L’histoire d’un homme devenu dossier
Pejman est arrivé aux États-Unis en 1991 en tant que résident permanent légal. Il avait vingt-quatre ans. Il a vécu à Nashville, dans le Tennessee. Il a travaillé. Il a payé ses impôts. Il a traversé des décennies sur le sol américain. L’Amérique était sa maison. Pas une escale. Pas un passage. Sa maison. Le 22 août 2014, l’ICE l’a interpellé à Nashville. Le 23 octobre 2014, un juge d’immigration a ordonné son expulsion vers l’Iran. Sauf que l’Iran ne délivrait pas de documents de voyage. On ne pouvait pas le renvoyer. On l’a relâché sous supervision judiciaire.
Pendant onze ans, Pejman a vécu dans ce purgatoire administratif. Ni citoyen, ni expulsé. Présent mais invisible. Toléré mais pas accepté. Et puis Donald Trump est revenu. Les accords de déportation avec l’Iran ont été rétablis. En septembre 2025, un vol charter a renvoyé 120 Iraniens. En janvier 2026, 175 autres avaient été déportés sur trois vols. La machine s’était remise en marche. Pejman a été arrêté de nouveau le 22 avril 2025. Cette fois, personne ne l’a relâché.
Trente-cinq ans. Plus de la moitié d’une vie. Et pourtant, dans le dossier de l’ICE, ces trente-cinq années ne comptent pas. Pejman n’était pas un homme qui avait vieilli en Amérique, qui avait connu ses hivers et ses étés, qui avait appris à aimer le football et le barbecue du 4 juillet. Il était un numéro. Un cas. Un Iranien à traiter.
Le communiqué qui déshumanise
Le communiqué de presse de l’ICE mérite qu’on s’y arrête. L’agence a déclaré que Pejman avait jeté sa chance de vivre le rêve américain. Jeté. Comme on jette un emballage. Comme on jette une canette vide. Trente-cinq ans de vie réduits à un verbe de poubelle. Un homme meurt dans votre système carcéral, avec des antécédents médicaux documentés que vous n’avez pas su gérer, et votre réponse est de dire qu’il a gaspillé sa chance.
Ce n’est pas de la communication institutionnelle. C’est de la cruauté administrative. Quand un gouvernement rédige un communiqué de presse pour blâmer un homme mort de sa propre mort, il franchit une ligne. Une ligne que les démocraties ne sont pas censées franchir. Le National Iranian American Council a qualifié cette mort de profondément troublante. Ryan Costello, son directeur politique, a souligné que les conditions terribles des centres ICE ont joué un rôle dans la dégradation de l’état de santé de Pejman.
Mourir en Louisiane pendant que les bombes tombent sur l'Iran
La guerre et la prison, deux faces d’une même violence
Le 2 mars 2026. Vingt-quatre heures après la mort de Pejman. Les États-Unis lancent leur campagne de bombardement contre l’Iran. Plus de 1 800 personnes tuées en quelques jours. 21 000 sites civils frappés selon le Croissant-Rouge iranien. 3,2 millions d’Iraniens temporairement déplacés d’après les Nations unies. Des écoles, des hôpitaux, des quartiers résidentiels. La puissance de feu américaine déployée contre un pays de 85 millions d’habitants.
Et pendant ce temps, dans les prisons du sud des États-Unis, des Iraniens attendent. Ils attendent un juge. Ils attendent un avocat. Ils attendent un transfert médical. Ils attendent qu’on se souvienne qu’ils existent. L’Amérique bombarde leur pays d’origine et les enferme dans des cellules rurales. Elle détruit là-bas ce qu’elle refuse ici. Elle tue à distance ce qu’elle laisse mourir de près.
Il y a quelque chose d’insoutenable dans cette simultanéité. Un Iranien meurt d’un arrêt cardiaque dans un hôpital du Mississippi. Le lendemain, des Iraniens meurent sous les bombes américaines à Téhéran. Deux morts. Même nationalité. Même responsable. Si ça ne vous glace pas le sang, relisez la phrase.
