Vingt-cinq pour cent du pétrole mondial dans un goulet d’étranglement
Le détroit d’Ormuz. Cinquante kilomètres de large à son point le plus étroit. Un ruban d’eau entre l’Iran et Oman par lequel transitent 21 millions de barils par jour. Chaque analyste énergétique, chaque stratège militaire sait que le blocage d’Ormuz constitue le scénario catastrophe absolu pour les marchés pétroliers. Les think tanks ont produit des centaines de rapports. Les simulations militaires l’ont modélisé des dizaines de fois. Le risque était documenté, cartographié, quantifié.
Et pourtant, fin février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une attaque majeure contre l’Iran. L’Iran a répondu comme tous les experts l’avaient prédit : en bloquant le détroit d’Ormuz. Ce n’était pas un imprévu géopolitique. C’était la conséquence la plus prévisible de l’histoire militaire contemporaine. Le blocage d’Ormuz faisait partie de tous les scénarios d’escalade. Washington a choisi d’attaquer quand même.
Il y a quelque chose de profondément troublant dans le fait qu’une superpuissance puisse déclencher une guerre en sachant exactement quelles en seront les conséquences économiques, puis prétendre être surprise par ces mêmes conséquences. Ce n’est pas de l’incompétence. C’est du déni organisé.
La mémoire courte des marchés et la panique longue des peuples
Les marchés financiers ont réagi avec une violence prévisible. Le Brent a bondi de 30 % en deux semaines. Les contrats à terme se sont envolés. Mais les marchés ont une mémoire de poisson rouge. Ils espèrent que la levée des sanctions russes va calmer la tempête. En attendant, ce sont les familles ordinaires qui paient. Le litre d’essence qui grimpe. Le chauffage qui coûte plus cher. L’épicerie dont les prix suivent ceux du transport. La spéculation enrichit quelques-uns. La crise énergétique appauvrit tout le monde.
En Europe, la situation est pire. Le continent avait réussi à réduire sa dépendance au gaz russe. Il avait diversifié, construit des terminaux de GNL, signé des contrats avec le Qatar. Et voilà que Washington, en déclenchant une guerre au Moyen-Orient, remet tout en question. Les Européens regardent avec un mélange de consternation et de colère froide. Leur allié vient de créer la crise qu’ils redoutaient le plus.
Cent millions de barils : le prix de la contradiction
Du pétrole sanctionné qui devient soudainement acceptable
Cent trente millions de barils de pétrole russe flottaient sur les océans du monde au 6 mars 2026, coincés sur des pétroliers par les sanctions occidentales. Bloqués. Interdits de livraison. Du pétrole que les États-Unis qualifiaient de financement de la guerre en Ukraine. Du pétrole toxique. Toxique jusqu’au moment où les prix à la pompe deviennent politiquement insoutenables.
Le 5 mars, les raffineries indiennes ont reçu une dérogation temporaire de 30 jours et ont immédiatement acheté environ 30 millions de barils. L’Inde, qui n’a jamais cessé d’acheter du pétrole russe à rabais malgré les protestations occidentales, se retrouve soudain légitimée par Washington lui-même. Le message est limpide : les principes tiennent tant que le baril reste sous les 90 dollars. Au-delà, on négocie. Au-delà de 100 dollars, on plie. Au-delà de 120 dollars, on capitule.
Trente jours de dérogation. Pas trente ans. Pas même trente mois. Trente jours. Comme si on pouvait mettre la morale géopolitique sur pause le temps de reprendre son souffle, puis la réactiver une fois les prix stabilisés. Cette gymnastique intellectuelle forcerait l’admiration si elle n’était pas aussi cynique.
Le double standard érigé en doctrine
Depuis février 2022, les États-Unis ont bâti une coalition internationale de sanctions contre la Russie. Pressions sur l’Inde, la Chine, la Turquie. Plafonnement des prix à 60 dollars le baril. Compagnies maritimes, assureurs, armateurs sanctionnés. La politique énergétique transformée en instrument de guerre. Et maintenant, en un communiqué de presse, ils défont cet édifice. Parce que les conséquences de leur propre politique leur reviennent en plein visage.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky n’a pas mâché ses mots. Lever les sanctions, a-t-il déclaré, n’est pas la bonne décision et n’aide pas la paix. Pendant que Washington combat l’Iran et courtise la Russie, l’Ukraine continue de mourir. Des soldats tombent sur le front du Donbass. Des missiles frappent des villes ukrainiennes. Et l’argent du pétrole débloqué alimentera cette même machine de guerre que les sanctions devaient affaiblir.
