante ne quitte le pays.
Et pourtant. La décision de dissoudre l’armée irakienne — 400 000 soldats sunnites soudainement sans emploi, sans salaire, avec leurs armes — créa le vivier humain parfait. Ces officiers baassistes sans futur rejoignirent l’insurrection. Ils devinrent les cadres de l’État islamique. L’Irak, qui n’avait aucun lien avec Al-Qaïda avant l’invasion, en devint la principale pépinière. On avait voulu planter une démocratie. On avait cultivé un califat.
L’histoire du régime change américain n’est pas l’histoire de bonnes intentions mal exécutées. C’est l’histoire d’une puissance qui confond la capacité de détruire avec la capacité de construire. Abattre un régime prend des semaines. Bâtir une légitimité politique prend des générations. Personne, à Washington, ne semble avoir jamais vraiment compris la différence.
SECTION 5 : Cuba — L'exception qui confirme la règle
La Baie des Cochons : l’humiliation fondatrice
En avril 1961, 1 400 exilés cubains entraînés par la CIA débarquèrent dans la Baie des Cochons. Kennedy venait d’hériter du plan d’Eisenhower. Il était embarrassé de l’abandonner. Il l’autorisa avec des demi-mesures : pas de soutien aérien américain direct, pas de second débarquement, pas d’escalade. Les exilés se battirent courageusement. L’armée cubaine les écrasa en soixante-douze heures. 1 189 combatants capturés. L’Amérique humiliée devant le monde entier. Castro utilisa l’épisode pour consolider son régime pendant des décennies.
Plus de six cents complots d’assassinat contre Castro auraient été documentés. Cigares explosifs. Combinaisons de plongée empoisonnées. Drogues hallucinogènes. Poudres épilatoires pour faire tomber sa barbe et le ridiculiser. Fidel Castro mourut le 25 novembre 2016, dans son lit, à quatre-vingt-dix ans, entouré de sa famille. Il avait survécu à dix présidents américains. Cuba est encore gouvernée par la famille Castro aujourd’hui.
La leçon de Cuba : la résistance s’alimente de la pression
L’embargo américain dure depuis 1962. Soixante-quatre ans. Il n’a pas renversé le régime. Il a fourni au Parti communiste cubain son alibi permanent pour toutes les difficultés économiques. Chaque pénurie pouvait être attribuée au blocus. Chaque échec, à l’impérialisme américain. L’embargo était la meilleure campagne de relations publiques que Castro n’aurait jamais pu se payer.
Et pourtant, l’Amérique continue. Parce que l’embargo sert une politique intérieure — la communauté cubaine de Miami, les votes de Floride, les calculs électoraux. Cuba n’est plus une menace pour les États-Unis depuis l’effondrement soviétique. C’est un pays pauvre de 11 millions d’habitants, une île sans arsenal nucléaire, sans armée projetable, sans capacité de nuisance réelle. L’embargo est devenu sa propre raison d’être — une tradition, un rituel, une posture. La politique étrangère comme cérémonie.
Cuba est peut-être la démonstration la plus claire de tout le système : quand la pression extérieure échoue à renverser un régime, elle le renforce. La résistance à l’ennemi extérieur crée une cohésion nationale que rien d’autre ne pourrait produire. Washington le sait. Et continue quand même. Parce que la politique intérieure américaine a ses propres logiques, indépendantes de tout résultat concret.
SECTION 6 : Venezuela 2026 — Le modèle mis à nu
Le 3 janvier 2026 : une nuit à Caracas
Dans la nuit du 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines menèrent un raid sur Caracas. Les défenses aériennes furent bombardées. Nicolás Maduro et sa femme furent arrêtés, menottés, extraits du pays. Maduro, qui avait résisté à un coup d’État en 2002, à l’épisode Juan Guaidó en 2019, à un complot mercenaire en 2020 — fut capturé en quelques heures par les Forces spéciales américaines.
Trump annonça que les États-Unis allaient «gérer» le Venezuela. Il déclara que les grandes compagnies pétrolières américaines allaient «investir des milliards, reconstruire l’infrastructure pétrolière, récupérer ce qui avait été volé». Le Venezuela possède les plus grandes réserves pétrolières prouvées du monde — 303 milliards de barils, soit 17% des réserves mondiales. La plupart des raffineries américaines ont été conçues spécifiquement pour traiter le pétrole lourd vénézuélien.