Les Iraniens d’Amérique pris en étau
Un sondage du NIAC de juin 2025 révélait que 54 % des Américains d’origine iranienne estimaient que le gouvernement américain ne prenait pas leurs droits civiques au sérieux. Cinquante-quatre pour cent. Plus de la moitié d’une communauté qui dit : nous ne comptons pas. Et pourtant, ces chiffres dataient d’avant les bombardements. Avant les déportations massives. Avant la mort de Pejman.
L’administration Trump a révoqué les programmes de réfugiés pour de nombreux pays, dont l’Iran. Elle a élargi les interdictions de voyage à 39 pays. Elle a imposé l’incarcération obligatoire pour toute personne en attente d’un juge d’immigration. Plus de libération sous caution. Plus de supervision judiciaire. Le Department of Homeland Security a renversé des politiques vieilles de plusieurs décennies qui accordaient un traitement prioritaire aux demandeurs d’asile iraniens. En un an, tout ce qui protégeait les Iraniens d’Amérique a été démantelé.
Le Winn Correctional Center : une prison rurale où les malades meurent
Chronologie d’un abandon médical
Pejman a d’abord été détenu au Winn Correctional Center, à Winnfield, en Louisiane. Une prison rurale reconvertie en centre de détention pour immigrants. Lors de son admission en avril 2025, les médecins ont documenté ses pathologies : maladie cardiaque chronique, infection sanguine au staphylocoque doré résistant à la méthicilline. Le SARM. Une infection potentiellement mortelle qui nécessite un suivi médical rigoureux.
Six mois ont passé. Le 25 octobre 2025, on l’a transféré au Louisiana ICE Processing Center. L’ancien pénitencier d’Angola. Un nom qui résonne dans l’histoire pénitentiaire américaine comme un synonyme de brutalité. Là, un second bilan a confirmé ce que le premier avait déjà révélé : cet homme était gravement malade. Quatre mois de plus ont passé. Le 20 février 2026, devant l’aggravation de son état, on l’a enfin transféré au Riverbridge Specialty Hospital. Le 1er mars, neuf jours après ce transfert tardif, arrêt cardiaque. Mort.
Dix mois. Dix mois entre la première évaluation médicale qui documentait une maladie cardiaque et une infection au SARM, et le transfert vers un hôpital spécialisé. Dix mois pendant lesquels un homme malade a attendu dans des prisons rurales que quelqu’un prenne ses symptômes au sérieux. Quand je dis que l’indifférence tue, ce n’est pas une métaphore.
Le système de santé carcéral comme sentence de mort
Les centres de détention ICE ne sont pas des hôpitaux. Ils ne sont pas équipés pour gérer des pathologies chroniques graves. Le SARM exige des protocoles d’hygiène stricts, un suivi microbiologique régulier, des traitements antibiotiques adaptés. Une maladie cardiaque chronique nécessite des examens réguliers, une surveillance cardiologique, un accès rapide à des soins d’urgence. Rien de tout cela n’existe dans une prison rurale de Louisiane.
Et pourtant, c’est là qu’on enferme des êtres humains dont le seul crime est d’avoir un statut migratoire irrégulier. Des êtres humains malades. Des êtres humains qui ont vécu trente-cinq ans sur le sol américain. La détention administrative n’est pas censée être une punition. C’est ce que dit la loi. Dans les faits, pour Pejman, elle a été une condamnation à mort exécutée au ralenti.
Onze morts en soixante et un jours : l'hécatombe silencieuse
Les noms que personne ne prononce
Alberto Gutierrez-Reyes. Quarante-huit ans. Mexicain. Mort le 27 février 2026 d’une détresse respiratoire. Jairo Garcia-Hernandez. Vingt-sept ans. Guatémaltèque. Effondré le 16 février. Lorth Sim. Cinquante-neuf ans. Cambodgien. Retrouvé inconscient dans sa cellule le même jour. Emanuel Cleeford Damas. Haïtien. Mort le 2 mars dans un hôpital de l’Arizona. Et Pejman. Le 1er mars. Cinquante-neuf ans. Iranien. Le coeur lâche dans un hôpital du Mississippi.
