Le dilemme de Zelensky
Le 2 mars 2026, une semaine avant cette évacuation, le président Volodymyr Zelensky a signé une loi qui restera dans l’histoire de l’Ukraine comme l’une des plus déchirantes. La loi sur l’évacuation obligatoire de la population, y compris des enfants, depuis les zones d’hostilités actives et potentielles. Le texte est clair : le droit à la vie de l’enfant est prioritaire. Les administrations militaires ont désormais le pouvoir de décider de l’évacuation obligatoire des mineurs vers des régions plus sûres. Même si les parents refusent. Même si la mère dit non. Même si le père s’accroche au cadre de la porte. La Police nationale est habilitée à exécuter ces évacuations forcées. Si les parents refusent de partir, l’enfant est confié aux autorités de tutelle. Et pourtant, cette loi n’est pas celle d’un régime autoritaire. C’est celle d’un pays qui a compris que certains parents, par amour, par entêtement, par désespoir, gardent leurs enfants dans des zones où les drones russes frappent mille fois par semaine.
Imaginez le législateur qui rédige ce texte. Imaginez la main qui signe. Vous êtes président d’un pays en guerre. Des enfants meurent sous les bombes. D’autres parents refusent de partir parce que partir, c’est admettre que tout est perdu. Alors vous signez une loi qui autorise la police à venir chercher les enfants. Et vous savez que cette loi sera utilisée contre vous par la propagande russe — le même pays qui a déporté des milliers d’enfants ukrainiens vers la Russie.
Le précédent des déportations russes
Il y a une ironie si noire qu’elle en devient suffocante. Le 17 mars 2023, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, commissaire aux droits de l’enfant en Russie. Le crime de guerre retenu : déportation illégale et transfert forcé d’enfants depuis les territoires occupés d’Ukraine vers la Fédération de Russie. Au 11 novembre 2025, le Bureau du procureur général d’Ukraine avait documenté 19 546 cas de déplacement illégal ou de déportation d’enfants ukrainiens. Plus de 1,6 million d’enfants ukrainiens se trouvent encore dans les territoires occupés ou sur le sol russe. Des journalistes du média indépendant russe Verstka ont révélé que quatorze orphelins ukrainiens de Kherson avaient été transférés dans un orphelinat aux conditions brutales en Crimée. Des procureurs ont inculpé deux citoyens russes proches de Poutine qui ont kidnappé et adopté illégalement Margarita Prokopenko, un bébé de dix mois originaire de Kherson, en changeant son nom pour dissimuler leur crime. Dix-sept personnes ont été notifiées de soupçons, et des actes d’accusation ont déjà été envoyés au tribunal contre dix personnes : quatre citoyens russes et six citoyens ukrainiens.
Kherson, ville fantôme où vivent encore onze mille enfants
Soixante mille enfants, il n’en reste que cinq mille dans la ville
Avant le 24 février 2022, soixante mille enfants vivaient dans la ville de Kherson. Aujourd’hui, il en reste environ cinq mille. Les autres sont partis. Ou ont été emmenés. Ou sont morts. Mais dans l’ensemble de la région de Kherson désoccupée, plus de onze mille enfants vivent encore. Onze mille. Dans une zone où les forces russes déploient environ mille drones par semaine. Où, depuis le début de l’année 2026, la ville de Kherson a subi environ 1 300 attaques à l’artillerie à canon et à roquettes. Où les forces d’occupation utilisent de plus en plus les systèmes de lance-roquettes multiples contre les populations civiles. Et pourtant, onze mille enfants sont encore là. Ils apprennent, jouent et dorment dans des sous-sols pour rester en vie. L’UNICEF, dans un rapport de février 2026, a résumé la situation en une phrase qui devrait être gravée sur chaque tribune internationale : l’enfance à Kherson s’est littéralement déplacée sous terre.
Sous terre. Des enfants qui apprennent à lire dans des caves. Des enfants qui jouent entre les murs de béton d’un abri. Des enfants qui n’ont jamais connu le bruit du silence — parce que le silence, à Kherson, c’est juste la pause entre deux explosions. Et nous, de l’autre côté de nos écrans, on scroll.
