Plus qu’un moyen de transport, une artère vitale
Pour comprendre pourquoi la Russie s’acharne sur les rails ukrainiens, il faut comprendre ce que représente le réseau ferroviaire pour l’Ukraine. Ce n’est pas un simple moyen de transport. C’est la colonne vertébrale du pays. C’est par les trains que les civils évacuent les zones de combat. C’est par les rails que l’aide humanitaire atteint les régions assiégées. C’est par le réseau ferroviaire que l’Ukraine exporte ses céréales, maintient son économie, connecte ses villes. Dans un pays où les routes sont minées, où l’espace aérien est une zone de mort, le train reste le dernier cordon ombilical entre les Ukrainiens et le monde extérieur.
Ukrzaliznytsia, la compagnie ferroviaire nationale ukrainienne, emploie des dizaines de milliers de personnes. Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle en février 2022, 947 employés de la compagnie ont été tués. Sept cent cinquante-trois d’entre eux sont morts au combat en servant dans les Forces armées ukrainiennes. Trente-sept ont été tués par des bombardements ennemis directement sur leur lieu de travail. Le cheminot d’Odessa, 62 ans, vient s’ajouter à cette liste qui ne cesse de s’allonger. Cent cinquante-sept autres sont morts dans d’autres circonstances liées au conflit. Derrière chaque chiffre, un uniforme de travail. Derrière chaque statistique, quelqu’un qui avait des collègues, une routine, un casier dans un vestiaire quelque part.
On parle beaucoup des soldats. On parle des pilotes, des commandants, des héros du front. Mais les cheminots ukrainiens mènent une guerre parallèle dont personne ne parle. Ils réparent les rails sous les bombardements. Ils conduisent les trains dans des corridors où les drones rodent. Ils arrivent au travail chaque matin en sachant que leur gare pourrait être la prochaine cible. Et quand l’un d’eux meurt, son nom ne fait même pas les manchettes.
Le train, dernier refuge des civils en fuite
Le 28 janvier 2026, des drones russes ont frappé un train de passagers dans la région de Kharkiv, tuant cinq personnes et incendiant trois wagons. Le président Zelensky a qualifié l’attaque de terrorisme. Le 2 mars, un drone a frappé un véhicule de transport de passagers dans l’oblast de Dnipropetrovsk, tuant une personne et en blessant dix. Le 4 mars, la gare d’Odessa. Le 8 mars, un drone ennemi a touché la locomotive d’un train de passagers Kyiv-Soumy. Ces attaques ne sont pas aléatoires. Elles suivent un patron stratégique visant à couper des corridors entiers et à isoler des régions comme Donetsk, Soumy et Tchernihiv.
En 2025, la Russie a mené 1 195 attaques contre les infrastructures ferroviaires ukrainiennes, plus que les deux années précédentes combinées. Cette escalade inclut la destruction ciblée de dizaines de sous-stations électriques qui alimentent le réseau. Chaque sous-station détruite signifie des trains immobilisés. Chaque train immobilisé signifie des civils bloqués dans des zones de danger. Chaque civil bloqué est un otage involontaire de la stratégie russe. La logique est implacable et elle est délibérée.
L'homme de 62 ans dont personne ne connaîtra le nom
Un anonymat qui dit tout
Il avait 62 ans. Il travaillait dans une gare ferroviaire. C’est tout ce que nous savons de lui. Oleh Kiper a annoncé sa mort en ces termes : « Malheureusement, un homme de 62 ans qui a été blessé à la suite du bombardement ennemi de la région d’Odessa le 4 mars est décédé à l’hôpital. » Pas de nom. Pas de famille mentionnée. Pas de portrait. Pas d’hommage national. Un communiqué Telegram de quelques lignes. Puis le silence. Puis le prochain bombardement. Puis le prochain communiqué.