L'Europe trahie : quand l'allié devient le problème
La consternation des capitales européennes
À Bruxelles, à Berlin, à Paris, la décision a provoqué une onde de choc. Les dirigeants européens ont investi un capital politique considérable pour maintenir les sanctions contre la Russie. Ils ont accepté des récessions, des hivers difficiles. Ils ont tenu bon pendant quatre ans. Et voilà que leur principal allié suspend unilatéralement cette politique. Sans consultation. Sans préavis. Sans égard pour les conséquences stratégiques.
Le signal envoyé à Moscou est dévastateur. Si les sanctions peuvent être levées dès que les prix deviennent inconfortables, elles deviennent un bluff. Poutine l’a compris. Son envoyé Kirill Dmitriev était déjà en discussion avec des responsables américains. L’argent débloqué ira financer l’effort de guerre russe en Ukraine, aux frontières de l’Europe. Washington éteint un feu en en allumant un autre.
Je pense aux dirigeants européens qui ont passé quatre ans à expliquer à leurs populations pourquoi il fallait souffrir pour punir la Russie. Aux familles allemandes qui ont baissé leur thermostat. Aux entreprises qui ont payé leur énergie trois fois le prix normal. Et je me demande ce qu’ils ressentent ce matin en lisant que Washington vient de rendre tout cela caduc d’un trait de plume.
La fracture transatlantique qui ne dit pas son nom
Cette décision s’inscrit dans l’érosion progressive de la relation transatlantique depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. L’Europe découvre que les intérêts américains et européens ne sont plus alignés. Washington poursuit sa logique : contenir l’Iran, maintenir des prix domestiques acceptables, négocier avec Moscou. Si cette logique implique de sacrifier la cohérence des sanctions, tant pis.
Et pourtant, l’Europe ne peut pas passer à autre chose. Elle dépend du parapluie sécuritaire américain. Pas d’armée commune. Pas de politique étrangère unifiée. Elle regarde Washington détricoter l’architecture de sanctions qu’elle a aidé à construire, et ne peut que protester poliment. L’Europe a misé son avenir énergétique et sécuritaire sur un allié qui ne sert que ses propres intérêts.
L'Ukraine sacrifiée sur l'autel du baril
Des sanctions vidées de leur substance
Pour l’Ukraine, cette décision est un coup de poignard. Les sanctions contre le pétrole russe étaient l’arme économique principale contre l’invasion. Elles devaient asphyxier l’économie russe, couper les revenus qui finançaient chars, missiles, drones. Au lieu de quoi, Washington les suspend pour absorber les conséquences de sa propre guerre au Moyen-Orient.
Le calcul est brutal. L’Ukraine pèse moins que le prix de l’essence aux États-Unis. La souveraineté de 44 millions d’habitants vaut moins qu’un baril à 120 dollars. Les morts de Bakhmout, d’Avdiivka, de Kherson pèsent moins que la cote de popularité d’un président face aux prix à la pompe.
Combien de soldats ukrainiens sont morts pendant que j’écris ces lignes, financés par le pétrole que Washington vient de remettre en circulation? La question est indécente. La réponse l’est encore plus. Et le fait que personne ne la pose à voix haute en dit plus que n’importe quelle analyse géopolitique.
Le message envoyé au Kremlin
Au Kremlin, satisfaction à peine dissimulée. Kirill Dmitriev, envoyé spécial de Poutine, était déjà en discussions avec des responsables américains avant l’annonce. La Russie comprend : les sanctions occidentales ont un prix que l’Occident n’est plus prêt à payer. Tout ce que Moscou doit faire, c’est attendre. Attendre que les prix montent. Que la pression politique devienne intenable. Que Washington plie. Et Washington vient de plier.
Ce précédent est dévastateur. Si les sanctions peuvent être levées en trente jours chaque fois qu’une crise énergétique frappe, alors elles ne sont plus des sanctions. Ce sont des suggestions. Des recommandations temporaires. Des postures diplomatiques sans colonne vertébrale. Poutine sait désormais que la douleur économique de l’Occident est un levier plus puissant que n’importe quelle offensive militaire. Il suffit d’attendre que le baril atteigne le bon chiffre, et les principes fondent comme neige au soleil.
