190 000 soldats et un empire économique
Les Gardiens de la Révolution islamique — les Pasdaran — ne sont pas une armée conventionnelle. C’est un État dans l’État. 190 000 membres actifs. Des milliards de dollars d’actifs économiques. Des fondations qui contrôlent le pétrole, les télécommunications, la construction, l’import-export. Leur fortune est comparable à celle du Guide suprême lui-même — plus de 100 milliards de dollars.
Les Pasdaran ont été créés après la Révolution de 1979 parce que les clercs ne faisaient pas confiance à l’armée conventionnelle. Sous Khamenei, dans les années 1990, ils se sont transformés en mastodonte politique et économique. Ils ne défendent pas seulement le régime. Ils sont le régime.
Aucune bombe, aussi précise soit-elle, ne peut démanteler une structure aussi enracinée.
L’erreur fondamentale de la pensée stratégique américaine est de croire que le pouvoir réside dans des bâtiments. Détruisez le palais, vous tuez le roi. Sauf que le vrai pouvoir en Iran ne réside pas dans un palais. Il réside dans un réseau de 190 000 hommes armés qui contrôlent l’économie, l’armée, la justice et la rue. Vous ne pouvez pas bombarder un réseau.
L’IRGC après Khamenei : plus fort, pas plus faible
Voici ce que les analystes de NBC News confirment : peu importe qui est choisi comme prochain Guide suprême, le vrai pouvoir est désormais entre les mains des Pasdaran. Le professeur Afshon Ostovar, de la Naval Postgraduate School, est catégorique : même si vous remplacez le Guide suprême, ce qui reste du régime, c’est l’IRGC.
La mort de Khamenei n’a pas affaibli les Pasdaran. Elle les a libérés. Le Guide suprême était leur patron constitutionnel. Leur arbitre. Leur frein, parfois. Sans ce frein, l’IRGC est le pouvoir nu. Mojtaba Khamenei n’a pas été choisi par l’Assemblée des experts — il a été imposé par les commandants des Pasdaran qui ont fait pression sur les membres de l’Assemblée, coupant court aux débats et forçant un vote rapide.
Mojtaba : le fils que personne n'a élu
Une succession dynastique dans une « république »
La République islamique d’Iran n’est pas une monarchie. Du moins pas officiellement. Le Guide suprême est censé être choisi par l’Assemblée des experts — 88 clercs élus par le peuple. C’est la théorie. La pratique du 8 mars 2026 raconte une autre histoire.
Les commandants des Pasdaran ont fait pression sur les membres de l’Assemblée. Ceux qui présentaient des arguments contre Mojtaba se sont vu accorder un temps de parole limité avant que la discussion ne soit coupée et qu’un vote ne soit imposé. C’est ce que rapportent les sources iraniennes et les agences de renseignement occidentales.
Et pourtant. L’Occident continue de parler de changement de régime comme si la succession de Khamenei était un signe de faiblesse. C’est exactement l’inverse. C’est un signe de résilience institutionnelle — une résilience autoritaire, brutale, mais fonctionnelle.
Il y a une ironie amère dans le fait que l’Amérique, qui prétend apporter la démocratie en Iran, n’a pas vu venir une succession dynastique. Le fils du Guide suprême. Comme un prince héritier. Dans une théocratie qui se dit républicaine. Et personne à Washington n’avait prévu ce scénario? Ou bien tout le monde l’avait prévu — et personne n’avait de plan B?
« Mort à Mojtaba » : le peuple a déjà répondu
Le soir du 8 mars, quand l’annonce a été faite, des voix se sont élevées depuis les fenêtres des appartements iraniens. Mort à Mojtaba. Le même cri que Mort au dictateur qui résonnait pendant les manifestations de 2022. Le même courage. La même rage. Depuis les fenêtres, parce que dans la rue, les Bassidji tirent.