À 62 ans, cet homme était probablement à quelques années de la retraite. Il avait probablement passé des décennies dans le système ferroviaire ukrainien. Il connaissait chaque aiguillage, chaque horaire, chaque procédure. Il avait vu les trains soviétiques, puis les trains ukrainiens, puis les trains de guerre. Il avait vu son métier se transformer d’un emploi ordinaire en une mission à haut risque. Et pourtant, il continuait de venir. Chaque matin. À son poste. Parce que les trains doivent rouler. Parce que les gens doivent fuir. Parce que le pays doit tenir.
Quand on meurt à la guerre en portant un uniforme militaire, on devient un héros. Quand on meurt à la guerre en portant un uniforme de cheminot, on devient une statistique. C’est l’injustice fondamentale de ce conflit. Les civils qui font tourner le pays paient le même prix que les soldats, mais sans la reconnaissance, sans les médailles, sans que personne ne se souvienne de leur visage.
Un bâtiment administratif, pas une caserne
Le missile balistique n’a pas frappé un dépôt d’armes. Il n’a pas frappé une position militaire. Il a frappé un bâtiment administratif de gare. L’endroit où l’on gère les horaires. L’endroit où l’on coordonne les mouvements de trains. L’endroit où des employés civils font de la paperasse, répondent au téléphone, organisent la logistique quotidienne d’un réseau ferroviaire en temps de guerre. Et pourtant, pour Moscou, c’est une cible légitime. Un bâtiment administratif où travaillent des civils mérite un missile balistique. La disproportion entre l’arme utilisée et la cible touchée raconte à elle seule toute l’obscénité de cette guerre.
Cinq jours d'agonie dans le silence du monde
Du 4 au 9 mars, un combat perdu d’avance
Entre le 4 mars et le 9 mars, pendant que cet homme agonisait, le monde a continué de fonctionner comme si de rien n’était. Les marchés boursiers ont ouvert et fermé. Les diplomates ont tenu des réunions. Les médias ont couvert d’autres histoires. Personne n’a suivi l’état de santé d’un cheminot de 62 ans dans un hôpital d’Odessa. Son état était extrêmement grave dès le premier jour. Les médecins ont fourni toute l’assistance nécessaire, selon les autorités régionales. Mais face à un missile balistique, la médecine a ses limites.
Pendant ces cinq jours, la Russie a continué de bombarder. Le 7 mars, une attaque massive a visé les infrastructures énergétiques et de transport à travers toute l’Ukraine. Des ports maritimes ont brûlé. Des dizaines de trains ont été immobilisés. Le 8 mars, un immeuble résidentiel à Kharkiv a été frappé, tuant au moins dix personnes. La mort du cheminot d’Odessa n’était qu’une goutte dans un océan de violence. Une goutte que personne n’a vue tomber.
Il y a une violence particulière dans le fait de mourir lentement d’une blessure de guerre pendant que le monde regarde ailleurs. Pendant cinq jours, cet homme a existé dans un entre-deux. Ni vivant au sens plein du terme, ni encore mort. Juste un corps brisé par un missile dans un lit d’hôpital d’un pays que le reste du monde a appris à ignorer par habitude.
Les médecins ukrainiens, ces autres héros invisibles
Les équipes médicales qui ont pris en charge le cheminot travaillent elles-mêmes sous les bombardements. Les hôpitaux ukrainiens manquent de matériel, de personnel, de médicaments. Les générateurs remplacent l’électricité quand les frappes russes coupent le courant. Les chirurgiens opèrent parfois à la lumière de lampes de secours. Et pourtant, ils ont lutté pendant cinq jours pour sauver un homme de 62 ans qu’ils ne pouvaient probablement pas sauver. Parce que c’est ce qu’on fait quand on refuse d’abandonner. Parce que chaque vie compte, même celle que le monde ne voit pas.
Les enfants de la gare, les survivants qu'on oublie
Deux enfants parmi les blessés
Deux enfants figuraient parmi les quatre blessés de la frappe du 4 mars. Leur état a été qualifié de modéré. Modéré. Un mot clinique, aseptisé, qui efface la réalité de ce que signifie être un enfant dans une gare quand un missile balistique frappe. Que faisaient-ils là? Attendaient-ils un train? Accompagnaient-ils un parent? Passaient-ils simplement par là, comme des enfants passent par des gares dans tous les pays normaux du monde? Nous ne le saurons probablement jamais. Leurs noms, comme celui du cheminot, resteront dans l’anonymat de la guerre.