Scott Bessent et l'art du double langage
La rhétorique du « bénéfice non significatif »
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent mérite qu’on s’attarde sur ses mots. Cette mesure ne s’applique qu’au pétrole déjà en transit. Elle ne procurera pas de bénéfice financier significatif au gouvernement russe. Cent millions de barils à 120 dollars, cela représente 12 milliards de dollars remis en circulation. Des milliards qui iront dans les caisses d’un État en guerre. Non significatif, dit Bessent.
En qualifiant le bénéfice russe de non significatif, Bessent minimise sa propre décision et insulte chaque Ukrainien qui subit ces revenus pétroliers russes. Pour un soldat dans une tranchée du Donbass, chaque missile a été financé par des revenus que quelqu’un a jugés non significatifs.
Non significatif. J’aimerais que Bessent aille répéter cette phrase à Odessa, où les missiles russes continuent de tomber. J’aimerais qu’il l’explique aux familles de Kharkiv qui dorment dans des abris. Non significatif. Douze milliards de dollars de pétrole débloqué, et on appelle ça non significatif.
La novlangue des crises fabriquées
Promouvoir la stabilité des marchés énergétiques mondiaux. L’autre formule de Bessent. Qui a déstabilisé ces marchés? Qui a bombardé l’Iran? Qui a provoqué la fermeture du détroit d’Ormuz? L’administration Trump. Et cette même administration se présente comme celle qui promeut la stabilité. Le pompier pyromane. L’arsoniste qui vous vend l’extincteur.
Quand vous créez une crise puis prétendez la résoudre par une mesure qui contredit votre propre politique, vous faites du cynisme institutionnalisé. Tout le monde le voit. Les marchés. Les Européens. Les Ukrainiens. Poutine. Mais personne ne peut rien y faire, parce que les États-Unis restent la première puissance mondiale, avec le privilège de réécrire les règles en temps réel.
Le pétrole comme arme : qui contrôle vraiment le jeu
La dépendance structurelle que personne ne veut admettre
Cette crise révèle une vérité que les stratèges occidentaux ignorent : le monde reste fondamentalement dépendant du pétrole. Malgré la transition énergétique, les accords de Paris, les milliards dans le solaire et l’éolien, le pétrole reste le sang de l’économie mondiale. L’Iran l’a compris en bloquant Ormuz. La Russie en stockant son pétrole sur des tankers.
La réserve stratégique américaine est à des niveaux historiquement bas. Les producteurs de schiste ne peuvent pas augmenter leur production du jour au lendemain. Les pays du Golfe — Arabie saoudite, Émirats — hésitent à compenser. Résultat : Washington n’a qu’une option. Le pétrole russe.
Nous avons passé vingt ans à parler de transition énergétique. Vingt ans de sommets, de promesses, de rapports. Et au premier choc sérieux, nous courons supplier un dictateur de nous vendre son pétrole. La transition énergétique n’est pas une question environnementale. C’est une question de souveraineté. Et nous venons de prouver que nous n’en avons aucune.
L’OPEP regarde et prend des notes
L’OPEP+, dont la Russie est membre, comprend que les sanctions occidentales ont une date de péremption. Elles tiennent tant que les prix restent acceptables. Dès que la fourchette est dépassée, les sanctions s’évaporent. Le pouvoir de fixation des prix reste entre les mains des producteurs, pas des consommateurs.
L’Arabie saoudite observe avec un mélange d’amusement et de calcul. Riyad avait prévenu que l’attaque contre l’Iran aurait des conséquences énergétiques catastrophiques. Washington n’a pas écouté. Les Saoudiens négocient désormais en position de force : contrats d’armement, concessions diplomatiques, garanties de sécurité. La crise des uns fait le pouvoir des autres.
L'Inde, la grande gagnante silencieuse
Trente millions de barils achetés en un claquement de doigts
Pendant que l’Occident se déchire sur la moralité des sanctions, l’Inde fait ses courses. Trente millions de barils de pétrole russe achetés dès le 5 mars. New Delhi n’a jamais eu de scrupules. Les raffineries indiennes ont traité des volumes records de brut russe depuis 2022, revendant les produits raffinés à l’Europe elle-même. Un contournement que tout le monde connaissait.
