Le scénario que personne ne veut mais que tout le monde devrait espérer
Le Dr Latham identifie trois trajectoires possibles pour l’Iran d’après-guerre. La première est paradoxalement la moins dangereuse : le régime survit. Affaibli, humilié, décimé dans ses rangs supérieurs, mais structurellement intact. La République islamique reconstitue ses chaînes de commandement, nomme de nouveaux dirigeants, réaffirme son autorité sur le territoire. C’est frustrant pour ceux qui rêvent de changement de régime. C’est décevant pour les populations iraniennes qui espéraient la chute. Mais c’est le scénario où le Moyen-Orient reste dans un cadre stratégique familier — celui de la dissuasion, des sanctions et de la coopération en matière de renseignement.
Un État affaibli mais fonctionnel reste un interlocuteur. On peut le contenir. On peut le surveiller. On peut négocier avec lui, même si la négociation ressemble davantage à un bras de fer qu’à une poignée de main. Un État fragmenté, en revanche, ne répond plus au téléphone. Et c’est là que tout bascule.
Il y a une ironie cruelle dans le fait que la victoire militaire la plus spectaculaire puisse accoucher du chaos le plus ingérable. Mais l’ironie n’a jamais empêché personne de foncer tête baissée.
La dictature militaire comme moindre mal
Le deuxième scénario est celui d’une prise de pouvoir par les Gardiens de la Révolution. Le leadership clérical s’effondre, mais le Corps des Gardiens de la Révolution islamique — le fameux CGRI, cette armée dans l’armée qui contrôle des pans entiers de l’économie iranienne — consolide le pouvoir. On passerait alors d’une théocratie à un État sécuritaire nationaliste. Une junte militaire en uniforme de pasdaran, capable de maintenir les capacités stratégiques de l’Iran tout en adoptant des politiques potentiellement plus belliqueuses encore que celles du régime des mollahs.
Et pourtant, même ce scénario — une dictature militaire dotée de missiles balistiques et d’ambitions nucléaires — reste préférable au troisième. Ce qui en dit long sur la gravité de ce qui nous attend si le pire se produit.
Le cauchemar de la fragmentation
Quand l’autorité se dissout
Le troisième scénario est celui qui empêche les stratèges de dormir. L’autorité centrale se fracture complètement. Plus de chaîne de commandement unifiée. Plus de centre décisionnel reconnu. Plusieurs factions sécuritaires concurrentes revendiquent le pouvoir, chacune contrôlant un bout de territoire, un segment de l’appareil militaire, une partie de l’arsenal. L’Iran ne serait plus un État. Ce serait une géographie armée en guerre contre elle-même.
Le problème ne serait plus de savoir comment dissuader le gouvernement iranien. Le défi serait d’empêcher la fragmentation de l’un des États les plus grands et les plus lourdement armés du Moyen-Orient. Et ce défi, personne — ni Washington, ni Pékin, ni Moscou, ni Bruxelles — n’y est préparé.
On a passé vingt ans à débattre de comment neutraliser l’Iran. Personne n’a jamais sérieusement réfléchi à quoi faire si l’Iran cessait d’exister en tant qu’État cohérent. Cette absence de plan est terrifiante.
Les précédents qui hurlent
La Libye de Kadhafi avait des stocks d’armes conventionnelles. Quand l’État s’est effondré, ces armes se sont retrouvées au Sahel, au Sinaï, entre les mains de Daech et de dizaines de milices sans allégeance. L’Iran, c’est la même équation multipliée par mille. Des milliers de missiles balistiques. Des capacités de drones avancées. Une infrastructure nucléaire que personne ne pourrait sécuriser si l’État cessait de fonctionner. Des centrifugeuses enrichissant de l’uranium dans des installations souterraines qu’aucune force extérieure ne pourrait contrôler sans une invasion terrestre massive — et personne n’a l’appétit pour ça.
