Cent dollars le baril ou la résurrection financière du Kremlin
Il faut comprendre ce que signifie un baril à cent dollars pour la Russie. Le budget fédéral russe pour 2026 a été construit sur une hypothèse de soixante-dix dollars le baril. Chaque dollar au-dessus de ce seuil représente un surplus budgétaire que le Kremlin peut réinjecter directement dans son effort de guerre en Ukraine. À cent dollars, c’est un bonus de trente dollars par baril sur chaque unité exportée. Multipliez par les cinq millions de barils que la Russie exporte quotidiennement, et vous obtenez un calcul vertigineux. Cent cinquante millions de dollars de surplus par jour. Quatre milliards et demi par mois. De quoi acheter des obus, des missiles, des drones iraniens — l’ironie ne manque pas — et payer les salaires des soldats envoyés mourir dans les tranchées ukrainiennes.
L’économie de guerre russe, que les sanctions occidentales avaient tenté d’étrangler depuis 2022, respire de nouveau à pleins poumons. Les restrictions imposées par le G7 et l’Union européenne sur le pétrole russe — notamment le plafonnement à soixante dollars le baril — avaient montré leurs limites bien avant le conflit iranien. La flotte fantôme de pétroliers russes, ces navires sans assurance ni pavillon reconnu, continuait de livrer du brut aux quatre coins du monde. Mais avec le détroit d’Ormuz partiellement bloqué, même les acheteurs les plus réticents se tournent vers Moscou par nécessité. La Russie n’a même pas besoin de forcer la porte. La guerre contre l’Iran lui ouvre grand les bras.
Je mesure l’ironie amère de cette situation. Les États-Unis et Israël bombardent l’Iran, allié de la Russie, et c’est la Russie qui en sort gagnante. Chaque missile tiré sur Téhéran est un chèque signé à Moscou. Chaque jour de blocage du détroit d’Ormuz est un jour de prospérité pour les caisses de Poutine. On pourrait presque croire que Vladimir Poutine a écrit le scénario de cette guerre lui-même.
Les sanctions occidentales rendues obsolètes par la géopolitique du chaos
Les sanctions, patiemment construites au fil de quatre années de guerre en Ukraine, sont en train de perdre leur mordant. Non pas parce qu’elles sont mal conçues, mais parce que le contexte géopolitique les a rendues caduques. Quand le pétrole iranien disparaît du marché mondial, quand les pays du Golfe peinent à compenser les volumes perdus, quand les prix s’envolent et que l’inflation menace de nouveau les économies occidentales, la tentation de rouvrir le robinet russe devient irrésistible. Et Poutine le sait. Il l’a d’ailleurs dit publiquement.
Le 9 mars, dans des commentaires télévisés, le président russe a déclaré que la Russie était prête à fournir pétrole et gaz à l’Europe si celle-ci souhaitait reprendre une coopération à long terme. Un geste calculé. Une main tendue avec un couteau dans l’autre. Parce que chaque contrat gazier signé avec Moscou est un lien de dépendance. Chaque pipeline réactivé est un levier de chantage géopolitique. L’Europe a mis quatre ans à se sevrer de l’énergie russe. Poutine propose de tout recommencer.
Le détournement d'attention stratégique ou comment l'Ukraine paie le prix de la guerre en Iran
Les yeux du monde tournés vers Téhéran pendant que Kharkiv saigne
Le deuxième bénéfice majeur pour Moscou est immatériel mais tout aussi dévastateur. La guerre contre l’Iran a aspiré toute l’attention internationale. Les médias, les diplomates, les états-majors — tout le monde regarde le Moyen-Orient. Et pendant ce temps, la guerre en Ukraine continue. Les bombardements russes sur les villes ukrainiennes n’ont pas cessé. Le 7 mars, un nouveau type de missile de croisière russe a frappé un immeuble résidentiel à Kharkiv, la deuxième ville du pays. Dix personnes sont mortes, dont des enfants. L’information a à peine fait un titre dans les médias occidentaux.
Et pourtant, chaque jour sans attention internationale est un jour de liberté pour l’armée russe. Moins de pression diplomatique signifie moins de contraintes sur les méthodes de guerre. Moins de couverture médiatique signifie moins de mobilisation de l’opinion publique occidentale en faveur de l’Ukraine. Les livraisons d’armes occidentales à Kyiv, déjà ralenties par les tensions budgétaires aux États-Unis et en Europe, risquent d’être encore davantage réduites maintenant que les stocks de munitions et de systèmes de défense aérienne sont redirigés vers le théâtre moyen-oriental.