La présidente installée et le pétrole rouvert
Delcy Rodriguez fut portée à la présidence. Trump ne cacha pas sa satisfaction. Quelques semaines plus tard, interrogé sur l’Iran, il déclara vouloir un leader «comme Delcy Rodriguez» — quelqu’un installé avec l’aide américaine, quelqu’un qui coopèrerait. La boucle était bouclée. Le Venezuela devenait le modèle. Ce qui avait fonctionné à Caracas serait reproduit à Téhéran.
Et pourtant. Exxon Mobil, ConocoPhillips et Chevron — les trois géants pétroliers américains censés déferler sur le Venezuela — n’avaient pas été consultés avant ni pendant l’opération. Les dirigeants de l’industrie contredisirent publiquement les déclarations de Trump. Personne n’avait appelé personne. Le plan n’existait pas au-delà de la déclaration d’intention. On avait arraché un régime. On n’avait pas pensé à ce qui viendrait après.
Le Venezuela en 2026 est la répétition accélérée de tout ce qui précède. Le prétexte légal (narco-terrorisme), l’intervention militaire éclair, l’installation d’un successeur acceptable, les déclarations triomphantes sur les ressources récupérées. Et, déjà visible à l’horizon, les mêmes questions sans réponse : Qui gouverne réellement? La légitimité vient d’où? Et quand les Américains partent, que reste-t-il?
SECTION 7 : Le mécanisme — Comment ça fonctionne et pourquoi ça casse
La mécanique en quatre temps
Le régime change américain fonctionne selon un patron reconnaissable. Premier temps : le prétexte. Un leader devient soudainement intolérable — pour le trafic de drogue (Noriega), les armes de destruction massive (Saddam), le terrorisme (Taliban), la dictature (Maduro). Que ce prétexte soit nouveau ou que le comportement dénoncé soit connu depuis des années importe peu. Ce qui compte, c’est que l’opinion publique américaine soit préparée.
Deuxième temps : l’intervention. Bombes, drones, forces spéciales, coups d’État financés, embargo économique. L’intensité varie selon les cas. Le résultat est toujours le même : le régime cible est déstabilisé ou renversé. C’est la partie facile. Militairement, l’Amérique est imbattable à court terme. Personne ne discute la supériorité technologique et logistique de l’armée américaine pour abattre un gouvernement.
Troisième temps : l’installation. Un successeur est choisi, légitimé, installé. Hamid Karzaï. Guillermo Endara. Carlos Castillo Armas. Delcy Rodriguez. Ces hommes et femmes ont en commun d’avoir été sélectionnés non pas par leur peuple, mais par Washington. Leur légitimité est empruntée, fragile, dépendante du maintien de la présence américaine.
Quatrième temps : l’effondrement. Quand les troupes partent, quand l’argent se tarit, quand l’attention de Washington se tourne vers la prochaine crise — les régimes installés s’effondrent, sont renversés, ou gouvernent dans une instabilité chronique. L’Afghanistan en 2021 est l’exemple parfait : vingt ans, un billion de dollars, et deux semaines suffisent aux Taliban pour tout reprendre.
Pourquoi la légitimité ne s’importe pas
La légitimité politique ne se décrète pas. Elle se construit sur des décennies de compromis, d’institutions, de confiance accumulée. Un président installé par une puissance étrangère est, par définition, suspect aux yeux de sa propre population. Il peut gouverner avec la force. Il ne peut pas gouverner avec le consentement. Et sans consentement, toute autorité est provisoire.
Les cas de succès sont rarissimes et discutables. Le Japon et l’Allemagne après 1945 sont souvent cités — mais ces cas impliquaient une capitulation totale, une occupation massive, une reconstruction intégrale sur plusieurs décennies, et des sociétés dont les structures d’État préexistantes furent maintenues ou reconstruites soigneusement. Aucun des régime changes de la guerre froide ou de l’après-guerre froide n’a réuni ces conditions. Les comparaisons avec 1945 sont intellectuellement malhonnêtes.