L’Irak de 2003 nous a appris ce qui arrive quand on dissout un appareil sécuritaire sans rien mettre à la place. Des centaines de milliers de militaires entraînés, soudainement sans solde et sans structure, qui se retrouvent avec leurs compétences et leur rancœur dans un pays en décomposition. Le CGRI compte 190 000 hommes. Les forces armées iraniennes totalisent plus de 600 000 soldats. Imaginez un instant ce que deviennent ces hommes quand il n’y a plus d’État pour les payer.
L'arsenal sans maître
Des missiles sans adresse de retour
L’Iran possède le plus grand arsenal de missiles balistiques du Moyen-Orient. Des Shahab-3 capables d’atteindre Israël. Des Fateh-110 d’une précision redoutable. Des Emad et des Khorramshahr dotés de têtes manœuvrables. Cet arsenal, dans les mains d’un État centralisé, est un problème de dissuasion classique. Dans les mains de factions rivales en guerre civile, c’est un problème d’une tout autre nature. Chaque groupe qui contrôle un silo, une base, un dépôt, détient un levier que personne ne peut ignorer.
Et pourtant, ce n’est même pas le pire. Le pire, ce sont les drones. L’Iran est devenu l’un des principaux producteurs de drones militaires au monde. Des Shahed-136 qui ont démontré leur efficacité en Ukraine. Des usines entières dédiées à leur fabrication. Dans un scénario de fragmentation, ces capacités de production ne disparaissent pas. Elles se dispersent. Elles alimentent des marchés parallèles. Elles tombent entre des mains que personne n’avait anticipées.
Un missile sans État derrière, c’est une arme sans responsable. Et une arme sans responsable, c’est une arme que personne ne peut dissuader.
Le spectre nucléaire sans contrôle
Mais le véritable cauchemar des cauchemars, c’est le programme nucléaire. L’Iran disposait avant les frappes d’uranium enrichi à des niveaux proches du seuil militaire. Des installations souterraines à Fordow et Natanz. Du savoir-faire technique distribué entre des centaines de scientifiques et d’ingénieurs. Si l’État iranien se fragmente, qui contrôle ces installations? Qui garde les stocks d’uranium? Qui empêche un général renégat ou une faction désespérée de franchir le dernier pas vers la bombe?
L’Agence internationale de l’énergie atomique n’a ni les moyens ni le mandat de sécuriser un programme nucléaire dans un État en décomposition. Les inspecteurs de l’AIEA vérifient des installations avec la coopération — même réticente — d’un gouvernement. Quand il n’y a plus de gouvernement, il n’y a plus d’inspection. Il n’y a que le chaos.
La mosaïque ethnique comme bombe à retardement
Les Perses ne sont pas seuls
L’Iran n’est pas un État-nation homogène. Les Perses représentent environ 55% de la population. Le reste est un patchwork de minorités dont certaines ont des revendications autonomistes profondes. Les Azéris — environ 16% de la population — regardent vers Bakou et la Turquie. Les Kurdes — 10% — rêvent d’un Kurdistan depuis un siècle. Les Arabes du Khouzistan — cette province pétrolifère du sud-ouest — ont été marginalisés pendant des décennies. Les Baloutches du sud-est ont mené une insurrection à bas bruit depuis des années.
Tant que l’État central tenait, ces tensions restaient contenues. Retirez la pression du couvercle, et chaque groupe ethnique devient un acteur autonome avec ses propres ambitions, ses propres calculs, ses propres parrains régionaux. La Turquie regarde les Azéris. L’Azerbaïdjan aussi. Israël a historiquement soutenu les Kurdes. L’Arabie saoudite a des affinités avec les Arabes du Khouzistan. Le Pakistan partage une frontière poreuse avec le Baloutchistan iranien.
Un empire qui tient par la force ne libère pas des nations quand il tombe. Il libère des guerres.