Onze noms. Onze vies humaines. Onze familles quelque part qui ne reverront plus jamais la personne qu’elles aimaient. Certaines apprendront la nouvelle par un communiqué administratif. D’autres ne l’apprendront jamais. Ces morts ne font pas la une des journaux télévisés. Elles ne provoquent pas de débats au Congrès. Elles ne génèrent pas de tweets présidentiels. Elles disparaissent dans le bruit de fond d’une politique migratoire qui a normalisé la mort comme un dommage collatéral acceptable.
Onze morts en deux mois. Et je sais que la plupart des lecteurs n’avaient entendu aucun de ces noms avant de lire ces lignes. C’est ça, le vrai scandale. Pas seulement qu’ils meurent. Mais qu’ils meurent dans un silence si profond que leur absence ne dérange personne.
L’accélération sous Trump
En 2025, trente-deux personnes sont mortes en détention ICE. Un chiffre déjà alarmant. Mais les premiers mois de 2026 montrent une accélération terrifiante. Onze morts en soixante et un jours, c’est un rythme annualisé de soixante-cinq décès. Le double de l’année précédente. L’administration Trump a élargi le réseau de détention, multiplié les arrestations, imposé l’incarcération systématique. Plus de détenus, dans des installations moins équipées, avec moins de surveillance médicale. L’équation est simple. Le résultat est mortel.
Le Laken Riley Act a encore aggravé la situation en imposant la détention obligatoire pour toute personne considérée comme un risque pour la sécurité publique. La définition de ce risque est devenue si large qu’elle englobe des gens comme Pejman, un homme de cinquante-neuf ans avec une maladie cardiaque. L’élimination de la libération sous caution signifie que des personnes malades restent enfermées jusqu’à ce qu’un juge les voie. Et les juges d’immigration sont débordés. Les audiences sont reportées de mois en mois. Les malades attendent. Certains n’attendent pas assez longtemps.
Bombarder un pays et persécuter ses ressortissants : la double peine
La guerre contre l’Iran ne s’arrête pas aux frontières
L’administration Trump a lancé ses frappes contre l’Iran le 2 mars 2026. Plus de 1 800 morts. Des quartiers entiers rasés. Des infrastructures civiles détruites. Le Croissant-Rouge iranien a recensé plus de 21 000 sites civils touchés. Les Nations unies ont rapporté 3,2 millions de personnes déplacées. Et pendant que les bombes pleuvaient sur l’Iran, la politique intérieure américaine s’acharnait sur les Iraniens vivant aux États-Unis.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est une cohérence. La guerre extérieure et la persécution intérieure sont les deux bras d’un même projet politique. On bombarde le pays. On déporte ses ressortissants. On les enferme dans des prisons rurales où ils meurent faute de soins. Le message est d’une clarté brutale : si vous êtes iranien, vous êtes l’ennemi. Que vous soyez à Téhéran ou à Nashville.
Il y a un mot pour ça. Un mot que les diplomates n’utilisent pas et que les médias évitent. Acharnement. Quand vous bombardez un pays ET que vous enfermez ses ressortissants dans vos propres prisons, quand vous les déportez par vols charter ET que vous détruisez les villes vers lesquelles vous les renvoyez, ce n’est plus de la politique. C’est de l’acharnement.
Ali et Adel, le couple gay qui risque l’exécution
L’histoire de Pejman n’est pas isolée. Un couple gay iranien, Ali et Adel, a été séparé en détention ICE. En Iran, l’homosexualité est passible de la peine de mort. Ils avaient fui leur pays pour échapper à l’exécution. Ils ont trouvé refuge aux États-Unis. Et maintenant, ils risquent d’être renvoyés dans un pays qui les tuera pour ce qu’ils sont. Un pays que les États-Unis sont en train de bombarder.
L’absurdité est vertigineuse. Vous bombardez l’Iran parce que son régime est une menace. Vous reconnaissez implicitement que c’est un pays dangereux. Et en même temps, vous y renvoyez des gens qui risquent d’y mourir. Pas sous vos bombes. Sous la potence du régime que vous prétendez combattre. Le même régime. Les mêmes bourreaux. Mais quand il s’agit de demandeurs d’asile, soudainement, l’Iran redevient un pays assez sûr pour y renvoyer des gens.
