Le modèle chinois comme inspiration assumée
Il fut un temps où la Russie se moquait ouvertement du Grand Firewall chinois. Les responsables du Kremlin vantaient la liberté relative de l’internet russe comme preuve de leur ouverture sur le monde. Ce temps est révolu. Aujourd’hui, Moscou ne se contente plus de s’inspirer du modèle chinois de contrôle de l’internet. Elle le copie, le perfectionne et, dans certains domaines, le dépasse. Le système TSPU, ces boîtiers de filtrage installés chez tous les opérateurs télécoms russes, fonctionne comme une version musclée du Golden Shield chinois.
Il y a quelque chose de profondément ironique dans le fait que la Russie, qui prétend défendre la souveraineté des nations contre l’hégémonie occidentale, emprunte ses méthodes de contrôle au régime le plus surveillant de la planète. La souveraineté numérique russe n’est qu’un euphémisme pour désigner une prison à ciel ouvert.
Les différences qui aggravent le tableau
Mais il y a des différences fondamentales entre le modèle chinois et le modèle russe de censure numérique, et ces différences ne jouent pas en faveur de Moscou. La Chine a construit son firewall progressivement, sur plusieurs décennies, en développant simultanément un écosystème numérique national capable de remplacer les services occidentaux bloqués. Les Chinois ont WeChat au lieu de WhatsApp, Weibo au lieu de Twitter, Baidu au lieu de Google. La Russie, elle, n’a rien de comparable. VKontakte existe, certes, mais il ne remplace pas la richesse informationnelle de l’internet mondial.
Telegram, le dernier bastion de la parole libre en Russie
L’application qui résistait à tous les assauts
Telegram n’est pas n’importe quelle application pour les Russes. C’est un symbole. C’est le dernier espace numérique où un citoyen ordinaire pouvait encore accéder à des informations non filtrées par le pouvoir. Créée par Pavel Durov, un entrepreneur russe qui a fui son pays précisément parce qu’il refusait de livrer les données de ses utilisateurs au FSB, Telegram incarnait cette résistance silencieuse mais tenace de la société civile russe face à l’autoritarisme croissant. En 2018, le Roskomnadzor avait déjà tenté de bloquer l’application. Le résultat avait été un fiasco technique monumental, des millions d’adresses IP bloquées par erreur, des services bancaires perturbés, des sites gouvernementaux rendus inaccessibles. Le Kremlin avait dû reculer, humilié. Mais les leçons ont été tirées. Cette fois, les autorités russes ne tentent pas de bloquer Telegram directement. Elles ciblent les VPN qui permettent d’y accéder malgré les restrictions. C’est une approche plus subtile, plus pernicieuse, et infiniment plus efficace.
Pavel Durov a créé Telegram pour que les Russes puissent parler librement. Aujourd’hui, la Russie transforme cette liberté en délit. Il y a dans cette trajectoire toute la tragédie d’un pays qui préfère le silence forcé au bruit de la démocratie.
Les canaux qui dérangeaient le Kremlin
Ce qui rendait Telegram particulièrement dangereux aux yeux du pouvoir russe, c’étaient ses canaux d’information. Des centaines de canaux indépendants, suivis par des millions d’abonnés, diffusaient quotidiennement des informations que les médias officiels russes refusaient de couvrir. Les pertes militaires réelles en Ukraine. Les manifestations réprimées dans les régions éloignées. Les scandales de corruption impliquant des proches de Poutine. Les témoignages de familles de soldats mobilisés qui ne revenaient jamais.
Le Roskomnadzor, machine à broyer la liberté d'expression
D’un régulateur technique à un instrument politique
Le Roskomnadzor, officiellement le Service fédéral de supervision des communications, a subi une transformation radicale au cours de la dernière décennie. Ce qui était autrefois un organisme technique chargé de gérer les fréquences radio et les licences de télécommunication est devenu l’un des instruments de répression politique les plus redoutables au monde. Son budget a été multiplié par cinq depuis 2019. Ses effectifs ont doublé. Ses pouvoirs ont été étendus bien au-delà de ce que prévoyaient ses statuts originaux.
Le Roskomnadzor est la preuve vivante qu’un outil créé pour organiser peut devenir un outil conçu pour réprimer. Il suffit d’un régime qui décide que l’organisation de l’information et sa suppression sont la même chose.