L’hôpital pour enfants bombardé huit fois en un matin
Un représentant de l’UNICEF a rapporté qu’en février 2026, l’hôpital pour enfants de Kherson avait été attaqué huit fois en un seul matin. Huit fois. Un mardi matin. Un hôpital. Pour enfants. Les humanitaires qui travaillent avec ces enfants parlent tous du même phénomène : des niveaux d’épuisement que les familles endurent à force de vivre vingt-quatre heures par jour dans un état d’hypervigilance. La ville est presque entièrement couverte de filets anti-drones. Les forces ukrainiennes interceptent ou neutralisent environ 90 % des frappes de drones. Mais 10 % passent. Et 10 % de mille drones par semaine, c’est cent impacts. Cent explosions. Cent chances qu’un enfant soit au mauvais endroit au mauvais moment. L’UNICEF soutient sept centres de protection de l’enfance dans la région de Kherson. Sept. Pour onze mille enfants.
La terreur des drones, arme de guerre psychologique
Mille drones par semaine sur une ville civile
Les tactiques russes dans la région de Kherson ont évolué. Le mot évolué est celui des analystes militaires. Le mot juste serait dégénéré. Oleksandr Prokoudine, chef de l’administration militaire régionale de Kherson, a décrit la situation sans détour : les Russes utilisent de plus en plus les systèmes de lance-roquettes multiples qui constituent une menace directe pour les civils. Ils bombardent intensivement la communauté avec des drones. Environ mille drones par semaine. Les drones d’attaque Molniya ont été ajoutés à l’arsenal. Deux drones Shahed abattus cette semaine seulement. Mais le plus révélateur de la stratégie russe, c’est ce qu’elle cible. Pas les positions militaires. Les travailleurs municipaux. Les secouristes. Les bénévoles. Les forces de l’ordre. Quiconque maintient la ville en vie est une cible. La stratégie n’est pas militaire. Elle est psychologique. Rendre la vie impossible. Faire fuir les derniers habitants. Transformer Kherson en ville morte sans avoir à la reprendre.
À quel moment une stratégie militaire cesse d’être militaire et devient du terrorisme pur? Quand vous visez un hôpital pour enfants huit fois en un matin. Quand vous envoyez mille drones par semaine sur des quartiers résidentiels. Quand votre objectif n’est plus de gagner du terrain mais de rendre la vie humaine impossible. Ce n’est plus de la guerre. C’est de l’extermination par épuisement.
Komyshany, Stanislav, les villages de première ligne
Les quatre localités d’où les quarante-six enfants sont évacués ne sont pas choisies au hasard. Komyshany a été frappée à plusieurs reprises. En janvier 2026, huit civils âgés de 46 à 77 ans y ont subi des blessures par mine et des contusions sous le feu de l’artillerie. Cinq maisons privées ont été endommagées. Un drone FPV a frappé un bâtiment scolaire. Une école. Stanislav figure sur toutes les listes d’attaques par drones, frappes aériennes et tirs d’artillerie. Les deux localités font partie des plus de quarante villages et villes de la région de Kherson régulièrement pilonnés. La liste complète donne le vertige : Antonivka, Blahovichtchenske, Komyshany, Molodizhne, Mouzykivka, Prydniprovske, Sadove, Stepanivka, Tchernobayivka, Bilozirka, Dniprovske, Kizomys, Stanislav, Sofiïvka, Oleksandrivka, Chyroka Balka, Ivanivka, et des dizaines d’autres. Ce ne sont pas des positions militaires. Ce sont des villages. Avec des maisons. Des jardins. Des balançoires rouillées que personne n’a démontées.