Le peuple iranien n’a pas besoin que l’Amérique lui dise quoi penser de Mojtaba. Il sait. Il a grandi sous son père. Il a été battu, emprisonné, torturé par le même appareil de sécurité que Mojtaba va maintenant diriger avec encore plus de poigne.
Le piège de Clausewitz : quand la guerre dépasse ses objectifs
La politique comme maître de la guerre
Carl von Clausewitz, le théoricien militaire prussien, a écrit une phrase que chaque président américain devrait avoir tatouée sur l’avant-bras : la guerre est un instrument politique. La violence est l’outil qui la sert. La politique reste le maître. Le Dr. Andrew Latham, professeur de relations internationales à Macalester College et chercheur à Defense Priorities, applique ce cadre à l’Iran avec une rigueur impitoyable.
L’objectif politique de l’Opération Epic Fury était défini : empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire, réduire ses capacités coercitives, maintenir la stabilité régionale. Cet objectif est atteint. Le programme nucléaire est détruit. Les missiles sont neutralisés. La marine est dégradée.
Mais la guerre a sa propre gravité, écrit Latham. Une fois que la force est employée, la logique militaire pousse vers l’escalade et des objectifs plus larges.
Clausewitz est mort en 1831. Presque deux siècles plus tard, ses avertissements sont aussi pertinents qu’au lendemain de Waterloo. La guerre qui commence pour détruire des centrifugeuses finit par vouloir changer des gouvernements. La guerre qui commence avec des « objectifs limités » finit avec des « objectifs élargis ». Et les objectifs élargis finissent toujours de la même façon : dans la boue, le sang et les excuses tardives.
La victoire limitée est une victoire — si on sait s’arrêter
Latham pose la question que personne à Washington ne veut entendre : une victoire limitée reste une victoire si elle atteint l’objectif politique qui justifiait l’usage de la force. Le programme nucléaire iranien est détruit pour dix ans. Les capacités balistiques sont dégradées. La projection de force de l’Iran dans la région est brisée.
C’est une victoire. Massive. Historique. Suffisante.
Mais suffisante n’est pas un mot que les faucons de Washington connaissent. Pour eux, la victoire limitée n’est qu’une étape vers le vrai objectif : le changement de régime. Et c’est là que le piège de Clausewitz se referme.
Le chaos comme stratégie : ce que le changement de régime signifie vraiment
Déstabiliser sans reconstruire
Le changement de régime n’est pas un objectif militaire. C’est une transformation politique. Latham est tranchant : ce n’est pas une cible — c’est un pari sur des événements qui doivent se dérouler dans le temps, dans un pays dont l’équilibre interne des pouvoirs n’est que partiellement compris par les acteurs extérieurs.
L’Iran est un pays grand et politiquement stratifié. Les factions se comptent par dizaines : réformistes, conservateurs pragmatiques, ultra-conservateurs, Pasdaran, clergé traditionnel, technocrates, monarchistes en exil, moudjahidines du peuple, groupes kurdes, séparatistes baloutches, mouvements arabes du Khouzestan. Faire tomber le régime sans savoir qui prend la relève, c’est ouvrir la boîte de Pandore.
L’Amérique a un talent particulier pour détruire des régimes sans avoir le moindre plan pour ce qui suit. L’Irak : renverser Saddam, check. Construire une démocratie? On verra. La Libye : éliminer Kadhafi, check. Empêcher les marchés d’esclaves? Pas notre problème. L’Iran sera le même film. Troisième acte d’une trilogie dont le scénario ne change jamais.
Le scénario de la junte militaire
Le Middle East Forum pose la question que tout le monde évite : et si le changement de régime ne mène pas à la démocratie mais à une junte militaire? Si les Pasdaran, débarrassés de la couverture théocratique, prennent le pouvoir directement? Plus de Guide suprême. Plus de clercs. Juste des généraux avec des armes et un empire économique de 100 milliards.