Le contournement devient officiel. Légal. Approuvé par Washington. L’Inde ne fait plus de l’évasion de sanctions — elle exécute une politique américaine. Narendra Modi a joué le jeu long. En refusant les sanctions occidentales depuis 2022, l’Inde s’est positionnée comme acheteur indispensable. Le message pour les pays du Sud global : résistez, et les Occidentaux finiront par vous supplier de faire ce qu’ils vous interdisaient.
L’Inde a fait en quatre ans ce que les manuels de géopolitique enseignent en théorie : transformer une position de faiblesse apparente en levier stratégique. En refusant poliment de joindre le camp des sanctions, New Delhi a parié que l’Occident finirait par avoir besoin de sa flexibilité. Ce pari vient de rapporter gros.
Le Sud global prend note
La Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud, la Turquie — tous ces pays qui ont résisté aux pressions américaines se sentent validés. Les sanctions ne sont plus un instrument de justice internationale. Elles sont un outil de politique étrangère américaine, activé et désactivé selon les besoins. Cette perception affaiblit la capacité de l’Occident à utiliser les sanctions comme levier futur.
Et pourtant, personne ne mesure les dommages à long terme. Quand la Chine envahira Taïwan et que l’Occident voudra imposer des sanctions, Pékin se souviendra de mars 2026. Pékin se souviendra que les sanctions américaines durent jusqu’au moment où le prix du pétrole devient inconfortable.
Le pompier pyromane : anatomie d'une politique étrangère incohérente
Bombarder l’Iran et courtiser la Russie dans la même semaine
En deux semaines, les États-Unis ont bombardé l’Iran, provoqué la plus grande crise pétrolière depuis 2022, puis levé des sanctions contre la Russie pour en atténuer les effets. Ils combattent un ennemi au Moyen-Orient tout en enrichissant un adversaire en Europe. Un serpent d’Ouroboros géopolitique.
La logique est domestique. Trump ne peut pas se permettre un baril à 150 dollars. Les élections de mi-mandat approchent. Le prix de l’essence reste le premier sujet des électeurs américains. L’Ukraine, les sanctions, la crédibilité internationale — secondaire. La politique étrangère américaine n’est pas dirigée par le département d’État. Elle est dirigée par la station-service du coin.
On me reprochera peut-être d’être trop dur avec Washington. Mais je ne fais que décrire les faits dans l’ordre chronologique. Bombarder l’Iran. Provoquer une crise pétrolière. Lever les sanctions russes pour compenser. Si vous trouvez une cohérence là-dedans, je vous en prie, expliquez-la-moi. Je suis tout ouïe.
L’absence de vision stratégique à long terme
Les planificateurs du Pentagone avaient anticipé le blocage d’Ormuz. Le département de l’Énergie avait modélisé l’impact sur les prix du pétrole. Ce qui signifie que tout cela était accepté. La guerre contre l’Iran valait le coût de briser ses propres sanctions contre la Russie.
Pas l’improvisation qui inquiète. La préméditation. Quelqu’un à la Maison-Blanche a accepté que l’Ukraine paierait le prix. Que l’Europe absorberait le choc. Que les sanctions pouvaient être sacrifiées. Un coût acceptable dans la confrontation avec l’Iran. Les vies perdues en Ukraine. Les familles dans la précarité énergétique. Des dommages collatéraux.
Le précédent toxique : quand les sanctions deviennent négociables
La fin de la dissuasion économique
Les sanctions économiques sont l’arme de prédilection de l’Occident depuis la Guerre froide. Principe simple : la douleur économique modifie le comportement de l’État sanctionné. Mais ce principe exige des sanctions crédibles. Mars 2026 vient de démontrer que les États-Unis ne sont pas prêts à en supporter le coût.
Chaque futur régime sanctionné saura qu’il suffit d’attendre. Les sanctions ont un seuil de tolérance mesuré en dollars par baril. Corée du Nord, Venezuela, Chine — tous intégreront cette leçon. Les sanctions ne dissuadent que si elles sont irréversibles. Washington les a vidées de leur substance.