L’effet domino que personne ne calcule
Si les Kurdes iraniens déclarent leur autonomie, que font les Kurdes d’Irak? Et ceux de Turquie? Et ceux de Syrie? La question kurde, ce fil rouge qui traverse quatre États du Moyen-Orient, serait relancée avec une force que plus personne ne pourrait contenir. Si le Khouzistan bascule dans le chaos, c’est 5% de la production pétrolière mondiale qui se retrouve dans la zone de tir. Si le Baloutchistan s’embrase, le Pakistan — puissance nucléaire déjà fragile — fait face à un incendie sur sa frontière occidentale.
Et pourtant, dans les cercles de décision à Washington et à Jérusalem, ces scénarios sont traités comme des hypothèses lointaines. Des notes de bas de page dans des mémos stratégiques que personne ne lit jusqu’au bout. L’hubris du vainqueur a toujours cette particularité : elle rend aveugle à la complexité de ce qu’on vient de casser.
Les proxies sans laisse
Le réseau qui ne meurt pas avec le maître
L’Iran a construit pendant quatre décennies un réseau de milices proxy sans équivalent dans le monde. Le Hezbollah au Liban — même affaibli après les frappes de 2024-2025. Les milices chiites en Irak — Kata’ib Hezbollah, Asa’ib Ahl al-Haq, une constellation de groupes armés intégrés dans les Forces de mobilisation populaire. Les Houthis au Yémen, qui ont démontré leur capacité à paralyser le trafic maritime en mer Rouge. Des cellules au Bahreïn, en Afghanistan, jusqu’en Amérique latine.
Quand un État patron s’effondre, ses proxies ne se dissolvent pas. Ils se libèrent. Ils perdent leur laisse, pas leurs armes. Certains cherchent de nouveaux parrains. D’autres deviennent des acteurs autonomes, des seigneurs de guerre à part entière. D’autres encore se radicalisent davantage, libérés de la retenue stratégique qu’imposait Téhéran. Les Houthis n’ont pas besoin de l’Iran pour tirer des missiles sur des pétroliers. Ils l’ont prouvé.
On pensait qu’en coupant la tête de la pieuvre, les tentacules mourraient. Elles sont simplement devenues incontrôlables.
L’Irak comme premier domino
L’Irak serait le premier pays à sentir l’onde de choc. Les milices chiites irakiennes — financées, entraînées, armées par Téhéran — se retrouveraient soudainement sans tutelle. Certaines se tourneraient vers des factions iraniennes rivales pour maintenir le flux d’armes et d’argent. D’autres chercheraient à remplir le vide de pouvoir en Irak même, menaçant un gouvernement central à Bagdad déjà fragile. Le Liban, déjà en faillite économique, perdrait la seule force capable de maintenir un semblant d’ordre — aussi pervers soit-il — dans le sud du pays.
Ce que les architectes de la frappe n’ont pas intégré — ou ont choisi d’ignorer — c’est que l’Iran ne fonctionnait pas seulement comme une menace. Il fonctionnait aussi comme un système de contrôle. Un système brutal, oppressif, mais un système tout de même. Retirez-le, et vous ne retirez pas seulement la menace. Vous retirez le mécanisme qui empêchait des dizaines de groupes armés de faire n’importe quoi.
Le détroit d'Ormuz ou l'artère tranchée
L’économie mondiale en otage
21% du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz. Vingt-et-un pour cent. Un cinquième de tout le brut que la planète consomme chaque jour passe par ce couloir de 55 kilomètres de large, bordé par l’Iran sur toute sa rive nord. Quand l’Iran était un État fonctionnel, la menace de fermeture d’Ormuz était un levier de dissuasion. Calculé. Prévisible. Gérable. Quand l’Iran devient un territoire fragmenté où des factions rivales contrôlent différentes portions de la côte, le détroit ne devient plus un levier. Il devient un champ de mines.
Le trafic pétrolier s’est déjà quasi interrompu depuis les frappes de février. Les compagnies d’assurance maritime ont suspendu la couverture des navires transitant par le Golfe. Les prix du brut ont explosé. Les pays importateurs — Chine, Inde, Japon, Corée du Sud — sont en mode panique. Et ce n’est que le début. Un Iran fragmenté signifie des années — peut-être une décennie — d’instabilité dans la zone la plus stratégique de la planète pour l’approvisionnement énergétique.
