L’argument militaire
L’armée israélienne a sa version. Elle est propre. Elle est précise. Elle est rassurante. Les dépôts de carburant frappés « étaient utilisés pour opérer l’infrastructure militaire » iranienne. Le dépôt d’Aghdasieh, au nord-est de Téhéran. La raffinerie au sud de la capitale. Le dépôt de Shahran, à l’ouest. Le dépôt de Karaj. Quatre sites. Quatre feux immenses. Quatre colonnes de fumée noire s’élevant vers un ciel qui ne sera plus jamais le même pour ceux qui l’ont regardé ce matin-là.
La logique militaire avancée est double : priver l’armée iranienne de carburant pour limiter sa mobilité, et conduire une guerre psychologique contre un régime qui tient à son image de puissance. Les experts le disent : avec un territoire aussi vaste et autant d’installations, l’Iran ne sera pas à court de carburant demain matin. Mais l’image, elle, est fracassée. Et pourtant, cette logique-là a un angle mort énorme — un angle mort que Washington a vu immédiatement.
Ce que les Américains ont compris que les Israéliens refusent d’admettre
Quand tu frappes une usine d’armement, tu frappes le régime. Quand tu frappes les dépôts de carburant d’une capitale de dix millions d’habitants, tu frappes les gens qui font le plein, qui chauffent leurs maisons, qui conduisent leurs enfants à l’école. Tu frappes la vie ordinaire. Et c’est là que la stratégie israélienne diverge dangereusement de la stratégie américaine. Washington craint une chose précise et documentée historiquement : que ces frappes sur l’infrastructure civile rallument un nationalisme iranien dormant, que des millions d’Iraniens qui détestaient leur régime se retrouvent soudainement à se serrer derrière lui face à l’ennemi étranger. Ce phénomène a un nom. Il s’appelle le « rally around the flag ». Et il a déjà sauvé des régimes qui auraient dû tomber.
SECTION 2 : 1 332 morts. Le chiffre qu'on dit trop vite
Un chiffre. Des visages.
1 332 morts depuis le 28 février. C’est le bilan au neuvième jour de guerre. 1 332. Dites ce chiffre lentement. Laissez-le prendre de la place. Mille trois cent trente-deux personnes qui avaient un prénom, une adresse, quelqu’un qui les attendait. Les quatre chauffeurs de camion-citerne tués lors des frappes sur les dépôts de carburant — ils conduisaient. Ils faisaient leur travail. Ils ne savent jamais pourquoi ils sont morts. En Iran. En parallèle, au Liban, 394 morts sous les bombardements israéliens contre le Hezbollah. 517 000 personnes déplacées. Et au Koweït, deux agents de sécurité tués, un aéroport international en flammes — dommages collatéraux de frappes iraniennes de représailles contre des pays dont le territoire aurait servi de base aux attaques alliées.
On écrit des chiffres. Mais derrière chaque chiffre, il y a une chaise vide à table. Un téléphone qui ne sonnera plus. Une tasse de café qu’on ne finira pas.
La pluie noire et les corps qui respirent encore
Le ministère des Affaires étrangères iranien a utilisé le mot « guerre chimique ». Ce n’est peut-être pas juridiquement exact dans le sens conventionnel du terme, mais la réalité physique, elle, est indiscutable : des substances hazardous libérées dans l’atmosphère d’une capitale habitée. De la pluie chargée d’hydrocarbures qui tombe sur les marchés, les parcs, les toits des écoles. Des poumons qui absorbent ce qu’ils ne devraient jamais absorber. L’Iran’s Red Crescent a demandé aux gens de rester chez eux. Dix millions de personnes, chez elles, dans une ville qui ressemble à une fin du monde. Et Washington dit qu’il est « embarrassé ». Embarrassé. Comme si on avait renversé du vin sur la nappe.
SECTION 3 : Le pétrole, l'autre victime
27% de hausse. La plus forte depuis la COVID.
