L’opération antiterroriste et les Forces conjointes
Oleksandr Dovhach n’a pas attendu le 24 février 2022 pour connaître la guerre. Sa carrière de pilote de combat a traversé l’opération antiterroriste dans le Donbass dès 2014, puis l’opération des Forces conjointes qui a suivi. Pendant que l’Europe découvrait à peine que la Russie avait annexé la Crimée et armé des séparatistes dans l’est de l’Ukraine, Dovhach volait déjà au-dessus des lignes. Il accumulait les heures de vol dans un espace aérien contesté, apprenait les tactiques d’évasion, comprenait les faiblesses des systèmes de défense antiaérienne russes avant même que le monde sache les nommer.
C’est dans cette période que s’est forgé le pilote que ses hommes allaient suivre sans hésiter. Pas dans les académies militaires. Pas dans les simulateurs de vol. Dans le ciel réel, au-dessus de Donetsk et de Louhansk, là où les missiles sol-air ne font pas de distinction entre un colonel et un lieutenant. Le MH17, abattu en juillet 2014 par un missile Buk au-dessus de cette même zone, avait démontré à quel point le ciel de l’est ukrainien était devenu un espace où chaque vol pouvait être le dernier.
Trois guerres dans un même pays. Opération antiterroriste, Forces conjointes, invasion à grande échelle. Trois noms différents pour une seule réalité : la Russie n’a jamais cessé d’attaquer. Et Dovhach n’a jamais cessé de voler.
La montée en puissance d’un commandant
De pilote de combat à commandant de brigade, le parcours de Dovhach raconte l’évolution d’une armée de l’air ukrainienne qui a dû se réinventer sous le feu. Les forces aériennes de l’Ukraine héritées de l’ère soviétique n’avaient ni les budgets, ni les pièces de rechange, ni la doctrine moderne pour affronter une puissance comme la Russie. Chaque appareil opérationnel comptait. Chaque pilote expérimenté valait de l’or. Dovhach a gravi les échelons non pas par ancienneté bureaucratique, mais parce qu’il savait faire voler un Su-27 dans des conditions où d’autres auraient refusé de décoller.
La 39e brigade : l'héritage d'un régiment soviétique devenu ukrainien
D’Ozerne au ciel de guerre
La 39e brigade d’aviation tactique est basée à Ozerne, dans la région de Jytomyr. Son histoire remonte au 894e régiment d’aviation de chasse de l’armée de l’air soviétique. En 2017, le 39e escadron aérien distinct a été transformé en brigade. Elle opère des Su-27 — des chasseurs lourds de supériorité aérienne conçus à l’époque soviétique pour contrer les F-15 américains. Des appareils puissants, maniables, mais vieillissants. La brigade a également intégré des L-39 Albatros pour l’entraînement et, plus récemment, des Mirage 2000 fournis par la France.
Sous le commandement de Dovhach, les pilotes de la 39e brigade ont frappé des milliers de cibles ennemies depuis le début de l’invasion à grande échelle. Des postes de commandement. Des colonnes de véhicules blindés. Des systèmes de communication. Des concentrations de troupes. Chaque sortie représentait un risque calculé dans un environnement où la défense antiaérienne russe — S-300, S-400, Pantsir, Buk — forme un maillage de plus en plus dense.
Un régiment soviétique devenu brigade ukrainienne. Des avions conçus pour défendre Moscou, retournés contre l’agresseur. Il y a dans cette ironie historique quelque chose qui ressemble à de la justice poétique. Dovhach l’incarnait chaque fois qu’il décollait d’Ozerne.
Les pertes qui racontent l’ampleur du sacrifice
La 39e brigade a payé le prix fort. Le major Oleksandr Borovyk, pilote de Su-27, a été tué le 11 septembre 2025 lors d’une mission de combat dans le secteur de Zaporijjia. Le lieutenant-colonel Ievhen Ivanov, navigateur principal de la brigade, est tombé le 8 décembre 2025 aux commandes d’un Su-27 sur le front est. Et maintenant, Dovhach. Trois hommes de la même unité en six mois. Trois pilotes irremplaçables dans une force aérienne qui ne peut pas se permettre d’en perdre un seul.