On a bombardé l’Iran pour sécuriser le Moyen-Orient. On a mis en danger l’approvisionnement énergétique de la moitié de la planète. Cherchez l’erreur.
La facture que tout le monde paiera
L’engrais dépend du pétrole. L’agriculture dépend de l’engrais. L’alimentation mondiale dépend de l’agriculture. Quand le détroit d’Ormuz est paralysé, ce n’est pas seulement le prix à la pompe qui augmente. C’est le prix du pain au Caire. Du riz à Dacca. Du blé à Lagos. Les révolutions arabes de 2011 ont été déclenchées, en partie, par la hausse des prix alimentaires. L’instabilité d’Ormuz pourrait déclencher la prochaine vague de soulèvements dans des pays qui n’ont rien à voir avec l’Iran, mais qui paieront le prix de son effondrement.
Les centaines de milliers de voyageurs bloqués à travers le Moyen-Orient depuis février ne sont que la partie visible de l’iceberg. La partie immergée, c’est une crise économique mondiale en gestation, alimentée par l’incertitude structurelle que représente un Iran sans État.
L'interventionnisme des voisins
Chaque voisin a son appétit
Quand un État se disloque, les voisins ne restent pas les bras croisés. Ils interviennent. Pas par altruisme. Par calcul. La Turquie d’Erdogan — ou de son successeur — a des ambitions néo-ottomanes qui incluent la protection des populations turcophones d’Iran. Les Azéris iraniens sont plus nombreux que la population de l’Azerbaïdjan lui-même. Bakou rêve d’un rapprochement. La Russie — déjà embourbée en Ukraine — ne peut pas se permettre un chaos à sa frontière sud. Moscou a des accords de sécurité avec Téhéran, des contrats d’armement, des intérêts énergétiques.
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis verraient dans le chaos iranien une occasion de régler définitivement la rivalité confessionnelle qui structure le Moyen-Orient depuis des décennies. Le Pakistan, puissance nucléaire avec sa propre minorité baloutche, serait aspiré dans la spirale. La Chine, premier importateur de pétrole iranien, ne resterait pas spectatrice si ses approvisionnements étaient menacés.
Un Iran fragmenté ne créerait pas un vide. Il créerait un appel d’air. Et dans un appel d’air, tout le monde se précipite en même temps.
La guerre par procuration version XXL
On passerait alors d’un conflit entre coalitions et Iran à un conflit de tous contre tous sur le territoire iranien. Des puissances régionales soutenant des factions rivales. Des minorités ethniques armées par des parrains extérieurs. Des groupes armés contrôlant des ressources pétrolières ou des installations militaires. La Syrie a duré treize ans. L’Iran est sept fois plus grand. Quatre fois plus peuplé. Infiniment mieux armé. Le conflit serait d’une ampleur que cette région n’a jamais connue.
Et à quel moment les grandes puissances décident-elles d’intervenir directement? À quel seuil de chaos la Chine déploie-t-elle des forces navales dans le Golfe pour protéger ses intérêts pétroliers? À quel point de non-retour la Russie descend-elle vers le sud? Ces questions n’ont pas de réponse. Et c’est précisément ce qui les rend terrifiantes.
Les deux mille morts qu'on a déjà oubliés
Le prix humain invisible
Fatimah, 34 ans, enseignante à Ispahan. Elle préparait le déjeuner quand la première onde de choc a fait trembler les murs de son appartement. Ses deux filles — Maryam, 9 ans, et Sara, 6 ans — se sont cachées sous la table de la cuisine. La frappe visait une installation militaire à trois kilomètres de là. Les filles sont vivantes. Leur école est un tas de gravats. Plus de 2 000 personnes sont mortes en Iran, au Liban et en Israël depuis le 28 février. Des centaines de milliers de déplacés. Des vies réduites à des statistiques dans des briefings que personne ne lit jusqu’au bout.