Le bilan humain que personne ne veut entendre
Trois mille dix-huit enfants victimes en quatre ans
Depuis le 24 février 2022, 3 018 enfants ont été victimes de la guerre en Ukraine. 733 tués. 2 285 blessés. L’UNICEF a documenté un fait qui devrait paralyser chaque diplomate sur cette planète : entre mars et mai 2025, 222 enfants ont été tués ou blessés. Entre décembre 2024 et février 2025, le chiffre était de 73. Un triplement en trois mois. La tendance ne s’inverse pas. Elle accélère. Au rythme documenté par l’UNICEF avant l’escalade de 2026, en moyenne au moins seize enfants étaient tués ou blessés chaque semaine en Ukraine. Seize. Chaque semaine. Pendant que les Bourses européennes battent des records. Pendant que les algorithmes nous servent des vidéos de chats. Pendant que les négociations de paix piétinent dans des salons feutrés où personne n’a jamais entendu le bruit d’un drone Shahed.
Sept cent trente-trois. C’est le nombre d’enfants tués. Si on leur donnait à chacun une minute de silence dans une assemblée internationale, il faudrait plus de douze heures. Douze heures de silence. Personne ne tiendrait. Personne ne voudrait même essayer. Parce que le silence, quand il dure trop longtemps, force à penser. Et penser à sept cent trente-trois enfants morts, c’est insupportable.
En 2025, cent trente civils tués par les drones à Kherson, dont trois enfants
Le bilan de l’année 2025 dans la seule région de Kherson est documenté avec une précision glaciale. 130 personnes tuées par les attaques de drones. Dont trois enfants. 1 195 civils blessés. Ces chiffres ne comptent que les drones. Pas l’artillerie. Pas les frappes aériennes. Pas les mines. Pas les munitions à sous-munitions. Le 1er mars 2026, l’artillerie russe a tué quatre civils à Kherson, dans le district de Korabelnyi, quartier de Choumenskyï. Les victimes avaient entre 63 et 85 ans. Le même week-end, cinq civils ont été tués et quinze blessés, dont un enfant. Le 4 mars, onze civils ont été blessés dans la communauté, dont deux enfants — des filles de 9 et 16 ans. Kherson, Antonivka, Sadove et Komyshany étaient sous le feu ennemi. Le 9 mars, jour de l’évacuation des quarante-six enfants, les troupes russes ont bombardé des localités des districts de Kherson et de Beryslav, endommageant des maisons, des établissements éducatifs et des voitures.
Les rues de l'exode
Rue du 8 Mars à Stanislav
La rue du 8 Mars à Stanislav. Le nom est presque cruel dans sa coïncidence. Le 8 mars, c’est la Journée internationale des droits des femmes. C’est aussi le nom de la rue d’où des mères doivent partir avec leurs enfants sous la contrainte de l’État qui les protège contre un État qui les bombarde. Stanislav est un village de la rive droite du Dniepr. Avant la guerre, c’était un endroit paisible. Un de ces villages ukrainiens où les babousias cultivaient des tomates et où les enfants couraient pieds nus l’été. Aujourd’hui, Stanislav est sur la liste des trente localités régulièrement pilonnées. Les drones, l’artillerie, les frappes aériennes y sont quotidiens. Une mère et son enfant avaient déjà été évacués de Stanislav en 2024 après un bombardement. Deux ans plus tard, il faut encore évacuer. Et pourtant, des familles étaient restées. Par amour de leur terre. Par refus de céder. Par incapacité à imaginer une vie ailleurs.
Il y a une forme de courage qui ressemble à de la folie. Des parents qui restent dans une zone de bombardement avec leurs enfants. Pas par négligence. Par enracinement. Par cette conviction viscérale que partir, c’est donner raison à celui qui vous bombarde. Que rester, c’est résister. Jusqu’au jour où l’État vous dit : votre résistance met vos enfants en danger. Et ce jour-là, le courage devient un piège.