Le 24 février 2022 : quand tout a basculé
Les premières heures d’une guerre totale
À l’aube du 24 février 2022, quand les premiers missiles de croisière russes ont frappé les bases aériennes ukrainiennes, l’armée de l’air aurait dû être anéantie en quelques heures. C’était le plan du Kremlin. Détruire les pistes, les hangars, les dépôts de munitions. Clouer les avions ukrainiens au sol. Obtenir la supériorité aérienne totale en quarante-huit heures. Ça n’a pas fonctionné. Parce que des hommes comme Dovhach avaient anticipé. Les appareils avaient été dispersés. Les pilotes étaient prêts. Et dès les premières heures, les Su-27 de la 39e brigade étaient en l’air.
Le communiqué des forces aériennes le confirme : « Dès les tout premiers jours de l’invasion à grande échelle, la brigade sous son commandement a infligé des frappes précises et douloureuses sur l’ennemi. » Précises. Douloureuses. Deux mots qui résument des centaines de sorties dans un ciel saturé de missiles et de chasseurs ennemis. La Russie possède des centaines d’avions de combat modernes — Su-35, Su-57, MiG-31. L’Ukraine volait avec une poignée de Su-27 hérités de l’ère soviétique. Et pourtant, sous le commandement de Dovhach, ils ont frappé. Fort. Précisément. Sans relâche.
L’armée de l’air ukrainienne devait mourir le premier jour. C’était écrit dans les plans du Kremlin. Quatre ans plus tard, elle vole encore. Elle frappe encore. Elle perd ses meilleurs pilotes, mais elle ne s’arrête pas. Dovhach a incarné cette obstination jusqu’à son dernier souffle.
Un commandant dans le cockpit
Ce qui distinguait Dovhach de tant d’autres officiers supérieurs, c’est qu’il n’a jamais quitté le cockpit. Dans la plupart des armées de l’air du monde, un commandant de brigade passe à des fonctions de planification et de coordination. Il dirige depuis un centre de commandement, pas depuis un siège éjectable. Pas Dovhach. Il continuait à voler. À frapper. À prendre les missions les plus dangereuses. Les forces aériennes l’ont dit sans ambiguïté : « Il était le premier à entrer au combat, prenait les tâches les plus risquées et inspirait ses subordonnés à des actions audacieuses et décisives. »
Kyiv, Kharkiv, Kherson : les batailles d'un seul homme
Le ciel de la capitale assiégée
Mars 2022. La Russie avance sur Kyiv depuis le nord. Des colonnes de blindés longues de dizaines de kilomètres sur l’autoroute de Jytomyr. Dovhach et ses pilotes frappaient ces colonnes depuis le ciel — des passes à basse altitude, sous le radar, exposés aux Stinger, aux Igla, à tout ce que l’infanterie russe pouvait pointer vers le haut. Chaque sortie au-dessus de la route de Kyiv était un pari contre la mort. Les blindés russes avançaient. Les Su-27 ukrainiens les martelaient. Et la colonne s’est arrêtée. Puis elle a reculé.
La bataille de Kyiv a été gagnée au sol, dans les forêts de Boutcha et d’Irpin, par des soldats qui se sont battus rue par rue. Mais elle a aussi été gagnée dans le ciel, par des pilotes qui frappaient les lignes de ravitaillement russes, détruisaient les ponts logistiques, empêchaient les renforts d’arriver. Dovhach faisait partie de ces hommes invisibles dont le travail se mesurait en colonnes détruites, en convois immobilisés, en avancées stoppées.
On parle toujours des soldats au sol. Rarement des pilotes au-dessus. Dovhach n’a pas défendu Kyiv avec un fusil. Il l’a défendue à Mach 2, à quelques mètres du sol, dans un avion qui n’avait jamais été conçu pour voler si bas ni si dangereusement.
