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REPORTAGE : Kherson, la ville où les drones russes chassent les civils comme du gibier
Crédit: Adobe Stock

L’art de devenir invisible dans sa propre ville

Les rues se vident quand le soleil se lève. Pas à cause du froid. À cause du ciel. Les habitants ont appris les signes — le bourdonnement lointain, le silence des oiseaux, l’ombre fugace sur l’asphalte. Ils ont développé des réflexes que personne ne devrait avoir : courir quand un bruit aigu monte, se jeter sous un porche, ne jamais rester immobile à découvert plus de quelques secondes. Olena Horlova vit à Komyshany, quatre kilomètres du Dnipro, avec ses deux filles. Elle ne roule plus la nuit sans éteindre ses phares — la lumière attire les drones comme des moustiques mortels. Elle décrit le mécanisme avec une précision terrifiante : « Quand des gens, des voitures ou même un cycliste apparaissent, le drone se soulève soudainement et largue l’explosif. »

Les véhicules sont les cibles favorites. Les vidéos captées par les drones — publiées comme des trophées sur les réseaux Telegram pro-russes — montrent le même scénario : un drone repère une voiture, s’aligne, plonge. Le toit s’effondre. Pick-ups, berlines, ambulances clairement identifiées — rien n’est épargné. Les drones à batterie épuisée se posent sur les toits d’immeubles et attendent. Comme des prédateurs en embuscade. Quand une cible apparaît en dessous, le drone redécolle et largue sa charge.


Des opérateurs militaires publient leurs vidéos d’attaques sur des civils comme des gamers partageant leurs « kills ». Ce n’est pas un jeu. Chaque vidéo partagée est un aveu de culpabilité diffusé en temps réel — un document qui finira, je l’espère, devant un tribunal.

Les fantômes qui restent

Avant février 2022, Kherson comptait 280 000 habitants. Aujourd’hui, entre 50 000 et 70 000 refusent de partir — ou n’ont nulle part où aller. Ce sont les oubliés, les enracinés, les obstinés. Beaucoup sont des personnes âgées qui ont survécu à l’occupation russe de 2022, vu leur ville libérée en novembre de la même année dans des scènes de liesse inoubliables, et refusent d’abandonner ce qui reste de leur vie. Ils vivent dans des appartements aux fenêtres barricadées, dans des maisons dont les murs portent les cicatrices des bombardements, dans un silence ponctué d’explosions.

Et pourtant, même ceux qui tentent de fuir ne sont pas épargnés. Nataliia Naumova, 70 ans, attendait un bus d’évacuation devant une école d’Inzhenerne le 20 octobre 2025. Un drone Shahed l’a frappée. Blessure par souffle à la jambe gauche. Elle attendait de partir vers la sécurité. Le drone l’a trouvée avant le bus. Il y a dans cette séquence une cruauté qui dépasse l’entendement — comme si les machines étaient programmées pour frapper précisément là où l’espoir essaie de naître.

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