Rue Nyzhnia à Komyshany, en descente vers le Dniepr
À Komyshany, l’évacuation couvre la rue Nyzhnia et toutes les rues adjacentes situées en contrebas, vers le Dniepr. La géographie explique tout. Ces rues sont exposées. Elles descendent vers le fleuve, vers la rive gauche occupée par les forces russes. Chaque fenêtre est une cible potentielle. Chaque toit est dans la ligne de mire. Les drones FPV arrivent au ras des toits. L’artillerie traverse le fleuve. Les enfants de la rue Nyzhnia vivaient littéralement entre deux feux. Les cinq maisons détruites, l’école touchée par un drone, les huit civils blessés par des mines — tout cela, c’est Komyshany. Ce n’est pas un dossier. C’est un quartier. Avec des gens qui connaissent le prénom de leurs voisins. Qui savaient quelle porte grinçait et quel chien aboyait la nuit. Maintenant, le seul bruit qui reste, c’est celui des drones.
Le paradoxe de l'évacuation forcée
Sauver en arrachant
Il y a un paradoxe que cette évacuation incarne jusqu’à la douleur. L’Ukraine évacue de force ses propres enfants pour les protéger d’un ennemi qui, lui, a déporté de force des milliers d’enfants ukrainiens pour les russifier. D’un côté, un État qui arrache des enfants à leurs parents pour les sauver. De l’autre, un État qui arrache des enfants à leurs parents pour les voler. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt pour le second. Le premier agit dans le cadre de la loi, avec des centres de transit, de l’aide humanitaire, médicale, psychologique, juridique et sociale. Le contraste est vertigineux. Et pourtant, pour l’enfant de sept ans qu’on réveille à l’aube, la distinction juridique n’existe pas. Il ne sait pas que l’État qui l’emmène veut le sauver. Il sait seulement qu’on l’arrache à sa chambre, à son lit, à ce qui restait de son monde.
La question la plus cruelle de cette guerre n’est pas « qui a tiré ». Elle est : « comment protège-t-on un enfant quand la protection elle-même ressemble à une violence? » L’Ukraine a choisi. Elle a choisi la vie sur l’enracinement. Le droit de grandir sur le droit de rester. C’est peut-être la décision la plus humaine et la plus déchirante qu’un État puisse prendre.
Ce que dit le droit international
Le droit international humanitaire est formel. Les puissances occupantes n’ont pas le droit de déporter des populations civiles des territoires occupés. La Russie l’a fait. Massivement. Systématiquement. 19 546 cas documentés. Mais ce même droit international reconnaît aux États le droit — et même le devoir — de protéger leurs populations civiles, y compris par l’évacuation forcée quand le danger est imminent. L’Ukraine agit dans ce cadre. La différence entre les deux actes n’est pas une nuance. C’est un gouffre. D’un côté, le crime de guerre reconnu par la CPI. De l’autre, la protection des civils dans un contexte de conflit armé. Mais cette différence, les machines de propagande tenteront de la brouiller. Elles le font déjà. Chaque évacuation forcée ukrainienne est transformée en outil de désinformation. Chaque déportation russe est niée ou minimisée. Le bébé Margarita Prokopenko, dix mois, kidnappée à Kherson, renommée, adoptée illégalement par des proches de Poutine — ce n’est pas un cas isolé. C’est un système.
Les enfants sous terre
L’enfance en sous-sol, rapport de l’UNICEF
Le rapport de l’UNICEF de février 2026 contient une expression qui devrait hanter chaque responsable politique occidental : l’enfance s’est déplacée sous terre. Ce n’est pas une métaphore. C’est littéral. Les enfants de Kherson apprennent dans des caves. Ils jouent dans des abris. Ils dorment dans des sous-sols. Les murs sont en béton. La lumière est artificielle. L’air est confiné. Les humanitaires qui travaillent avec ces enfants décrivent tous le même tableau : des familles qui vivent vingt-quatre heures par jour en état d’hypervigilance. Les parents ne dorment pas. Les enfants sursautent au moindre bruit. Le stress post-traumatique n’est plus un diagnostic. C’est une condition permanente. Une génération entière d’enfants ukrainiens est en train de grandir avec le son des explosions comme bruit de fond. Avec la peur comme compagne quotidienne. Avec le béton comme seul horizon.