Le Cato Institute, institution libérale américaine pourtant peu suspecte d’anti-américanisme, a conclu dans une analyse exhaustive que les opérations de régime change ont plus de chances d’échouer que de réussir. Pas légèrement plus. Massivement plus. La construction d’institutions politiques légitimes dans un autre pays est infiniment plus complexe que de renverser un régime. Et Washington, depuis soixante-dix ans, ne maîtrise que la deuxième opération.
SECTION 8 : Iran 2026 — La répétition de 1953, avec des bombes plus précises
Khamenei est mort. Qui vient après?
Le 28 février 2026, l’ayatollah Ali Khamenei fut tué dans une série de frappes israélo-américaines sur Téhéran. Guide suprême de l’Iran depuis 1989, il avait dirigé le pays pendant trente-sept ans. Sa mort laissa un vide au sommet d’un système théocratique pour lequel aucun mécanisme de succession rapide n’avait été prévu en temps de guerre.
Trump déclara immédiatement qu’il devait être impliqué dans le choix du successeur. Il écarta Mojtaba Khamenei, le fils du guide défunt, le qualifiant de «lightweight» — un poids léger. À des journalistes qui lui demandaient qui pourrait remplacer Khamenei, Trump répondit : «La plupart des gens qu’on avait en tête sont morts.» Comprendre : les frappes avaient éliminé les candidats potentiels. Il fallait maintenant en trouver de nouveaux.
L’ultimatum impossible
Trump exigea une «reddition inconditionnelle» de l’Iran. Sa définition de cette reddition : «quand ils ne peuvent plus se battre parce qu’ils n’ont plus personne ni rien avec quoi se battre.» Le secrétaire au Trésor Scott Bessent annonça que «ce soir sera notre plus grande campagne de bombardement» contre l’Iran. Pendant ce temps, à Téhéran, des millions d’Iraniens regardaient leurs villes brûler.
Et pourtant. L’Iran de 2026 n’est pas l’Irak de 2003. C’est un pays de 90 millions d’habitants, avec une tradition militaire millénaire, des milices enracinées dans des réseaux régionaux s’étendant au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen. L’élimination du gouvernement central ne dissout pas ces réseaux. L’Iran sans gouvernement central est potentiellement plus dangereux qu’avec un. Des acteurs fragmentés, sans contrôle, avec des arsenaux dispersés — c’est le scénario cauchemar que les analystes de sécurité redoutent depuis des années.
En 1953, l’Amérique a renversé un premier ministre élu et installé un Shah. Le Shah a régné vingt-six ans dans la répression. La répression a produit la révolution islamique. La révolution islamique a produit quarante-cinq ans d’inimitié radicale. Aujourd’hui, l’Amérique bombarde l’Iran — en partie à cause de ce que l’Amérique a fait en 1953. Et se propose d’installer un nouveau leader. Pour recommencer.
SECTION 9 : Le blowback — Quand l'intervention fabrique ses propres ennemis
Le terme que la CIA s’est elle-même inventé
«Blowback» : le terme est né dans les analyses internes de la CIA dans les années 1950. Il désignait les conséquences imprévues d’une opération clandestine, les effets retour d’une intervention qui se retournent contre ses auteurs. L’histoire du blowback américain est l’une des grandes tragédies de la politique étrangère moderne.
Oussama Ben Laden et Al-Qaïda émergèrent des moudjahidin afghans financés et armés par la CIA dans les années 1980 pour combattre l’invasion soviétique. L’État islamique naquit du chaos post-invasion irakien, alimenté par les officiers baassistes dissous et humiliés par Paul Bremer en 2003. Le Hezbollah au Liban se renforça en réaction aux invasions israéliennes successivement soutenues par Washington. La République islamique iranienne fut le produit direct du coup de 1953.
À chaque fois, la séquence est identique. L’intervention détruit un équilibre fragile, crée un vide de pouvoir, génère une résistance radicalisée par l’humiliation de la défaite et de l’occupation. Cette résistance devient la prochaine menace qui justifie la prochaine intervention. La machine se nourrit d’elle-même. Les guerres d’hier créent les ennemis de demain qui justifient les guerres d’après-demain.