Ce scénario n’est pas hypothétique. C’est ce qui s’est passé en Égypte après le Printemps arabe. Le peuple a renversé Moubarak. Les militaires ont pris le relais. Al-Sissi règne aujourd’hui avec un poing de fer plus serré que celui de Moubarak. Même scénario possible en Iran. Avec des Pasdaran infiniment plus puissants et plus riches que l’armée égyptienne.
Les morts que personne ne compte
7000 ou 35 000 : l’horreur en chiffres
En janvier 2026, les Pasdaran ont orchestré une répression massive contre les manifestants. L’agence Human Rights Activists News Agency rapporte plus de 7000 morts. Trump a avancé le chiffre de 35 000. Même si on prend le chiffre le plus bas, c’est un massacre. Perpétré par les mêmes Pasdaran que l’Amérique ne peut pas atteindre avec ses bombes.
Et voilà le paradoxe central. L’Amérique lance des missiles pour libérer le peuple iranien d’un régime qui massacre ses citoyens. Mais les missiles ne touchent pas les responsables du massacre. Ils touchent des installations nucléaires, des radars, des bases navales. Les Bassidji qui tirent sur les manifestants sont toujours en poste. La section 209 de la prison d’Evin, gérée par le renseignement des Pasdaran, est toujours pleine.
Il y a une obscénité dans le fait de bombarder un pays au nom de la liberté tout en laissant intacts les instruments de la terreur intérieure. Les centrifugeuses sont détruites. Les tortureurs sont intacts. Les missiles balistiques sont neutralisés. Les cellules de la prison d’Evin sont pleines. Quelle libération est-ce là exactement?
Le prix humain de la « transformation politique »
Chaque jour que cette guerre continue, des civils iraniens meurent. Pas des Pasdaran. Pas des clercs. Des gens ordinaires. Ahmad, 42 ans, chauffeur de taxi à Ispahan, dont la maison a été touchée par une frappe visant un dépôt de munitions à trois rues de chez lui. Zahra, 19 ans, étudiante, qui ne peut plus aller à l’université parce que le campus est fermé et que les routes sont coupées.
Le changement de régime est une abstraction pour les planificateurs du Pentagone. Pour Ahmad et Zahra, c’est leur vie qui s’effondre.
La Constitution iranienne et le mythe de la transition ordonnée
Un cadre constitutionnel pour temps de paix
La Constitution iranienne prévoit un mécanisme de succession. En cas de mort du Guide suprême, le président, le chef de la justice et l’un des six clercs du Conseil des gardiens gouvernent conjointement jusqu’à ce que l’Assemblée des experts choisisse un successeur. Sur le papier, c’est élégant.
Dans la réalité d’un pays sous bombardement, ce mécanisme se heurte à un problème fondamental : l’Assemblée des experts ne peut pas se réunir en toute sécurité pendant des opérations militaires actives. Et il n’existe aucun calendrier constitutionnel pour la sélection d’un successeur. Le cadre a été conçu pour une transition naturelle — la mort d’un vieil homme — pas pour un assassinat en temps de guerre.
Les constitutions sont des documents de temps de paix. Elles fonctionnent quand les institutions fonctionnent, quand les routes sont ouvertes, quand les communications ne sont pas coupées, quand les bombes ne tombent pas. L’Iran vit sous les bombes. Et les stratèges américains comptent sur la constitution iranienne pour produire une « transition ordonnée »? C’est un niveau de déconnexion avec la réalité qui confine à la fiction.
Le vide constitutionnel comme accélérateur de chaos
Le fait que les Pasdaran aient pu forcer la nomination de Mojtaba en huit jours montre que le cadre constitutionnel est une façade. La vraie succession s’est jouée dans les casernes et les bureaux du renseignement, pas dans les chambres de l’Assemblée des experts. Si le changement de régime devait advenir — si Mojtaba tombait à son tour — la prochaine succession ne passerait même pas par la fiction constitutionnelle. Ce serait la loi du plus armé.
Et les plus armés, ce sont les Pasdaran. Toujours.