Le génie stratégique de la Russie, si on peut appeler cela du génie, réside dans sa capacité à profiter des erreurs des autres. Moscou n’a rien provoqué dans cette guerre contre l’Iran. Moscou n’a rien planifié. Mais Moscou a tout anticipé. Et pourtant, ceux qui ont déclenché les hostilités au Moyen-Orient semblent n’avoir jamais posé la question la plus élémentaire de la géopolitique — à qui profite le chaos ?
Les capacités militaires occidentales détournées du front ukrainien
Ce n’est pas seulement une question d’attention. C’est une question de ressources militaires concrètes. Les systèmes Patriot, ces batteries de défense antimissile dont l’Ukraine a désespérément besoin pour protéger ses villes, sont désormais réquisitionnés pour défendre les bases américaines dans le Golfe et au Moyen-Orient. Les stocks de munitions, déjà tendus après quatre ans de soutien à Kyiv, sont ponctionnés par un deuxième front. Les capacités de production de l’industrie de défense occidentale, qui peinait déjà à suivre la cadence ukrainienne, sont sollicitées sur deux théâtres simultanés.
Le résultat est un affaiblissement mécanique du soutien occidental à l’Ukraine. Pas par choix politique, mais par contrainte logistique. Et Moscou observe cette dispersion avec la patience d’un joueur d’échecs qui voit son adversaire ouvrir deux fronts avec les ressources d’un seul. La Russie n’a même pas besoin d’intensifier ses propres opérations. Il lui suffit de maintenir la pression pendant que l’Occident s’épuise ailleurs.
Le gaz russe comme arme de reconquête géopolitique
L’offre empoisonnée de Vladimir Poutine à une Europe en manque
L’Europe avait fait le choix courageux, douloureux, coûteux, de se sevrer du gaz russe. En quatre ans, la part du gaz russe dans les importations européennes est passée de quarante pour cent à moins de quinze pour cent. Des terminaux de GNL ont été construits à marche forcée en Allemagne, aux Pays-Bas, en France. Des contrats à long terme ont été signés avec le Qatar, les États-Unis, la Norvège. L’Union européenne avait même adopté en janvier un règlement interdisant les importations de GNL et de gaz par pipeline en provenance de Russie à partir du 18 mars 2026.
Et pourtant, la guerre contre l’Iran menace de réduire ces efforts à néant. Le Qatar, l’un des principaux fournisseurs alternatifs de l’Europe, voit ses propres exportations de GNL perturbées par l’instabilité dans le détroit d’Ormuz. Le prix du gaz naturel sur les marchés européens a bondi de trente-cinq pour cent en une semaine. Les réserves stratégiques, soigneusement constituées avant l’hiver, fondent plus vite que prévu. Et la tentation de recourir au gaz russe, disponible, abondant, livrable par les pipelines existants, revient hanter les capitales européennes.
Quatre ans d’efforts pour se libérer de la dépendance énergétique russe. Quatre ans de sacrifices, d’investissements massifs, de factures d’énergie qui ont étranglé les ménages européens. Et il aura suffi de onze jours de guerre au Moyen-Orient pour que tout cela vacille. Poutine n’a même pas eu besoin de couper le gaz. Il a juste attendu que quelqu’un d’autre crée la pénurie à sa place.
Le piège de la dépendance énergétique qui se referme
La Commission européenne a réagi avec fermeté, qualifiant tout retour à l’énergie russe d’erreur stratégique majeure. « Ce serait une erreur stratégique monumentale », a déclaré un haut responsable européen cité par CNBC. Mais la fermeté des déclarations ne résiste pas toujours à la pression des factures de chauffage et des coûts industriels. Plusieurs États membres, notamment ceux dont l’industrie est la plus énergivore, commencent à murmurer que le pragmatisme devrait l’emporter sur les principes.
C’est exactement le scénario que Poutine avait envisagé. Pas immédiatement. Pas frontalement. Mais patiemment. Le Kremlin sait que la solidarité européenne est un muscle qui fatigue. Que la volonté politique s’use quand les prix de l’énergie montent. Que les gouvernements qui ont promis à leurs citoyens que la transition énergétique ne coûterait pas trop cher sont aujourd’hui pris au piège de leurs propres promesses. Et la guerre contre l’Iran a accéléré ce processus d’érosion de manière spectaculaire.
La Russie spectatrice qui tire toutes les ficelles sans bouger un doigt
L’Iran, allié sacrifié sur l’autel des intérêts russes
Il y a dans cette situation une dimension cynique que peu d’analystes osent nommer. L’Iran est un allié de la Russie. Téhéran fournit des drones Shahed à l’armée russe pour bombarder les villes ukrainiennes depuis 2022. Les deux pays partagent des intérêts stratégiques dans la région, notamment la volonté de contrer l’influence américaine. Et pourtant, face à la guerre qui ravage son allié, Moscou n’a pas levé le petit doigt. Pas un seul système de défense aérienne S-400 livré à Téhéran. Pas une seule déclaration de soutien militaire concret. Pas un seul geste qui pourrait compromettre la position avantageuse de la Russie.