L’humiliation comme carburant politique
Ce que Washington refuse systématiquement de comprendre : l’humiliation est le carburant le plus puissant de la politique. Une population qui se sent envahie, dépossédée, dont les dirigeants sont choisis par une puissance étrangère — cette population ne se soumet pas. Elle résiste. Peut-être pas immédiatement. Peut-être pas de façon conventionnelle. Mais elle résiste.
Les 300 morts dans les rues de Téhéran en 1953 ne furent pas oubliés. Ils furent transmis de génération en génération, incorporés à la narrative nationale iranienne de la trahison étrangère. Quand Khomeini mobilisa les masses en 1979, il n’avait pas besoin d’inventer l’ennemi — l’ennemi avait lui-même fourni toutes les preuves nécessaires.
La question qu’on ne pose jamais dans les salles de situation à Washington, la question qu’on évite comme on évite un abîme : qu’est-ce qu’un Iranien de vingt ans, dont la ville vient d’être bombardée, dont le pays est en train d’être reconfiguré par une puissance étrangère, pensera des États-Unis dans vingt ans? Quelle forme prendra sa résistance? Et dans quelle salle de situation, dans quelle ville du monde, se planifiera la prochaine intervention en réponse?
SECTION 10 : L'archiviste — Ce que l'histoire dit avec une clarté aveuglante
Le score des sept décennies
Depuis 1953, les États-Unis ont participé directement ou indirectement au renversement de gouvernements dans trente à trente-cinq pays. Combien de ces interventions ont produit des démocraties stables, prospères, amies des États-Unis à long terme? Les chercheurs qui ont étudié la question honnêtement peinent à en trouver.
L’Institut Cato, dans une analyse de 2019 couvrant 35 opérations de régime change américaines de 1900 à 2000, conclut que la grande majorité ont échoué. Non pas marginalement. Fondamentalement. Les pays ciblés ont connu plus d’instabilité après l’intervention qu’avant. Les dirigeants installés ont souvent été renversés par des insurrections ou des contre-coups. Les populations civiles ont payé des décennies de violence le prix de quelques semaines d’opérations militaires «réussies».
Et pourtant. En 2026, Trump regarde la carte du Moyen-Orient et voit des possibilités que l’histoire lui interdit d’imaginer. Il voit un Iran sans Khamenei et pense : maintenant, on peut installer quelqu’un de bien. Quelqu’un d’acceptable. Quelqu’un comme Delcy Rodriguez — installée à Caracas avec la bénédiction américaine. Il ne voit pas l’Iran de 1953, 1979, 2026. Il voit une case vide sur un plateau de jeu.
Pourquoi ça ne s’arrête pas
La question hante les historiens depuis soixante-dix ans. Pourquoi une puissance aussi sophistiquée, avec autant d’analyses, de rapports, de commissions d’enquête, de leçons officiellement tirées — pourquoi continue-t-elle à reproduire les mêmes erreurs?
La réponse la plus honnête est structurelle. La politique intérieure américaine récompense les interventions courtes et punit la patience. Un président qui bombarde obtient une couverture médiatique favorable à court terme. Un président qui investit vingt ans dans la construction d’institutions fragiles ne voit jamais les fruits. La démocratie électorale américaine est fondamentalement incompatible avec le temps long que requiert toute transformation politique étrangère durable.
Les industriels de la défense, eux, ont tout à gagner de chaque conflit. Lockheed Martin, Raytheon, Northrop Grumman — leurs valeurs boursières montent quand les bombes tombent. Ces entreprises dépensent des centaines de millions en lobbying annuel. Elles financent des think tanks qui produisent des rapports justifiant les interventions. Elles emploient des anciens généraux qui commentent dans les médias. L’écosystème entier est aligné sur la guerre.
L’archiviste regarde cette machine et reconnaît le mouvement perpétuel que cherchaient les alchimistes médiévaux. Pas une politique. Un système qui se reproduit lui-même, qui génère sa propre justification, qui transforme ses échecs en nouveaux arguments pour ses prochaines opérations. Le chaos crée la menace. La menace justifie l’intervention. L’intervention crée le chaos.
