Druzhba, les élections, et la mécanique du chantage
Pour comprendre le 5 mars, il faut remonter au 27 janvier 2026. Ce jour-là, l’Ukraine coupe le transit du pétrole russe via le pipeline Druzhba à travers son territoire — invoquant des dommages causés par une attaque de drones russes. La Hongrie et la Slovaquie, les deux seuls pays de l’UE encore dépendants de ce pétrole soviétique, perdent leur approvisionnement. Orbán hurle au « chantage ukrainien. » Il bloque le paquet d’aide de 90 milliards d’euros de l’UE pour l’Ukraine. Il menace. Il déploie des soldats aux installations énergétiques. Le 5 mars — la veille exacte de l’arrestation du convoi — Orbán déclare: « Il n’y aura pas de négociation, pas de compromis. Nous briserons le blocus ukrainien du pétrole par la force. »
Le lendemain matin, les fourgons blindés d’Oschadbank sont stoppés sur la M5. Orbán lui-même a fourni la clef: « Nous bloquerons le transit des marchandises importantes pour l’Ukraine jusqu’à ce que nous obtenions l’approbation des Ukrainiens pour les livraisons de pétrole. » C’est dit. C’est assumé. Ce n’est pas une enquête judiciaire — c’est du chantage étatique. Un gouvernement membre de l’UE retient les avoirs d’un pays allié comme monnaie d’échange pour forcer la reprise du transit de pétrole russe.
Cinq semaines avant le vote — la mécanique électorale de la provocation
Peter Magyar — ancien beau-fils de la ministre de la Justice d’Orbán, passé à l’opposition après des révélations d’un enregistrement de sa femme critiquant le régime — mène dans les sondages avec près de dix points d’avance sur le Fidesz. Pour la première fois en seize ans de pouvoir quasi-absolu, Viktor Orbán risque de perdre. Et quand Orbán risque de perdre, il crée un ennemi externe. La séquence est parfaitement rodée: arrestations filmées, bande-son d’action, déclarations sur « la mafia ukrainienne », communiqués patriotiques. Le gouvernement hongrois a même diffusé des images générées par l’IA représentant la Seconde Guerre mondiale pour avertir contre l' »ingérence » européenne. L’Ukraine — un pays où des gens meurent sous les bombes russes — est présentée comme une menace existentielle.
Ce n’est pas nouveau. C’est le manuel d’Orbán depuis 2010: identifier un ennemi, construire une menace, se poser en bouclier. Ce qui est nouveau, c’est qu’on passe du discours à l’acte. De la rhétorique à la saisie physique d’avoirs étrangers. D’allié nominal à facteur de déstabilisation actif. Un État de l’Union européenne utilise son territoire pour voler les réserves de change d’un pays en guerre contre la Russie. Et le fait au nom d’un chantage pour faire passer davantage de pétrole russe. Si ce n’est pas de la trahison, le mot n’a plus de sens.
LES PREUVES : Ce que les chiffres disent et ce que Budapest préfère taire
900 millions légaux — et soudainement criminels
Szijjártó a cru renforcer son dossier en révélant l’ampleur des transits: depuis janvier 2026, 900 millions de dollars et 420 millions d’euros ont traversé la Hongrie, plus 146 kilogrammes d’or. Il présentait ces chiffres comme la preuve d’une opération criminelle à grande échelle. Mais ces chiffres prouvent exactement l’inverse: si ces montants ont traversé la Hongrie sans incident pendant des semaines, c’est qu’ils étaient légaux. C’est qu’ils avaient les documents requis. C’est que les douanes hongroises elles-mêmes les avaient enregistrés.
Un transfert interbancaire parfaitement documenté
Oschadbank a été explicite: les véhicules opéraient « dans le cadre des services réguliers entre banques d’État », le transport était « enregistré selon les règles de transport international et les procédures douanières européennes. » Raiffeisen Bank Austria — l’une des plus grandes banques d’Europe centrale — avait émis ces fonds dans le cadre d’un accord interbancaire officiel. Il n’y a pas de zone grise ici. Il y a une transaction bancaire internationale parfaitement documentée, saisie par un gouvernement qui a besoin d’un ennemi à montrer à ses électeurs.