Depuis le début de l’invasion russe, des milliers d’enfants ukrainiens ont été blessés ou tués par des frappes. Les Nations Unies documentent méthodiquement chaque cas, mais les chiffres sont toujours en retard sur la réalité. Chaque enfant blessé dans une gare est la preuve vivante que la Russie ne fait aucune distinction entre cibles militaires et cibles civiles. Ou plutôt, qu’elle a fait le choix délibéré de ne pas en faire. Les conventions de Genève exigent la protection des civils. Les missiles balistiques russes ne lisent pas les conventions de Genève.
À quel moment une société décide-t-elle qu’il est acceptable qu’un enfant soit blessé dans une gare par un missile? La réponse est : jamais. Et pourtant, c’est exactement ce qui se passe en Ukraine, semaine après semaine, mois après mois, dans une indifférence qui finira par nous définir autant que l’acte lui-même.
Le traumatisme invisible des survivants
Les deux enfants survivront physiquement. Mais le traumatisme d’avoir été dans une explosion de missile balistique à un âge où l’on devrait s’inquiéter de ses devoirs scolaires ne se mesure pas en blessures visibles. Le stress post-traumatique, les cauchemars, la peur de chaque bruit fort, l’anxiété de prendre un train, de passer devant une gare, d’entendre une sirène. Ces blessures-là ne guérissent pas en quelques semaines. Elles s’installent pour la vie. Elles façonnent une génération entière d’enfants ukrainiens qui grandissent avec la guerre comme bruit de fond permanent.
La stratégie russe de destruction ferroviaire
Couper les corridors, isoler les régions
L’escalade des attaques contre le réseau ferroviaire ukrainien n’est pas le fruit du hasard. C’est une stratégie militaire calculée. L’objectif de Moscou est clair : couper des corridors entiers et isoler des régions comme Donetsk, Soumy et Tchernihiv au nord et à l’est. En détruisant les sous-stations électriques, la Russie paralyse des tronçons entiers du réseau sans même avoir besoin de toucher les rails. Sans électricité, pas de signalisation. Sans signalisation, pas de trains. Sans trains, pas d’évacuations. Sans évacuations, des civils piégés dans des zones de combat.
Les chiffres sont vertigineux. 1 195 attaques sur les infrastructures ferroviaires en 2025 seulement. Plus que les deux années précédentes combinées. En mars 2026, la cadence a encore augmenté, avec six attaques par jour en moyenne depuis le 1er mars. Les cibles sont variées : locomotives, wagons de fret, équipements de réparation, dépôts, ponts, bâtiments administratifs. Tout ce qui fait fonctionner un réseau ferroviaire est visé. La Russie ne veut pas simplement endommager les chemins de fer. Elle veut les anéantir.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le choix de cibler les chemins de fer. Les trains ne tirent pas. Les gares ne lancent pas de missiles. Les cheminots ne portent pas d’armes. En ciblant le réseau ferroviaire, la Russie admet implicitement que sa guerre n’est pas contre l’armée ukrainienne. C’est une guerre contre le peuple ukrainien. Contre sa capacité à se déplacer, à fuir, à survivre.
L’arme économique derrière la bombe
Au-delà de l’aspect militaire, la destruction ferroviaire vise l’économie ukrainienne. Le réseau ferroviaire est essentiel pour l’exportation des céréales, le transport des marchandises, le maintien de l’activité économique. Chaque ligne coupée représente des millions de dollars de pertes. Chaque pont détruit allonge les délais de livraison. Chaque dépôt bombardé réduit la capacité de réparation. La Russie mène une guerre d’attrition économique à travers les rails, tentant d’étrangler financièrement un pays qu’elle n’arrive pas à conquérir militairement.