SECTION 11 : L'Iran comme miroir — Ce que le présent révèle du futur
Le scénario le plus probable selon l’histoire
Si l’histoire des soixante-dix dernières années sert de guide — et elle devrait — voici ce qui est probable en Iran. Les frappes vont continuer jusqu’à l’effondrement de la capacité militaire iranienne conventionnelle. Un successeur à Khamenei sera imposé ou émergera dans la confusion post-guerre. Washington le reconnaîtra, le soutiendra, l’armera. Des contrats pétroliers seront signés. Des entreprises américaines entreront.
Et puis. Les réseaux du Hezbollah ne disparaîtront pas — ils s’adapteront, se décentraliseront, trouveront de nouveaux financements. Les Gardiens de la Révolution, humiliés mais pas éliminés, se restructureront dans la clandestinité. Une nouvelle génération d’Iraniens, marquée par les bombes et l’humiliation de l’occupation étrangère de facto, alimentera pendant des décennies un ressentiment que les bombes B-2 n’auront pas réussi à éteindre. Et quelque part, dans vingt ans, un analyste de la CIA écrira un rapport sur «la menace émergente» née des cendres du régime change iranien de 2026.
Ce que Trump ne peut pas acheter avec des bombes
Trump peut abattre des régimes. Il ne peut pas acheter de la légitimité. Il peut éliminer des dirigeants. Il ne peut pas créer de successeurs qui gouverneront avec le consentement de leur peuple. Il peut prendre le pétrole. Il ne peut pas prendre l’histoire.
L’Iran en 2026 n’est pas une feuille blanche. C’est un pays avec 2 500 ans d’histoire, une culture politique millénaire, une mémoire nationale saturée d’exemples d’intervention étrangère. La prise en otage des diplomates américains en 1979 fut directement nourrie par le souvenir du coup de 1953. Ce que Trump fait en 2026 alimentera la mémoire politique iranienne pour les cinquante prochaines années.
Le Shah que Washington installa en 1953 régna vingt-six ans. Il fallut vingt-six ans pour que la facture arrive. La facture de 2026 arrivera peut-être plus vite — le monde est moins patient qu’il y a soixante-dix ans. Mais elle arrivera. Elle arrive toujours.
Et là est le vrai scandale — non pas que l’Amérique recommence, mais que personne, dans les couloirs du pouvoir à Washington, ne semble réellement croire qu’elle recommence. Chaque intervention est présentée comme inédite, justifiée, nécessaire, différente. L’amnésie collective est la condition de possibilité du système. Se souvenir serait trop coûteux politiquement. Alors on oublie. Et on recommence.
CONCLUSION : La malédiction des empires qui ne se voient pas
La définition de la folie
On attribue parfois à Einstein la définition suivante de la folie : faire la même chose encore et encore en espérant des résultats différents. Si cette définition s’applique quelque part avec une précision chirurgicale, c’est à la politique de régime change américaine depuis 1953. Iran. Guatemala. Congo. Chili. Indonésie. Vietnam. Grenade. Panama. Afghanistan. Irak. Haïti. Libye. Venezuela. Iran encore.
Le résultat, à chaque fois, varie dans les détails et se ressemble dans l’essentiel : instabilité prolongée, violence massive, resentiment durable, retour en force des forces que l’intervention voulait éliminer — ou émergence de forces encore pires. Et la prochaine fois, on recommence. Avec plus de confiance. Avec de meilleures bombes. Avec la conviction que cette fois, on a appris des erreurs du passé.
Ce que les 90 millions d’Iraniens méritent
Il y a, derrière toutes ces analyses, une vérité que l’approche géopolitique tend à effacer. Les Iraniens ne sont pas une variable dans une équation stratégique. Ce sont des mères qui cachent leurs enfants pendant les frappes. Des médecins qui opèrent sous les bombes. Des professeurs qui continuent d’enseigner pendant que les murs tremblent. Ce sont des femmes qui se sont battues pour leurs droits contre le régime théocratique — et qui se retrouvent maintenant sous les bombes d’un président étranger qui prétend décider de leur prochain guide suprême.