La fragmentation comme horizon : les scénarios du chaos
Scénario 1 : la consolidation autoritaire
Mojtaba s’installe, les Pasdaran resserrent l’étau, la répression s’intensifie. L’Iran devient une dictature militaire habillée de théocratie. Plus fermée, plus brutale, plus anti-occidentale. C’est le scénario le plus probable. Et c’est le pire résultat possible du point de vue de ceux qui rêvaient de changement de régime.
Parce que ce régime durci aura une motivation que l’ancien n’avait pas : la vengeance. L’assassinat du père-fondateur. La destruction du programme nucléaire. L’humiliation nationale. Dans dix ans, quand les centrifugeuses seront reconstruites, ce régime durci n’aura qu’un seul objectif : la bombe. Et cette fois, rien ne l’arrêtera.
C’est la logique infernale de la guerre préventive : vous frappez pour éliminer la menace, et vous créez une menace pire. Vous détruisez les centrifugeuses d’aujourd’hui, et vous créez la motivation pour les centrifugeuses de demain. Le serpent qui se mord la queue. Sauf que la queue, ce sont des vies humaines.
Scénario 2 : la fragmentation territoriale
Si le régime s’affaiblit au point de perdre le contrôle des provinces, l’Iran pourrait se fragmenter. Les Kurdes du nord-ouest. Les Baloutches du sud-est. Les Arabes du Khouzestan. Les Azerbaïdjanais du nord. L’Iran est un empire multi-ethnique maintenu par la force. Si la force disparaît, les fractures apparaissent.
La fragmentation de l’Iran serait un cataclysme géopolitique. Un pays de 85 millions de personnes qui se disloque en zones d’influence rivales, avec des groupes armés contrôlant des portions de territoire, des dépôts d’armes distribués à travers le pays par les unités des Pasdaran dispersées. L’Irak multiplié par dix.
Le détroit d'Ormuz : l'artère jugulaire du monde
20% du pétrole mondial passe par là
Le détroit d’Ormuz est large de 34 kilomètres à son point le plus étroit. 20% du pétrole mondial y transite chaque jour. Le pétrole est déjà à 119 dollars le baril. Si le chaos iranien déborde vers le détroit, si des mines sont posées, si des vedettes rapides des Pasdaran — ou de factions incontrôlées — attaquent des pétroliers, le prix pourrait atteindre 200 dollars.
À 200 dollars le baril, l’économie mondiale entre en récession. Les pays en développement s’effondrent. Les files d’attente aux pompes à essence dans les pays occidentaux deviennent le symbole d’une guerre que personne ne voulait prolonger.
On parle de changement de régime comme d’une opération chirurgicale. Mais aucune chirurgie ne se fait à côté de l’artère jugulaire du patient sans risque de le tuer. Le détroit d’Ormuz est l’artère jugulaire de l’économie mondiale. Et les stratèges du changement de régime opèrent avec un bistouri de la taille d’un bombardier B-52.
L’instabilité qui rayonne
Latham avertit que l’instabilité iranienne pourrait rayonner vers l’extérieur, dans le Golfe et au-delà. Le Hezbollah au Liban, déjà affaibli mais toujours existant. Les milices chiites en Irak. Les Houthis au Yémen. Les réseaux de proxys iraniens ne disparaissent pas parce que Téhéran est en chaos. Ils deviennent des acteurs autonomes. Sans patron. Sans frein. Avec des armes et de la rage.
Un Moyen-Orient où l’Iran est en chaos n’est pas un Moyen-Orient plus stable. C’est un Moyen-Orient plus dangereux. Plus imprévisible. Plus violent.
L'opposition iranienne : la solution que l'Amérique ne comprend pas
Reza Pahlavi et le mirage monarchiste
Reza Pahlavi, l’ancien prince héritier, continue de se présenter comme une alternative depuis son exil confortable en Occident. Il bénéficie d’une reconnaissance de nom — son père était le Shah. Mais le Middle East Forum rapporte qu’il fait face à des critiques pour son exil doré et des campagnes de cyber-harcèlement contre d’autres figures de l’opposition.
