L’art de devenir invisible dans sa propre ville
Les rues se vident quand le soleil se lève. Pas à cause du froid. À cause du ciel. Les habitants ont appris les signes — le bourdonnement lointain, le silence des oiseaux, l’ombre fugace sur l’asphalte. Ils ont développé des réflexes que personne ne devrait avoir : courir quand un bruit aigu monte, se jeter sous un porche, ne jamais rester immobile à découvert plus de quelques secondes. Olena Horlova vit à Komyshany, quatre kilomètres du Dnipro, avec ses deux filles. Elle ne roule plus la nuit sans éteindre ses phares — la lumière attire les drones comme des moustiques mortels. Elle décrit le mécanisme avec une précision terrifiante : « Quand des gens, des voitures ou même un cycliste apparaissent, le drone se soulève soudainement et largue l’explosif. »
Les véhicules sont les cibles favorites. Les vidéos captées par les drones — publiées comme des trophées sur les réseaux Telegram pro-russes — montrent le même scénario : un drone repère une voiture, s’aligne, plonge. Le toit s’effondre. Pick-ups, berlines, ambulances clairement identifiées — rien n’est épargné. Les drones à batterie épuisée se posent sur les toits d’immeubles et attendent. Comme des prédateurs en embuscade. Quand une cible apparaît en dessous, le drone redécolle et largue sa charge.
Des opérateurs militaires publient leurs vidéos d’attaques sur des civils comme des gamers partageant leurs « kills ». Ce n’est pas un jeu. Chaque vidéo partagée est un aveu de culpabilité diffusé en temps réel — un document qui finira, je l’espère, devant un tribunal.
Les fantômes qui restent
Avant février 2022, Kherson comptait 280 000 habitants. Aujourd’hui, entre 50 000 et 70 000 refusent de partir — ou n’ont nulle part où aller. Ce sont les oubliés, les enracinés, les obstinés. Beaucoup sont des personnes âgées qui ont survécu à l’occupation russe de 2022, vu leur ville libérée en novembre de la même année dans des scènes de liesse inoubliables, et refusent d’abandonner ce qui reste de leur vie. Ils vivent dans des appartements aux fenêtres barricadées, dans des maisons dont les murs portent les cicatrices des bombardements, dans un silence ponctué d’explosions.
Et pourtant, même ceux qui tentent de fuir ne sont pas épargnés. Nataliia Naumova, 70 ans, attendait un bus d’évacuation devant une école d’Inzhenerne le 20 octobre 2025. Un drone Shahed l’a frappée. Blessure par souffle à la jambe gauche. Elle attendait de partir vers la sécurité. Le drone l’a trouvée avant le bus. Il y a dans cette séquence une cruauté qui dépasse l’entendement — comme si les machines étaient programmées pour frapper précisément là où l’espoir essaie de naître.
L'arme de terreur : anatomie du drone FPV
Petit, rapide, mortel et bon marché
Le drone FPV — « first-person view » — est l’arme emblématique de cette guerre contre les civils. Un petit drone équipé d’une caméra transmet en temps réel à un opérateur portant des lunettes de réalité virtuelle. L’opérateur voit ce que le drone voit. Il guide l’engin vers sa cible avec la précision d’un chirurgien — sauf que l’instrument est une charge explosive. Le coût : entre 500 et 2 000 dollars. Ces drones ne sont pas des missiles tirés à l’aveugle. Quand un FPV frappe un cycliste, l’opérateur a vu que c’était un cycliste. Quand il frappe une ambulance, il a vu la croix rouge. Il n’y a pas de brouillard de guerre. Il y a un choix délibéré de tuer des civils.
La proximité visuelle entre le tueur et sa victime, combinée à une distance physique totale — c’est ce qui distingue cette guerre. L’opérateur voit les yeux de celui qu’il va abattre, mais ne sent jamais l’odeur du sang. La forme la plus froide de violence que l’humanité ait inventée.
Fibre optique et intelligence artificielle
Face au dôme de brouilleurs électroniques ukrainiens, les forces russes innovent. Des câbles en fibre optique sont déroulés par-dessus les ponts détruits du Dnipro — le signal passe par le câble, rendant le brouillage inopérant. Et la dernière évolution : des modules d’intelligence artificielle qui permettent au drone de se verrouiller automatiquement sur un véhicule sans intervention humaine. La machine chasse seule. Et pourtant, la responsabilité pénale ne disparaît pas avec l’automatisation. Quelqu’un a programmé ces algorithmes. Quelqu’un a donné l’ordre.