Les marchés ne mentent pas. Depuis le 28 février, le cours du Brent a bondi de 27% — la plus forte hausse hebdomadaire depuis la pandémie de COVID-19 en 2020. Certaines sources évoquent même des pointes à 35% sur les contrats à terme, du jamais-vu depuis 1983. Le ministre de l’Énergie du Qatar a prévenu que le baril pourrait atteindre 150 dollars si le détroit d’Ormuz venait à être fermé formellement. Un responsable iranien, lui, a parlé de plus de 200 dollars le baril. Le ministre américain de l’Énergie a tenté de calmer les marchés : les perturbations ne dureraient « que quelques semaines ». On lui souhaite bonne chance pour le prouver.
Et pourtant, pendant ce temps, le prix de l’essence aux États-Unis a grimpé de 0,43 dollar par gallon en une seule semaine, atteignant 3,41 dollars le gallon. Trump, lui, a déclaré qu’il n’était « pas inquiet » de la hausse des prix du carburant. « S’ils montent, ils montent. » Facile à dire quand on ne fait pas le plein soi-même.
Le détroit d’Ormuz : la clé de voûte du monde
20% du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz. 20%. Ce bras de mer de 33 kilomètres de large entre l’Iran et Oman, c’est l’artère jugulaire de l’économie mondiale. L’Iran l’a « effectivement fermé » — pas officiellement, pas par une déclaration de blocus, mais par la terreur : des menaces explicites contre tout navire américain ou israélien qui tenterait de passer. Résultat : le trafic commercial s’est évaporé. Plus aucun pétrolier commercial ne prend le risque. Emmanuel Macron a exigé qu’Ormuz soit rouvert, que la liberté de navigation soit garantie. L’Iran n’a pas répondu. Les tankers, eux, font demi-tour.
SECTION 4 : L'alliance qui craque
Notifier n’est pas demander permission — et Washington le sait
Le mot « notifié » mérite qu’on s’y arrête. L’armée israélienne a notifié les États-Unis avant les frappes. Ce n’est pas « demandé l’autorisation ». Ce n’est pas « consulté ». Ce n’est pas « coordonné en temps réel ». C’est un coup de téléphone — ou son équivalent militaire — qui dit : on le fait, vous êtes au courant. Et l’armée américaine, selon Axios, a été « surprise » par l’ampleur de ce qui a suivi. Trente dépôts. Des flammes visibles à des kilomètres. Une ville de dix millions d’habitants sous un nuage toxique. Ce n’est pas ce que Washington avait imaginé en raccrochant.
C’est le premier désaccord public entre Washington et Tel-Aviv depuis le début d’une guerre qui a commencé il y a seulement huit jours. Huit jours. L’alliance a tenu huit jours sans accroc avant que les intérêts divergent. Ce n’est pas un bon signe pour ce qui vient.
La crainte américaine : le retour de bâton
La préoccupation américaine est stratégique, pas morale — soyons précis. Washington ne s’indigne pas pour les civils iraniens qui respirent du pétrole. Washington s’inquiète des conséquences. Première conséquence redoutée : le ralliement de la population iranienne autour du régime. Historiquement, quand un pays est bombardé, même un pays dont la population déteste son gouvernement, les gens se rallient à leur drapeau. Saddam Hussein le savait. Kim Jong-un le sait. Les mollahs de Téhéran le savent aussi. Des frappes sur les dépôts de carburant d’une capitale civile, ça ne déstabilise pas un régime — ça peut le sauver. Deuxième conséquence : la flambée des prix du pétrole, qui frappe directement les consommateurs américains et pourrait coûter politiquement à Trump ce que la guerre était censée lui rapporter.
Notifier n’est pas consulter. Et ne pas consulter, dans une alliance, c’est déjà une rupture — même si personne n’ose encore le nommer ainsi.