Les 947 cheminots morts depuis 2022
Un bilan qui ne cesse de s’alourdir
Neuf cent quarante-sept. C’est le nombre d’employés d’Ukrzaliznytsia tués depuis le 24 février 2022. Neuf cent quarante-sept familles endeuillées. Neuf cent quarante-sept postes à pourvoir dans un réseau ferroviaire qui fonctionne déjà au-delà de ses limites. Parmi eux, 753 sont tombés au combat après avoir rejoint les Forces armées ukrainiennes. Des cheminots devenus soldats. Des hommes et des femmes qui savaient manier un aiguillage et qui ont appris à manier un fusil. Trente-sept autres ont été tués directement sur leur lieu de travail par des bombardements ennemis. Le cheminot d’Odessa porte ce chiffre à trente-huit.
Le réseau ferroviaire ukrainien est l’un des plus grands d’Europe. Avant la guerre, il transportait des millions de passagers et des centaines de millions de tonnes de marchandises chaque année. Maintenir ce réseau opérationnel en temps de guerre est un exploit logistique qui ne reçoit pas l’attention qu’il mérite. Les équipes de réparation d’Ukrzaliznytsia sont souvent sur les sites de frappe dans les heures qui suivent les bombardements, réparant les rails, rétablissant les connexions, remettant les trains en marche. Ils font cela sous la menace constante de nouvelles frappes, sachant que la Russie cible parfois les équipes de secours après une première attaque.
Neuf cent quarante-sept. Ce chiffre devrait être gravé quelque part. Sur un mur. Sur un monument. Dans une gare. Parce que ces hommes et ces femmes ont fait tourner un pays pendant que ce pays brûlait. Ils n’ont pas choisi la guerre. La guerre est venue à eux, sur leur lieu de travail, pendant qu’ils faisaient ce qu’ils font depuis toujours : faire rouler les trains.
Des héros ordinaires dans une guerre extraordinaire
Il existe, dans chaque conflit, une catégorie de personnes dont l’héroïsme passe inaperçu : ceux qui maintiennent la normalité. Les enseignants qui continuent de donner cours dans les abris. Les médecins qui opèrent sans électricité. Les cheminots qui font rouler les trains sous les bombes. Ce sont les piliers invisibles de la résistance ukrainienne. Sans eux, le pays s’effondrerait aussi sûrement que sous une invasion terrestre. Le cheminot de 62 ans d’Odessa était l’un d’entre eux. Son héroïsme n’a pas consisté à prendre une tranchée. Il a consisté à venir travailler chaque matin dans un endroit que la Russie pouvait détruire à tout moment.
La disproportion comme doctrine de guerre
Un missile balistique contre des civils au travail
Un missile balistique coûte entre plusieurs centaines de milliers et plusieurs millions de dollars. Il est conçu pour frapper des cibles stratégiques : des bases militaires, des centres de commandement, des installations de défense. La Russie a utilisé une telle arme pour détruire un bâtiment administratif dans une gare où travaillaient des civils. Cette disproportion n’est pas accidentelle. Elle est intentionnelle. Elle fait partie d’une doctrine de terreur visant à démontrer que nulle part en Ukraine n’est sûr. Que chaque lieu de travail peut devenir un tombeau. Que chaque trajet en train peut être le dernier.
Le droit international humanitaire est clair : les attaques doivent être proportionnées et dirigées exclusivement contre des objectifs militaires. Un bâtiment administratif ferroviaire n’est pas un objectif militaire. Un cheminot de 62 ans n’est pas un combattant. Des enfants dans une gare ne sont pas des cibles légitimes. Et pourtant, le missile a été lancé. Et pourtant, l’homme est mort. Et pourtant, les enfants ont été blessés. Et pourtant, le monde s’est contenté de prendre note.
La disproportion est devenue tellement banale qu’on ne la remarque même plus. Un missile balistique contre une gare. Un drone contre un train de passagers. Une armée contre des cheminots. On a cessé de s’indigner parce que l’indignation demande de l’énergie, et nous préférons la consacrer à des choses qui nous concernent directement. Mais l’indifférence a un prix. Et ce prix, ce sont les autres qui le paient.