Et pourtant, aucun tribunal hongrois n’a rendu de verdict. Aucune charge formelle de blanchiment n’a été substantiée par des preuves publiques. Les sept employés ont été expulsés — pas poursuivis, pas jugés, expulsés. Si l’argent était vraiment criminel, pourquoi expulser les suspects au lieu de les juger? Parce que le but n’était pas la justice. Le but était le message.
LA GÉOPOLITIQUE DU CRIME : Un ministre à Moscou pendant que ses agents saisissent l'or
Le timing qui dit tout
Le timing de la présence de Péter Szijjártó à Moscou mérite une attention particulière. Le 5 mars 2026, pendant que les unités antiterroristes hongroises encerclent les fourgons blindés d’Oschadbank sur la M5, le ministre hongrois des Affaires étrangères se trouve à Moscou, où il rencontre Vladimir Poutine et ses adjoints. Budapest présentera cette visite comme une mission humanitaire — deux prisonniers de guerre ukraino-hongrois ont été libérés. Mais la coïncidence de dates est frappante.
De la neutralité au service rendu
Ce n’est pas la première fois que Szijjártó fait le voyage à Moscou malgré les condamnations de ses partenaires européens. C’est une constante de la politique étrangère d’Orbán depuis 2022: maintenir un canal de communication privilégié avec le Kremlin tout en restant officiellement membre de l’UE et de l’OTAN. Budapest bloque les sanctions contre la Russie. Budapest bloque l’aide à l’Ukraine. Budapest demande la reprise du pétrole russe. Et Budapest saisit l’or ukrainien. Ce n’est pas de la neutralité. C’est du service rendu.
Posez-vous la question que posent certains diplomates européens en privé: si un agent de renseignement russe avait conçu une stratégie pour affaiblir le soutien occidental à l’Ukraine depuis l’intérieur de l’UE, en quoi différerait-elle de ce qu’Orbán fait depuis 2022? Blocage des aides. Rhétorique pro-russe. Maintien des flux énergétiques russes. Et maintenant: saisie directe des avoirs ukrainiens. La question n’est pas complotiste. Elle est factuelle.
LA VICTIME : Ce que "80 millions de dollars" veut dire en temps de guerre
Ce n’est pas de l’argent abstrait — c’est la capacité de payer des salaires et des médicaments
Derrière les chiffres, il y a une réalité concrète que les communiqués de Budapest omettent soigneusement. Oschadbank est la banque où des millions d’Ukrainiens reçoivent leurs pensions de retraite, leurs allocations, leurs salaires de fonctionnaires. En temps de guerre, avec les espaces aériens fermés et les infrastructures bancaires endommagées par les bombardements russes, maintenir la liquidité en devises étrangères est une question de survie systémique. Les 40 millions de dollars et les 35 millions d’euros saisis par la Hongrie ne sont pas des actifs spéculatifs. Ce sont des réserves opérationnelles.
Olena, soixante-trois ans, Zaporizhzhia
Olena a soixante-trois ans. Elle est retraitée à Zaporizhzhia. Son mari est mort en 2023 sous un missile russe. Elle reçoit sa pension via Oschadbank. Elle ne sait pas que neuf kilogrammes d’or qui auraient pu contribuer à maintenir son système bancaire fonctionnel ont été saisis sur une autoroute hongroise. Mais elle ressent les effets de chaque perturbation dans le système financier ukrainien — chaque retard de paiement, chaque restriction de liquidité, chaque moment où le système vacille. Andrii Sybiha, ministre des Affaires étrangères ukrainien, a appelé ça comme ça mérite d’être appelé: « terrorisme d’État et racket. » Le ministère des Affaires étrangères ukrainien a émis une mise en garde sans précédent: les Ukrainiens doivent éviter de transiter par la Hongrie, car leur sécurité ne peut être garantie.
Et pourtant, à Budapest, le gouvernement Orbán brandit les lingots d’or devant les caméras comme des trophées. Neuf kilogrammes d’or. Une femme de soixante-trois ans dans une ville bombardée. Le rapport entre les deux ne figure dans aucun communiqué hongrois. C’est le vocabulaire qu’on utilise pour des États hostiles. Pas pour un partenaire de l’UE.