SECTION 5 : Ce que Netanyahou a compris que Trump n'a pas encore vu
Israël joue sa propre guerre
Depuis le 28 février, Israël et les États-Unis frappent l’Iran ensemble. Nucléaire. Missiles. Commandement militaire. Même objectif déclaré : changement de régime. Mais l’objectif d’Israël a toujours été plus profond, plus existentiel. Pour Netanyahou, cette guerre est une fenêtre d’opportunité unique dans une génération. L’Iran affaibli. Le Guide suprême Khamenei tué en début d’offensive. Un successeur choisi dans la précipitation par une Assemblée des experts qui n’a pas encore révélé son nom — mais les rumeurs parlent de Mojtaba Khamenei, le fils, ou de Hassan Khomeini, petit-fils du fondateur de la République islamique. Israël a déjà prévenu : le nouveau guide sera « une cible ». Trump, lui, a menacé qu’il ne tiendrait « pas longtemps » sans son approbation.
Et pourtant, frapper les dépôts de carburant d’une mégapole civile, c’est franchir une ligne que les Américains n’avaient pas tracée. C’est Israël qui tire la corde. Et Washington qui court derrière.
La logique de l’escalade permanente
Voici comment ça fonctionne. Israël notifie. Les États-Unis enregistrent. Les frappes ont lieu. Elles sont plus larges que prévu. Washington exprime son « embarras » en privé, à des sources d’Axios, de façon anonyme. Rien ne change officiellement. Demain, Israël notifiera pour autre chose. Et le cycle recommence. C’est la dynamique de toute coalition asymétrique où le partenaire le plus petit a les motivations les plus fortes. Israël n’a pas besoin de l’approbation de Washington. Il a besoin de sa couverture diplomatique, de ses armes, de son veto au Conseil de sécurité. Cette couverture, elle ne vient pas avec un droit de regard sur les cibles. Washington le sait. Et ne dit rien.
SECTION 6 : Téhéran sous la pluie noire — ce que vivent les civils
Une ville de 10 millions d’âmes sous un nuage de pétrole
Dix millions de personnes. C’est la population de Téhéran. Dix millions de gens qui se sont réveillés dimanche matin avec la gorge qui pique, les yeux qui brûlent, et un ciel couleur charbon au-dessus de leur tête. Les feux brûlent depuis des heures. Les pompiers luttent contre des flammes alimentées par des millions de litres de carburant. Le Croissant-Rouge a diffusé ses avertissements : rester à l’intérieur. Fermer les fenêtres. Ne pas sortir les enfants. Ne pas laisser les enfants jouer dehors. Dans une ville où des millions d’enfants allaient jouer dehors ce dimanche matin.
Hassan, chauffeur de taxi à Téhéran depuis 22 ans, a regardé sa voiture le dimanche matin. Elle était couverte d’une fine pellicule huileuse. Il n’a pas cherché à comprendre. Il savait. Il a pris ses trois enfants et ils sont restés enfermés. Ce n’était pas son choix de guerre. Ce n’était pas son vote. Ce n’était pas sa bombe. Mais c’était son ciel, sa pluie noire, son air empoisonné.
La guerre chimique selon le droit international
Le ministère iranien des Affaires étrangères a utilisé le mot « guerre chimique ». Des défenseurs des droits humains ont mentionné les crimes contre l’humanité. La question juridique est complexe — les armes utilisées ne sont pas des agents chimiques au sens des conventions, mais les effets sur la population civile, eux, sont réels, documentés, et potentiellement durables. Plus de 1 000 civils tués depuis le début de l’offensive, selon un groupe de défense des droits. Les délégués de ces organisations appellent à des enquêtes. Personne ne répond. Le Conseil de sécurité de l’ONU est bloqué. Les États-Unis ont leur veto. Israël a sa guerre. Et Téhéran a sa pluie noire.
SECTION 7 : Le golfe Persique — l'embrasement régional
Koweït, Qatar, Arabie saoudite, Émirats : personne n’est à l’abri
Le président iranien Pezeshkian avait promis samedi d’arrêter les frappes sur les pays du Golfe si leur territoire n’était pas utilisé contre l’Iran. La promesse a duré quelques heures. Les frappes ont continué. Le Koweït a signalé deux agents de sécurité tués, des incendies à son aéroport international et à un bureau de la sécurité sociale. Le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis — tous sous la menace de missiles et de drones iraniens. L’Iran frappe ses voisins du Golfe. Ces voisins du Golfe qui ont des bases américaines. Ces bases américaines dont les avions décollent pour frapper l’Iran. La boucle se referme sur elle-même dans une logique d’escalade que personne ne contrôle plus vraiment.