On parle beaucoup de reconstruction. De plans Marshall. De milliards d’euros. Mais comment reconstruit-on un enfant qui a passé ses quatre premières années dans un sous-sol? Comment reconstruit-on la confiance d’un gamin de six ans qui a appris que le ciel peut tomber à tout moment? Les immeubles, on sait les rebâtir. Les ponts aussi. Mais une enfance volée, personne ne sait comment la rendre.
Sept centres de protection pour onze mille enfants
L’UNICEF soutient sept centres de protection de l’enfance à travers la région de Kherson. Sept centres. Pour onze mille enfants. Le calcul est brutal : un centre pour plus de 1 500 enfants. Et ces centres ne sont pas des forteresses. Ils sont dans la même zone de bombardement que tout le reste. Les équipes d’intervention d’urgence assurent une assistance de protection vitale par des missions de proximité. Le mot proximité prend ici un sens que les manuels d’action humanitaire n’avaient pas prévu. La proximité, c’est aller chercher des enfants dans des villages où mille drones passent chaque semaine. C’est risquer sa vie pour donner un soutien psychologique à une fillette de neuf ans blessée par un éclat d’obus à Komyshany. C’est tenir une main dans un sous-sol pendant que le plafond tremble.
La mécanique de la terreur quotidienne
1 300 attaques depuis janvier 2026
Depuis le début de l’année 2026, la ville de Kherson a subi environ 1 300 attaques à l’artillerie à canon et à roquettes. En soixante-huit jours. Cela fait plus de dix-neuf attaques par jour. Dix-neuf. Chaque jour. Sans exception. Sans pause. Sans trêve. Les occupants ont même ignoré un cessez-le-feu, détruisant des maisons, une école et un magasin pendant la période censée être calme. Le 1er mars, quatre civils tués. Le 4 mars, onze blessés dont deux enfants. Le 9 mars, jour de l’évacuation, de nouveaux bombardements. La constance de la violence est elle-même une arme. Ce n’est pas un siège classique. C’est un harcèlement permanent conçu pour broyer les nerfs, pour épuiser la volonté, pour faire de chaque minute de vie quotidienne un acte de survie.
Dix-neuf attaques par jour. On finit par ne plus les compter. On finit par ne plus sursauter. On finit par ne plus courir vers l’abri. Et c’est exactement ça, le piège. La normalisation de l’horreur. Le jour où un enfant n’a plus peur du bruit d’une explosion, ce n’est pas du courage. C’est la preuve que quelque chose en lui s’est brisé pour de bon.
Les cibles délibérées : écoles, hôpitaux, secouristes
La stratégie russe à Kherson ne cible pas l’armée ukrainienne. Elle cible ce qui fait qu’une ville est une ville. Les écoles. Les hôpitaux. Les imprimeries. Les établissements de restauration. Les ateliers. Les canalisations de gaz. Les véhicules privés. Les immeubles d’habitation — trois bâtiments de plusieurs étages détruits, neuf maisons privées endommagées lors d’une seule série d’attaques. Les travailleurs municipaux sont visés. Les secouristes sont visés. Les bénévoles sont visés. Même un véhicule de la Croix-Rouge a été frappé par un drone dans la région de Kherson. Le message est limpide : personne ne viendra vous aider. Personne n’est en sécurité. Pas même ceux qui portent l’emblème de la Croix-Rouge. Pas même ceux qui soignent. Pas même ceux qui enseignent. La guerre ne distingue plus les combattants des civils. Elle ne l’a jamais fait à Kherson.
