Les routes de l’exode
Quand les frappes aériennes se sont intensifiées sur le sud du Liban et la banlieue sud de Beyrouth, les familles n’ont pas eu le temps de réfléchir. Elles ont pris ce qu’elles pouvaient porter. Un sac. Un enfant. Un téléphone. Certaines n’ont même pas eu le temps de fermer la porte. La porte qui n’existe plus, de toute façon. Les ordres d’évacuation lancés par l’armée israélienne tombaient comme des sentences. Sur les routes du Liban-Sud, les colonnes de véhicules s’étiraient sur des kilomètres. Des familles entassées dans des voitures, des pick-up, des camionnettes. Certaines marchaient. Des femmes enceintes. Des personnes âgées en fauteuil roulant poussées par des adolescents. Des enfants pieds nus sur l’asphalte brûlant. Ahmad, père de deux filles de deux ans et sept mois, a raconté à Save the Children ce qu’il ressentait. Ses mots sont simples. Ils sont terrifiants.
Ahmad a dit ceci : ma femme et moi sommes terrifiés par ce qui pourrait arriver. Nous avons peur pour nos filles. Et si quelque chose leur arrivait. Et si quelque chose nous arrivait à nous, qu’est-ce qu’elles deviendraient. Notre bébé de sept mois pleure sans arrêt parce qu’elle sent notre peur. Ce témoignage n’a pas fait la une des journaux occidentaux. Il n’a pas été retweeté un million de fois. Il n’est pas devenu viral. C’est juste un père. Avec ses deux filles. Dans un pays qui s’effondre. Et personne ne regarde.
Quand un père vous dit que son bébé de sept mois pleure parce qu’elle sent sa peur, il n’y a rien à ajouter. Pas d’analyse. Pas de contexte géopolitique. Pas de nuance diplomatique. Juste un bébé qui pleure. Et un monde qui regarde ailleurs.
La géographie de la fuite
L’Organisation internationale pour les migrations a identifié près de 779 613 personnes déplacées internes à travers le Liban. Les flux se dirigent vers le nord, vers Beyrouth, vers le Mont-Liban, vers Tripoli. Certains vers la Syrie, un pays lui-même ravagé par treize ans de guerre. Plus de 300 000 Libanais et Syriens ont franchi la frontière syrienne. L’ironie est tellement amère qu’elle en devient insupportable. Des réfugiés syriens qui avaient fui la Syrie pour le Liban fuient maintenant le Liban pour retourner en Syrie. Le cercle de la violence ne se referme pas. Il tourne. Et il broie tout sur son passage. Le Conseil norvégien pour les réfugiés a documenté cette spirale. Des personnes déplacées deux fois. Trois fois. Certaines en sont à leur quatrième déplacement. À chaque fois, elles perdent un peu plus. Un peu plus de dignité. Un peu plus d’espoir. Un peu plus de cette chose fragile qu’on appelle une vie normale.
Les écoles devenues des camps
Des salles de classe transformées en dortoirs
La moitié des écoles publiques du Liban a été transformée en centres d’accueil pour les déplacés. Le chiffre exact fait froid dans le dos. Plus de 1 000 écoles et bâtiments publics convertis en abris d’urgence. Parmi eux, 837 ont déjà atteint leur capacité maximale. Plus de 78 000 personnes vivent dans près de 560 abris collectifs, principalement des écoles situées dans les gouvernorats de Beyrouth et du Mont-Liban. Les salles de classe qui accueillaient des enfants en train d’apprendre à lire accueillent maintenant entre dix et douze personnes par pièce. Des familles entières empilées les unes sur les autres. Des matelas jetés au sol quand il y en a. Quand il n’y en a pas, on dort sur le carrelage froid. On cuisine dans les couloirs. On fait sécher le linge sur les tableaux noirs.
Une école, c’est un lieu où un enfant apprend à rêver. Aujourd’hui, au Liban, c’est un lieu où un enfant apprend à survivre. Et cette transformation silencieuse dit tout ce qu’il faut savoir sur ce que nous avons laissé faire.