On parle de scénarios stratégiques. De trajectoires géopolitiques. De rapports de force. Mais derrière chaque scénario, il y a des gens. Des gens qui n’ont pas voté pour les mollahs. Des gens qui n’ont pas construit les centrifugeuses. Des gens qui voulaient simplement vivre. Et qui se retrouvent, une fois de plus, écrasés entre le marteau des puissances et l’enclume de l’histoire.
On ne demande jamais l’avis des populations civiles avant de décider de leur sort. On leur demande juste de compter leurs morts après.
L’effondrement humanitaire silencieux
88 millions de personnes. C’est la population de l’Iran. Un pays où l’inflation dépassait déjà les 40% avant les frappes. Où le rial avait perdu 90% de sa valeur en une décennie. Où les manifestations de 2022 — le mouvement Femme, Vie, Liberté — avaient montré l’ampleur du désespoir populaire. Ajoutez à cette crise économique la destruction des infrastructures, l’effondrement des services publics, la paralysie du système bancaire, et vous obtenez une catastrophe humanitaire d’une échelle que le Moyen-Orient n’a pas vue depuis la guerre d’Irak.
Des millions de réfugiés potentiels. Vers la Turquie, déjà saturée. Vers l’Irak, déjà instable. Vers le Pakistan, déjà débordé. Vers l’Europe, qui peine à gérer les flux actuels. La crise migratoire de 2015, déclenchée par la Syrie et ses 23 millions d’habitants, a redessiné la politique européenne. L’Iran, c’est quatre fois la Syrie.
Le syndrome de la victoire pyrrhique
Gagner la guerre pour perdre la paix
L’histoire regorge de victoires qui se sont transformées en défaites stratégiques. Les États-Unis ont gagné en Irak en 2003 — militairement. Ils ont perdu les vingt années suivantes — stratégiquement, financièrement, moralement. Ils ont créé les conditions d’émergence de Daech. Ils ont renforcé l’Iran en éliminant son ennemi irakien. Ils ont dépensé trois mille milliards de dollars. Et ils sont partis en laissant un pays plus instable qu’avant leur arrivée.
La frappe du 28 février était spectaculaire. 900 raids en 12 heures. Une démonstration de puissance militaire absolue. Mais la puissance militaire ne se mesure pas à sa capacité de destruction. Elle se mesure à sa capacité de créer un ordre viable après la destruction. Et sur ce plan, personne n’a de stratégie. Personne n’a de plan. Personne n’a même commencé à réfléchir sérieusement à la question.
Détruire, c’est facile. 900 frappes en douze heures, c’est de la mécanique. Construire ce qui vient après, c’est de la politique. Et la politique, ça ne se bombarde pas.
Le miroir de nos contradictions
Nous voulions un Iran dénucléarisé. Nous risquons un Iran où le matériel nucléaire est dispersé entre des acteurs incontrôlables. Nous voulions un Moyen-Orient stabilisé. Nous risquons un Moyen-Orient en flammes du Golfe Persique à la Méditerranée. Nous voulions protéger Israël. Nous risquons de l’entourer d’un arc de chaos plus dangereux que l’arc chiite que Téhéran avait construit.
À quel moment admet-on que la stratégie a échoué? Pas dans ses objectifs tactiques — ceux-ci ont été atteints avec une efficacité brutale. Mais dans sa vision. Dans sa compréhension de ce qui allait suivre. Dans sa capacité à penser au-delà du prochain briefing de presse.
L'aveuglement des vainqueurs
L’hubris comme tradition stratégique
Il y a un patron dans l’histoire américaine de la politique étrangère qui se répète avec une régularité déprimante. Phase 1 : identifier l’ennemi. Phase 2 : le détruire. Phase 3 : se demander quoi faire des décombres. La phase 3 est toujours la plus courte dans la planification et la plus longue dans la réalité. L’Afghanistan : vingt ans. L’Irak : vingt ans et des poussières. La Libye : toujours en cours, treize ans plus tard.