Le peuple iranien a renversé la monarchie en 1979. Quarante-sept ans plus tard, proposer le retour d’un Pahlavi comme solution, c’est ignorer tout ce que l’histoire iranienne enseigne. Les Iraniens ne veulent ni théocratie ni monarchie. Ils veulent quelque chose que ni Washington ni Téhéran ne leur offrent : le droit de décider eux-mêmes.
L’arrogance de proposer à un peuple de 85 millions de personnes qui il devrait choisir comme dirigeant. Depuis Washington. Depuis un bureau. Avec une liste de candidats pré-approuvés. C’est exactement ce que la CIA a fait en 1953 avec Mossadegh. Ça a si bien fonctionné qu’on en paie encore le prix soixante-treize ans plus tard.
Le Congrès pour la liberté de l’Iran
Il existe une coalition alternative — le Congrès pour la liberté de l’Iran — composée de mouvements politiques partageant un engagement envers la démocratie et l’État de droit. Ils se positionnent comme héritiers de la Révolution constitutionnelle perse de 1905-1909. Mais cette coalition est en exil. Sans forces armées. Sans base opérationnelle en Iran. Sans moyen concret de prendre le pouvoir même si le régime tombait.
C’est le problème central que le rapport du NIC a identifié : il n’existe aucune opposition unifiée capable de gouverner. Pas une seule.
Les campagnes aériennes : les leçons que l'Amérique refuse d'apprendre
Punir, dégrader, déstabiliser — mais jamais construire
Latham résume l’histoire militaire moderne en une phrase : les campagnes aériennes peuvent punir, dégrader et déstabiliser. Elles produisent rarement un résultat politique propre par elles-mêmes. C’est le verdict de cent ans de bombardement stratégique. Depuis les raids britanniques sur l’Irak dans les années 1920 jusqu’à l’Opération Epic Fury en 2026.
Les bombes détruisent des choses. Des bâtiments. Des installations. Des véhicules. Elles ne construisent rien. Elles ne créent pas d’institutions. Elles ne forment pas de fonctionnaires. Elles ne rédigent pas de constitutions. Elles ne forment pas de juges. Et pourtant, le changement de régime exige toutes ces choses — et bien plus encore.
Si vous pouvez me montrer un seul exemple dans l’histoire où des bombes ont construit une démocratie, je retirerai chaque mot de cet éditorial. Vous ne pouvez pas. Parce que cet exemple n’existe pas. L’Allemagne et le Japon n’ont pas été démocratisés par les bombes — ils ont été démocratisés par des millions de soldats au sol, des milliards de dollars d’aide, et des décennies d’occupation patiente. L’Amérique n’a ni la patience ni les soldats pour l’Iran.
De la Serbie à la Libye : le même mensonge
En 1999, la campagne aérienne du Kosovo a été présentée comme la preuve que la puissance aérienne seule pouvait résoudre des crises politiques. Mais Milosevic n’est tombé que parce que l’UCK combattait au sol et que la Russie lui a retiré son soutien. En 2011, la campagne libyenne a éliminé Kadhafi grâce aux rebelles terrestres. Et la Libye est devenue un État failli avec des marchés d’esclaves.
L’Iran n’a pas de rébellion armée organisée au sol. Il n’a pas d’UCK. Il n’a pas de rebelles libyens. Il a un peuple courageux qui manifeste — et des Pasdaran qui tirent dessus. La puissance aérienne américaine ne change rien à cette équation.
Trump face au miroir : les contradictions d'un président en guerre
« On veut entrer et tout nettoyer »
Donald Trump, depuis sa conférence de Miami, a dit vouloir entrer et tout nettoyer. La plupart des gens que nous avions en tête sont morts, a-t-il ajouté. Ces mots révèlent une conception de la guerre qui confond assassinats ciblés et transformation politique. Tuer des leaders n’est pas la même chose que changer un système.