LE MIROIR EUROPÉEN : Ce que nos institutions ont laissé faire
Seize ans de concessions à Orbán — la facture arrive
Il serait trop facile — et trop faux — de présenter Viktor Orbán comme un cas isolé que personne n’a vu venir. Depuis 2010, l’Union européenne a regardé Orbán démonter méthodiquement l’indépendance de la justice hongroise, museler la presse, modifier la Constitution à sa convenance, et utiliser les fonds européens comme caisses de financement de son réseau d’oligarques. L’UE a protesté. A ouvert des procédures. A suspendu temporairement certains fonds. Et a continué à négocier, à chercher des compromis, à espérer qu’Orbán finirait par s’aligner.
La Hongrie dans l’OTAN — une alliance avec des responsabilités que Budapest ignore
Il ne s’est pas aligné. Il a interprété chaque compromis européen comme une faiblesse à exploiter davantage. Il a bloqué les sanctions contre la Russie non pas une fois, mais à répétition. Il a bloqué les paquets d’aide à l’Ukraine. Il a maintenu des relations économiques et énergétiques avec Moscou quand tous ses partenaires les coupaient. Et maintenant il saisit physiquement les actifs d’un pays allié sur son territoire. La Hongrie est membre de l’OTAN depuis 1999. Et pourtant, Budapest bloque systématiquement le soutien otanien à Kiev, maintient ses relations commerciales avec Moscou, et maintenant utilise son territoire otanien pour saisir les actifs d’un pays que ses alliés cherchent à soutenir. Peut-on être membre de l’OTAN tout en agissant comme un facilitateur stratégique de la Russie?
Les officiels de l’UE ont répondu à la crise du 5 mars en appelant « toutes les parties à réduire la rhétorique d’escalade. » Toutes les parties. Comme si l’Ukraine et la Hongrie étaient dans une dispute symétrique. Comme si dénoncer la saisie de ses propres avoirs était de la « rhétorique d’escalade » au même titre que la saisie elle-même. Cette fausse équidistance est précisément ce qui a permis à Orbán de continuer pendant seize ans.
LES MÉCANISMES : Comment Budapest transforme une saisie en arme géopolitique
Le chantage structurel — comment Orbán utilise le droit de veto européen
Pour saisir l’or ukrainien le 5 mars, Viktor Orbán n’a pas eu besoin de violer ouvertement le droit européen. Il a utilisé exactement les mécanismes dont dispose un État membre de l’UE: son autorité fiscale et douanière nationale, ses agences antiterroristes, et sa souveraineté judiciaire pour ouvrir une « enquête pour blanchiment d’argent. » Dans le droit de l’UE, ces prérogatives sont nationales. Bruxelles ne peut pas ordonner à Budapest de rendre l’argent. C’est le même mécanisme qu’Orbán utilise pour ses blocages au Conseil européen: la règle de l’unanimité pour les décisions de politique étrangère et de sécurité. Un seul veto suffit. Et Orbán vend ce veto. C’est de la rançon institutionnelle.
La vidéo d’arrestation — la mise en scène comme acte politique
Un détail que les analyses diplomatiques mentionnent rarement mais qui dit tout: les autorités hongroises ont filmé l’arrestation avec une bande-son de film d’action et ont diffusé la vidéo. Ce n’est pas une pratique policière standard. C’est de la mise en scène électorale. L’opération n’était pas conçue pour résister à un examen judiciaire — elle était conçue pour être regardée par les électeurs hongrois cinq semaines avant le scrutin du 12 avril. Dmitro travaillait pour Oschadbank depuis onze ans. Spécialiste des transferts interbancaires internationaux, il a participé à des dizaines de convois similaires depuis 2022. Le 5 mars, il était menotté sur une autoroute hongroise, filmé sous tous les angles, pendant qu’une musique de thriller résonnait. Il n’a pas été jugé. Il a été expulsé.
La machine est parfaitement huilée: Orbán crée une crise, les partenaires européens cherchent la sortie de crise, Orbán obtient une concession, et recommence. Le 5 mars 2026, la mécanique est simplement passée d’une version institutionnelle à une version physique. Il a saisi ce qu’il voulait directement, au lieu de menacer de bloquer ce que les autres voulaient. Et la vidéo continue de circuler sur les réseaux sociaux hongrois pro-Fidesz.