Les visages derrière les chiffres
Le docteur pris dans sa propre guerre
Le docteur Yevhen Haran, directeur médical adjoint de l’hôpital de Kherson, roulait de Mykolaïv le 26 août 2025 avec sa femme quand un FPV a plongé sur leur véhicule. Crise hypertensive, commotion cérébrale. Sa femme touchée par le souffle. Il soigne les victimes de drones. Ce jour-là, il est devenu l’une d’entre elles. Il a repris le travail quelques jours plus tard — parce que les blessés continuent d’affluer, parce que personne ne peut le remplacer.
Les registres d’octobre 2025 : 85 patients hospitalisés, 105 ambulatoires pour des blessures par souffle en un seul mois. Éclats de métal dans les jambes. Tympans perforés. Brûlures. Traumatismes crâniens. Derrière chaque dossier, la même cause : un drone, un opérateur, un choix. Et les ambulances elles-mêmes sont ciblées — les premiers secours deviennent des cibles secondaires.
Un médecin qui soigne les victimes de drones et qui devient lui-même victime en se rendant au travail — il y a dans ce cercle vicieux quelque chose qui résume toute l’horreur de ce que Kherson endure. La ville se dévore, non pas de l’intérieur, mais par le ciel.
Nataliia et le bus qui n’est jamais venu à temps
Le rapport de la Commission des Nations Unies confirme que les frappes visent délibérément les points de distribution humanitaire, les infrastructures énergétiques, les premiers intervenants. La logique est glaciale : frapper les civils, puis frapper ceux qui viennent les secourir, puis frapper ceux qui tentent de fuir. Fermer toutes les portes. Transformer la ville en piège. Près de 3 000 maisons endommagées ou détruites. Plus de 200 civils tués et 2 000 blessés dans les trois régions méridionales depuis juillet 2024.
Le bouclier invisible : la guerre électronique au-dessus de Kherson
470 kilomètres de front sous protection
Le 310e bataillon de guerre électronique ukrainien couvre 470 kilomètres de front. Ses brouilleurs coupent le lien entre l’opérateur et sa machine. Quand le signal est perdu, le drone dérive et s’écrase. Plus de 90 % des drones entrants sont neutralisés. C’est impressionnant. C’est insuffisant. Car 10 % de 9 000 drones par mois signifie 900 machines armées qui passent. Le commandant Dmytro Liashok mène une course technologique permanente — chaque fréquence bloquée est remplacée par une nouvelle.
L’absurdité de la situation : une armée dépense des ressources colossales pour empêcher des drones à 500 dollars de tuer des grand-mères qui font leurs courses. Voilà le rapport coût-efficacité de la terreur. Voilà pourquoi cette arme est si redoutable — bon marché, remplaçable, infiniment cruelle.
La course sans fin des fréquences
En octobre 2025, 9 000 drones ont survolé Kherson. Neuf mille en un seul mois. Les soldats du 310e bataillon mènent une guerre invisible et épuisante, un jeu d’échecs à l’échelle d’une région entière joué à la vitesse de la lumière — dont les pions sont des civils qui n’ont pas demandé à jouer. Chaque parade entraîne une contre-parade. Chaque victoire technique est temporaire. Le brouillage repousse les drones radio. La fibre optique contourne le brouillage. L’IA rend le drone autonome. Et pendant que la technologie évolue, les habitants de Kherson continuent de sortir chercher du pain.
Le safari humain : naissance d'un concept de terreur
La logique de la dépopulation forcée
Le safari humain n’est pas un acte de cruauté gratuit. Il obéit à une logique stratégique glaçante. La Commission des Nations Unies a conclu que les attaques s’inscrivent dans une politique plus large de transfert forcé de population. L’objectif : vider Kherson de ses habitants. Rendre la rive droite du Dnipro inhabitable, la transformer en terre de personne. Si les civils fuient, les infrastructures s’effondrent. Les écoles ferment. Les hôpitaux cessent de fonctionner faute de personnel. Les réseaux d’eau potable et d’électricité tombent en panne sans techniciens pour les maintenir. La ville meurt sans qu’il soit nécessaire de l’envahir. Près de 3 000 maisons ont déjà été endommagées ou détruites — autant de raisons de partir, autant de cicatrices qui rendent le retour impossible.