Kharkiv et l’île aux Serpents
Après Kyiv, Kharkiv. La deuxième ville d’Ukraine, bombardée sans répit depuis le premier jour. Les Su-27 de la 39e brigade couvraient les opérations de défense, interceptaient les drones et les missiles de croisière, frappaient les positions russes qui encerclaient la ville. Puis Kherson. Puis l’île aux Serpents — ce rocher stratégique en mer Noire devenu symbole de la résistance ukrainienne après le légendaire « navire de guerre russe, va te faire voir ». La bataille pour l’île aux Serpents a impliqué des frappes aériennes coordonnées, des missiles anti-navires, une guerre d’attrition féroce. Dovhach y était.
L'homme derrière le grade
Ce que les communiqués ne disent pas
Les communiqués officiels parlent de missions, de sorties, de frappes précises. Ils ne parlent pas de l’homme. De ce que c’est que de commander une brigade aérienne en temps de guerre, de voir partir des pilotes qui ne reviennent pas, de planifier la mission du lendemain en sachant que les probabilités de survie diminuent à chaque vol. Un commandant de brigade porte le poids de chaque décision. Envoyer tel pilote sur telle cible, c’est accepter qu’il pourrait ne pas revenir. Dovhach résolvait ce dilemme de la seule façon qu’il connaissait : en y allant lui-même.
Les pilotes de chasse sont une espèce à part dans les forces armées. Ils ne combattent pas en groupe. Ils sont seuls dans un cockpit, à des vitesses où une erreur se mesure en fractions de seconde. La décision de tirer, d’esquiver, de plonger — elle est solitaire. Et quand un missile sol-air verrouille votre appareil, c’est vous contre la physique. Pas de tranchée pour se cacher. Pas de camarade pour vous couvrir. Juste vous, votre avion et les contre-mesures électroniques dont vous disposez.
Je pense à ce que signifie « prendre les missions les plus risquées » quand on est commandant de brigade. C’est choisir de mourir avant ses hommes. C’est refuser le privilège du grade. C’est une forme de courage que les mots ne captent pas vraiment.
Le leadership par l’exemple
Dovhach inspirait. Ce n’est pas une formule creuse. Quand un colonel décolle en personne pour la mission la plus dangereuse de la journée, chaque pilote de l’escadrille comprend le message : personne n’est au-dessus du risque. Personne n’est dispensé. Le commandant vole. Alors tout le monde vole. Cette philosophie de commandement a coûté la vie à Dovhach. Elle a aussi forgé une unité dont l’efficacité au combat a été reconnue par les plus hautes autorités militaires ukrainiennes.
Le Su-27 : un chasseur de la guerre froide dans une guerre moderne
L’avion qui refuse de mourir
Le Soukhoï Su-27 est un chasseur de supériorité aérienne conçu dans les années 1970 en Union soviétique. Premier vol en 1977. Entrée en service en 1985. Un avion pensé pour la guerre froide, pour intercepter les bombardiers stratégiques de l’OTAN au-dessus de l’Arctique. Grand, puissant, avec un radar capable de suivre plusieurs cibles simultanément et des missiles air-air à longue portée. En 2026, il vole encore. Pas parce qu’il est moderne — parce que l’Ukraine n’a rien d’autre. Ou plutôt, n’avait rien d’autre avant l’arrivée progressive des F-16 et des Mirage 2000.
Les Su-27 ukrainiens ont été adaptés, modifiés, bricolés pour porter des armes occidentales, pour intégrer de nouveaux systèmes de navigation, pour survivre dans un environnement antiaérien pour lequel ils n’avaient jamais été conçus. Les mécaniciens de la 39e brigade maintenaient ces appareils opérationnels avec des pièces de rechange de plus en plus rares, une ingéniosité de chaque instant et une volonté qui compensait le manque de moyens. Et pourtant, les Su-27 continuaient de voler. De frapper. De revenir — la plupart du temps.
Un avion de quarante ans face à des systèmes de défense aérienne du XXIe siècle. Des pilotes formés sur des simulateurs vétustes face à une supériorité numérique écrasante. Dovhach montait quand même dans ce cockpit. Chaque matin. Comme si le déséquilibre n’existait pas.