Et pourtant, ce sont ces mêmes pays du Golfe qui vendent leur pétrole au monde entier. Ce sont leurs eaux que les tankers doivent traverser. Ce sont leurs ports qui alimentent l’économie mondiale. Quand le Golfe Persique s’embrase, c’est la pompe à essence de votre quartier qui monte.
Le détroit d’Ormuz, choke-point de la civilisation
33 kilomètres. C’est la largeur du détroit d’Ormuz en son point le plus étroit. 33 kilomètres qui contrôlent 20% du pétrole mondial. Depuis le début de la guerre, l’Iran menace ouvertement. Plus aucun pétrolier commercial ne prend le risque. Le détroit est « effectivement fermé » — pas par un blocus officiel, mais par la terreur. Macron exige une ouverture. Les États-Unis déploient des escortes navales. Et les marchés tremblent. Le ministre qatari de l’Énergie a prévenu : si Ormuz ferme vraiment, le baril pourrait atteindre 150 dollars. Un responsable iranien dit 200 dollars. Entre les deux, des millions de gens ordinaires qui vont payer leur chauffage, leur carburant, leur nourriture — parce que tout se transporte par camion, et les camions roulent au diesel.
SECTION 8 : La guerre et ses mensonges sémantiques
« Infrastructure militaire » : quand les mots font le travail sale
Quand Israël dit avoir frappé des installations « liées aux forces armées iraniennes », il dit quelque chose de techniquement défendable et de pratiquement indéfendable. Une raffinerie de pétrole est une infrastructure double usage. Elle fait tourner les camions militaires, oui. Elle fait aussi chauffer les maisons, alimenter les hôpitaux, faire fonctionner les ambulances. La raffinerie de Tondguyan, au sud de Téhéran, est un site industriel majeur — une des plus grandes d’Iran. Quand on la frappe, on frappe quelque chose qui alimente à la fois les chars et les couveuses néonatales. Ce n’est pas de la mauvaise foi que de dire ça. C’est de la physique.
Alors quand le porte-parole de l’IDF dit « cible militaire », il a raison à 30%. Et il oublie les 70% restants. Ce n’est pas mentir. C’est choisir ce qu’on dit. Et ce qu’on ne dit pas.
Le langage militaire est une anesthésie. Il rend supportable ce qui ne devrait pas l’être. Et nous l’acceptons parce que l’alternative — nommer les choses par leur nom — est trop inconfortable.
Quand Trump dit « s’ils montent, ils montent »
Donald Trump, à qui on demande si la hausse des prix de l’essence l’inquiète, répond : « S’ils montent, ils montent. » Décodons. Quand Trump dit « s’ils montent », comprendre : les prix du carburant ont déjà augmenté de 0,43 dollar par gallon en une semaine. 43 cents. Sur un plein de 60 litres, c’est quelques dollars. Multipliez par les millions d’Américains qui font le plein chaque semaine. Multipliez par les petites entreprises dont les camions de livraison roulent au diesel. Multipliez par les fermiers dont les tracteurs boivent du carburant toute la journée. « S’ils montent, ils montent » — c’est ce qu’on dit quand on n’est pas celui qui paie.
SECTION 9 : Le successeur de Khamenei — et la guerre qui continue
Un guide mort, un successeur fantôme
Khamenei est mort au début de l’offensive. L’Assemblée des experts a choisi un successeur. Mais elle n’a pas encore révélé son nom. Dans les coulisses, deux noms circulent : Mojtaba Khamenei, le fils du guide défunt, qui reprendrait le pouvoir comme une monarchie déguisée en théocratie. Ou Hassan Khomeini, petit-fils du fondateur de la République islamique — une légitimité dynastique différente, une symbolique chargée. Israël a déjà répondu à cette question avant même que le nom soit annoncé : le nouveau guide sera une cible. Trump a ajouté qu’il ne tiendrait pas longtemps sans son approbation. Deux pays qui décident à l’avance de la durée de vie d’un chef d’État étranger. C’est le monde dans lequel on vit maintenant.