« Safari humain. » Il faut laisser ces deux mots résonner. Les habitants ne se décrivent pas comme des victimes de guerre. Ils se décrivent comme du gibier. Cette autodésignation porte en elle toute la vérité — une vérité que nos rapports officiels, avec leur langage aseptisé, peinent à transmettre.
La résistance de ceux qui restent
Et pourtant, cette stratégie échoue partiellement — parce que des gens restent. Des gens comme Olena, comme Nataliia, comme le docteur Haran, comme les 50 000 à 70 000 habitants qui s’accrochent avec une ténacité qui défie toute logique militaire. Ils restent parce que c’est chez eux. Parce que partir signifierait donner raison aux drones. La résistance de Kherson n’est pas militaire. Elle est existentielle.
Le verdict du droit international
Crimes contre l’humanité : les mots sont posés
En mai 2025, la Commission indépendante d’enquête des Nations Unies a rendu un verdict qui aurait dû faire trembler les chancelleries. Les attaques constituent des crimes contre l’humanité de meurtre et de transfert forcé. Les commissaires ont été catégoriques : attaques « généralisées », « systématiques », « politique d’État coordonnée ». Le mode opératoire identique d’une frappe à l’autre prouve une planification centralisée et une chaîne de commandement qui remonte aux plus hauts échelons du pouvoir russe.
Les preuves sont là. Les rapports écrits. Les mots « crimes contre l’humanité » prononcés par l’organe le plus légitime du système international. Et puis quoi ? Qui est arrêté ? Qui paie le prix de ces 332 morts ? La documentation sans conséquence est une forme sophistiquée d’impuissance. Ou pire — de complicité polie.
Un précédent juridique pour les guerres de demain
Ce qui se construit à Kherson dépasse cette guerre. Pour la première fois, des armes autonomes utilisées systématiquement contre des civils font l’objet d’une qualification de crime contre l’humanité. Qui est coupable — l’opérateur, le commandant, le programmeur d’IA, ou le chef d’État ? La Commission trace la ligne : la chaîne de commandement est engagée jusqu’au sommet. Les unités militaires sont identifiées. Les fréquences enregistrées. Tout est consigné dans des rapports que les historiens reliront en se demandant pourquoi le monde n’a pas agi.
Les sens en alerte : vivre sous les drones de Kherson
Le son, l’odeur, la vue
Un bourdonnement aigu, comme un moustique géant, qui monte en fréquence quand le drone accélère vers sa cible. C’est le son que les habitants de Kherson reconnaissent entre mille. Un son qui glace le sang, qui paralyse, qui déclenche un réflexe de fuite immédiat. Les enfants le connaissent. Les chiens se terrent. Les chats disparaissent sous les meubles. Tout le règne vivant de Kherson a appris à reconnaître le chant de la mort mécanique. Le silence, ici, n’est plus synonyme de paix. Le silence est le moment qui précède le bruit — le moment où le drone choisit sa cible.
Puis l’odeur. Poudre brûlée, plastique fondu, essence enflammée. Quand un drone frappe un véhicule, les matériaux synthétiques de l’habitacle s’embrasent, dégageant une fumée noire et âcre qui s’accroche aux vêtements et aux poumons. Les secouristes de Kherson reconnaissent l’odeur d’une frappe avant même d’arriver sur les lieux — elle est différente de celle d’un obus d’artillerie, plus chimique, plus étouffante. Et puis la vue : toits éventrés comme des boîtes de conserve ouvertes au couteau, pare-brise étoilés, taches sombres sur l’asphalte que la pluie finit par effacer mais que la mémoire n’efface jamais.
L’expérience sensorielle de vivre sous les drones dépasse la simple peur — c’est une reprogrammation de l’être humain, une transformation de chaque sens en instrument de survie. On ne vit plus. On survit. Et la frontière entre les deux s’efface un peu plus chaque jour.
La nuit sans lumière
Quand le soleil se couche, Kherson ne s’éclaire pas. Elle s’éteint. Réverbères morts. Couvertures épaisses sur les fenêtres. Ruban adhésif noir sur les interstices. Olena roule sans phares dans l’obscurité totale. Les piétons marchent à tâtons le long des murs. Les générateurs sont un luxe et un danger — leur bruit signale une présence humaine. Certains les font tourner dans des caves, enveloppés de couvertures. D’autres s’en passent, vivant au rythme du soleil. Kherson la nuit est une ville de spectres.