Le précédent dangereux de l’impunité
Chaque frappe sans conséquence renforce le sentiment d’impunité. Les procureurs ukrainiens documentent chaque attaque. La Cour pénale internationale a ouvert des enquêtes. Des mandats d’arrêt ont été émis. Mais sur le terrain, rien ne change. Les missiles continuent de tomber. Les civils continuent de mourir. Les cheminots continuent d’être ciblés. L’impunité n’est pas seulement un échec juridique. C’est un encouragement. Chaque crime de guerre non puni est une invitation à en commettre d’autres.
Odessa, ville martyre au bord de la mer Noire
Une ville qui refuse de mourir
Odessa est l’une des villes les plus ciblées d’Ukraine. Port stratégique sur la mer Noire, centre culturel, joyau architectural, elle subit des bombardements réguliers depuis le début de la guerre. Ses infrastructures portuaires, ses installations énergétiques, ses bâtiments résidentiels et maintenant ses gares ferroviaires sont systématiquement ciblés. La région d’Odessa est devenue un laboratoire de la terreur russe contre les infrastructures civiles.
La frappe du 4 mars sur la gare ferroviaire n’est qu’un épisode parmi des centaines. Des immeubles résidentiels détruits. Des marchés bombardés. Des cathédrales endommagées. À chaque fois, les habitants d’Odessa reconstruisent. À chaque fois, la Russie détruit de nouveau. C’est une guerre d’usure psychologique autant que physique, et les Odessites refusent de perdre. Les services d’urgence étaient sur le site de la gare dans les minutes suivant l’impact. Les blessés ont été évacués. Les réparations ont commencé avant même que la poussière ne soit retombée.
Odessa est une ville qui danse sur un volcan. Ses habitants vont au café entre deux alertes aériennes. Ses artistes peignent des fresques sur les murs des immeubles bombardés. Ses cheminots vont travailler dans des gares ciblées. Il y a dans cette obstination quelque chose qui dépasse le courage. C’est un acte de résistance existentielle. Exister, tout simplement, quand quelqu’un veut vous effacer de la carte.
Le port et le rail, les deux poumons visés
En ciblant simultanément le port et le réseau ferroviaire d’Odessa, la Russie vise les deux poumons économiques de la ville. Le port est essentiel pour les exportations de céréales et le commerce maritime. Le rail connecte Odessa au reste de l’Ukraine et à l’Europe. Couper les deux, c’est asphyxier la ville. C’est la transformer en une île isolée sur son propre territoire. Les attaques du début mars ont également visé un navire civil quittant le port de Tchornomorsk, confirmant que la stratégie d’isolement est totale.
Le silence international comme complice
Quand l’habitude remplace l’indignation
La mort d’un cheminot de 62 ans dans la région d’Odessa n’a provoqué aucune réaction internationale. Aucun communiqué du Conseil de sécurité de l’ONU. Aucune déclaration d’un chef d’État occidental. Aucune manchette dans les grands médias internationaux. La mort de cet homme a été engloutie par le flux continu des nouvelles, noyée dans la masse des horreurs quotidiennes d’une guerre qui dure depuis plus de trois ans. L’accoutumance est le plus grand allié de l’agresseur. Quand le monde s’habitue aux crimes de guerre, les crimes de guerre deviennent la norme.
Il y a eu un temps, au début de cette guerre, où chaque frappe russe sur une cible civile faisait les manchettes mondiales. Où chaque mort civile suscitait l’indignation. Où les drapeaux ukrainiens flottaient sur les monuments de toutes les capitales occidentales. Ce temps est révolu. Non pas que les frappes aient cessé. Elles ont augmenté. Mais l’attention a diminué. La fatigue compassionnelle a remplacé la solidarité. Le scrolling a remplacé l’engagement. Et un cheminot de 62 ans meurt dans l’indifférence générale.
Nous vivons dans un monde où la mort d’un homme peut être annoncée en trois lignes sur Telegram et oubliée avant la fin de la journée. Ce n’est pas la faute de la technologie. C’est la nôtre. Nous avons collectivement décidé que certaines vies valent moins que d’autres. Pas explicitement. Jamais explicitement. Mais par notre silence, par notre scroll, par notre capacité à passer à la nouvelle suivante sans marquer de pause.