Les limites d’une flotte en sursis
L’Ukraine a perdu au moins dix-huit Su-27 confirmés depuis le début de l’invasion. La flotte originale comptait quelques dizaines d’appareils. Chaque perte est irremplaçable. Il n’existe pas de chaîne de production pour fabriquer de nouveaux Su-27. Les pièces viennent de stocks anciens, de cannibalisations sur des cellules hors service, parfois de livraisons discrètes de pays qui en possédaient encore. La 39e brigade volait avec des avions dont chaque heure de vol rapprochait de la limite structurelle. Et ses pilotes volaient quand même.
Le Héros de l'Ukraine : une étoile d'or et ce qu'elle signifie
La plus haute distinction militaire
Le 30 septembre 2025, le président Volodymyr Zelensky a décerné à Oleksandr Dovhach le titre de Héros de l’Ukraine, accompagné de l’Étoile d’or. La plus haute distinction que le pays puisse accorder. Réservée à ceux dont le courage dépasse l’extraordinaire. Dovhach était également titulaire complet de l’Ordre de Bohdan Khmelnytsky — une décoration qui honore le courage personnel et le dévouement au service de l’Ukraine.
Ces médailles ne racontent pas la totalité de l’histoire. Elles ne racontent pas les nuits blanches avant les missions à l’aube. Elles ne racontent pas les briefings où l’on étudie les nouvelles positions des S-400 et où l’on calcule les corridors de pénétration avec des marges qui rétrécissent de semaine en semaine. Elles ne racontent pas le moment où un pilote vérifie son siège éjectable en sachant que, face à certains missiles, l’éjection elle-même ne suffit pas.
Héros de l’Ukraine. Trois mots gravés sur une étoile dorée. Trois mots qui pèsent le poids de centaines de missions, de dizaines de camarades perdus, de nuits où le sommeil ne vient pas parce que demain il faudra revoler. Dovhach portait cette étoile depuis cinq mois quand il est mort.
L’Ordre de Bohdan Khmelnytsky
Bohdan Khmelnytsky, hetman cosaque du XVIIe siècle, symbole de l’indépendance ukrainienne. L’ordre qui porte son nom récompense le patriotisme et le courage au combat. Dovhach en était titulaire complet — les trois classes. Chaque classe obtenue pour des actes de bravoure distincts, dans des théâtres d’opération différents. L’opération antiterroriste. Les Forces conjointes. L’invasion à grande échelle. Trois guerres. Trois décorations. Un seul homme.
La supériorité aérienne russe : le mur invisible
Un ciel qui appartient à l’ennemi
Les forces aériennes ukrainiennes ont précisé les circonstances : Dovhach est mort « dans des conditions de supériorité aérienne significative de l’ennemi et d’une puissante contre-action des systèmes de défense antiaérienne ennemis ». Chaque mot compte. Supériorité aérienne significative signifie que les chasseurs russes — Su-35, MiG-31 — patrouillaient le secteur. Puissante contre-action signifie que les batteries de missiles au sol formaient un filet dont il était presque impossible de sortir.
Voler dans ces conditions n’est pas de la bravoure. C’est de la nécessité. La guerre ne s’arrête pas parce que le ciel est dangereux. Les troupes au sol ont besoin d’appui aérien. Les positions ennemies doivent être frappées. Les drones doivent être interceptés. Et quelqu’un doit monter dans cet avion en sachant que la marge entre la vie et la mort se compte en secondes.
Supériorité aérienne significative. Cinq mots cliniques dans un communiqué militaire. Cinq mots qui signifient : le ciel était un piège. Et Dovhach y est entré quand même. Parce que ses soldats au sol comptaient sur lui.
Le calcul impossible des pilotes ukrainiens
Chaque mission de combat pour un pilote ukrainien est une équation où les variables jouent contre lui. Nombre d’avions disponibles : limité. Portée des missiles ennemis : en expansion. Densité de la défense antiaérienne : en augmentation constante depuis que la Russie a déployé des systèmes de dernière génération le long du front. Couverture radar : quasi totale. Dans ce contexte, décoller relève de l’acte de foi autant que de la compétence. Dovhach avait les deux.