L’Iran l’a prouvé en huit jours. Khamenei est mort. Mojtaba est là. Le système continue. Parce que le système n’est pas un homme. C’est une machine. Une machine institutionnelle, économique, militaire, idéologique qui se perpétue indépendamment de l’individu au sommet.
« On veut entrer et tout nettoyer. » Sept mots. Sept mots qui résument l’intégralité de ce qui ne va pas dans la politique étrangère américaine depuis vingt-cinq ans. L’idée que la géopolitique est un ménage. Qu’on entre, qu’on nettoie, et qu’on ressort. Comme si les nations étaient des chambres d’hôtel. Comme si les peuples étaient de la poussière.
Le président contre ses propres services
Le National Intelligence Council a dit que ça ne marcherait pas. Le secrétaire à la Défense dit que ce n’est pas l’objectif. Les analystes militaires disent que c’est impossible sans troupes au sol. Et Trump dit qu’il veut le changement de régime. Qui a raison? L’histoire a déjà répondu. L’histoire répond toujours de la même façon.
Et pourtant. Les bombes continuent de tomber.
Le peuple iranien entre deux feux
Ni l’Amérique ni le régime ne les protègent
Le peuple iranien est pris entre deux forces qui prétendent agir en son nom. Le régime dit le protéger de l’agression américaine. L’Amérique dit le libérer de la tyrannie du régime. Et les Iraniens ordinaires — ceux qui ne sont ni Pasdaran ni agents de la CIA — meurent entre les deux.
Les manifestations de décembre 2025 ont montré ce que le peuple veut : ni bombes américaines, ni théocratie iranienne. La liberté. La démocratie. Le respect. Des choses simples que ni les B-52 ni les Bassidji ne peuvent livrer.
Le plus cruel dans cette guerre, c’est que les deux camps prétendent se battre pour le peuple iranien. L’Amérique bombarde pour le « libérer ». Le régime réprime pour le « protéger ». Et le peuple, lui, meurt. Entre les deux récits. Entre les deux mensonges. Sans voix au chapitre. Sans micro. Sans tribune. Juste la peur. Et le bruit des bombes.
Les femmes d’Iran : les vraies révolutionnaires
Depuis Mahsa Amini en septembre 2022, les femmes iraniennes sont à l’avant-garde de la résistance. Femme, Vie, Liberté. Le mouvement n’est pas mort. Il brûle. Narges Mohammadi, prix Nobel de la Paix 2023, est toujours en prison à Evin. Elle écrit. Elle résiste. Elle incarne ce que le changement de régime devrait vraiment signifier : un mouvement endogène, organique, enraciné dans le peuple.
Mais Washington ne veut pas attendre un mouvement endogène. Washington veut des résultats avant les élections de mi-mandat. Et la patience n’a jamais été une qualité américaine.
La Chine et la Russie : les spectateurs intéressés
Pékin prend des notes, Moscou sourit
Chaque dollar dépensé en Iran est un dollar qui ne surveille pas la mer de Chine méridionale. Chaque porte-avions dans le Golfe persique est un porte-avions absent du Pacifique occidental. Pékin n’a pas besoin de confronter les États-Unis. Il lui suffit d’attendre que l’Amérique se disperse.
Moscou, de son côté, voit dans le chaos iranien une opportunité. Un Iran affaibli dépendra davantage de la Russie. Un Moyen-Orient déstabilisé fait monter les prix de l’énergie — la seule chose qui maintient l’économie russe à flot pendant la guerre en Ukraine.
L’ironie géostratégique est parfaite. L’Amérique affaiblit l’Iran, ce qui renforce la Russie (via les prix du pétrole) et libère la Chine (via la dispersion des forces américaines). Les deux adversaires stratégiques les plus dangereux de Washington profitent directement de l’obsession iranienne. C’est comme si un boxeur frappait le mur en pensant que ça impressionnerait son adversaire.