La normalisation de l’inacceptable
Quand un missile balistique frappe une gare et que la réaction mondiale est un haussement d’épaules collectif, quelque chose de fondamental est brisé. Ce n’est plus seulement l’Ukraine qui est attaquée. C’est l’idée même que les civils doivent être protégés en temps de guerre. C’est le principe selon lequel bombarder des gares, des hôpitaux, des écoles est un crime, pas une stratégie militaire acceptable. En normalisant ces attaques par notre silence, nous participons à l’érosion des normes qui protègent les civils partout dans le monde.
Les trains qui continuent de rouler malgré tout
La résistance par le rail
Malgré les 1 195 attaques de 2025 et l’escalade de mars 2026, les trains ukrainiens continuent de rouler. C’est peut-être l’acte de résistance le plus concret et le moins visible de cette guerre. Chaque train qui part à l’heure est une victoire. Chaque rail réparé est un acte de défi. Chaque cheminot qui prend son quart pose un geste que les missiles ne peuvent pas détruire : celui de continuer à faire son travail, envers et contre tout.
Les équipes de réparation d’Ukrzaliznytsia sont devenues des unités paramilitaires de facto. Elles opèrent dans des conditions de guerre, sous la menace de nouvelles frappes, avec des équipements souvent endommagés. Leur rapidité d’intervention est remarquable : des lignes détruites le matin sont souvent opérationnelles le soir même. Cette capacité de réparation frustre l’objectif stratégique russe et explique en partie l’escalade des attaques. La Russie bombarde plus parce que l’Ukraine répare plus vite. C’est une course entre la destruction et la reconstruction, et jusqu’ici, les cheminots tiennent le rythme.
Dans cent ans, quand les historiens raconteront cette guerre, ils parleront des batailles, des généraux, des décisions politiques. Mais j’espère qu’ils parleront aussi des cheminots. De ces hommes et femmes qui ont maintenu un pays en mouvement pendant qu’il se faisait bombarder. Du cheminot de 62 ans d’Odessa qui est allé travailler un mardi matin et qui n’est jamais rentré. Parce que c’est ça, le vrai visage de la résistance. Pas les uniformes et les médailles. Les bleus de travail et les clés à molette.
Réparer dans l’urgence, reconstruire dans la durée
La reconstruction ferroviaire après chaque frappe est un défi colossal. Les sous-stations électriques détruites nécessitent des mois de travail pour être remplacées. Les ponts détruits requièrent des compétences d’ingénierie spécialisées et des matériaux souvent rares. Les locomotives endommagées doivent être réparées avec des pièces de plus en plus difficiles à trouver. Ukrzaliznytsia fonctionne dans un état de réparation permanente, où chaque solution est temporaire et chaque réparation peut être annihilée par la prochaine frappe.
Ce que la mort de cet homme dit de nous
Le miroir de notre indifférence
La mort du cheminot d’Odessa est un miroir. Pas celui de la barbarie russe, qui n’a plus besoin d’être démontrée. Mais celui de notre propre capacité d’indifférence. Un homme de 62 ans meurt parce qu’un missile balistique a frappé son lieu de travail. Nous lisons l’information. Nous hochons la tête. Nous passons à autre chose. Cette séquence se répète des centaines de fois par semaine depuis trois ans. Et à chaque répétition, nous perdons un peu plus de notre humanité. Non pas parce que nous sommes mauvais. Mais parce que nous nous sommes résignés.
La question n’est plus de savoir si nous nous soucions de l’Ukraine. La question est de savoir ce que notre incapacité à maintenir notre attention dit de nous comme civilisation. Si nous ne pouvons pas rester indignés face au bombardement systématique de civils, face à la mort de cheminots sur leur lieu de travail, face à des enfants blessés dans des gares, alors qu’est-ce qui nous indignera? Et si rien ne nous indigne, alors qui sommes-nous devenus?