L'HISTOIRE SE RÉPÈTE : Les précédents que Budapest préférerait qu'on oublie
1940 et la mécanique des États qui choisissent leur camp
La Hongrie a une histoire longue et douloureuse avec les choix de camp en temps de crise européenne. En 1940, le gouvernement Horthy a officiellement rejoint l’Axe, convaincu que l’Allemagne nazie offrait la meilleure garantie des intérêts nationaux hongrois — notamment la récupération des territoires perdus après la Première Guerre mondiale. Ce calcul s’est terminé par l’occupation nazie en 1944, la déportation de 440 000 Juifs hongrois, et une destruction massive du pays. L’analogie n’est pas parfaite — elle ne l’est jamais. Orbán n’est pas Horthy, et la Russie de 2026 n’est pas l’Allemagne de 1940. Mais la structure de la décision est identique: un dirigeant nationaliste qui calcule que ses intérêts immédiats justifient un alignement sur la puissance agressive.
Zakarpattya — la carte ethnique qu’Orbán ne cesse de jouer
Derrière la crise du pétrole et la saisie de l’or, il y a un contentieux territorial que Budapest entretient soigneusement: la région de Zakarpattya, à l’extrême ouest de l’Ukraine, où vivent environ 150 000 Hongrois de souche. Orbán a régulièrement utilisé leur sort comme levier de pression sur Kiev — accusant l’Ukraine de restreindre les droits de la minorité hongroise, notamment en matière d’enseignement en langue hongroise. Ce grief est partiellement réel, mais Orbán l’instrumentalise systématiquement. Il sert à humaniser le conflit avec Kiev pour le public hongrois: la Hongrie ne bloque pas l’aide à l’Ukraine par allégeance à Moscou, elle « défend ses compatriotes. » Le narratif est habilement construit. Et il fonctionne.
En 1938, les démocraties européennes ont signé les Accords de Munich en pensant acheter la paix. Elles avaient livré la Tchécoslovaquie. Chaque fois que Bruxelles négocie avec Orbán au lieu de l’affronter, chaque fois que l’UE accepte ses vetos comme un fait immuable plutôt que comme une déviance à corriger, elle rejoue la même partition. Et pourtant, les 150 000 Hongrois de Zakarpattya vivent sous la même menace des missiles russes que leurs voisins ukrainiens. Orbán se sert d’eux comme argument. Ils paient le prix réel. La géographie change. La musique reste la même.
LES IMPLICATIONS : Ce que ce précédent change pour l'Europe
Si la Hongrie peut faire ça, qui est le prochain?
La question que posent discrètement les diplomates dans les couloirs de Bruxelles depuis le 5 mars est celle-ci: si la Hongrie peut saisir impunément les actifs d’un pays allié sur son territoire en invoquant une enquête pour blanchiment non étayée, quel précédent cela crée-t-il? Les règles du marché unique européen garantissent la libre circulation des capitaux. La confiance mutuelle entre États membres est le fondement du système financier européen. Si un État membre peut unilatéralement décider qu’un transfert interbancaire légal est en réalité criminel et le saisir, sans preuve immédiate et sans jugement, la sécurité juridique européenne devient une fiction.
Les 90 milliards bloqués — la géométrie de la complicité
Ce précédent est particulièrement dangereux parce qu’il est difficile à attaquer juridiquement. La Hongrie a ouvert une enquête formelle pour blanchiment. Elle peut maintenir cette enquête ouverte pendant des mois, voire des années, tout en gardant les actifs saisis. La procédure judiciaire devient l’arme, pas la décision finale. Pendant qu’Orbán saisissait l’or ukrainien, 90 milliards d’euros de prêts européens destinés à l’Ukraine restaient bloqués par son veto au Conseil de l’UE. Quatre-vingt-dix milliards. C’est l’équivalent d’environ mille cent fois le montant saisi sur la M5. Budapest bloque les deux bouts: les grands flux (les aides européennes) et les petits flux (les convois de liquidités). L’effet cumulatif est une strangulation financière appliquée à un pays qui se bat pour sa survie.
Pensez aux autres convois qui ne partiront pas. Aux transferts qui seront détournés. À l’incertitude qui s’installe dans les circuits financiers. La saisie du 5 mars vaut 80 millions de dollars. La disruption qu’elle génère dans la confiance du système vaut bien davantage. Et pourtant, les dirigeants européens continuent de traiter Orbán comme un partenaire difficile plutôt que comme un problème systémique. Pendant ce temps, l’Ukraine paie la facture.