Ce qui manque dans les abris
Soeur Rosalie, qui gère l’un de ces centres d’accueil, a décrit la tension qui règne parmi les réfugiés. Certaines familles se sont précipitées pour avoir des places, a-t-elle raconté. Il y a des disputes parce que tous n’ont pas de matelas. L’UNICEF a confirmé ce que les témoins sur le terrain disent depuis le début. Il manque tout. Des matelas. Des couvertures. Du savon. Des douches. Les conditions d’hygiène sont catastrophiques. Les épidémies menacent. Les installations sanitaires de ces bâtiments n’ont jamais été conçues pour accueillir des centaines de personnes simultanément. L’eau potable manque. Les toilettes sont insuffisantes. L’Organisation mondiale de la santé a tiré la sonnette d’alarme sur les risques de propagation de maladies infectieuses dans ces conditions.
Les enfants du chaos
400 000 vies suspendues
Environ 400 000 enfants ont été déplacés au Liban depuis l’escalade de septembre 2024. Quatre cent mille. C’est l’équivalent de la population d’une grande ville. Ce sont des enfants qui, il y a quelques semaines encore, allaient à l’école, jouaient dans la cour, se disputaient pour la télécommande, demandaient à leurs parents de rester debout cinq minutes de plus. Aujourd’hui, ils dorment dans des gymnases. Ils mangent ce qu’on leur donne quand on leur donne quelque chose. Ils ne comprennent pas pourquoi le monde tremble. L’UNICEF a qualifié la situation de course contre la montre. Education Cannot Wait, le fonds mondial pour l’éducation en situation d’urgence, a approuvé 1,5 million de dollars supplémentaires en réponse d’urgence. Le financement total de l’organisation au Liban dépasse les 25,8 millions de dollars. Mais l’argent ne remplace pas un toit. L’argent ne remplace pas une mère qui peut dormir sans trembler.
Save the Children a documenté la sixième année consécutive de perturbation de l’éducation au Liban. Six ans. Une génération entière qui grandit dans l’interruption permanente. Des enfants qui n’ont jamais connu une année scolaire complète. Avant, c’était la crise économique. Avant encore, l’explosion du port de Beyrouth en août 2020. Avant encore, la crise des réfugiés syriens. Maintenant, les bombes. Le Liban accumule les catastrophes comme d’autres accumulent les souvenirs.
On parle de résilience libanaise comme si c’était une qualité nationale, presque folklorique. Mais la résilience, quand elle est forcée par l’indifférence du monde, n’est pas une vertu. C’est une condamnation.
Les mots d’une mère
Une mère déplacée, dont le nom n’a pas été publié pour protéger sa sécurité, a prononcé des mots qui devraient hanter chaque décideur, chaque diplomate, chaque citoyen du monde. Mes enfants me disent qu’ils préféreraient mourir sous les bombardements que de vivre comme ça. L’école a tremblé toute la nuit. Nous nous considérons en sécurité ici pour l’instant, mais que se passera-t-il si Israël décide de cibler les écoles. Ces mots ne sont pas tirés d’un roman. Ce ne sont pas des mots écrits par un scénariste. Ce sont les mots d’une mère, dans une école transformée en abri, au Liban, en 2024. Des enfants qui préfèrent la mort à cette vie. Et le monde continue de tourner. Les Bourses montent. Les algorithmes proposent des vidéos de chats. Les négociations diplomatiques avancent à la vitesse d’un escargot diplomatique.
45 tonnes pour 760 000 âmes
L’aide qui arrive au compte-gouttes
La France a annoncé le triplement de son aide humanitaire au Liban. 60 tonnes de matériel d’urgence. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a annoncé sur le plateau de TF1. 60 tonnes. Le chiffre sonne bien à la télévision. Il remplit un communiqué de presse. Il donne l’impression que quelqu’un fait quelque chose. Mais faisons le calcul. 60 tonnes divisées par 760 000 personnes, cela donne environ 79 grammes par personne. Le poids d’une pomme. D’une barre de chocolat. D’un savon. Pour des gens qui ont tout perdu. L’aide comprend des kits sanitaires, des kits d’hygiène, des matelas, des lampes et un poste sanitaire mobile. Le premier vol humanitaire français a été acheminé par un avion Air Cargo. L’Union européenne a déployé 9 vols depuis son pont aérien humanitaire, livrant plus de 275 tonnes de fournitures.