Le 9 mars 2026 : reconstitution d'un dernier vol
L’après-midi sur le front est
Les détails opérationnels de la dernière mission de Dovhach restent classifiés. Ce que l’on sait : c’était l’après-midi. Direction est. Le secteur le plus contesté du front ukrainien, là où les forces russes exercent une pression maximale depuis des mois. Les Su-27 de la 39e brigade y opèrent régulièrement pour frapper des cibles tactiques — des concentrations de troupes, des postes de commandement, des systèmes de défense antiaérienne dont la destruction ouvre des fenêtres de tir pour d’autres unités.
Dovhach a accompli sa mission. Le communiqué est explicite sur ce point : il a « une nouvelle fois accompli sa mission de combat ». La cible a été frappée. L’objectif atteint. Mais le retour ne s’est pas fait. Les circonstances exactes — missile sol-air, interception par un chasseur russe, défaillance mécanique sous le feu — font l’objet d’une enquête. Ce qui est certain, c’est que le ciel de l’est ukrainien a avalé un homme de plus.
Il a accompli sa mission. Puis il est mort. Cette séquence dit tout sur l’homme. La mission d’abord. Toujours. Même quand le prix à payer est le prix ultime. Dovhach n’a pas échoué ce 9 mars. Il a réussi. Et il en est mort.
Un communiqué qui pèse ses mots
Le commandement des forces aériennes ukrainiennes ne fait pas dans le sensationnalisme. Chaque mot du communiqué est pesé. « Supériorité aérienne significative. » « Puissante contre-action. » « Au prix de sa propre vie. » Trois formulations qui dessinent le portrait d’un homme qui savait exactement dans quoi il s’engageait. Les pilotes ne sont pas naïfs. Ils connaissent les statistiques. Ils connaissent les capacités ennemies. Et ils décollent quand même.
Les pilotes qu'on ne remplace pas
Le capital humain irremplaçable
Former un pilote de chasse prend des années. Former un pilote de combat expérimenté prend des décennies. Dovhach avait accumulé un savoir tactique que nul manuel ne peut transmettre — la connaissance intime du terrain, des réflexes forgés par des centaines de situations de combat réelles, une compréhension instinctive des limites de son appareil et des failles des défenses ennemies. Ce capital est perdu. Définitivement. Aucun programme de formation accéléré ne peut le reproduire.
L’Ukraine forme actuellement des pilotes sur F-16 dans plusieurs pays occidentaux. Mais ces jeunes aviateurs n’auront jamais l’expérience de Dovhach. Pas le même nombre d’heures de vol en zone de combat. Pas la même connaissance des tactiques russes. Pas les mêmes réflexes de survie. Chaque pilote chevronné qui tombe emporte avec lui un savoir irremplaçable. Et la 39e brigade en a perdu trois en six mois.
On ne fabrique pas un pilote comme Dovhach dans une école de vol. On le fabrique dans le feu. Dans les missions impossibles. Dans les retours miraculeux. Et quand il meurt, on ne le remplace pas. On continue avec le vide qu’il laisse.
La saignée de l’aviation ukrainienne
Borovyk en septembre. Ivanov en décembre. Dovhach en mars. Trois noms de la 39e brigade. Trois pilotes tombés. Mais derrière ces noms, d’autres pertes dans d’autres brigades aériennes. Le lieutenant-colonel Denys Vasyliuk abattu en combat aérien en mai 2024. Un Su-27 perdu en avril 2025 — le pilote a réussi à s’éjecter. Un autre détruit en septembre 2025. L’aviation ukrainienne perd ses avions et ses hommes à un rythme que la production et la formation ne peuvent pas compenser.
La transition vers les F-16 et les Mirage : un espoir tardif
Des avions occidentaux pour un ciel hostile
La livraison progressive de F-16 et de Mirage 2000 à l’Ukraine représente un tournant. Des avions plus modernes, avec des systèmes d’armes occidentaux, des contre-mesures électroniques plus avancées, une meilleure capacité de survie face aux défenses antiaériennes russes. Mais la transition prend du temps. Les pilotes doivent être formés. Les infrastructures adaptées. Les chaînes logistiques établies. Pendant ce temps, les Su-27 continuent de voler — et de tomber.