Nous venons d’assister à la mort clinique de la dissuasion économique comme instrument de politique étrangère. Pas dans un grand fracas. Pas dans une déclaration spectaculaire. Dans un communiqué de presse du département du Trésor, un jeudi après-midi, entre deux réunions. C’est comme ça que les empires perdent leur pouvoir. Pas d’un coup. Goutte à goutte.
Le signal envoyé à Pékin
Si j’étais stratège à Pékin, je prendrais cette semaine au sérieux. Pas comme une menace. Comme une opportunité. Les sanctions américaines sont élastiques. La Chine, qui prépare sa résilience face aux sanctions — réserves de change, yuan numérique, stockage de matières premières — vient de recevoir confirmation que sa stratégie est la bonne.
Pour Taïwan, c’est inquiétant. La dissuasion contre une invasion chinoise repose sur la menace de sanctions massives. Si Pékin calcule que ces sanctions seront levées dès que les prix des semi-conducteurs deviennent insoutenables, la dissuasion s’affaiblit. Mars 2026 n’est pas qu’une crise pétrolière. C’est un signal géopolitique dont les répliques dureront des décennies.
La morale géopolitique, cette variable d'ajustement
Des principes à géométrie variable
Il y a deux ans, les États-Unis déclaraient que chaque dollar de pétrole russe achetait une balle destinée à un Ukrainien. C’est toujours vrai. Chaque dollar de ces cent millions de barils libérés ira dans les caisses du gouvernement russe. Munitions. Carburant pour les chars. Salaires pour les soldats qui tirent sur des civils ukrainiens. Le mécanisme n’a pas changé. Seule la volonté politique a changé.
Les principes moraux n’ont pas disparu. Les crimes de guerre n’ont pas cessé. Les bombardements continuent. Les déportations d’enfants documentées par la CPI n’ont pas été réparées. Rien n’a changé. Sauf le prix du baril. Et c’est suffisant pour remettre les principes dans le tiroir.
J’essaie de ne pas être cynique. Sincèrement. Mais quand je lis que les principes qui envoyaient des armes à l’Ukraine et des sanctions à la Russie peuvent être suspendus en trente jours parce que l’essence coûte trop cher, je ne vois pas quel autre mot utiliser. Le cynisme n’est pas une posture. C’est la description exacte de ce qui se passe.
Le coût moral de la Realpolitik
On me répondra : Realpolitik. Les États n’ont pas de morale, seulement des intérêts. Kissinger l’avait dit. Peut-être. Mais il y a une différence entre pratiquer la Realpolitik en silence et la pratiquer après quatre ans de morale. Washington a trahi un discours moral qu’il avait construit. Cette trahison dépasse le cours du pétrole.
Le prix, c’est la confiance. Confiance des alliés. Des peuples. Chaque fois qu’un gouvernement demandera des sacrifices au nom de valeurs — démocratie, droit international, solidarité — les gens se souviendront de mars 2026. Les principes ont une date d’expiration. Inscrite sur un baril de pétrole.
Trente jours : la fenêtre de l'hypocrisie
Pourquoi trente jours et pas plus
Trente jours, jusqu’au 11 avril. Assez court pour prétendre que la mesure est exceptionnelle. Assez long pour injecter du pétrole et calmer les prix. Surtout le temps nécessaire pour que l’attention se déplace. Si les prix baissent, l’exemption expirera discrètement. Sinon, Washington la renouvellera avec un nouveau communiqué.
Rien n’est plus permanent qu’une mesure temporaire. Camps de réfugiés temporaires qui durent des décennies. Impôts temporaires qui deviennent permanents. Pouvoirs d’urgence jamais rendus. Le caractère temporaire n’est pas une limitation. C’est un alibi.
Trente jours. C’est le temps qu’il faut à Washington pour transformer un principe moral en variable d’ajustement. Trente jours. C’est aussi le temps moyen pour qu’une nouvelle crise fasse oublier la précédente. La coïncidence est troublante.
Après avril, quoi
Que se passe-t-il le 12 avril? Si le détroit d’Ormuz reste bloqué, les prix resteront élevés. La pression pour renouveler l’exemption sera irrésistible. Et les sanctions contre la Russie deviendront caduques. Pas dans les textes. Dans les faits. Le pétrole russe coulera à flots tant que la guerre au Moyen-Orient maintiendra les prix insoutenables.