45 tonnes, ça ne va pas suffire. Ce sont les mots exacts prononcés dans le reportage de TF1. Des mots d’une lucidité terrible. Parce que non, 45 tonnes ne suffisent pas. 60 tonnes ne suffisent pas. 275 tonnes ne suffisent pas. Quand 760 000 personnes n’ont plus rien, aucun tonnage ne suffit. Ce qui suffirait, c’est d’arrêter les bombes.
Le gouffre entre les promesses et la réalité
Le Programme alimentaire mondial prévoit de distribuer 404 tonnes de vivres à plus de 90 000 bénéficiaires. 90 000 sur 760 000. Moins de 12 pour cent de la population déplacée. Les États-Unis ont annoncé une aide humanitaire via USAID le 4 octobre 2024. L’Union européenne a débloqué 100 millions d’euros. Le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies a lancé un appel éclair pour le Liban couvrant la période d’octobre à décembre 2024. Et pourtant. Et pourtant, les familles dans les écoles attendent toujours. Les matelas n’arrivent pas assez vite. La nourriture non plus. Les médicaments manquent. L’ONU elle-même a reconnu que le manque de fonds entrave l’aide humanitaire au Liban. L’argent est annoncé. Les communiqués sont publiés. Les photos sont prises. Et sur le terrain, les gens attendent.
Ceux qui restent dans le sud
Les oubliés de l’évacuation
Tous ne sont pas partis. Certains n’ont pas pu. D’autres n’ont pas voulu. Dans les villages du sud du Liban, des familles sont restées. Des personnes âgées qui refusent de quitter la terre où elles sont nées. Des malades qui ne peuvent pas être transportés. Des gens qui n’avaient tout simplement nulle part où aller. Le Comité international de la Croix-Rouge a tenté de maintenir un accès à ces populations. Médecins sans Frontières a documenté les déplacements massifs et les besoins humanitaires urgents dans les zones touchées par l’offensive israélienne. Les infrastructures médicales sont en ruines. Les hôpitaux fonctionnent au ralenti quand ils fonctionnent encore. Le personnel médical, lui aussi, a fui. Il ne reste parfois qu’un infirmier pour un village entier. Un infirmier avec des pansements, du désinfectant et un courage qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer.
Les frappes continuent. Les ordres d’évacuation continuent. Et les gens qui restent vivent dans une sorte de temps suspendu, entre la peur de la prochaine bombe et l’impossibilité de partir. Plan International a alerté sur la situation des enfants et des familles qui nécessitent une aide humanitaire urgente. Le Service jésuite des réfugiés a décrit des scènes de déplacement qui rappellent les pires moments de l’histoire récente du Moyen-Orient. Des familles séparées. Des proches introuvables. Des téléphones qui ne captent plus. Le silence qui s’installe quand on ne sait plus si les siens sont vivants.
Ceux qui restent ne font pas la une. Ils ne sont pas comptés dans les 760 000. Ils sont l’angle mort de cette crise. Et dans chaque angle mort, il y a des vies que personne ne compte.
Le paradoxe de la fuite vers la Syrie
Plus de 300 000 personnes ont franchi la frontière syro-libanaise dans l’autre sens. Des Libanais vers la Syrie. Des réfugiés syriens retournant dans un pays qu’ils avaient fui. Le Conseil norvégien pour les réfugiés a qualifié la situation de sans précédent. Des réfugiés qui fuient un refuge. Des exilés qui retournent dans l’exil. La Syrie, pays dévasté par treize ans de guerre civile, redevient une destination de survie. Ce paradoxe géopolitique dit tout de l’état du monde. Quand un pays en guerre devient un refuge par rapport à un autre pays en guerre, les mots perdent leur sens. Sécurité. Protection. Communauté internationale. Tous ces mots deviennent creux comme des coquilles vides.