Ce que l’Iran mérite, ce que le Guatemala méritait, ce que le Chili méritait, ce que l’Afghanistan méritait — c’est le droit de choisir ses propres dirigeants, même mauvais, même corrompus, même imparfaits. Parce que les dirigeants qu’un peuple choisit lui-même, il peut aussi les renverser lui-même. Les dirigeants que lui impose une puissance étrangère, il doit les subir jusqu’à ce que la résistance explose — et l’explosion prend toujours une forme que personne n’avait prévue.
Trump a dit : «Je dois être impliqué dans le choix.» L’histoire répond, avec soixante-dix ans de preuves accumulées : non. Pas parce que c’est illégal. Pas seulement parce que c’est arrogant. Parce que ça ne marche pas. Parce que ça n’a jamais marché. Parce que ça produira, une fois de plus, exactement ce qu’on voulait éviter.
Et dans trente ans, un autre président, devant une autre crise née de cette intervention, dira : cette fois, nous avons appris. Cette fois sera différente.
Ce sera aussi faux que toutes les fois précédentes.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Axios — Trump says he must be involved in picking Iran’s next leader (5 mars 2026) : https://www.axios.com/2026/03/05/iran-leader-trump-khamenei
Axios — Trump: «Unconditional surrender» is when Iran «can’t fight any longer» (6 mars 2026) : https://www.axios.com/2026/03/06/trump-iran-war-unconditional-surrender
Axios — US oil companies will rebuild Venezuela’s industry, Trump says (3 janvier 2026) : https://www.axios.com/2026/01/03/venezuela-oil-maduro-trump-involvement
Al Jazeera — Trump’s endgame in Iran: ‘Regime change’ without US boots on the ground (4 mars 2026) : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/4/trumps-endgame-in-iran-regime-change-without-us-boots-on-the-ground
NPR — Israel strikes Beirut and Tehran as Trump demands Iran’s ‘unconditional surrender’ (6 mars 2026) : https://www.npr.org/2026/03/06/nx-s1-5738448/iran-us-israel-war
PBS News — Trump says he wants to be involved in picking Iran’s next leader : https://www.pbs.org/newshour/world/trump-says-he-wants-to-be-involved-in-picking-irans-next-leader
Washington Post — Trump pursues Iran decapitation without plan for what comes next (2 mars 2026) : https://www.washingtonpost.com/national-security/2026/03/02/iran-regime-change-trump/
CNN Business — Trump says US is taking control of Venezuela’s oil reserves (3 janvier 2026) : https://www.cnn.com/2026/01/03/business/oil-gas-venezuela-maduro
Sources secondaires
Middle East Eye — Trump invades Venezuela and 12 other times the US has brought about regime change : https://www.middleeasteye.net/explainers/when-us-regime-change
Cato Institute — The More Things Change, the More They Stay the Same: The Failure of Regime-Change Operations : https://www.cato.org/policy-analysis/more-things-change-more-they-stay-same-failure-regime-change-operations
The Intercept — Blowback: CIA Coup Led to Islamic Revolution in Iran (5 février 2018) : https://theintercept.com/2018/02/05/iran-cia-coup-mossadegh-ayatollah/
Washington Diplomat — Academics Say U.S. Interventions to Force Regime Change Often Fail : https://washdiplomat.com/academics-say-u-s-interventions-to-force-regime-change-often-fail/
CNN Politics — Analysis: Trump launches the regime-change effort in Iran that he pledged to avoid (28 février 2026) : https://www.cnn.com/2026/02/28/politics/regime-change-iran-trump
PBS NewsHour — In first, CIA acknowledges 1953 coup it backed to overthrow leader of Iran was undemocratic : https://www.pbs.org/newshour/world/in-first-cia-acknowledges-1953-coup-it-backed-to-overthrow-leader-of-iran-was-undemocratic
FactCheck.org — Explaining Trump’s Claim That Venezuela ‘Stole’ U.S. Oil (janvier 2026) : https://www.factcheck.org/2026/01/explaining-trumps-claim-that-venezuela-stole-u-s-oil/
Radio Free Europe — Aftershocks Of Iran’s 1953 Coup Still Felt Around The World, 60 Years Later : https://www.rferl.org/a/iran-coup-mossadegh-cia-60th-anniversary/25076552.html
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.