Dovhach a commandé une brigade en pleine mutation technologique. Intégrer des Mirage 2000 français aux côtés de Su-27 soviétiques n’est pas une simple question de hangars. C’est une révolution doctrinaire. Deux philosophies de combat. Deux systèmes d’armes incompatibles. Deux langages techniques. Le tout dans une unité qui combat quotidiennement. Et pourtant, la 39e brigade a intégré ces appareils. Parce que son commandant ne voyait pas les obstacles — il voyait les solutions.
Dovhach ne verra jamais le ciel ukrainien protégé par les F-16 qu’il attendait. Il ne verra pas ses pilotes voler dans des appareils dignes de leur courage. Il a tenu la ligne avec ce qu’il avait. Et ce qu’il avait, c’était du matériel soviétique, de la volonté ukrainienne et son propre corps comme bouclier.
Ce que Dovhach a bâti pour l’avenir
La 39e brigade que Dovhach laisse derrière lui n’est pas celle qu’il a trouvée. C’est une unité forgée par le combat, endurcie par les pertes, capable d’opérer dans les conditions les plus extrêmes. Les tactiques développées sous son commandement — les approches à basse altitude, les frappes coordonnées avec les forces au sol, les missions d’interception de drones — constituent un héritage opérationnel que ses successeurs pourront poursuivre.
Le prix de la guerre aérienne en 2026
Un conflit sans précédent dans les airs
La guerre russo-ukrainienne est le premier conflit de haute intensité entre deux forces aériennes depuis la guerre Iran-Irak dans les années 1980. Les leçons que le monde tire de ce conflit transformeront la doctrine aérienne pour les décennies à venir. L’une de ces leçons : même en infériorité numérique écrasante, une force aérienne motivée et bien commandée peut infliger des dégâts disproportionnés à l’ennemi. La 39e brigade sous Dovhach en est la preuve vivante.
Mais une autre leçon, plus sombre, émerge aussi : le ciel moderne est un environnement de plus en plus hostile. Les systèmes de défense antiaérienne sont plus précis, plus rapides, plus difficiles à tromper. Les missiles à guidage radar et infrarouge laissent des fenêtres de survie de plus en plus étroites. Et les pilotes qui volent dans cet environnement savent que chaque mission peut être la dernière. Dovhach le savait mieux que personne.
Le monde entier étudie cette guerre pour comprendre l’avenir du combat aérien. Les analystes de Washington, de Pékin, de Londres décortiquent chaque engagement. Mais derrière les données et les graphiques, il y a un colonel ukrainien qui montait dans son Su-27 chaque matin en sachant qu’il ne reviendrait peut-être pas. Et il montait quand même.
Les chiffres derrière le sacrifice
Au moins dix-huit Su-27 perdus depuis février 2022. Une flotte qui n’était pas immense au départ et qui rétrécit à chaque engagement. Moins de la moitié des appareils originaux restent probablement opérationnels. Derrière chaque appareil perdu, un pilote — parfois sauvé par le siège éjectable, parfois non. Dovhach fait partie de ceux pour qui l’éjection n’a pas été possible, ou n’a pas suffi.
Le deuil d'une nation qui n'a pas le temps de pleurer
L’Ukraine en guerre ne s’arrête pas
Le 9 mars 2026, l’Ukraine a perdu l’un de ses commandants militaires les plus expérimentés. Le lendemain, les Su-27 de la 39e brigade ont décollé à nouveau. D’autres pilotes ont pris les missions que Dovhach ne pouvait plus prendre. Le front n’attend pas. Les troupes au sol ont besoin d’appui aérien. Les positions ennemies doivent être frappées. La guerre ne fait pas de pause pour le deuil.
C’est la dimension la plus cruelle de ce conflit. Les morts s’accumulent, les noms se succèdent, et la machine ne s’arrête jamais. Dovhach rejoindra la longue liste des Héros de l’Ukraine tombés au combat — une liste qui s’allonge chaque jour. Chaque nom y est gravé par un sacrifice que la plupart d’entre nous ne comprendront jamais.
L’Ukraine ne peut pas se permettre de pleurer ses morts. Pas maintenant. Pas tant que les missiles tombent et que le front menace de céder. Dovhach aurait compris. Il aurait probablement dit : ne pleurez pas, volez.