Le système de santé à genoux
Les hôpitaux entre ruines et survie
Le système de santé libanais, déjà fragilisé par des années de crise économique et la catastrophe du port de Beyrouth, vacille. Les hôpitaux du sud ont été évacués ou fonctionnent avec un personnel squelettique. L’Organisation mondiale de la santé a documenté les dégâts causés aux infrastructures médicales. Des centres de soins primaires fermés. Des pharmacies pillées ou détruites. Des stocks de médicaments qui s’épuisent sans être remplacés. Le poste sanitaire mobile envoyé par la France est une goutte d’eau dans un océan de besoins. L’Ordre de Malte a décrit la crise humanitaire comme s’aggravant de jour en jour à cause de la guerre. Les blessés s’accumulent. Les chirurgiens opèrent sans repos. Les infirmières tiennent debout par la seule force de leur engagement.
Un système de santé, ce n’est pas un bâtiment. Ce sont des mains qui soignent, des yeux qui veillent, des voix qui rassurent. Et quand ces mains, ces yeux et ces voix fuient parce que les bombes tombent, il ne reste que les murs. Et les murs ne sauvent personne.
Les maladies qui guettent
Dans les abris surpeuplés, les conditions sanitaires créent un terreau fertile pour les épidémies. L’UNICEF a lancé des alertes répétées. Le manque d’eau potable, l’insuffisance des installations sanitaires, la promiscuité forcée de centaines de personnes dans des espaces conçus pour quelques dizaines. Tout cela forme un cocktail épidémiologique que les organisations humanitaires redoutent. Les maladies respiratoires se propagent dans les salles de classe mal ventilées. Les infections cutanées se multiplient faute de savon et de douches. Les gastro-entérites frappent les plus fragiles, les enfants et les personnes âgées. Et le système de santé, déjà à genoux, n’a plus les moyens de répondre à cette vague sanitaire qui s’ajoute à la vague militaire.
L'UNRWA en première ligne
Les réfugiés palestiniens doublement frappés
L’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, se retrouve en première ligne de cette crise dans la crise. Les camps de réfugiés palestiniens au Liban sont eux aussi touchés. L’école d’urgence de Toubas, dans le camp de Nahr el-Bared au nord du Liban, a été ouverte le 24 septembre avec une capacité de 774 déplacés. L’école de Deir Qasi, dans le camp de Mieh Mieh près de Saïda, a ouvert le 1er octobre. L’UNRWA coordonne avec les agences des Nations unies, l’Organisation internationale pour les migrations, l’UNICEF, le Programme alimentaire mondial, ainsi que des ONG internationales comme le Conseil norvégien pour les réfugiés et Save the Children International. Cette coordination est nécessaire. Elle est aussi tragiquement insuffisante.
Les réfugiés palestiniens au Liban vivent depuis des décennies sans citoyenneté libanaise, sans accès à de nombreux droits fondamentaux. Et maintenant, ils subissent les mêmes bombardements que leurs voisins libanais. Ils fuient les mêmes routes. Ils dorment dans les mêmes écoles. Mais leur statut de réfugiés permanents rend leur déplacement encore plus vertigineux. Déplacés d’un déplacement. Exilés de l’exil.
Il y a quelque chose d’insoutenable dans le fait que des réfugiés palestiniens qui vivent dans des camps depuis 1948 soient à nouveau déplacés en 2024. Soixante-seize ans de déplacement. Trois générations. Et le monde appelle encore ça une situation temporaire.
La mécanique de l’abandon
L’UNRWA publie des rapports de situation numérotés. Le rapport numéro 4. Le rapport numéro 11. Le rapport numéro 12. Chaque rapport documente la même réalité avec des chiffres mis à jour. Plus de déplacés. Plus de blessés. Plus de morts. Moins de fonds. Moins de personnel. Moins d’espoir. Et pourtant, l’agence continue. Les travailleurs humanitaires sur le terrain continuent. Ils distribuent ce qu’ils peuvent. Ils écoutent. Ils documentent. Ils sont le dernier fil entre ces populations et le reste du monde. Un fil de plus en plus fin. De plus en plus fragile. De plus en plus invisible.
La communauté internationale regarde
Les communiqués et les réalités
L’Union européenne a débloqué 100 millions d’euros d’aide humanitaire au Liban. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a fait cette annonce. Les États-Unis ont contribué via USAID. La France a triplé son aide. Le Qatar a participé à l’acheminement. Le Bureau de coordination des affaires humanitaires a lancé son appel. Les communiqués se sont empilés. Les conférences de presse se sont succédé. Les mots de solidarité, de préoccupation, d’urgence ont été prononcés dans toutes les langues diplomatiques du monde. Et dans les écoles du Liban, les enfants dorment toujours par terre.