Parce que pour Poutine, un Iran affaibli est presque aussi utile qu’un Iran fort. Un Iran bombardé fait monter les prix du pétrole. Un Iran en guerre détourne l’attention de l’Ukraine. Un Iran qui résiste mais qui souffre maintient un foyer d’instabilité qui sert les intérêts russes sans que Moscou n’ait à s’engager directement. L’alliance russo-iranienne n’a jamais été fondée sur la solidarité. Elle a toujours été fondée sur le calcul. Et le calcul, aujourd’hui, dit à Poutine de regarder l’Iran brûler en comptant ses bénéfices.
C’est peut-être l’aspect le plus glaçant de cette analyse. La Russie laisse son propre allié se faire bombarder parce que les conséquences de cette destruction lui profitent davantage qu’une victoire iranienne. L’amitié entre nations n’existe pas. Il n’y a que des intérêts. Et les intérêts de Moscou sont servis par chaque jour supplémentaire de cette guerre.
Le cynisme élevé au rang de doctrine géopolitique
Ce comportement n’est pas nouveau dans l’histoire diplomatique russe. Moscou a toujours su tirer profit des conflits auxquels elle ne participe pas directement. La guerre en Syrie avait permis à la Russie de revenir au Moyen-Orient comme acteur incontournable. La crise libyenne avait ouvert la porte au groupe Wagner. Chaque instabilité régionale est une opportunité pour Moscou d’étendre son influence, de placer ses pions, de négocier des accords favorables pendant que les autres sont occupés à éteindre les incendies.
Et pourtant, cette fois, l’ampleur du bénéfice russe dépasse tout ce que les conflits précédents avaient pu offrir. La combinaison d’une flambée des prix de l’énergie, d’un détournement de l’attention internationale, d’une dispersion des ressources militaires occidentales et d’un affaiblissement de la solidarité européenne constitue un alignement stratégique que même le plus optimiste des stratèges du Kremlin n’aurait osé espérer.
L'Europe prise en tenaille entre deux crises qu'elle ne contrôle pas
Une guerre à l’Est, un embrasement au Sud, et des réserves qui s’épuisent
L’Union européenne se retrouve dans la position la plus inconfortable de son histoire récente. À l’Est, la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année sans perspective de résolution. Au Sud, l’embrasement du Moyen-Orient menace directement son approvisionnement énergétique et sa stabilité économique. Les budgets de défense, déjà sous pression pour atteindre l’objectif de deux pour cent du PIB fixé par l’OTAN, sont sollicités par deux crises simultanées. Les réserves stratégiques de gaz, soigneusement constituées, s’érodent. Et l’inflation, que la Banque centrale européenne avait péniblement maîtrisée, menace de repartir à la hausse.
Costa a résumé le dilemme européen avec une clarté brutale. L’Europe ne peut pas abandonner l’Ukraine. L’Europe ne peut pas ignorer la crise au Moyen-Orient. Et l’Europe ne peut pas se permettre de retomber dans la dépendance énergétique russe. Trois impératifs. Des ressources pour un seul. C’est l’équation impossible que le Conseil européen doit résoudre dans les semaines qui viennent.
António Costa a eu le mérite de poser le diagnostic. Mais poser un diagnostic ne guérit pas le malade. L’Europe sait maintenant qui gagne cette guerre. La question est de savoir si cette prise de conscience arrivera à temps pour changer la trajectoire. J’en doute. Parce que les mécanismes qui profitent à la Russie sont déjà en marche, et les freiner nécessiterait un niveau de coordination et de sacrifice que les Européens ne semblent plus disposés à consentir.
La fracture entre pays européens qui s’élargit
La crise énergétique provoquée par la guerre en Iran ne frappe pas tous les pays européens de la même manière. L’Allemagne, première puissance industrielle du continent, est particulièrement vulnérable. Son industrie chimique, son secteur automobile, sa sidérurgie dépendent massivement d’un approvisionnement en gaz abordable. La France, grâce à son parc nucléaire, est mieux protégée mais pas immunisée. Les pays d’Europe centrale et orientale, historiquement dépendants du gaz russe, sont les plus exposés à la tentation du retour en arrière.