La mémoire comme devoir
Dans un pays en guerre, la mémoire est un acte de résistance. Se souvenir de Dovhach, c’est se souvenir que la liberté a un prix et que ce prix se paie en vies humaines. Pas en discours. Pas en résolutions. En vies. Celles de pilotes qui montent dans des avions sachant qu’ils ne reviendront peut-être pas. Celles de commandants qui refusent le privilège de rester au sol.
Le décalage entre l’aide promise et la réalité du terrain
Pendant que les capitales occidentales débattent du nombre de F-16 à livrer, de la formation des pilotes, des conditions politiques attachées à l’aide, des hommes comme Dovhach volent dans des avions de quarante ans face à des systèmes d’armes du XXIe siècle. Le décalage entre les discussions diplomatiques et la réalité du front est abyssal. Chaque mois de retard se traduit en pilotes perdus dans des appareils qui n’auraient jamais dû voler en combat en 2026.
La 39e brigade a intégré des Mirage 2000. C’est un progrès. Mais les F-16 arrivent au compte-gouttes. Les stocks de munitions fluctuent. Et la supériorité aérienne russe se renforce pendant que l’Occident tergiverse. Et pourtant, les pilotes ukrainiens continuent de décoller. Avec ce qu’ils ont. Vers des cieux qui ne leur appartiennent pas.
Le coût de l’hésitation
Chaque Héros de l’Ukraine tombé au combat est un acte d’accusation contre la lenteur de la communauté internationale. Pas contre les soldats des pays alliés — contre les décideurs qui repoussent les livraisons, qui ajoutent des conditions, qui calculent les risques d’escalade pendant que les Ukrainiens calculent leurs morts. Dovhach n’est pas mort parce que l’Ukraine manque de courage. Il est mort parce que l’Ukraine manque de moyens.
Conclusion : Le ciel vide au-dessus d'Ozerne
Un avion qui ne reviendra pas
À la base d’Ozerne, il y a un emplacement vide sur le tarmac. Un Su-27 qui ne reviendra pas. Un casque de pilote posé quelque part dans un vestiaire que personne n’ose vider. Le colonel Oleksandr Dovhach, Héros de l’Ukraine, commandant de la 39e brigade d’aviation tactique, est mort comme il a vécu : aux commandes, en premier, face à l’ennemi. Des centaines de sorties de combat. Des batailles pour Kyiv, Kharkiv, Kherson, l’île aux Serpents. Une vie entière donnée au ciel ukrainien.
Demain, un autre pilote prendra sa place dans le cockpit. Un autre commandant donnera les ordres. Les Su-27 et les Mirage continueront de décoller. Le front continuera d’exiger son tribut. Mais dans le ciel de l’est ukrainien, quelque chose manquera — la présence de cet homme qui refusait de laisser ses pilotes partir sans lui. Cet homme dont les forces aériennes ont dit qu’il « prenait les tâches les plus risquées ». Cet homme qui savait que chaque vol pouvait être le dernier et qui décollait quand même. Chaque matin. Chaque après-midi. Jusqu’à ce dimanche de mars où le ciel n’a plus voulu le rendre.
Il y a un mot pour les gens comme Dovhach. Les Ukrainiens le connaissent. Герой. Héros. Pas dans le sens hollywoodien du terme. Dans le sens le plus nu, le plus brut, le plus douloureux. Celui qui fait ce que personne d’autre ne veut faire. Celui qui meurt pour que les autres vivent. Celui dont on se souvient quand les guerres sont finies et que les noms s’effacent des monuments. Oleksandr Dovhach. Colonel. Pilote. Commandant. Héros. Mort aux commandes.
Le ciel se souviendra
Quelque part au-dessus de l’Ukraine, le vent porte encore l’écho des réacteurs d’un Su-27. Celui d’un colonel qui croyait que sa place était devant. Pas derrière un bureau. Pas derrière un écran. Devant. Dans le cockpit. Face aux missiles. Face à la mort. Il avait raison. Et il en est mort. Mais le ciel qu’il a défendu est encore ukrainien. Grâce à lui. Grâce à eux tous.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Liga.net — Hero of Ukraine Oleksandr Dovhach died — what is known about him — 9 mars 2026
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