Ce que « quarante-six » veut vraiment dire
Derrière le chiffre, des visages
Quarante-six. C’est le nombre d’enfants dans le convoi du 9 mars. Ce n’est pas un grand nombre. Ce n’est pas le genre de chiffre qui fait la une des journaux internationaux. Quarante-six, c’est une classe d’école. C’est le nombre d’enfants qui tiennent dans un bus scolaire. C’est le nombre de dessins qu’on pourrait accrocher sur le mur d’une seule salle de classe. Mais chacun de ces quarante-six enfants a un nom. Une chambre qu’il a quittée. Un jouet qu’il a dû choisir d’emporter ou de laisser. Un animal de compagnie qu’il n’a peut-être pas pu emmener. Un ami qui reste derrière. Un arbre dans la cour qu’il ne reverra peut-être jamais. Quarante-six fois la même scène. Un parent qui fait un sac. Un enfant qui demande pourquoi. Un bus qui démarre. Et une rue qui devient vide.
Je ne connais pas leurs noms. Personne ne les publiera. Par sécurité. Par pudeur. Par cette convention étrange qui protège l’identité des enfants victimes de guerre tout en rendant leur souffrance abstraite. Mais quelque part entre Stanislav et Mykolaïv, dans un bus qui roule vers nulle part, il y a un enfant qui serre quelque chose contre sa poitrine. Un doudou. Un sac à dos. La main de sa mère. Et cet enfant ne sait pas encore qu’il fait partie d’une statistique.
Les 23 000 enfants déjà évacués
Ces quarante-six enfants rejoignent une cohorte de plus de 23 000 enfants déjà évacués depuis juin 2025. Vingt-trois mille. C’est la population d’une petite ville. C’est vingt-trois mille enfances interrompues. Vingt-trois mille transferts vers des régions inconnues. Vingt-trois mille premiers jours dans une nouvelle école, un nouveau quartier, un nouveau lit. Le Quartier général de coordination des mesures d’évacuation gère cette logistique titanesque. Les quatorze centres de transit offrent une assistance humanitaire, médicale, psychologique, juridique et sociale. Mais aucune assistance ne remplace une maison. Aucun psychologue ne peut dire à un enfant que tout ira bien quand les bombardements continuent dans la ville qu’il vient de quitter.
La guerre que le monde ne veut plus voir
Quatre ans d’invasion, l’indifférence comme arme
Le 24 février 2026 a marqué le quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Quatre ans. Les drapeaux ukrainiens ont disparu des fenêtres occidentales. Les fils d’actualité ont tourné la page. Les promesses d’aide se sont diluées dans les cycles électoraux. Et pendant ce temps, à Kherson, mille drones par semaine. Dix-neuf attaques d’artillerie par jour. Onze mille enfants qui vivent sous terre. Quarante-six de plus qui prennent la route de l’exil. L’UNICEF a titré son rapport de février « Cette guerre suit les enfants ». Le titre est précis. La guerre suit. Elle ne lâche pas. Elle va dans les sous-sols. Elle va dans les bus d’évacuation. Elle va dans les cauchemars des enfants qui ont été évacués il y a deux ans et qui se réveillent encore en criant. Save the Children a calculé que depuis le début de la guerre, l’équivalent de 150 classes d’élèves a été tué ou blessé. Cent cinquante classes.
Cent cinquante classes d’enfants tués ou blessés. Fermez les yeux. Imaginez votre école primaire. Imaginez cent cinquante de ses classes. Vidées. C’est ce que cette guerre a fait aux enfants d’Ukraine. Et nous avons le culot de parler de « fatigue de la guerre ». Notre fatigue. Pas la leur. Eux ne sont pas fatigués. Ils sont détruits.
Le triplement des victimes enfantines
Les chiffres ne mentent pas. Entre décembre 2024 et février 2025, 73 enfants ont été tués ou blessés. Entre mars et mai 2025, 222. Un triplement. La courbe ne descend pas. Elle monte. L’escalade des attaques russes en 2026 — les drones Molniya, les lance-roquettes multiples, l’intensification de l’artillerie — rend les projections encore plus sombres. Chaque semaine sans cessez-le-feu effectif, seize enfants de plus sont touchés. Chaque mois, soixante-quatre. Chaque trimestre, presque deux cents. Ce ne sont pas des projections alarmistes. Ce sont les chiffres vérifiés par les Nations Unies. Et chaque enfant touché, c’est une famille détruite, une communauté meurtrie, un avenir effacé.