Cette asymétrie crée des tensions internes au sein de l’Union européenne. Les faucons, emmenés par les pays baltes et la Pologne, refusent catégoriquement toute réouverture du dialogue énergétique avec Moscou. Les pragmatiques, plus discrets mais tout aussi déterminés, plaident pour une approche réaliste qui ne sacrifie pas l’économie européenne sur l’autel des principes. Et Poutine, depuis le Kremlin, observe ces divisions avec la satisfaction d’un jardinier qui regarde pousser les graines qu’il a semées.
Le jeu d'échecs géopolitique de Moscou décrypté pièce par pièce
Premier mouvement — la patience comme stratégie
La stratégie russe dans cette crise n’est pas improvisée. Elle est le produit d’une doctrine géopolitique cohérente qui repose sur un principe simple — dans un monde multipolaire, celui qui reste debout le plus longtemps gagne. Moscou n’a pas besoin de victoires militaires spectaculaires. Moscou a besoin de temps. De temps pour que les sanctions s’érodent. De temps pour que la solidarité occidentale s’effrite. De temps pour que les crises se multiplient et dispersent les ressources de ses adversaires.
La guerre contre l’Iran offre exactement ce temps. Chaque semaine de conflit au Moyen-Orient est une semaine de répit pour la Russie sur le front ukrainien. Chaque sommet d’urgence consacré à la crise iranienne est un sommet qui ne traite pas de l’Ukraine. Chaque milliard de dollars dépensé en munitions dans le Golfe est un milliard qui ne sera pas envoyé à Kyiv. La Russie joue un jeu de patience que ses adversaires semblent incapables de comprendre.
Et pourtant, cette stratégie n’a rien de secret. Elle est inscrite dans chaque discours de Poutine, dans chaque mouvement diplomatique russe, dans chaque calcul économique du Kremlin. La Russie ne gagne pas parce qu’elle est plus forte. Elle gagne parce que ses adversaires sont incapables de résister à la tentation de se créer de nouveaux problèmes avant d’avoir résolu les anciens.
Deuxième mouvement — transformer les crises des autres en opportunités russes
Le Kremlin a transformé la capacité de récupération en art de gouverner. La crise des réfugiés syriens en 2015 avait fragilisé l’Union européenne de l’intérieur. La pandémie de Covid-19 avait exposé les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement occidentales. Chaque crise est une fissure dans laquelle Moscou insère un levier. Et la guerre contre l’Iran est la plus grande fissure que le monde occidental se soit infligée depuis le début du conflit ukrainien.
Les services de renseignement russes ont certainement anticipé les conséquences de cette guerre bien avant qu’elle n’éclate. Les signaux étaient visibles. Les préparatifs militaires américains et israéliens. Les tensions croissantes autour du programme nucléaire iranien. Les échecs diplomatiques successifs. Quand les premières frappes ont touché le sol iranien le 28 février, Moscou était prête. Pas militairement. Économiquement. Stratégiquement. Narrativement.
La guerre de l'information ou comment la Russie réécrit le récit
Le narratif du monde multipolaire contre l’hégémonie américaine
Sur le plan de l’information, la Russie exploite la guerre contre l’Iran avec une habileté redoutable. Les médias d’État russes martèlent un message simple — les États-Unis déstabilisent le monde au nom de leurs propres intérêts, exactement comme en Irak en 2003. Ce narratif résonne puissamment dans le Sud global, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, où la guerre en Irak reste un traumatisme collectif et un symbole de l’unilatéralisme américain.
Le parallèle avec l’Irak est activement cultivé par la diplomatie russe. Les mêmes justifications — les armes de destruction massive hier, le programme nucléaire aujourd’hui. Les mêmes coalitions — Washington et ses alliés contre un pays du Moyen-Orient. Les mêmes conséquences — déstabilisation régionale, chaos humanitaire, flambée des prix de l’énergie. En associant cette guerre à l’Irak, Moscou renforce sa position de contre-pouvoir face à ce qu’elle qualifie d’impérialisme occidental.
La propagande russe est efficace non pas parce qu’elle ment — elle ment souvent — mais parce qu’elle s’appuie sur des vérités que l’Occident préfère ne pas entendre. Oui, la guerre en Irak était une erreur stratégique fondée sur un mensonge. Oui, l’intervention au Moyen-Orient déstabilise la région. Ces vérités partielles, instrumentalisées par Moscou, deviennent des armes de désinformation plus puissantes que n’importe quel mensonge pur.
Le Sud global qui penche de plus en plus vers le non-alignement pro-russe
L’effet de cette guerre de l’information se mesure dans les votes aux Nations unies, dans les abstentions de plus en plus nombreuses sur les résolutions concernant l’Ukraine, dans le refus croissant des pays du Sud global de s’aligner sur les positions occidentales. L’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie — des démocraties majeures — refusent de choisir leur camp. Et la guerre contre l’Iran renforce leur conviction que l’Occident applique un double standard — sanctions et indignation quand la Russie envahit l’Ukraine, frappes militaires quand les États-Unis veulent neutraliser l’Iran.