L’Iran comme pion dans le grand jeu
Dans la logique des grandes puissances, l’Iran n’est qu’un pion. Pour la Russie, c’est un client pour ses armes et un partenaire contre l’Occident. Pour la Chine, c’est un fournisseur de pétrole et un levier dans le Golfe. Pour l’Amérique, c’est une obsession sécuritaire vieille de 47 ans. Et pour les 85 millions d’Iraniens, c’est leur pays. Leur maison. Leur vie.
Personne ne leur demande leur avis.
Ce qui attend : les trois mois les plus dangereux depuis 1979
Mars-juin 2026 : la fenêtre critique
Les prochains trois mois détermineront si l’Iran sombre dans le chaos ou se stabilise — dans un sens ou dans l’autre. Mojtaba doit consolider son pouvoir. Les Pasdaran doivent maintenir l’ordre. L’économie doit survivre sous les sanctions et les bombardements. Et le peuple doit décider s’il accepte le fils après avoir rejeté le père.
Si Trump poursuit le changement de régime pendant cette fenêtre, l’instabilité sera maximale. Si Mojtaba lance une répression encore plus brutale que celle de janvier, le peuple pourrait exploser. Si les Pasdaran se fracturent — un scénario improbable mais pas impossible — tout peut arriver.
Nous vivons un de ces moments où l’histoire bascule. Pas avec fracas. Pas avec des discours et des drapeaux. Avec des décisions prises dans des bunkers, des ordres murmurés dans des téléphones sécurisés, des manifestants qui décident s’ils sortent dans la rue malgré les balles. Les trois prochains mois en Iran décideront de la forme du Moyen-Orient pour les vingt prochaines années. Et personne — absolument personne — ne sait comment ça va finir.
Les scénarios que personne ne planifie
Que se passe-t-il si Mojtaba est assassiné à son tour? Qui est le suivant? Et le suivant après? L’Amérique peut tuer des leaders indéfiniment. Mais chaque assassinat renforce le récit de résistance et complique la succession. Que se passe-t-il si une faction des Pasdaran se retourne contre Mojtaba? Guerre civile? Coup d’État interne? Partition du pays?
Aucun de ces scénarios n’apparaît dans les briefings optimistes de la Maison-Blanche. Parce que planifier l’échec est politiquement inacceptable. Même quand l’échec est le scénario le plus probable.
Le grand mensonge de la « libération »
La guerre en Iran a commencé pour des raisons nucléaires. Elle se poursuit pour des raisons politiques. Elle se prolongera pour des raisons électorales. L’objectif initial est atteint. Mais la machine ne peut pas s’arrêter. Parce que s’arrêter, c’est admettre que la mission est finie. Et une mission finie ne justifie plus les budgets, les déploiements, les discours.
Alors on change l’objectif. On passe de dénucléariser à libérer. De dégrader à transformer. De contenir à remodeler. La guerre devient sa propre justification.
Les guerres éternelles n’existent pas par accident. Elles existent parce que quelqu’un en profite. Les contractants militaires. Les consultants en sécurité. Les think tanks financés par l’industrie de l’armement. Les politiciens qui ont besoin d’un ennemi pour les élections. Le chaos en Iran n’est pas un bug du système — c’est une feature.
Le peuple américain commence à comprendre
60% des Américains ne soutiennent pas l’Opération Epic Fury. Ce chiffre continuera de monter. Comme en Irak. Comme en Afghanistan. La courbe est toujours la même : enthousiasme initial, doute croissant, opposition majoritaire, retrait chaotique. L’Amérique connaît ce film. Elle l’a vu trois fois. Et elle regarde quand même la quatrième.
Et pourtant. La machine continue. Les bombes continuent. Le chaos continue.
La seule issue qui n'est pas un piège
Déclarer victoire et partir
Il n’y a qu’une seule issue rationnelle à cette guerre. Déclarer victoire. Le programme nucléaire iranien est détruit. Les missiles balistiques sont neutralisés. La projection de force de l’Iran est brisée pour une décennie. C’est plus que ce que n’importe quel président américain a accompli en 47 ans de confrontation avec Téhéran.