Le Pont aérien humanitaire européen a effectué 9 vols depuis octobre 2024, acheminant plus de 275 tonnes de fournitures depuis l’entrepôt stratégique de Copenhague. L’aide est réelle. Elle arrive. Mais elle arrive comme une averse dans un désert. Le sable l’absorbe avant qu’elle ne puisse irriguer quoi que ce soit. Parce que 760 000 personnes déplacées en quelques semaines, c’est un défi que même les machines les plus rodées de l’aide internationale ne peuvent relever à temps.
La communauté internationale fait ce qu’elle sait faire de mieux : elle regarde, elle compte, elle annonce et elle attend. Et pendant qu’elle attend, les enfants du Liban vieillissent dans des écoles où personne n’enseigne plus rien, sauf la survie.
Les casques bleus sous le feu
Les Casques bleus de la FINUL, la Force intérimaire des Nations unies au Liban, sont eux-mêmes menacés. L’ONU a alerté sur les risques pour les civils et les soldats de la paix dans le contexte de l’escalade du conflit. Des positions de la FINUL ont été touchées. Des soldats de la paix ont été blessés. La mission, censée être un bouclier entre les belligérants, se retrouve prise en étau. Incapable de protéger. Incapable de se protéger. Et le Conseil de sécurité, paralysé par ses divisions habituelles, observe. Il observe comme on observe un incendie depuis une fenêtre fermée.
Les femmes portent le poids
Celles qui tiennent debout
Dans chaque crise, ce sont les femmes qui portent le poids le plus lourd. Au Liban, cette vérité universelle prend une dimension particulière. Ce sont les mères qui organisent la survie dans les abris. Ce sont elles qui rationnent la nourriture. Ce sont elles qui calment les enfants quand les explosions font trembler les murs. Ce sont elles qui font la queue pour un seau d’eau. Ce sont elles qui lavent le linge dans des lavabos d’école. Ce sont elles qui maintiennent un semblant de normalité dans un univers où plus rien n’est normal. Fatima, trente-quatre ans, a quitté le sud du Liban avec ses trois enfants et un sac. Son mari est resté. Il cherche à récupérer ce qui peut l’être dans ce qui reste de leur maison. Elle vit dans un couloir d’école depuis deux semaines. Elle fait chauffer de l’eau pour le biberon du plus petit sur un réchaud prêté par une voisine de fortune.
On ne raconte jamais les guerres du point de vue des femmes qui les subissent. On parle de stratégie militaire, de géopolitique, de diplomatie. Mais la guerre, la vraie, celle qui se vit au quotidien, elle est dans les mains de Fatima qui fait chauffer un biberon dans un couloir d’école. C’est ça, la guerre. Le reste, c’est du commentaire.
Les grossesses dans le chaos
Des femmes enceintes accouchent dans des conditions précaires. Les maternités du sud ont fermé. Les sages-femmes ont fui. L’UNICEF a signalé des situations de grossesses à risque non suivies, de complications sans prise en charge, de nouveau-nés arrivant dans un monde sans infrastructure médicale pour les accueillir. Le centre médical mobile envoyé par la France est supposé couvrir une partie de ces besoins. Un centre mobile. Pour un pays entier en crise. La disproportion est tellement flagrante qu’elle en devient presque obscène. Mercy Corps a commencé à distribuer des repas chauds, des colis alimentaires, des matelas et des couvertures dès les premiers jours de l’escalade. Ces gestes sont essentiels. Ils sauvent des vies. Mais ils ne suffisent pas à combler le gouffre entre ce qui est offert et ce qui est nécessaire.
L'économie d'un pays en ruines
La crise qui s’ajoute à la crise
Le Liban traversait déjà la pire crise économique de son histoire. Depuis 2019, la livre libanaise a perdu plus de 90 pour cent de sa valeur. Le PIB s’est effondré. Le système bancaire est en faillite. L’inflation a atteint des niveaux insupportables. Et maintenant, les bombes. Les déplacements massifs ajoutent une couche de destruction à un édifice déjà en ruines. Les commerces du sud ont fermé. Les terres agricoles sont inaccessibles. Les récoltes pourrissent dans les champs pendant que les agriculteurs dorment dans des gymnases à Beyrouth. L’économie libanaise, déjà en soins intensifs, reçoit un nouveau coup qui pourrait s’avérer fatal.