Et pourtant, quelque part à Téhéran, un homme — Mojtaba ou Hassan ou quelqu’un d’autre — sait peut-être déjà qu’on lui a mis une cible dans le dos avant même qu’il ait accepté le poste. Quel monde. Quelle époque.
La continuité de l’État iranien malgré tout
Les analystes qui prédisaient l’effondrement rapide du régime iranien face aux frappes ont sous-estimé quelque chose d’essentiel : la résilience institutionnelle. L’Iran n’est pas l’Irak de 2003. L’appareil d’État tient. Les Gardiens de la Révolution tiennent. Les missiles et les drones continuent de voler. Le détroit d’Ormuz reste sous menace iranienne crédible. Et la population, sous les bombes, commence peut-être à se rallier. C’est exactement ce que Washington craignait. C’est peut-être ce qu’Israël, en frappant les dépôts de carburant de Téhéran, est en train de provoquer sans le vouloir — ou en le voulant très bien, mais pour des raisons que seuls certains généraux comprennent vraiment.
SECTION 10 : Le prix humain global — ce que personne ne comptabilise vraiment
Iran, Liban, Koweït : la géographie du deuil
Comptons. En Iran : plus de 1 332 morts depuis le 28 février. Plus de 1 000 civils selon les défenseurs des droits. Quatre chauffeurs de camion-citerne tués lors des frappes de samedi. Des dizaines de milliers de personnes dans des villes soumises à des bombardements quotidiens. Au Liban : 394 morts sous les frappes israéliennes contre le Hezbollah. 517 000 personnes déplacées — un demi-million de déracinés, de gens qui ont pris ce qu’ils pouvaient dans un sac et qui ne savent pas si leur maison existe encore. Au Koweït : deux agents de sécurité. Un aéroport en feu. Des familles qui regardaient leur ciel et n’avaient rien demandé. Ce n’est pas un bilan de guerre. C’est un catalogue de vies fracassées.
Amira, 34 ans, enseignante à Téhéran, n’a pas sorti ses deux enfants du week-end. Elle leur a expliqué que l’air était dangereux. Ils ont regardé par la fenêtre le ciel noir et lui ont demandé pourquoi le monde brûlait. Elle n’avait pas de réponse. Elle n’en a toujours pas.
1 332 morts en neuf jours. Ce n’est pas un chiffre de guerre. C’est un cimetière entier, creusé en moins de deux semaines. Et le décompte continue.
Le bilan énergétique mondial
Brent à +27% en une semaine. Essence américaine à 3,41 dollars le gallon — +0,43 en sept jours. Risque de 150 à 200 dollars le baril si Ormuz ferme vraiment. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils se traduisent en factures de chauffage, en prix des transports, en inflation alimentaire — parce que les tomates voyagent par camion et les camions brûlent du diesel. La guerre en Iran, c’est aussi la guerre dans chaque portefeuille. De Stockholm à São Paulo. De Tokyo à Montréal. Personne n’est à l’abri du détroit d’Ormuz.
SECTION 11 : La question que personne ne pose
À quel moment Washington redevient l’adulte dans la pièce?
Il y a une question que personne ne pose vraiment dans les capitales occidentales, dans les éditoriaux propres des grands journaux, dans les briefings télévisés. La voici : si c’était n’importe quel autre pays allié qui avait frappé 30 dépôts de carburant d’une capitale ennemie sans vraiment consulter Washington — qui avait notifié mais pas coordonné — que se serait-il passé? Si c’était la Turquie? La Corée du Sud? La France? Réponse : une crise diplomatique majeure. Des ambassadeurs rappelés. Des communiqués rageurs. Des auditions au Congrès. Avec Israël, on dit qu’on est « embarrassé ». Anonymement. À Axios. Et on continue.