L'ARGUMENT D'EN FACE : Ce que Budapest dit — et pourquoi ça ne tient pas
« C’est de l’argent de la mafia de la guerre » — déconstruction d’un mythe
L’argument central de Budapest mérite un examen rigoureux avant d’être rejeté. Szijjártó affirme que les montants transportés — 900 millions de dollars depuis janvier — sont suspects. Il suggère que de l’argent de la corruption ukrainienne transite par la Hongrie. La corruption en Ukraine est réelle: plusieurs scandales ont impliqué des officiels ukrainiens depuis 2022, et les organismes anticorruption de Kiev ont ouvert des enquêtes. Ce contexte existe. Mais voilà ce que l’argument hongrois ignore délibérément: Oschadbank est une banque d’État sous supervision internationale. Ses transactions font l’objet d’un audit par des organismes européens. Les fonds saisis provenaient de Raiffeisen Bank Austria — une banque autrichienne soumise aux régulations les plus strictes de l’Union européenne, incluant les obligations AML (anti-blanchiment). Si ces fonds avaient une origine criminelle, Raiffeisen serait la première institution à les signaler. Or Raiffeisen n’a rien signalé.
La réponse de l’UE — entre prudence et capitulation rhétorique
La réponse officielle de l’Union européenne à la crise du 5 mars a consisté à appeler « toutes les parties » à modérer leur rhétorique. Cette équidistance entre la Hongrie — qui a saisi des actifs — et l’Ukraine — qui a été dépouillée — est elle-même un aveu d’impuissance institutionnelle. L’UE n’a pas de mécanisme direct pour forcer un État membre à restituer des actifs saisis dans le cadre d’une enquête nationale ouverte. Ce que l’UE pourrait faire, en théorie: accélérer la procédure de l’article 7 contre la Hongrie, geler immédiatement les fonds de cohésion hongrois, et coordonner une réponse politique collective. Ce qu’elle a fait: émettre des appels au calme. La distance entre ce que l’UE pourrait faire et ce qu’elle fait est la mesure exacte du bénéfice qu’Orbán tire de son appartenance à l’Union.
L’argument de « la mafia de la guerre » est précisément ça: un argument. Non une preuve. Non une charge. Non un dossier judiciaire substantié. C’est une insinuation calibrée pour un public qui veut croire que l’Ukraine est corrompue et que la Hongrie la protège. La réalité — un transfert interbancaire légal saisi pour des raisons de politique interne et de chantage au pétrole — est moins commode. Il y a une ironie cruelle dans le fait que la Hongrie — qui reçoit des milliards de fonds structurels européens chaque année — utilise son appartenance à l’Union pour voler à un pays que ses partenaires essaient d’aider.
CE QUI VIENT : L'après 12 avril et les scénarios possibles
Si Magyar gagne — et si ça change quelque chose
Les élections hongroises du 12 avril 2026 sont dans cinq semaines. Peter Magyar et son parti Tisza mènent dans les sondages indépendants avec une avance de l’ordre de dix points. Si Magyar l’emporte — ce qui n’est pas garanti dans un système politique que Fidesz a remodelé pour se favoriser — la politique étrangère hongroise pourrait changer. Magyar a été explicite: il soutient l’Ukraine, souhaite une normalisation des relations avec l’UE, et veut mettre fin à l’alignement pro-russe d’Orbán. Mais les structures institutionnelles que Fidesz a construites en seize ans de pouvoir — les médias contrôlés, les tribunaux remaniés, les circonscriptions électorales redessinées — ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Un changement de gouvernement ne serait pas une révolution.
Si Orbán gagne — et ce que ça signifie pour l’Europe
Si le Fidesz remporte une nouvelle supermajorité le 12 avril, les implications sont profondes et durables. Orbán interprétera cette victoire comme un mandat pour continuer sa politique étrangère indépendante — voire l’intensifier. La saisie du convoi aura été validée électoralement. Les blocages à l’UE se poursuivront. Et les relations avec Moscou, déjà les plus intimes de tout l’espace européen, se renforceront encore. Dans ce scénario, l’UE sera forcée de choisir entre deux options également difficiles: tolérer indéfiniment un État membre qui agit comme facilitateur de la Russie, ou engager une confrontation institutionnelle ouverte avec Budapest — article 7, suspension des droits de vote, mesures économiques ciblées. Ce choix, l’UE l’a évité depuis 2010.