Les déportations massives : le pipeline de l'expulsion
Cent vingt Iraniens sur un vol charter
En septembre 2025, un vol charter a quitté les États-Unis avec 120 Iraniens à bord. Direction l’Iran. Un pays que les États-Unis considèrent comme un État voyou. Un pays dont ils bombarderont les villes cinq mois plus tard. En janvier 2026, 175 Iraniens supplémentaires avaient été déportés sur trois vols distincts. Le pipeline de l’expulsion fonctionne avec une efficacité industrielle.
Pendant des décennies, les États-Unis ne pouvaient pas déporter d’Iraniens. L’Iran refusait de délivrer les documents de voyage. C’est pourquoi des hommes comme Pejman vivaient en liberté surveillée. L’administration Trump a changé cela. De nouveaux accords diplomatiques ont ouvert la porte aux expulsions massives. L’ironie cruelle : ces accords avec un régime que Washington qualifie de terroriste servent à renvoyer des gens vers ce même régime.
Cent vingt personnes sur un vol. Chacune avec une histoire. Chacune avec des années passées en Amérique. Chacune renvoyée vers un pays que son propre gouvernement juge assez dangereux pour le bombarder. Si cette phrase ne vous semble pas contradictoire, c’est que la propagande a fait son travail.
Le DHS renverse trente ans de politique
Le Department of Homeland Security a renversé des politiques qui, pendant des décennies, accordaient un traitement prioritaire aux demandeurs d’asile iraniens. Ces politiques existaient parce que les États-Unis reconnaissaient que l’Iran était un pays dangereux pour ses propres citoyens. Que les dissidents, les minorités religieuses, les femmes y risquaient la prison, la torture, la mort.
En un décret, tout cela a été balayé. L’Iran dangereux d’hier est devenu l’Iran acceptable d’aujourd’hui. Pas parce que le régime a changé. Mais parce que la politique migratoire exige des résultats. Des chiffres. Des vols charters remplis. Des statistiques de déportation à exhiber.
La prison d'Angola : quand l'histoire bégaie
Un nom chargé de souffrance
Le Louisiana ICE Processing Center. C’est le nom officiel. Mais tout le monde connaît cet endroit sous son vrai nom : Angola. L’ancien pénitencier d’Angola, en Louisiane, est l’une des prisons les plus tristement célèbres de l’histoire américaine. Construite sur une ancienne plantation d’esclaves. Nommée d’après le pays d’Afrique d’où venaient les esclaves qui y travaillaient. Un lieu où la souffrance est inscrite dans chaque mur, dans chaque couloir, dans chaque mètre carré de terre.
C’est là qu’on a transféré Pejman le 25 octobre 2025. Un Iranien malade dans une ancienne plantation d’esclaves reconvertie en centre de détention pour immigrants. L’Amérique a le don de recycler ses lieux de souffrance. Les plantations deviennent des prisons. Les prisons deviennent des centres de rétention. Les noms changent. La fonction reste la même : enfermer ceux que la société a décidé de ne plus voir.
Angola. Le mot seul porte le poids de deux siècles de brutalité américaine. Et c’est dans cet endroit qu’on envoie un Iranien de cinquante-neuf ans avec une maladie cardiaque et une infection au SARM. Les murs ne changent pas de nature parce qu’on change le panneau à l’entrée. La violence institutionnelle a la mémoire longue.
Le modèle carcéral comme politique migratoire
Transformer des prisons en centres de détention pour migrants n’est pas un accident. C’est un choix politique. Les prisons rurales du sud des États-Unis perdaient des détenus. Les entreprises privées qui les gèrent avaient besoin de nouveaux clients. Les immigrants sont devenus ce marché captif. Des êtres humains transformés en source de revenus pour des corporations cotées en bourse.
Le Winn Correctional Center, où Pejman a été détenu en premier, est géré par LaSalle Corrections, une entreprise privée. Le profit passe avant le soin. Les coûts médicaux sont une ligne budgétaire à minimiser. Chaque transfert hospitalier est une dépense à éviter. Dans cette logique comptable, un détenu malade n’est pas un patient. C’est un passif. Et parfois, le passif meurt.