Ambulances dans la ligne de mire : quand sauver des vies est un acte de bravoure
La stratégie de la double frappe
À Kherson, les ambulances ne sont pas des véhicules protégés par le droit international humanitaire. Elles sont des cibles prioritaires. Le rapport des Nations Unies l’a documenté : les forces russes visent délibérément les premiers intervenants dans une stratégie de double frappe devenue routine. Premier drone : frappe un civil. L’ambulance arrive. Deuxième drone : frappe l’ambulance. C’est le « double tap » — une tactique connue, étudiée dans les manuels de contre-terrorisme, interdite par toutes les conventions de Genève, pratiquée quotidiennement à Kherson. Les ambulanciers ont adapté leurs procédures. Ils n’arrivent plus sirènes hurlantes, gyrophares allumés. Ils éteignent les signaux lumineux à l’approche de la zone de frappe, garent le véhicule à couvert — sous un porche, derrière un mur —, parcourent les derniers mètres à pied, courbés, en zigzaguant. Chaque intervention est une opération tactique. Chaque patient extrait est un miracle logistique.
Cibler une ambulance. Il faut laisser ces trois mots pénétrer la conscience. Dans quel univers moral un opérateur regarde une ambulance identifiée par une croix rouge sur son écran et appuie quand même sur le bouton ? Dans l’univers de Kherson. Chaque jour.
L’hôpital qui ne ferme jamais
L’hôpital régional fonctionne en urgence permanente. Le docteur Haran, malgré sa commotion, dirige les opérations. Beaucoup de blessés ne viennent jamais — par peur du trajet, par résignation. Les chirurgiens opèrent sous menace de frappe. Les réserves de sang sont insuffisantes. Le personnel dort dans les sous-sols, sur des matelas de fortune. L’épuisement est total. Le stress post-traumatique est la norme. Et pourtant, ils continuent — pas par héroïsme, par refus de laisser mourir ceux qui comptent sur eux.
La rive gauche : les chasseurs et leur terrain de tir
De l’autre côté du fleuve
Le Dnipro coupe Kherson en deux mondes. Sur la rive droite, les civils ukrainiens survivent sous les drones. Sur la rive gauche, occupée par les forces russes, les opérateurs travaillent. La distance entre les deux rives — quelques centaines de mètres à certains endroits — est suffisante pour lancer un FPV et le guider en temps réel jusqu’à sa cible. Les ponts détruits du Dnipro, qui auraient dû être un obstacle, sont devenus des supports pour les câbles en fibre optique reliant les drones à leurs opérateurs. La destruction même de l’infrastructure sert la machine de guerre. Les postes d’opérateurs sont installés dans des bâtiments civils, des sous-sols, des garages — à l’abri des frappes ukrainiennes. Chaque poste dispose d’un écran haute résolution et d’une manette de contrôle. Les opérateurs travaillent par quarts, comme dans une usine. Sauf que leur production, c’est la mort. Ils voient les rues de Kherson avec une résolution suffisante pour distinguer l’âge et le sexe de leurs cibles. Ils ont le temps de réfléchir. Ils ont le choix de ne pas tirer. Ils tirent quand même.
Ce qui me hante, c’est la banalité industrielle. Des opérateurs qui font des quarts. Des écrans qui affichent des rues. Des manettes qui dirigent la mort. On a mécanisé le meurtre de civils avec l’efficacité d’une chaîne de montage. Le mal n’a plus besoin d’être spectaculaire pour être absolu — il suffit qu’il soit quotidien.
Les trophées numériques
Les caméras embarquées enregistrent chaque frappe — approche, identification, plongée, impact. Les vidéos circulent sur les canaux Telegram, accompagnées de musique militaire et d’émoticônes. Des civils filmés dans leurs dernières secondes, diffusés comme du divertissement. Paradoxalement, ces vidéos horodatées et géolocalisées sont des preuves accablantes. Les enquêteurs internationaux les archivent. Les analystes OSINT les géolocalisent. Les juristes les classent. Le temps de la justice sera long, mais la mémoire numérique ne s’efface pas.