Et pourtant, c’est peut-être la chose la plus révélatrice de toute cette histoire : ce que Washington tolère de Tel-Aviv qu’il ne tolérerait de personne d’autre. Et ce silence, cette tolérance, cette absence de ligne rouge réelle — c’est aussi une décision politique. Une décision qu’on prend. Qu’on assume. Et dont on portera les conséquences.
La question du « backfire » — et si les Américains avaient raison?
Les historiens des guerres modernes ont documenté un phénomène récurrent : les frappes sur l’infrastructure civile ne brisent pas la volonté d’un peuple. Elles la renforcent. L’Allemagne nazie a bombardé Londres nuit après nuit pendant le Blitz. Le résultat? Les Britanniques se sont soudés autour de Churchill comme jamais. Les Alliés ont bombardé les villes allemandes jusqu’à les raser. Les Allemands ont tenu jusqu’à ce que leurs soldats soient physiquement encerclés. Les gens sous les bombes ne se révoltent pas contre leur gouvernement. Ils se révoltent contre les bombes. C’est humain. C’est documenté. C’est inévitable. Et c’est précisément ce que Washington craint qu’Israël soit en train de déclencher à Téhéran.
SECTION 12 : Ce que l'histoire dira
Le neuvième jour — et tous ceux qui suivront
En 2003, George W. Bush a déclaré « Mission accomplie » 43 jours après l’invasion de l’Irak. La mission a duré encore dix-huit ans. Ce n’est pas une comparaison. C’est un rappel. Les guerres ont une logique propre qui échappe rapidement à ceux qui les ont déclenchées. Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont commencé à frapper l’Iran avec un objectif de changement de régime. Neuf jours plus tard, le guide suprême est mort, son successeur est choisi en secret, les dépôts de carburant de Téhéran brûlent, 1 332 personnes sont mortes, et les deux alliés qui mènent cette guerre ensemble ne sont déjà plus d’accord sur la méthode.
On n’est qu’au neuvième jour. Qu’est-ce que ça va être au centième?
« Mission accomplie » — trois mots. Dix-huit ans de guerre. L’histoire se répète. Et les décideurs font semblant de ne pas la connaître.
L’archiviste et sa mémoire longue
Il y a des précédents. Il y a toujours des précédents. En 1991, la coalition internationale menée par les États-Unis avait frappé l’Iraq avec une précision revendiquée — et l’infrastructure civile avait quand même été touchée, les hôpitaux avaient manqué d’électricité, les systèmes d’eau avaient cessé de fonctionner, des milliers de civils étaient morts de maladies évitables dans les semaines suivant la guerre. On avait appelé ça des dommages collatéraux. Le monde avait regardé. Le monde avait enregistré. Le monde n’avait pas oublié — même si beaucoup font semblant. Aujourd’hui, à Téhéran, la pluie est noire. Demain, quelqu’un écrira ces jours dans un livre d’histoire. La question est : de quel côté de cette histoire voulons-nous nous trouver?
SECTION 13 : L'alliance et ses fissures
Huit jours pour le premier accroc — ce que ça dit
Huit jours. L’alliance Washington-Tel-Aviv a tenu huit jours sans accroc public. Puis Israël a frappé 30 dépôts de carburant à Téhéran, et des sources américaines ont parlé à Axios. Pas officiellement. Pas avec un nom. Mais elles ont parlé. Et quand des sources américaines parlent à Axios anonymement pour exprimer leur malaise envers un allié, c’est une façon très américaine de dire : on n’est pas contents, mais on ne peut pas le dire à voix haute. C’est le langage de la diplomatie entre alliés inconfortables. C’est le langage de ceux qui ont besoin les uns des autres mais qui ne se font plus tout à fait confiance.
La question n’est pas de savoir si l’alliance va tenir. Elle va tenir. Washington n’a pas de plan B pour le Moyen-Orient sans Israël, et Israël n’a pas de plan B sans la couverture américaine. Mais les fissures sont là. Et les fissures, elles grandissent. Surtout dans les guerres longues. Surtout quand les dépôts de carburant continuent de brûler.