Et pourtant, une victoire de Magyar représenterait quelque chose d’important symboliquement pour l’Europe: la preuve que même dans un système fortement biaisé, les populations peuvent sanctionner leurs dirigeants quand ceux-ci vont trop loin. Si Orbán perd le 12 avril, la saisie du 5 mars aura peut-être été l’excès de trop — l’image d’un gouvernement qui vole l’or d’un pays en guerre pour faire du théâtre électoral. L’Europe se trouve face à un miroir inconfortable. Ce qu’elle voit, c’est la conséquence de seize ans de compromis et de refus d’appliquer ses propres règles.
CONCLUSION : Neuf kilogrammes d'or et la faillite d'une alliance
Ce que ce vol dit de nous — et de ce que l’Europe a choisi de devenir
Le 5 mars 2026, un gouvernement membre de l’Union européenne et de l’OTAN a ordonné la saisie de neuf kilogrammes d’or et 80 millions de dollars appartenant à une banque d’État d’un pays en guerre contre la Russie. Il l’a fait en invoquant des soupçons de blanchiment sans les étayer. Il l’a fait pendant que son propre ministre des Affaires étrangères était à Moscou. Il l’a fait en mettant une bande-son de film d’action sur les images d’arrestation pour ses électeurs. Et il l’a fait parce que — au fond — il a calculé que personne ne l’en empêcherait.
Il avait raison. L’UE a appelé au calme. L’OTAN n’a pas réagi. Les sept employés d’Oschadbank ont été expulsés. Et l’or est resté en Hongrie.
Ce qui s’est passé le 5 mars n’est pas une anomalie dans la politique étrangère hongroise. C’est son aboutissement logique — le moment où seize ans d’immunité progressive ont rendu possible ce qui aurait été impensable en 2010. La Hongrie n’a pas changé du jour au lendemain. Elle a glissé, centimètre par centimètre, blocage par blocage, veto par veto, et l’Europe a regardé sans intervenir. Mikhaïl Boulgakov écrivait que « la lâcheté est le plus grand des péchés. » L’Europe n’est pas lâche par malveillance — elle est prudente par habitude, prudente par architecture institutionnelle. Mais la prudence, face à ce qui se passe en Ukraine et à ce que Budapest fait depuis 2022, ressemble de plus en plus à de la complicité passive.
Le poids exact d’une question
Neuf kilogrammes. C’est le poids des lingots dans les fourgons d’Oschadbank arrêtés sur la M5. C’est aussi, aujourd’hui, le poids de la question que l’Europe doit se poser: à quel moment la tolérance envers un État qui démantèle nos valeurs de l’intérieur devient-elle une trahison envers ceux qui meurent pour les défendre à l’extérieur? La réponse n’est pas confortable. Mais elle est pesable. Elle pèse exactement neuf kilogrammes.
Et c’est peut-être ça, la vérité finale sur cette histoire: ce ne sont pas les neuf kilogrammes d’or hongrois qui seront jugés par l’histoire. C’est le silence de ceux qui auraient pu agir. Et qui ont préféré appeler au calme.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
NBC News — Hungary detains Ukrainians carrying $82 million in cash and gold; Kyiv calls it a hostage-taking
Euronews — Ukraine accuses Hungary of seizing bank convoy carrying gold, cash and staff
Euronews — Hungary expels seven Ukrainians after raid on convoy carrying cash and gold
Washington Post — Hungary detains 7 Ukrainians and seizes $80 million cash shipment. Kyiv calls move ‘taking hostages’
Radio Free Europe / Radio Libre — Gold Bars, $80 Million Cash, Arrests, Orban’s Election: Hungarian-Ukrainian Bad Blood Boils Over
Sources secondaires
European Business Magazine — Hungary Seizes $80M in Cash and Gold From Ukrainian Convoy — Triggering EU’s Biggest Diplomatic Clash in Months
Modern Diplomacy — $82M in cash and gold: Unpacking Hungary’s Ukrainian Detainment
CNBC — Hungary accuses Ukraine of ‘oil blockade,’ deploys soldiers to key energy facilities
Euronews — Zelenskyy says Druzhba pipeline could be restored ‘in month and a half’ as he hits back at Orbán
UNITED24 Media — Hungary Seizes $80 Million in Cash and Gold From Ukrainian Bank Convoy
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