L'indifférence du monde : fatigue compassionnelle ou complicité
Les rapports que personne ne lit
Combien de rapports faut-il ? Commission d’enquête de l’ONU, Human Rights Watch, Amnesty International, OSCE, des dizaines d’ONG — tous documentent. Les crimes contre l’humanité sont qualifiés. Les recommandations formulées. Et les rapports sont rangés dans des armoires virtuelles. Pendant ce temps, un nouveau drone décolle toutes les cinq minutes. La fatigue compassionnelle anesthésie l’empathie. 332 morts ? On a vu pire ailleurs. Mais les habitants ne vivent pas dans une statistique comparative. Ils vivent dans leur vie. La seule qu’ils ont.
Je refuse la fatigue compassionnelle comme je refuse l’indifférence. Ce n’est pas parce qu’un drame dure depuis longtemps qu’il cesse d’être un drame. Chaque article qui remet ces visages devant nos yeux est un acte de résistance contre l’oubli — le dernier allié des bourreaux.
Les composants occidentaux dans les drones
Les composants électroniques retrouvés dans les drones abattus au-dessus de Kherson portent des marquages de fabricants occidentaux. Des puces produites en Europe ou aux États-Unis, expédiées vers des pays tiers, réexportées vers la Russie via des circuits de contournement des sanctions passant par la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis, assemblées dans des usines de drones, et envoyées tuer des civils ukrainiens. La chaîne d’approvisionnement de la mort est mondiale. Et chaque maillon — du fabricant de semi-conducteurs au transitaire logistique — porte une part de responsabilité dans chaque impact sur les rues de Kherson. L’Ukraine réclame des systèmes anti-drone performants, un contrôle strict des exportations de semi-conducteurs, des sanctions renforcées contre les fournisseurs. Mais la diplomatie avance au rythme des sommets et des communiqués, tandis que les drones avancent au rythme de 300 par jour. L’écart entre la vitesse de la terreur et la vitesse de la réponse est le véritable champ de bataille de cette guerre.
Les enfants de Kherson : grandir sous les drones
L’enfance volée
Les enfants de Kherson ne jouent plus dehors. Les cours d’école sont vides. Les parcs sont déserts. Les balançoires rouillent sous la pluie, immobiles, attendant des enfants qui ne viendront pas. L’éducation se fait en ligne quand il y a de l’électricité, dans des sous-sols quand il n’y en a pas. Les enseignants qui restent font cours à des groupes réduits, en gardant toujours une oreille tendue vers le ciel. Les enfants ont appris les réflexes de survie avant la géométrie. Ils savent reconnaître le bruit d’un drone avant de savoir lire une carte. Les psychologues rapportent des niveaux de stress post-traumatique sans précédent chez les mineurs : cauchemars récurrents, énurésie, mutisme sélectif, crises d’angoisse déclenchées par n’importe quel bourdonnement — un réfrigérateur, un ventilateur, une abeille. Ces enfants grandissent avec la terreur inscrite dans leur système nerveux, câblés pour la fuite, incapables de se détendre même quand le danger s’éloigne.
Un enfant qui sursaute au bruit d’une abeille parce que ça lui rappelle un drone — c’est l’image qui résume le mieux ce que Kherson subit. On ne parle plus de bilans. On parle de la déformation profonde, peut-être irréversible, de toute une génération. Aucun cessez-le-feu ne pourra réparer ça.
Les dessins qui accusent
Dans les abris, les enfants dessinent des drones, des explosions, des voitures en feu, des ciels noirs pleins de points menaçants. Chaque crayon qui trace un drone sur une feuille blanche est un acte d’accusation plus éloquent que cent pages de rapport. Les filles d’Olena connaissent les règles. Ne pas sortir seules. Ne pas courir. Ne pas faire de bruit. Ne pas allumer de lumière. Leur enfance est une liste d’interdictions dictée par les drones.
La résistance invisible : ceux qui tiennent
Rester comme acte de défiance
Rester à Kherson est un acte politique. Chaque boulanger qui ouvre son four à l’aube, chaque pharmacien qui distribue des médicaments, chaque électricien qui répare un câble coupé par une explosion, chaque professeur qui fait cours dans un sous-sol — chacun d’entre eux défie la stratégie russe de dépopulation. La vie quotidienne est devenue une forme de résistance civile. Acheter du pain, c’est résister. Promener son chien les yeux rivés au ciel, l’oreille aux aguets, c’est résister. Refuser de partir, c’est dire aux drones : vous ne nous aurez pas. Les bénévoles ont organisé des réseaux d’entraide informels : distribution de nourriture dans les immeubles pour éviter les files d’attente en plein air, évacuations médicales coordonnées par messages cryptés, alertes communautaires sur Telegram pour signaler les zones où les drones sont actifs.