Pour Moscou, cette érosion du leadership moral occidental est un gain stratégique de premier ordre. Chaque pays qui refuse de condamner la Russie est un marché ouvert pour le pétrole, le gaz, les armes et l’influence russes. La guerre contre l’Iran accélère un réalignement géopolitique qui était déjà en cours mais qui prend désormais une dimension nouvelle.
Les chiffres qui donnent raison à Costa et qui devraient alarmer l'Occident
Bilan économique russe depuis le début du conflit iranien
Les chiffres sont implacables. Depuis le début de la guerre contre l’Iran le 28 février, les revenus pétroliers et gaziers de la Russie ont augmenté de manière significative. Le rouble, qui s’était affaibli face au dollar en début d’année, a regagné du terrain. Les exportations russes vers l’Asie ont augmenté en volume pour compenser la réduction des flux iraniens. Les capacités de raffinage russes, qui avaient été ciblées par les drones ukrainiens en 2024 et 2025, ont été partiellement remises en service pour répondre à la demande mondiale accrue.
Parallèlement, le budget militaire russe pour 2026, déjà le plus élevé de l’ère post-soviétique, dispose désormais de marges de manoeuvre supplémentaires grâce aux surplus pétroliers. Le ministère de la Défense russe a annoncé l’accélération de la production de missiles de croisière, de drones et de munitions. Des commandes supplémentaires de chars T-90M et de véhicules blindés ont été passées aux usines de l’Oural. Chaque rouble supplémentaire engendré par la flambée des prix de l’énergie est un rouble réinvesti dans la machine de guerre russe contre l’Ukraine.
Les chiffres ne mentent pas. Et ils racontent une histoire que les capitales occidentales ne veulent pas entendre. Chaque jour de guerre contre l’Iran est un jour de renforcement pour la Russie. Ce n’est pas une projection. Ce n’est pas une hypothèse. C’est un fait comptable, vérifiable, mesurable. Et c’est exactement ce qu’António Costa a tenté de faire comprendre à ses pairs européens.
Impact sur le terrain ukrainien depuis le début de la crise iranienne
Sur le front ukrainien, les effets de cette redistribution sont déjà visibles. Les forces russes ont intensifié leurs bombardements sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes, profitant de la réduction de l’attention médiatique internationale. Les livraisons d’armes occidentales à l’Ukraine ont ralenti, non pas par volonté politique explicite mais par la compétition logistique entre deux théâtres d’opérations. Les négociations de paix, déjà au point mort, sont repoussées indéfiniment dans un agenda international saturé par la crise iranienne.
Le président Zelensky lui-même a tenté de capitaliser sur la situation en offrant l’expertise ukrainienne en matière de lutte anti-drone aux pays du Golfe. Un geste diplomatique habile pour rappeler au monde que l’Ukraine existe encore et que son savoir-faire militaire, forgé dans trois ans de guerre contre les drones iraniens utilisés par la Russie, a une valeur stratégique unique. Mais ce geste illustre aussi le désespoir d’un pays qui sent l’attention et le soutien lui échapper.
Les leçons stratégiques d'un désastre annoncé
Ce que l’Occident aurait dû anticiper avant de frapper l’Iran
Toute opération militaire d’envergure nécessite une évaluation des conséquences de deuxième et troisième ordre. Qui profite du chaos ? Quels équilibres seront rompus ? Quelles vulnérabilités seront exposées ? Ces questions élémentaires de planification stratégique semblent avoir été ignorées — ou sous-estimées — par ceux qui ont décidé de frapper l’Iran. Le bénéfice russe n’était pas un scénario improbable. C’était le scénario le plus évident. Et il s’est réalisé avec une précision mécanique.
L’histoire regorge d’exemples de guerres dont les bénéficiaires principaux n’étaient pas les belligérants. La Première Guerre mondiale a propulsé les États-Unis au rang de puissance mondiale alors qu’ils n’étaient entrés dans le conflit qu’en 1917. La guerre Iran-Irak des années 1980 avait profité aux monarchies du Golfe et aux vendeurs d’armes occidentaux pendant que les deux combattants s’épuisaient mutuellement. La leçon est toujours la même — dans une guerre, le gagnant n’est pas toujours celui qui tire.
Je ne sais pas si les stratèges qui ont planifié l’opération contre l’Iran ont pris en compte le facteur russe. S’ils l’ont fait, ils ont jugé que le risque était acceptable. S’ils ne l’ont pas fait, c’est une faute professionnelle d’une gravité exceptionnelle. Dans les deux cas, le résultat est le même. La Russie gagne. Et l’Europe paie.