La Banque mondiale et le Fonds monétaire international avaient déjà tiré la sonnette d’alarme avant cette escalade. Le Liban figurait parmi les pays connaissant l’une des crises économiques les plus sévères au monde depuis le milieu du dix-neuvième siècle, selon la Banque mondiale. Les 760 000 déplacés viennent s’ajouter à une population qui luttait déjà pour survivre. Les prix flambent dans les zones d’accueil. Les loyers explosent. La solidarité des communautés d’accueil s’érode à mesure que les ressources s’amenuisent. Le tissu social craque.
On peut survivre à une guerre. On peut survivre à une crise économique. Mais survivre aux deux en même temps, dans un pays de quatre millions d’habitants, c’est un exploit que personne ne devrait avoir à accomplir. Et pourtant, les Libanais le font. Chaque jour. Sans que personne ne leur demande s’ils en ont encore la force.
Le coût de l’indifférence
Le Plan de réponse à la crise au Liban pour 2024, coordonné par l’Organisation internationale pour les migrations, était déjà sous-financé avant l’escalade militaire. Les appels humanitaires pour le Liban atteignent rarement leur objectif de financement. Le monde a d’autres crises. D’autres urgences. D’autres priorités. Le Liban glisse dans l’oubli entre deux titres de journaux sur d’autres conflits. Et chaque dollar qui ne vient pas, c’est un matelas qui manque dans une école. C’est un repas qui n’est pas servi. C’est un médicament qui n’arrive pas à temps. Le coût de l’indifférence ne se mesure pas en argent. Il se mesure en vies perdues, en dignités piétinées, en enfances volées.
Les humanitaires au bout du souffle
Ceux qui donnent ce qu’il leur reste
Les travailleurs humanitaires au Liban sont eux-mêmes épuisés. Beaucoup sont libanais. Beaucoup ont eux-mêmes des familles déplacées. Ils travaillent pour aider les autres tout en sachant que leurs propres proches vivent les mêmes épreuves. Le IRC, le Comité international de secours, a décrit les conditions de travail sur le terrain. L’accès aux zones touchées est limité. Les routes sont endommagées. Les checkpoints ralentissent les convois. L’insécurité menace les équipes. Et malgré tout, ils continuent. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que si eux s’arrêtent, plus personne ne fait rien.
Les humanitaires ne sont pas des héros de film. Ce sont des gens ordinaires qui font un travail extraordinaire dans des conditions inhumaines. Et quand ils rentrent chez eux, s’ils ont encore un chez-eux, ils portent sur leurs épaules le poids de tout ce qu’ils n’ont pas pu faire. De tous ceux qu’ils n’ont pas pu aider. De tous les visages qu’ils n’oublieront jamais.
Oxfam et la course contre la montre
Oxfam a lancé sa propre réponse d’urgence au Liban, soulignant que le pays s’efforce de faire face à la crise mais que les capacités locales sont débordées. Handicap International s’est mobilisé pour répondre à l’urgence, avec une attention particulière aux personnes handicapées et aux populations vulnérables prises au piège du conflit. Chaque organisation apporte sa pierre. Chaque effort compte. Mais l’image globale reste celle d’un système humanitaire qui court après une catastrophe plus rapide que lui. Un système conçu pour des crises ponctuelles, confronté à une crise permanente qui s’aggrave de semaine en semaine.
Le monde d'après
Ce qui restera quand le silence reviendra
Un jour, les bombes s’arrêteront. Un cessez-le-feu sera annoncé. Les diplomates se féliciteront. Les journaux télévisés passeront à un autre sujet. Et les 760 000 déplacés devront rentrer chez eux. Sauf que chez eux n’existera plus. Les maisons seront en ruines. Les écoles devront redevenir des écoles. Les routes devront être reconstruites. Les champs devront être déminés. Et les enfants, ces 400 000 enfants qui auront grandi dans des couloirs d’école, devront réapprendre à vivre sans trembler. Combien de temps faudra-t-il. Le Liban ne s’est jamais complètement remis de l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Il ne s’est jamais complètement remis de la guerre civile de 1975 à 1990. Les cicatrices s’accumulent. Les traumatismes se superposent. Et chaque nouvelle couche de destruction rend la reconstruction plus longue, plus coûteuse, plus improbable.