Boucle perverse. La guerre contre l’Iran maintient les prix élevés. Les prix forcent la levée des sanctions russes. La levée enrichit la Russie. La Russie enrichie intensifie sa guerre en Ukraine. L’Ukraine affaiblie réduit la pression sur Moscou. Chaque guerre alimente l’autre. Spirale sans sortie.
Ce que cette crise révèle sur le monde de 2026
L’ordre mondial en lambeaux
Mars 2026 restera comme le mois où l’hypocrisie structurelle du système international est devenue impossible à ignorer. La première puissance bombarde un pays, provoque une crise énergétique, lève ses sanctions contre un adversaire pour absorber le choc. Les principes s’achètent au prix du baril. La morale internationale a le statut des promesses électorales.
Ce n’est pas la fin de l’ordre mondial. C’est pire. La confirmation qu’il n’a jamais existé tel que nous le rêvions. Un arrangement de convenance entre les puissants. Institutions internationales, droit international, traités — tout cela n’a de force que si les puissants acceptent de s’y soumettre. Et ils ne s’y soumettent que quand ça ne coûte pas trop cher.
On m’a souvent accusé de pessimisme. Mais regardez ce qui se passe en ce moment. Nous avons un système international où les règles changent selon qui les écrit et combien ça coûte de les appliquer. Ce n’est pas du pessimisme. C’est du réalisme. Et c’est la première étape pour construire quelque chose de mieux.
La leçon que personne ne veut entendre
La vraie leçon : la dépendance au pétrole est une vulnérabilité stratégique qui transforme chaque crise géopolitique en crise économique, et chaque crise économique en capitulation morale. Tant que le monde tournera au pétrole, les principes seront indexés sur le baril. La transition énergétique n’est pas un luxe. C’est la seule sortie de ce cycle.
Personne ne veut entendre ça quand le baril est à 120 dollars. On veut du pétrole moins cher. Pas des panneaux solaires quand on n’arrive plus à chauffer sa maison. Et c’est cette urgence du court terme qui perpétue la dépendance qui crée l’urgence. Un piège dont la seule sortie est celle que nous refusons.
Conclusion : Le baril de pétrole ne connaît ni la morale ni les frontières
Le monde que nous avons choisi
Les États-Unis bombardent l’Iran. L’Iran bloque Ormuz. Washington lève les sanctions sur le pétrole russe. La Russie encaisse. L’Ukraine meurt. L’Europe observe. L’Inde achète. La Chine prend note. Le monde tourne, alimenté par un liquide noir qui ne connaît ni la morale, ni les frontières, ni les valeurs démocratiques. Les principes s’arrêtent là où le portefeuille souffre.
Bessent a raison sur un point. Le bénéfice financier russe sera peut-être non significatif. Mais le bénéfice stratégique est colossal. Poutine a la preuve que les sanctions occidentales sont négociables. Que la solidarité avec l’Ukraine a un prix plafond. Que la cohérence morale de l’Occident est aussi volatile que les cours du pétrole.
Je termine cet article avec un goût amer. Pas parce que la politique est cynique — elle l’a toujours été. Mais parce que nous continuons de prétendre le contraire. Nous continuons de parler de principes, de valeurs, de solidarité, tout en les suspendant dès que le prix du baril dépasse un certain seuil. Le jour où nous accepterons cette vérité, peut-être commencerons-nous à construire quelque chose de réel. En attendant, le pétrole coule. Et les principes avec.
L’urgence de regarder la vérité en face
Un baril de pétrole pèse plus lourd qu’un principe moral. Trente jours d’exemption suffisent à défaire quatre ans de politique de sanctions. Nous pouvons fermer les yeux. Prétendre que cette exemption temporaire est une mesure technique. Ou reconnaître ce qu’elle est : la preuve que nos principes ont un prix, et que ce prix vient d’être atteint.
Le détroit d’Ormuz finira par rouvrir. Les prix finiront par baisser. L’exemption finira par expirer. Mais quelque chose a été brisé cette semaine qui ne se réparera pas facilement. La crédibilité d’un système qui prétendait fonctionner selon des règles. La confiance de ceux qui avaient accepté de souffrir au nom de ces règles. L’illusion que la morale pouvait peser plus lourd que le pétrole. Cette illusion est morte. Et personne n’ira à son enterrement.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources complémentaires
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