Je ne prétends pas avoir la réponse. Mais je sais une chose : le jour où la mort d’un homme de 62 ans, tué par un missile sur son lieu de travail, ne nous fait même plus lever les yeux de nos écrans, c’est le jour où nous avons perdu quelque chose de fondamental. Quelque chose que nous ne récupérerons peut-être jamais.
L’obligation de nommer
Nous ne connaissons pas le nom de cet homme. Mais nous pouvons au moins nommer ce qui lui est arrivé. Ce n’est pas un dommage collatéral. Ce n’est pas un incident malheureux. C’est un meurtre. Un civil a été tué par un missile lancé délibérément contre son lieu de travail par une armée qui sait exactement ce qu’elle frappe. Appeler les choses par leur nom est le minimum que nous puissions faire pour les 947 cheminots tombés depuis le début de cette guerre.
Ce qui reste après le dernier souffle
Un casier vide dans un vestiaire de gare
Quelque part dans une gare de la région d’Odessa, il y a un casier qui ne sera plus ouvert. Des effets personnels que quelqu’un devra venir chercher. Une paire de gants de travail usée. Peut-être une photo. Peut-être un thermos. Les objets ordinaires d’une vie ordinaire interrompue par un missile balistique. Ses collègues passeront devant ce casier chaque matin. Pendant un temps, ils s’arrêteront. Puis, un jour, ils ne s’arrêteront plus. C’est ainsi que la guerre absorbe ses morts : lentement, silencieusement, inexorablement.
Mais les trains continueront de rouler. Demain, un autre cheminot prendra le quart du cheminot de 62 ans. Il fera les mêmes gestes, suivra les mêmes procédures, empruntera les mêmes couloirs. Il le fera en sachant ce qui est arrivé à son prédécesseur. Il le fera quand même. Parce que les trains doivent rouler. Parce que l’Ukraine doit tenir. Parce que s’arrêter, c’est laisser gagner ceux qui lancent les missiles.
Et c’est peut-être ça, la vérité finale de cette histoire. Pas la mort. Pas le missile. Pas l’indifférence du monde. Mais le fait que demain matin, dans une gare de la région d’Odessa, quelqu’un viendra prendre le quart d’un homme de 62 ans qui ne reviendra plus. Et les trains continueront de rouler. Parce que c’est ce que font les Ukrainiens. Ils continuent. Toujours.
Le devoir de mémoire commence maintenant
Nous ne connaissons pas son nom. Mais nous savons qu’il avait 62 ans. Qu’il travaillait dans une gare. Qu’il a été blessé le 4 mars par un missile balistique russe. Qu’il est mort le 9 mars dans un hôpital. Qu’il est le trente-huitième employé d’Ukrzaliznytsia tué sur son lieu de travail par des bombardements ennemis depuis le début de cette guerre. Ce sont des faits. Ce sont tout ce que nous avons. Et c’est tout ce dont nous avons besoin pour refuser d’oublier.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Ukrinform — Railway worker injured in March 4 attack on Odesa region dies in hospital (9 mars 2026)
UNN — The number of victims of the Russian attack on the railway station in Odesa region has risen to four (4 mars 2026)
UNN — Russian strike on railway station in Odesa region kills one person (9 mars 2026)
Ukrainska Pravda — Russia attacks railway infrastructure in Odesa Oblast, injuring people (4 mars 2026)
RBC Ukraine — Russia strikes railway station in Odesa region, children among wounded (4 mars 2026)
Sources secondaires
US News — At Least Five Hurt in Russian Strikes on Railway Infrastructure in Southern Ukraine (4 mars 2026)
CNN — Russia targets another critical part of Ukraine’s infrastructure: Its railways (10 février 2026)
CNN — Russia strikes civilian train in Ukraine, killing five, in an attack Zelensky calls ‘terrorism’ (28 janvier 2026)
LIGA.net — How many railway workers have died since 2022 – Ukrzaliznytsia answered (2025)
Pravda Ukraine — Since early March, Russia has sharply increased attacks on Ukrainian railway rolling stock (4 mars 2026)
Euronews — Russia fires barrage of missiles at Ukraine hitting transport network (8 mars 2026)
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