La reconstruction du sud du Liban coûtera des milliards de dollars. Des milliards que le Liban n’a pas. Des milliards que la communauté internationale promettra mais ne versera probablement jamais en totalité. Les conférences de donateurs se tiennent dans des hôtels cinq étoiles. Les chiffres sont annoncés. Et puis le monde passe à autre chose. Et le Liban reste seul avec ses décombres.
Le monde d’après sera construit par ceux qui ont tout perdu. Pas par ceux qui ont tout promis. C’est toujours comme ça. Les puissants promettent. Les humbles reconstruisent. Et entre les deux, il y a un silence qui ressemble à de l’oubli.
La mémoire et l’oubli
Dans quelques mois, le Liban aura disparu des radars médiatiques. D’autres crises auront pris sa place. D’autres 760 000 ailleurs dans le monde. D’autres enfants dans d’autres écoles. D’autres pères terrifiés. D’autres mères faisant chauffer de l’eau dans des couloirs. Le cycle de l’oubli est aussi prévisible que le cycle de la violence. Et il est tout aussi destructeur. Parce que l’oubli, c’est ce qui permet à la violence de revenir. L’oubli, c’est ce qui permet au monde de dire, la prochaine fois, que personne ne pouvait prévoir. Que personne ne savait. Que personne n’a vu venir.
Conclusion : Le poids d'une pomme
Ce que 79 grammes disent de nous
79 grammes. C’est ce que représente l’aide française divisée par le nombre de déplacés libanais. Le poids d’une pomme. Le poids d’un savon. Le poids de notre compassion quand elle se traduit en actes. 760 000 personnes ont été arrachées à leur vie. 400 000 enfants ont vu leur monde s’effondrer. 634 morts. 1 586 blessés. Des écoles pleines de gens qui ne dorment pas. Des abris sans matelas. Des hôpitaux sans médecins. Et 79 grammes d’aide par personne. Ce chiffre n’est pas une accusation contre la France. La France fait plus que beaucoup d’autres. Ce chiffre est un miroir. Un miroir tendu à la face du monde entier. À nous tous. À notre capacité collective à transformer la compassion en action. Et ce miroir nous renvoie l’image de ce que nous sommes réellement quand les caméras s’éteignent.
Amira a sept ans. Elle dort dans une salle de classe avec une couverture qui n’est pas la sienne. Elle ne comprend pas pourquoi elle est là. Elle ne comprend pas pourquoi sa maison n’existe plus. Elle ne comprend pas pourquoi le monde est si bruyant la nuit. Un jour, Amira sera grande. Et elle se souviendra. Elle se souviendra de tout. De la couverture. Du sol froid. Du silence de ceux qui auraient pu faire quelque chose. Et c’est peut-être ça, la véritable catastrophe. Pas les bombes. Pas les ruines. Mais le souvenir, dans les yeux d’une enfant de sept ans, que le monde l’a regardée dormir par terre sans rien faire.
Le silence après
Ahmad serre ses deux filles. Fatima fait chauffer de l’eau. Soeur Rosalie distribue les derniers matelas. Un infirmier panse une blessure dans un village déserté. Un travailleur humanitaire remplit un rapport que personne ne lira. Et quelque part, dans une salle de classe du Liban, un enfant ferme les yeux. Pas pour dormir. Pour ne plus voir.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
UNHCR — Almost 700,000 displaced in a week across Lebanon as crisis deepens — Octobre 2024
UNICEF France — Liban: c’est une véritable course contre la montre, il faut agir vite — Octobre 2024
Save the Children — Children at Risk and Terrified as Conflict Escalates in Lebanon — Octobre 2024
ONU Info — Le manque de fonds entrave l’aide humanitaire au Liban — Novembre 2024
Les sources citées dans cet article proviennent exclusivement d’organisations internationales reconnues, d’agences onusiennes et de médias vérifiés. Aucune source n’a été fabriquée ou extrapolée.
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