L’absence de stratégie de sortie qui condamne l’Occident à l’enlisement
Plus inquiétant encore, il n’y a pas de stratégie de sortie visible. La guerre contre l’Iran n’a pas d’objectif final clairement défini au-delà de la destruction du programme nucléaire. Or, les installations nucléaires les plus sensibles sont enterrées sous des montagnes de roche, hors de portée des bombes conventionnelles. Cela signifie que le conflit risque de s’éterniser. Et chaque jour supplémentaire est un jour de profit pour la Russie. Un conflit long au Moyen-Orient est le scénario idéal pour Moscou — des prix de l’énergie durablement élevés, une attention internationale durablement détournée, une Europe durablement fragilisée.
La question n’est plus de savoir si la Russie profite de cette guerre. La question est de savoir combien de temps l’Occident peut se permettre de la laisser profiter avant que les conséquences ne deviennent irréversibles.
Le test existentiel de l'unité européenne face à la manipulation russe
Tenir ensemble ou céder séparément au chantage énergétique
L’avertissement de Costa est aussi un test pour l’unité européenne. Dans les semaines qui viennent, les vingt-sept États membres devront décider s’ils maintiennent le cap sur l’indépendance énergétique ou s’ils cèdent à la tentation du gaz russe. Ce choix ne sera pas seulement économique. Il sera moral. Parce que chaque euro envoyé à Moscou pour acheter de l’énergie est un euro qui finance les missiles qui tombent sur Kharkiv, sur Odessa, sur Kyiv.
L’Europe a déjà prouvé qu’elle pouvait faire des sacrifices au nom de ses valeurs. L’hiver 2022-2023, le premier sans gaz russe en abondance, avait été traversé sans catastrophe. Les économies d’énergie, les investissements dans les renouvelables, la diversification des approvisionnements avaient fonctionné. Mais la fatigue est réelle. Quatre ans de sacrifices, c’est long. Et la perspective de prix de l’énergie encore plus élevés, encore plus longtemps, pourrait faire craquer les maillons les plus faibles de la chaîne européenne.
Et pourtant, céder maintenant serait la pire des erreurs. Non pas parce que les principes sont plus importants que le confort — bien qu’ils le soient — mais parce que revenir au gaz russe serait donner à Poutine exactement ce qu’il cherche depuis quatre ans. La victoire sans combat. La capitulation par épuisement. L’aveu que l’Europe n’a ni la volonté ni l’endurance de tenir tête à un régime qui a fait du chantage énergétique sa politique étrangère.
Les alternatives qui existent mais qui demandent du courage politique
Des alternatives existent. L’accélération du déploiement des énergies renouvelables. L’interconnexion renforcée des réseaux électriques européens. Les contrats à long terme avec de nouveaux fournisseurs de GNL — les États-Unis eux-mêmes, malgré l’ironie de la situation, restent un exportateur majeur. La sobriété énergétique, impopulaire mais efficace. L’investissement massif dans le nucléaire, que plusieurs pays européens ont déjà relancé. Ces solutions prennent du temps. Mais elles sont les seules qui ne transforment pas l’Europe en otage de Moscou.
Le règlement européen interdisant les importations de gaz russe à partir du 18 mars 2026 sera le premier test concret. Si les États membres tiennent bon malgré la pression des prix, ce sera un signal fort. Si des exemptions sont accordées, si des dérogations sont négociées dans l’urgence, ce sera l’aveu que Poutine avait raison — que la volonté européenne est une façade qui ne résiste pas à la première tempête sérieuse.
Ce que la déclaration de Costa change et ne change pas dans l'équation stratégique
Le diagnostic posé, mais le traitement absent
La valeur des mots de Costa réside dans leur franchise. Dans un monde diplomatique où les déclarations sont pesées au gramme près, dire publiquement que la Russie est le seul gagnant de cette guerre est un acte de lucidité politique rare. Cela force les capitales européennes à regarder en face une réalité qu’elles préféraient ignorer. Cela met la Russie au centre du débat sur la guerre en Iran, là où elle devrait être depuis le premier jour.
Mais les mots ne suffisent pas. Le diagnostic de Costa appelle une réponse stratégique que l’Europe ne semble pas prête à formuler. Que faire quand la guerre que mènent vos alliés profite à votre adversaire ? Exiger un cessez-le-feu ? L’Europe n’a pas le poids diplomatique pour l’imposer. Sanctionner davantage la Russie ? Les sanctions existantes sont déjà à leur limite d’efficacité. Accélérer le soutien à l’Ukraine pour compenser ? Avec quelles ressources, quand les budgets sont absorbés par la crise énergétique ?