Il y a une grandeur silencieuse dans la résistance de Kherson. Pas de discours enflammés. Juste des gens ordinaires qui ouvrent leur porte chaque matin en sachant ce qui les attend. Qui choisissent la vie dans un endroit conçu pour la leur arracher. C’est le courage le plus pur que j’aie eu à décrire.
La technologie de survie
Le réseau d’alerte fonctionne comme un organisme vivant. Quand un habitant repère un drone, l’information circule en secondes via des groupes Telegram locaux. Ce système informel sauve des vies chaque jour. Le même Telegram qui diffuse les vidéos des attaques diffuse aussi les alertes pour les éviter. La solidarité est le seul bouclier que les brouilleurs ne peuvent pas fournir.
Ce que Kherson annonce au monde
Le laboratoire de la terreur automatisée
Kherson n’est pas seulement une tragédie ukrainienne. C’est un laboratoire. Ce qui est testé dans cette ville — la chasse aux civils par drones autonomes, le ciblage algorithmique, la terreur automatisée — sera exporté. D’autres armées observent. D’autres régimes prennent des notes. Les tactiques perfectionnées sur les rues de Kherson seront déployées demain au Sahel, en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient. Le drone FPV à 500 dollars qui tue un civil à Kherson est l’arme la plus démocratisable de l’histoire militaire — n’importe quel acteur étatique ou non étatique peut se la procurer, la fabriquer, la déployer. Les experts en défense du monde entier étudient les tactiques russes comme on étudie un cas d’école. La combinaison FPV, guerre électronique, fibre optique et IA constitue un paradigme nouveau de la guerre urbaine — un paradigme où la ligne entre combattant et civil disparaît, où le champ de bataille est le supermarché, l’école, l’hôpital, la route.
Ce qui se passe à Kherson ne restera pas à Kherson. Les guerres servent de bancs d’essai — ce qui fonctionne ici sera copié partout. Si le monde permet que la chasse aux civils par drones devienne une tactique acceptée, banalisée, impunie, alors c’est chacun d’entre nous qui deviendra un jour une cible potentielle.
La course aux contre-mesures
Des systèmes anti-drone à micro-ondes, des filets de détection, des drones intercepteurs, des algorithmes acoustiques — l’industrie de défense cherche des réponses. Mais chaque solution engendre une contre-mesure. Chaque bouclier est percé par une nouvelle lance. Et pendant que la course technologique se poursuit, les civils paient le prix de chaque retard, de chaque prototype inachevé, de chaque budget insuffisant.
Conclusion : Kherson ne demande pas votre pitié
Le refus de l’oubli
Ce reportage touche à sa fin. Mais à Kherson, rien ne touche à sa fin. Demain matin, 300 drones s’élèveront de la rive gauche du Dnipro. Demain matin, Olena Horlova vérifiera le ciel avant de laisser ses filles aller à l’école — si l’école ouvre. Demain matin, le docteur Haran enfilera sa blouse dans un hôpital qui vibre sous les explosions. Demain matin, quelqu’un mourra dans une rue que personne au monde ne peut situer sur une carte, frappé par une machine que personne ne verra, opérée par quelqu’un que personne ne jugera. Les mots ont leurs limites. Les rapports ont leurs limites. Les condamnations internationales ont leurs limites. Mais le silence n’a pas d’excuse.
Kherson ne demande pas notre compassion larmoyante. Kherson demande une chose : que nous ne détournions pas le regard. Que nous refusions de laisser 332 morts devenir un bruit de fond statistique. Le jour où nous cesserons de regarder, les chasseurs auront gagné — pas seulement à Kherson, mais en chacun de nous.
Le bruit qui ne s’arrête jamais
Quelque part au-dessus de Kherson, en ce moment même, un drone bourdonne. Son opérateur regarde son écran. Il cherche une cible. Le bourdonnement ne s’arrête jamais. Le ciel de Kherson n’est plus un ciel — c’est un plafond armé qui peut s’effondrer sur n’importe qui, n’importe quand. Trois cent trente-deux personnes ne liront pas cet article. Elles auraient pu. Les drones en ont décidé autrement.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
France 24 — How Russian drones are terrorising civilians in Ukraine — Février 2026
Kyiv Independent — Human safari: Kherson civilians hunted down by Russian drones — 2025