Ce que quarante-six enfants dans un bus disent de nous
Le miroir de notre inaction
Cette évacuation n’est pas un événement isolé. C’est un symptôme. Le symptôme d’une guerre que le monde a décidé de tolérer. Le symptôme d’une communauté internationale qui a normalisé le bombardement quotidien de populations civiles. Le symptôme d’un ordre mondial où un pays membre permanent du Conseil de sécurité peut déporter des milliers d’enfants, recevoir un mandat d’arrêt de la CPI, et continuer à siéger comme si de rien n’était. Quarante-six enfants dans un bus, quelque part entre Stanislav et Mykolaïv. C’est tout ce qu’il reste du contrat social que le monde a signé après 1945. Plus jamais, disait-on. Plus jamais les enfants dans les convois. Plus jamais les évacuations forcées. Plus jamais les villes bombardées jour et nuit. Et nous y voilà. De nouveau. Pour la quatre millième fois depuis le début de ce conflit.
Et c’est peut-être ça, la vérité la plus insupportable de cette guerre. Ce n’est pas que quarante-six enfants soient évacués de force de leurs maisons. C’est que demain, quarante-six autres le seront. Et après-demain, quarante-six de plus. Et que le monde continuera de scroller. Parce que les enfants de Kherson n’ont pas de compte Instagram. Parce que leurs cris ne font pas de vues. Parce que leur douleur n’est pas virale. Elle est juste réelle.
Ce qui reste quand les bus sont partis
Quand le convoi du 9 mars aura quitté Stanislav, Komyshany, Pryozerne et Kherson, les rues seront un peu plus vides. Les balançoires un peu plus immobiles. Les cours d’école un peu plus silencieuses. Mais les drones continueront. Les 1 300 attaques depuis janvier ne s’arrêteront pas parce que les enfants sont partis. L’artillerie ne distingue pas les rues évacuées des rues habitées. Et dans les maisons laissées derrière, il restera des traces. Un dessin sur un frigo. Un cartable trop lourd à emporter. Une marque de taille au crayon sur un cadre de porte. Les preuves silencieuses que des enfants vivaient là. Avant.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Interfax-Ukraine — Another 46 children and their parents to be forcibly evacuated from four communities in Kherson region (9 mars 2026)
Cabinet des ministres d’Ukraine — Some 46 children evacuated from four settlements in Kherson region: Ministry for Communities and Territories Development (9 mars 2026)
Most.ks.ua — Kherson region orders forced evacuation of children amid drone attacks (7 mars 2026)
Most.ks.ua — Zelensky signed a law on mandatory evacuation of children from zones of active hostilities without parental consent (2 mars 2026)
Cour pénale internationale — Situation in Ukraine — ICC (mandat du 17 mars 2023)
UNICEF — This war is following children, as attacks on civilian areas continue across Ukraine four years into war (février 2026)
UNICEF — Threefold increase in the number of children killed or injured in Ukraine over the past three months (2025)
Nations Unies — Russia: International Criminal Court issues arrest warrant for Putin (17 mars 2023)
Sources secondaires
Intent Press — Three people killed and children wounded in Kherson region due to enemy attack (janvier 2026)
Intent Press — Drone terror in Kherson region: destruction and human losses (janvier 2026)
Intent Press — The enemy is bombarding Kherson with artillery and drones: how Russian tactics have changed (mars 2026)
Intent Press — 11 people were injured in Kherson region due to shelling overnight (4 mars 2026)
Euromaidan Press — Russia shells Kherson, killing four civilians including two elderly women at their doorstep (1er mars 2026)
Save the Children — Ukraine: 150 classrooms of children killed or injured since start of full-scale war (2026)
Justice Info — Ukraine: four years of systemic deportation of children (2026)
Most.ks.ua — Children living in de-occupied Kherson region in March 2026 (mars 2026)
Parlement européen — Forcible transfer and deportation of Ukrainian children — Étude (2024)
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