Costa a ouvert les yeux de l’Europe. Reste à savoir si l’Europe est capable d’agir avec les yeux ouverts. Mon intuition, forgée par des années d’observation de la politique européenne, me dit que le diagnostic sera salué, débattu, commenté — puis rangé dans un tiroir en attendant la prochaine crise. Parce que l’Europe excelle dans l’analyse. C’est dans l’action qu’elle faillit.
La fenêtre d’opportunité qui se referme pour l’Occident
Le temps joue contre l’Europe et en faveur de la Russie. Chaque semaine de guerre au Moyen-Orient renforce la position de Moscou. Chaque mois de prix élevés de l’énergie fragilise les économies européennes. Chaque trimestre sans progrès sur le front ukrainien normalise l’occupation russe des territoires conquis. Si l’Europe n’agit pas rapidement — non pas avec des mots mais avec des décisions concrètes — la fenêtre d’opportunité pour contrer la stratégie russe se refermera définitivement.
La déclaration de Costa pourrait être le point de départ d’une prise de conscience collective. Ou elle pourrait n’être qu’une note de bas de page dans l’histoire d’un continent qui a vu venir la catastrophe sans trouver la force de l’empêcher.
L'heure du choix pour une Europe qui ne peut plus se permettre l'indécision
Entre la lucidité et l’action, le gouffre que l’Europe doit franchir
La Russie est le seul gagnant de cette guerre. António Costa l’a dit. Les chiffres le confirment. La logique stratégique l’explique. Ce qui reste à déterminer, c’est si cette lucidité sera suivie d’une volonté d’agir. L’Europe se trouve à un carrefour dont chaque embranchement mène à des conséquences irréversibles. Revenir au gaz russe, c’est capituler. Ignorer la crise énergétique, c’est risquer l’effondrement économique. Abandonner l’Ukraine, c’est trahir les valeurs sur lesquelles l’Union européenne a été construite.
La seule voie viable est la plus difficile — maintenir le cap sur l’indépendance énergétique, accélérer les investissements dans les alternatives, renforcer le soutien à l’Ukraine malgré la dispersion des ressources, et exercer une pression diplomatique maximale pour raccourcir la durée du conflit au Moyen-Orient. Cette voie demande du courage. De l’endurance. De la solidarité entre États membres. Trois qualités que l’Europe possède en théorie mais peine à démontrer dans la pratique.
Ce qui me frappe dans cette situation, c’est la clarté du piège et l’apparente incapacité à l’éviter. Nous savons que la Russie gagne. Nous savons pourquoi. Nous savons comment l’empêcher. Mais savoir ne suffit pas quand la volonté politique est fragmentée entre vingt-sept capitales aux intérêts divergents. Poutine ne mise pas sur la force de la Russie. Il mise sur la faiblesse de l’Europe. Et jusqu’à présent, il a eu raison.
Le message final d’António Costa à une Europe qui hésite
Le président du Conseil européen a conclu son intervention en appelant les Européens à ne pas se laisser piéger par la crise immédiate au détriment des enjeux de long terme. La guerre contre l’Iran finira. Les prix de l’énergie finiront par se stabiliser. Mais les choix stratégiques faits dans les prochaines semaines définiront la position de l’Europe pour les décennies à venir. Céder à la pression russe maintenant, c’est hypothéquer l’avenir. Tenir bon, c’est investir dans une souveraineté énergétique qui sera la meilleure garantie de sécurité de l’Europe dans un monde de plus en plus instable.
L’Europe a les moyens techniques, les capacités industrielles et les ressources financières pour surmonter cette crise sans se jeter dans les bras de Moscou. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique unifiée de le faire. Et c’est cette volonté que Poutine teste chaque jour. Pas avec des missiles. Avec des pipelines.
La Chine en embuscade ou le troisième larron que personne ne surveille
Pékin observe et prend position dans l’ombre de Moscou
Si la Russie est le gagnant le plus visible de cette guerre, la Chine est le gagnant le plus silencieux. Pékin achète massivement du pétrole russe à prix réduit depuis 2022. La flambée des cours mondiaux rend ces rabais encore plus avantageux — la Chine paie moins cher que le marché pour un brut dont la valeur explose. Simultanément, les entreprises chinoises comblent le vide laissé par le retrait des compagnies occidentales du marché iranien. Les raffineries chinoises traitent le pétrole iranien que plus personne d’autre n’ose acheter. Et les banques chinoises facilitent les transactions que le système financier occidental a bloquées.