Stable, sans détresse, mort : l'euphémisme comme linceul
Les dernières heures de Pejman
Le 1er mars 2026, à 16 heures, le personnel médical du Merit Health Hospital de Natchez, au Mississippi, a évalué l’état de Pejman. Stable. Sans signe de détresse. Il nie toute douleur. Ce sont les mots exacts du rapport médical. Deux heures et trente-deux minutes plus tard, à 18 h 32, Pejman était en arrêt cardiaque. Il n’a pas survécu.
Comment passe-t-on de stable sans détresse à mort en cent cinquante-deux minutes? La question est médicale. Mais elle est aussi politique. Un homme avec une maladie cardiaque documentée depuis dix mois, une infection au SARM, un historique d’inflammation cardiaque, transféré en soins spécialisés seulement neuf jours avant sa mort. Stable, selon le rapport. Mort, selon la réalité. L’écart entre ces deux mots est un gouffre dans lequel la responsabilité institutionnelle disparaît.
Stable. Sans détresse. Mort. Trois mots. Un rapport. Un homme qui n’existe plus. Je me demande qui a rédigé cette dernière évaluation. Je me demande s’il y pense encore. Je me demande si quelqu’un, quelque part, aura le courage de dire que cet homme n’aurait pas dû mourir dans ces conditions. Pas dans un pays qui se présente comme le phare de la liberté.
La notification tardive comme aveu
L’ICE a annoncé la mort de Pejman le 6 mars 2026. Cinq jours après le décès. La politique interne de l’agence exige une notification publique dans les 48 heures. Cinq jours, c’est plus du double. Ce retard n’est pas un oubli bureaucratique. C’est un calcul. Le 2 mars, les bombardements contre l’Iran commençaient. Annoncer la mort d’un Iranien en détention le jour où vous bombardez l’Iran aurait été politiquement gênant.
Alors on a attendu. On a attendu que le cycle médiatique soit absorbé par la guerre. On a attendu que les gros titres parlent de missiles et de frappes aériennes, pas de morts en détention. On a attendu que Pejman devienne un fait divers noyé dans le bruit d’un conflit international. La mort d’un homme, enterrée sous les bombes de son propre pays.
Le rêve américain comme accusation posthume
Quand l’État blâme ses victimes
L’ICE a déclaré que Pejman avait jeté sa chance de vivre le rêve américain. Cette phrase mérite d’être disséquée. Elle implique que le rêve américain est un privilège que l’Amérique accorde et que l’individu peut gaspiller. Elle implique que la mort de Pejman est de sa faute. Qu’il a fait les mauvais choix. Qu’il ne mérite ni compassion ni enquête.
C’est la rhétorique du mérite poussée à son extrême le plus obscène. L’homme est mort en détention. Son dossier médical montrait des pathologies graves depuis son admission. Le système qui l’a enfermé n’a pas su le soigner. Et la réponse officielle : il a gaspillé sa chance. On ne blâme pas un noyé pour la tempête. Sauf en Amérique, où la mort ne vous épargne pas le jugement moral de l’État.
Jeté sa chance. Je relis ces mots et je mesure la distance vertigineuse entre ce que l’Amérique prétend être et ce qu’elle est devenue. Un pays qui accuse un mort d’avoir gaspillé son rêve. Un pays qui transforme une victime en coupable dans son propre communiqué de décès. C’est au-delà du cynisme. C’est de la profanation administrative.
Le rêve en ruines pour toute une communauté
Pour la communauté iranienne américaine, la mort de Pejman s’inscrit dans un climat de terreur quotidienne. Les arrestations se multiplient. Les contrôles s’intensifient. Le simple fait d’être iranien est devenu un facteur de risque. Une femme, adoptée par un soldat américain dans les années 1950, a été ciblée pour expulsion. Soixante-dix ans en Amérique. Adoptée par un militaire. Et pourtant, menacée.
Un troisième demandeur d’asile iranien n’a été libéré qu’après avoir réussi à trouver un avocat. Ceux qui n’ont pas d’avocat restent enfermés. Le système juridique fonctionne pour ceux qui ont les moyens. Les autres, les Pejman, les Ali, les Adel, les anonymes des prisons rurales, n’ont que le silence et l’attente.
La déshumanisation par le langage administratif
Les mots qui effacent les vies
Le vocabulaire de l’ICE est un outil de guerre en soi. Alien. Detainee. Removal. Processing. Chaque mot efface l’humanité de la personne qu’il désigne. Le langage transforme la violence en procédure, la cruauté en administration, la mort en incident.