Quand la stratégie diverge
Les Américains veulent un changement de régime propre — si tant est que ça existe. Un régime qui tombe, une transition, une fenêtre pour une normalisation. Israël veut quelque chose de plus radical : une Iran durablement affaiblie, incapable de menacer sa sécurité pour une génération. Ces deux objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles — mais les méthodes pour y arriver divergent. Et cette divergence, elle se lit dans les dépôts de carburant en flammes. Elle se lit dans la pluie noire sur Téhéran. Elle se lit dans le « malaise » américain que des sources anonymes confient à la presse.
Deux alliés. Deux guerres. Une seule alliance — et elle commence à montrer ses coutures. Quand la couture lâche, c’est rarement discret.
CONCLUSION : Ce que la pluie noire dit de nous
Le monde dans lequel nous vivons maintenant
Le 9 mars 2026, la pluie tombe noire sur Téhéran. Dix millions de personnes respirent de l’air empoisonné. Les marchés pétroliers tremblent. Le détroit d’Ormuz est effectivement fermé. Koweït, Qatar, Arabie saoudite, Émirats — le Golfe entier est sous tension. En Iran, 1 332 personnes sont mortes en neuf jours. Au Liban, 394 autres. Et quelque part dans une salle de situation à Washington, des sources anonymes expriment leur « malaise » à propos de frappes sur des dépôts de carburant à Téhéran — des frappes qu’ils n’ont pas vraiment approuvées, qu’ils n’ont pas vraiment pu arrêter, et dont ils portent pourtant la co-responsabilité devant l’histoire.
C’est ça, le monde dans lequel nous vivons. Un monde où un allié notifie avant de brûler une capitale. Où l’autre dit qu’il est embarrassé — anonymement, à la presse. Où les civils respirent du pétrole. Où les marchés grimpent. Où les enfants regardent le ciel noir par une fenêtre fermée parce que l’air dehors est dangereux. Et où personne — vraiment personne — ne semble avoir de plan pour le centième jour.
Et pourtant, ce n’est pas un destin. C’est une série de décisions. Prises par des humains. En notre nom. Et dont nous sommes tous, d’une façon ou d’une autre, les héritiers. La pluie noire de Téhéran ne tombe pas que sur Téhéran. Elle tombe sur ce que nous acceptons de tolérer. Sur ce que nous appelons une alliance. Sur ce que nous appelons une guerre propre. Ce n’est pas de l’objectivité que de regarder ça sans le dire. C’est de la complicité.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Axios — Scoop original : https://www.axios.com/2026/03/08/us-dismayed-israel-iran-fuel-strikes
Al Jazeera — Frappes sur les installations pétrolières, jour 9 : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/8/israel-strikes-irans-oil-facilities-for-first-time-as-war-enters-ninth-day
TIME Magazine — Pluie noire sur Téhéran, témoignages civils : https://time.com/7383099/iran-news-oil-strikes-tehran/
France Info — Bilan du 9e jour, succession Khamenei, Ormuz : https://www.franceinfo.fr/monde/iran/frappes-americaines-en-iran/premiere-attaque-contre-des-infrastructures-energetiques-iraniennes-successeur-d-ali-khamenei-choisi-deplaces-au-liban-ce-qu-il-faut-retenir-du-neuvieme-jour-de-guerre-au-moyen-orient_7854344.html
Sources secondaires
Al Jazeera — Impact sur les marchés énergétiques : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/8/iran-war-threatens-prolonged-impact-on-energy-markets-as-oil-prices-rise
Asia Times — Prix du carburant américain, dépôts pétroliers : https://asiatimes.com/2026/03/us-israel-bomb-major-iran-oil-depots-as-us-gasoline-prices-rise/
Al Jazeera — Détroit d’Ormuz et marchés pétroliers : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/1/how-us-israel-attacks-on-iran-threaten-the-strait-of-hormuz-oil-markets
Al Jazeera — Explainer jour 9 : https://www.aljazeera.com/news/2026/3/8/iran-war-what-is-happening-on-day-nine-of-us-israel-attacks
House of Commons Library — Contexte global des frappes : https://commonslibrary.parliament.uk/research-briefings/cbp-10521/
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