Ce qui rend le cas iranien différent — et plus grave — c’est l’échelle. L’Iran n’est pas un État fragile du tiers-monde qu’on peut envahir avec 150 000 soldats. C’est une civilisation millénaire de 88 millions d’habitants, une puissance régionale avec des capacités stratégiques réelles, un pays qui a survécu à huit ans de guerre avec l’Irak, à quarante ans de sanctions, à des décennies d’isolement. Croire qu’un tel pays peut être remodelé par des frappes aériennes, c’est le genre d’erreur que seule une superpuissance peut se permettre — parce que ce sont les autres qui en paient le prix.
L’hubris n’est pas un défaut personnel. C’est une maladie institutionnelle. Elle affecte les empires, pas les individus. Et elle les consume de l’intérieur, longtemps après que les bombes ont cessé de tomber.
Les leçons qu’on refuse d’apprendre
Le Dr Latham n’est pas un pacifiste naïf. Il n’est pas un apologiste du régime iranien. Son argument est d’une froideur stratégique implacable : un Iran vaincu reste gérable. Un Iran brisé ne l’est pas. La nuance est tout. La différence entre un État affaibli qu’on peut contenir et un territoire fragmenté qui exporte le chaos, c’est la différence entre un problème et une catastrophe.
On peut ne pas aimer cette conclusion. On peut la trouver cynique, froide, moralement insatisfaisante. Mais l’analyse stratégique n’a pas pour vocation de satisfaire nos instincts moraux. Elle a pour vocation de nous empêcher de faire des erreurs irréversibles. Et la fragmentation de l’Iran serait l’erreur la plus irréversible que le Moyen-Orient ait connue depuis la chute de l’Empire ottoman.
Ce que les faucons ne veulent pas entendre
Le confort de la simplicité
Il est plus facile de penser en binaire. L’Iran est le mal. On élimine le mal. Le bien triomphe. C’est satisfaisant. C’est vendeur. C’est ce que les électeurs veulent entendre et ce que les éditorialistes veulent écrire. Le problème, c’est que la réalité géopolitique ne fonctionne pas comme un film de super-héros. Les méchants ne disparaissent pas quand on les vainc. Ils se multiplient. Ils mutent. Ils deviennent plus difficiles à identifier, plus difficiles à combattre, plus difficiles à contenir.
Les faucons de Washington et de Tel-Aviv ont obtenu ce qu’ils voulaient : la destruction de la capacité militaire iranienne. Ils n’ont pas obtenu ce dont ils avaient besoin : un plan pour l’après. Et cette absence de plan n’est pas un oubli. C’est un choix. Le choix de ceux qui croient que la force se suffit à elle-même. Elle ne se suffit jamais.
La simplicité est l’ennemie de la stratégie. Et les gens simples qui font de la stratégie sont les ennemis de la paix.
Le prix de l’arrogance intellectuelle
On a entendu, dans les semaines qui ont précédé les frappes, les mêmes experts qui avaient promis que l’Irak deviendrait une démocratie modèle, que la Libye connaîtrait un printemps démocratique, que l’Afghanistan était sur la bonne voie. Les mêmes voix, les mêmes certitudes, les mêmes erreurs. La seule chose qui a changé, c’est l’échelle du désastre potentiel.
L’Iran n’est pas un problème qu’on résout avec des bombes. C’est un problème qu’on gère avec de la patience, de la dissuasion, de la diplomatie — même imparfaite, même frustrante, même exaspérante. Parce que l’alternative — un Iran en morceaux — n’est pas une solution. C’est la création d’un problème tellement plus grand que l’original qu’il fait passer la République islamique pour un modèle de stabilité.