Et pourtant, derrière chaque mot, il y a un visage. Pejman n’était pas un alien. C’était un homme de Nashville. Alberto n’était pas un detainee. C’était un père de famille de quarante-huit ans. Jairo n’était pas un case number. C’était un jeune homme de vingt-sept ans qui s’est effondré un matin de février et qui ne s’est plus relevé. Les mots protègent ceux qui les prononcent. Ils n’ont jamais protégé ceux qu’ils désignent.
Processing. Le mot me hante. On traite les données. On traite le courrier. On traite les commandes. Et maintenant, on traite les êtres humains. Le jour où un gouvernement commence à traiter des personnes comme des colis, il a déjà franchi la ligne qui sépare la bureaucratie de la barbarie.
Le silence comme politique
Cinq jours pour annoncer une mort. Aucune conférence de presse. Aucune déclaration présidentielle. Quand un citoyen américain meurt dans une prison à l’étranger, c’est un scandale international. Quand un Iranien meurt dans une prison américaine, c’est un communiqué de presse publié en retard un vendredi soir.
Le silence n’est pas un oubli. C’est une stratégie. Chaque mort passée inaperçue normalise la suivante. Chaque absence de débat public rend la prochaine tragédie plus facile à ignorer. Le silence est le terreau dans lequel pousse l’impunité. Et l’impunité est le sol dans lequel les onze prochains morts sont déjà enterrés.
Ce que l'Amérique fait aux corps qu'elle ne veut plus voir
Le continuum de la violence
Il y a un fil invisible qui relie la bombe sur Téhéran et l’arrêt cardiaque au Mississippi. Ce fil, c’est l’idée que certaines vies valent moins que d’autres. Que certains corps sont jetables. L’Amérique qui bombarde et l’Amérique qui enferme sont la même Amérique. Celle qui désigne l’Autre comme ennemi, qu’il soit de l’autre côté de l’océan ou dans une cellule à Winnfield.
1 800 morts en Iran. Onze morts en détention. Les échelles sont différentes. La logique est la même. Quand un gouvernement décide qu’un groupe de personnes ne mérite pas la dignité fondamentale, il le fait partout. À l’intérieur comme à l’extérieur. Avec des bombes et avec de l’indifférence. Avec des missiles et avec des formulaires. La violence change d’instrument. Elle ne change jamais de nature.
Je ne compare pas les échelles. 1 800 morts sous les bombes et un homme mort en détention, ce n’est pas la même horreur quantitative. Mais c’est la même horreur qualitative. La même certitude que certaines vies comptent moins. La même facilité à détourner le regard. Et le même silence assourdissant quand on demande des comptes.
L’effacement comme dernier acte
Que reste-t-il de Pejman Karshenas Najafabadi? Un communiqué de presse publié en retard. Un dossier médical qui documente dix mois de négligence. Un nom que la plupart des gens prononceront mal et oublieront vite. Il n’y aura probablement pas d’enquête indépendante. Pas de procès. Pas de sanctions contre le personnel qui a laissé un homme malade se détériorer pendant des mois. Le système continuera. Les prisons rurales resteront ouvertes. Les vols charter continueront de décoller.
Et demain, un autre nom s’ajoutera à la liste. Un autre numéro. Un autre communiqué de presse publié cinq jours trop tard. La machine ne s’arrête pas parce qu’un homme meurt. Elle ne s’arrête pas parce que onze hommes meurent. Elle ne s’arrête que lorsque les gens qui la regardent fonctionner décident qu’elle doit s’arrêter. Et pour l’instant, personne ne regarde.
L'Iran bombardé, les Iraniens enfermés : la cohérence de l'inhumanité
Un pays en guerre contre un peuple entier
L’administration Trump bombarde l’Iran. Elle déporte les Iraniens vivant aux États-Unis. Elle les enferme dans des prisons où ils meurent faute de soins. Elle révoque les programmes d’asile qui les protégeaient. Elle élimine la libération sous caution. Elle bloque les voyages en provenance de 39 pays. Chaque mesure, prise isolément, peut être justifiée par un argument sécuritaire. Prises ensemble, elles dessinent le portrait d’un acharnement systématique contre un peuple.