L’axe Moscou-Pékin sort renforcé de chaque crise que l’Occident s’inflige. La guerre contre l’Iran pousse Téhéran encore plus profondément dans les bras de la Chine et de la Russie. Le commerce bilatéral sino-russe a dépassé les deux cents quarante milliards de dollars en 2025, un record historique. La dédollarisation des échanges entre ces deux puissances s’accélère. Et l’Europe, prise entre deux feux, voit émerger un bloc eurasiatique dont la cohésion se nourrit directement de ses propres erreurs stratégiques.
Le monde que dessine cette guerre n’est pas celui que ses architectes avaient imaginé. Ce n’est pas un monde où la puissance américaine règne sans partage après avoir neutralisé la menace iranienne. C’est un monde où la Russie et la Chine consolident un partenariat stratégique alimenté par chaque bombe tombée sur le sol iranien. C’est un monde où l’Europe se retrouve coincée entre des alliés qui créent le chaos et des adversaires qui en profitent.
Le yuan et le rouble contre le dollar dans la guerre des monnaies
La dimension monétaire de cette crise est sous-estimée. Chaque transaction pétrolière qui échappe au dollar est un affaiblissement du système financier américain. La Russie et la Chine règlent une part croissante de leurs échanges en yuans et en roubles. L’Inde, troisième importateur mondial de pétrole, paie déjà une partie de ses achats russes en roupies. La guerre contre l’Iran accélère cette fragmentation monétaire en poussant davantage de pays à chercher des alternatives au dollar pour sécuriser leurs approvisionnements énergétiques hors du contrôle des sanctions américaines.
Pour l’Europe, cette évolution est doublement préoccupante. D’un côté, l’affaiblissement du dollar comme monnaie de réserve mondiale remet en question l’architecture financière sur laquelle repose la prospérité transatlantique. De l’autre, l’émergence d’un système financier parallèle contrôlé par Moscou et Pékin réduit l’efficacité des sanctions, le principal outil non militaire dont dispose l’Occident pour contenir la Russie. Le constat de Costa prend ici une dimension supplémentaire — la Russie ne gagne pas seulement cette guerre. Elle gagne la guerre d’après.
Un monde où le chaos profite toujours aux mêmes et où les leçons ne sont jamais apprises
La boucle infernale de la géopolitique de la destruction
Il y a dans le constat de Costa quelque chose de plus profond qu’une simple analyse de la guerre en Iran. C’est le constat d’un système international dans lequel le chaos est devenu un instrument de pouvoir. Où les guerres ne produisent pas de gagnants parmi les combattants mais enrichissent ceux qui restent en marge. Où la destruction des uns fait la prospérité des autres. C’est un monde dans lequel la Russie a appris à naviguer avec une habileté que l’Occident peine à égaler.
Les leçons de cette guerre devraient être limpides. Ne jamais ouvrir un deuxième front sans avoir sécurisé le premier. Ne jamais ignorer les bénéficiaires collatéraux d’un conflit. Ne jamais sous-estimer la capacité d’un adversaire à transformer votre guerre en son avantage. Ces leçons sont vieilles comme la stratégie militaire. Elles sont dans Sun Tzu. Elles sont dans Clausewitz. Elles sont dans chaque manuel de géopolitique. Et elles sont ignorées, encore et encore, par des décideurs qui croient que la puissance de feu peut remplacer la réflexion stratégique.
António Costa a posé les mots justes sur une réalité que beaucoup pressentaient sans oser la nommer. La Russie gagne cette guerre sans y participer. C’est la définition même de la victoire stratégique parfaite — quand votre adversaire se bat contre quelqu’un d’autre et que c’est vous qui empochez les gains. Sun Tzu aurait applaudi. L’Europe, elle, devrait prendre des notes.
Quand la lucidité d’un seul homme ne suffit pas à réveiller un continent
La vraie question, celle qui hantera les Européens dans les mois qui viennent, n’est pas de savoir si Costa a raison. Il a raison. La question est de savoir si cette raison sera convertie en action. Si le diagnostic sera suivi d’un traitement. Si l’Europe trouvera en elle la force de résister à la tentation du confort immédiat au prix de la sécurité à long terme.
La Russie parie que non. Que l’Europe finira par céder, comme elle a toujours fini par céder quand la pression économique devenait trop forte. Que les principes s’effacent devant les factures. Que la solidarité s’érode quand le prix du chauffage monte. C’est un pari cynique. Mais c’est un pari que Poutine a gagné plus souvent qu’il ne l’a perdu. L’histoire jugera si cette fois fut différente. Je ne parierais pas dessus.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Al Jazeera — Russia the only winner of US-Israel war on Iran: EU Council president — mars 2026
Sources secondaires
CNBC — Return to Russian energy would be strategic blunder, EU says — mars 2026
U.S. News — Russia Is the Only Winner of Middle East War, EU’s Costa Says — mars 2026
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