Penser l'impensable
Le monde d’après qu’on refuse d’imaginer
Que fait-on si l’Iran se fragmente réellement? La question est rarement posée, parce que la réponse est terrifiante. On n’occupe pas un pays de 1,6 million de kilomètres carrés avec 88 millions d’habitants. On ne reconstruit pas un État de l’extérieur quand la société elle-même est en guerre contre elle-même. On ne sécurise pas un programme nucléaire dispersé sur des dizaines de sites dans un territoire où aucune autorité ne contrôle rien.
La seule option réaliste, dans ce scénario, serait un effort international coordonné d’une ampleur sans précédent. Nations unies, grandes puissances, voisins régionaux — tous autour de la même table, avec le même objectif. Sauf que le monde de 2026 est incapable de cette coordination. Le Conseil de sécurité est paralysé. Les États-Unis et la Chine sont en rivalité frontale. La Russie est en guerre. L’Europe est divisée. Les institutions multilatérales sont au plus bas de leur crédibilité.
On a détruit la seule chose qui maintenait un semblant d’ordre dans un pays de 88 millions d’âmes sans avoir la moindre capacité — ni la moindre volonté — de la remplacer. C’est le résumé de notre époque.
La prophétie qui s’autoréalise
Le plus cruel, c’est que l’effondrement de l’Iran risque de créer exactement ce que les frappes étaient censées empêcher. La prolifération nucléaire. Le terrorisme sans contrôle étatique. L’instabilité régionale chronique. La menace existentielle pour Israël. Chaque danger que les stratèges invoquaient pour justifier l’action militaire serait amplifié — pas éliminé — par l’effondrement de l’État iranien.
C’est le paradoxe ultime de cette guerre. Plus elle réussit militairement, plus elle risque d’échouer stratégiquement. Plus les frappes sont efficaces, plus les conséquences sont imprévisibles. C’est le genre de vérité que personne ne veut entendre dans l’euphorie de la victoire. Mais c’est une vérité qui finira par s’imposer — comme toujours — quand il sera trop tard.
Conclusion : Le vrai courage, c'est de penser au-delà des bombes
L’urgence de la lucidité
Nous sommes à un tournant. Pas celui que les communiqués de victoire décrivent. Un tournant plus profond, plus dangereux, plus décisif. La question n’est plus de savoir si les frappes étaient justifiées — les historiens débattront de ça pendant des décennies. La question est de savoir ce qu’on fait maintenant. Maintenant que les bombes ont cessé. Maintenant que les cratères fument. Maintenant que 88 millions de personnes se réveillent dans un pays dont le gouvernement existe peut-être encore, ou peut-être plus.
Le Dr Latham a raison. Un Iran vaincu est un problème connu. Un Iran brisé est un cauchemar sans nom. Et le choix entre les deux ne dépend plus des missiles. Il dépend de notre capacité — collective, internationale, peut-être même civilisationnelle — à penser au-delà de la destruction.
Le vrai test d’une civilisation n’est pas sa capacité à détruire ses ennemis. C’est sa capacité à construire quelque chose dans les ruines. Et sur ce test, nous sommes en train d’échouer.
Ce qui nous regarde tous
Ce n’est pas un article sur l’Iran. C’est un article sur nous. Sur notre incapacité à apprendre du passé. Sur notre fascination pour la force et notre allergie à la complexité. Sur notre tendance à célébrer les victoires sans jamais calculer leur coût réel. L’Iran est le miroir de nos contradictions. Nous voulons la sécurité sans la patience. La paix sans le compromis. L’ordre sans le dialogue. Et nous obtenons, à chaque fois, exactement l’inverse de ce que nous cherchions.
Un Iran en morceaux serait le pire cauchemar du Moyen-Orient. Pas parce que l’Iran mérite d’être sauvé. Mais parce que 88 millions de vies, la stabilité d’une région entière et la sécurité énergétique de la planète ne devraient pas être sacrifiées sur l’autel de notre impatience.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
12 days: How 2025 Iran blueprint trapped US, Israel in longer war — Al Jazeera — 11 mars 2026
Sources secondaires
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