Prendre cette victoire. Rentrer. Redéployer vers l’Indo-Pacifique. Laisser les Iraniens décider de leur propre avenir. Pas parce que l’Amérique est faible. Parce que l’Amérique est intelligente. Du moins, elle pourrait l’être.
La force n’est pas de savoir frapper. C’est de savoir s’arrêter. Le boxeur qui ne sait pas s’arrêter finit par se battre contre son propre reflet. L’Amérique de 2026 se bat contre le reflet de ses propres ambitions impériales — et elle est en train de perdre. Non pas face à l’Iran. Face à elle-même.
Ce que « partir » ne veut pas dire
Partir ne signifie pas abandonner. Cela signifie passer de la force brute à l’influence. Sanctions ciblées contre les Pasdaran, pas contre le peuple. Soutien technologique aux mouvements civiques. Accueil diplomatique de l’opposition démocratique. Poursuites internationales contre les responsables de la répression. Des outils moins spectaculaires que les B-52, mais infiniment plus efficaces pour le changement réel.
Mais ces outils ne nourrissent pas le complexe militaro-industriel. Ils ne font pas de bonnes images pour les chaînes d’information. Ils ne permettent pas de poser en commandant en chef. Alors ils restent dans les tiroirs. Et les bombes continuent.
Le chaos est déjà là — et il ne fait que commencer
L’Iran de mars 2026 n’est que le prologue
Ce que nous vivons en ce 9 mars 2026 n’est pas la crise. C’est le prologue. La vraie crise commencera quand les bombes cesseront de tomber et que les questions sans réponse deviendront incontournables. Qui gouverne l’Iran? Comment nourrir 85 millions de personnes dans un pays dont les infrastructures sont détruites? Comment empêcher les armes dispersées à travers le territoire de tomber entre les mains de groupes incontrôlés? Comment reconstruire sans occuper?
Ces questions n’ont pas de réponse. Pas encore. Peut-être jamais.
Le chaos n’est pas un événement. C’est un processus. Il commence par une certitude — « nous avons gagné » — et se termine par une question — « qu’avons-nous fait? » L’Iran de 2026 est au tout début de ce processus. Et quand il arrivera à la question finale, il sera trop tard pour revenir en arrière. Pour l’Iran. Pour l’Amérique. Pour le monde.
Le mot qui hante : « après »
Personne n’a de plan pour l’après. Pas Trump. Pas le Pentagone. Pas les think tanks. Pas les alliés. L’après est un vide. Un trou noir stratégique que tout le monde contourne en parlant de victoire et de mission accomplie.
En 2003, l’Amérique n’avait pas de plan pour l’après-Saddam. En 2011, elle n’avait pas de plan pour l’après-Kadhafi. En 2026, elle n’a pas de plan pour l’après-Khamenei. La constante est terrifiante. L’Amérique sait commencer des guerres. Elle ne sait pas les finir.
Et c’est ça, la grande crise du chaos. Pas ce qui se passe maintenant. Ce qui va se passer après.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
19FortyFive — Iran Regime Change Is the Great Chaos Crisis That Might Soon Begin — Dr. Andrew Latham
NBC News — Who is set to be in charge in Iran now that Khamenei is dead? A powerful hard-line military corps
Middle East Forum — Khamenei Is Dead: The 2026 Iran War Could Become a Giant Power Vacuum Crisis
Wikipedia — 2026 Iranian Supreme Leader election
Sources secondaires
Al Jazeera — Analysis: Will Iran’s establishment collapse after the killing of Khamenei?
Council on Foreign Relations — After Khamenei: Planning for Iran’s Leadership Transition
The Soufan Center — The U.S. Struggles with Exit Strategy as Iran Selects New Supreme Leader
NCRI — Who Is Mojtaba Khamenei: The Iranian Regime’s Last Supreme Leader
Global Security — Iran Regime Change 2026: Cohesion vs Defection
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