Les Iraniens d’Amérique ne sont pas le régime iranien. Ils sont souvent ceux qui ont fui ce régime. Qui l’ont dénoncé. Qui ont choisi l’Amérique précisément parce qu’elle n’était pas l’Iran. Pejman est arrivé en 1991. Il a fui un pays en ruines après huit ans de guerre. Il a cherché la sécurité. Il a trouvé une prison en Louisiane et un arrêt cardiaque au Mississippi.
Il y a une question que je n’arrive pas à poser sans que ma voix tremble. À quel moment l’Amérique a-t-elle décidé que les gens qui fuyaient un régime oppressif méritaient d’être traités comme les agents de ce régime? À quel moment le pays des réfugiés est-il devenu le pays qui tue ses réfugiés? Et surtout, à quel moment avons-nous cessé de trouver cela inacceptable?
Le monde regarde et prend des notes
Les organisations internationales documentent. Les ONG comptent les morts. Le NIAC publie ses rapports. Mais la machine continue. Parce que les morts en détention ne provoquent pas de manifestations massives. Parce que les déportations se font dans le silence des aéroports militaires. Parce que les prisons rurales sont loin des caméras.
Le monde prend des notes. Il note que les États-Unis bombardent un pays et persécutent les ressortissants de ce pays sur leur propre sol. Il note que onze personnes sont mortes en détention en deux mois. Il note que le gouvernement blâme les morts pour leur propre décès. Et il note que la prochaine mort est déjà programmée dans un système qui considère la mort comme un incident de parcours.
Conclusion : Le coeur de Pejman et le silence de l'Amérique
Ce qui reste quand les bombes se taisent
Le coeur de Pejman Karshenas Najafabadi s’est arrêté le 1er mars 2026. Les bombes américaines ont commencé à tomber sur l’Iran le 2 mars. L’ICE a annoncé sa mort le 6 mars. Cinq jours de silence. Comme si l’Amérique avait besoin de cinq jours pour trouver les mots. Ou comme si elle espérait que personne ne les lirait. Il avait cinquante-neuf ans. Il était malade. Il était seul. Il est mort dans un pays qui ne voulait plus de lui mais qui refusait de le laisser partir.
Les bombes finiront par se taire. Les communiqués seront archivés. Les statistiques seront actualisées. Le douzième mort remplacera le onzième dans les rapports. Mais quelque chose restera. La certitude froide que le pays qui se présente comme le leader du monde libre laisse mourir des hommes malades dans des prisons rurales pendant qu’il bombarde leur pays d’origine. Cette certitude ne s’efface pas avec un changement de cycle médiatique. Elle s’inscrit dans la mémoire. Elle y reste.
Pejman Karshenas Najafabadi. Je veux écrire son nom une dernière fois. Parce que les communiqués de presse l’ont réduit à un numéro. Parce que les statistiques le noieront dans une moyenne. Parce que dans six mois, personne ne se souviendra de lui sauf ceux qui l’aimaient. Je ne peux pas empêcher sa mort. Mais je peux refuser son effacement. Son nom. Son histoire. Sa mort inutile dans un pays qui avait les moyens de le sauver et qui a choisi de ne pas le faire.
La question qui restera
Il reste une question. Une seule. Pas celle de savoir si le système de détention américain est défaillant. Il l’est. Pas celle de savoir si les bombardements contre l’Iran étaient justifiés. Chaque bombe sur une école a déjà répondu. La vraie question est plus simple et plus dévastatrice : combien de Pejman faudra-t-il avant que quelqu’un décide que c’est assez? Combien de noms imprononçables dans des communiqués publiés en retard? Combien de coeurs qui s’arrêtent dans des hôpitaux ruraux? La réponse, pour l’instant, est celle que l’Amérique donne depuis toujours aux gens qu’elle a décidé de ne plus voir.
Le silence.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Truthout — Iranian Dies in ICE Custody as Trump Administration Bombs Iran — 10 mars 2026
Sources complémentaires
Amsterdam News — 10 Immigrants Have Died in ICE Custody in First 61 Days of 2026 — 12 mars 2026
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