Les technologies de surveillance déployées
Les capacités techniques du Roskomnadzor feraient pâlir d’envie certaines agences de renseignement occidentales. Le système TSPU, déployé chez tous les opérateurs télécoms du pays, permet une inspection en profondeur de chaque paquet de données qui transite sur le réseau russe. Cette technologie ne se contente pas de bloquer des sites web. Elle analyse le type de trafic en temps réel, identifie les protocoles utilisés par les VPN et les bloque automatiquement. Les connexions chiffrées qui ne correspondent pas à des modèles de trafic approuvés sont ralenties, puis coupées. Les certificats SSL sont inspectés. Les métadonnées sont collectées et stockées pendant des mois. Le Kremlin a investi des milliards de roubles dans cette infrastructure de surveillance, et les résultats sont là. Selon les dernières estimations des organisations de défense de la liberté numérique, moins de quinze pour cent des VPN commerciaux fonctionnent encore en Russie en mars 2026, contre plus de soixante-dix pour cent il y a seulement deux ans. L’étranglement est méthodique, progressif et terriblement efficace.
L'internet coupé à la Douma, un symbole qui dit tout
Quand les élus eux-mêmes deviennent des prisonniers numériques
La coupure d’internet à la Douma n’est pas qu’une anecdote technique. C’est un symbole politique d’une puissance dévastatrice. Dans une démocratie fonctionnelle, les parlementaires sont les représentants du peuple. Ils ont besoin d’accéder à l’information pour légiférer de manière éclairée. Ils ont besoin de communiquer avec leurs électeurs pour comprendre leurs préoccupations. Ils ont besoin de consulter des sources diverses pour forger leurs opinions. En coupant internet à la Douma, le Kremlin envoie un message clair : les députés russes n’ont pas besoin de penser par eux-mêmes. Ils ont besoin d’obéir. Le parlement n’est pas un lieu de débat. C’est une chambre d’enregistrement. Et les chambres d’enregistrement n’ont pas besoin d’internet. Elles ont besoin d’un bouton pour voter oui et d’un autre pour voter oui aussi. Certains députés ont protesté, discrètement, dans les couloirs, loin des caméras. Mais leurs protestations sont restées exactement là où le Kremlin voulait qu’elles restent : dans le silence.
Un parlement sans internet, c’est un parlement sans oxygène. Les députés russes ne sont plus des législateurs. Ce sont des figurants dans un spectacle dont le scénario est écrit au Kremlin. Et le Kremlin vient de leur retirer même le droit de lire le script.
Les justifications officielles et leur vacuité
Les autorités russes ont justifié cette coupure par des raisons de sécurité nationale. Selon la version officielle, des cyberattaques en provenance de l’étranger ciblaient les systèmes informatiques de la Douma, et la coupure d’internet était nécessaire pour protéger les données sensibles. Cette explication ne résiste pas à l’examen le plus élémentaire. Si des cyberattaques menaçaient réellement le parlement, la réponse appropriée serait de renforcer les systèmes de cybersécurité, pas de couper tout accès au réseau.
Les élections de 2026, un scrutin sous cloche hermétique
L’ingénierie électorale numérique du Kremlin
Les élections législatives de 2026 s’annoncent comme les plus contrôlées de l’histoire post-soviétique de la Russie. Le blocage de Telegram et la coupure d’internet à la Douma ne sont que les éléments les plus visibles d’une stratégie bien plus vaste de verrouillage électoral. Le Kremlin a également renforcé les restrictions sur les médias en ligne, imposé de nouvelles obligations d’enregistrement aux blogueurs dépassant un certain nombre d’abonnés, et introduit des peines de prison pour la diffusion de ce qu’il appelle des fausses informations sur le processus électoral. En pratique, critiquer la manière dont les élections sont organisées est devenu un délit. Remettre en question les résultats avant même qu’ils ne soient annoncés est devenu un acte de trahison. Et informer les citoyens sur les irrégularités observées lors des scrutins précédents constitue désormais une menace pour la sécurité de l’État. Le verrouillage est total, absolu, sans fissure apparente.
Des élections sans information libre, c’est comme un procès sans avocat de la défense. Le verdict est connu d’avance. La seule question est de savoir combien de temps le Kremlin maintiendra la fiction que ce verdict émane du peuple.
L’opposition réduite au néant numérique
Pour l’opposition russe, déjà décimée par des années de répression, le blocage de Telegram représente un coup potentiellement fatal. Depuis la mort d’Alexeï Navalny en détention, le mouvement d’opposition a perdu son leader le plus charismatique. Les organisations de la société civile ont été classées comme agents de l’étranger ou comme organisations extrémistes, les privant de tout cadre légal pour fonctionner. Les médias indépendants ont été fermés ou contraints à l’exil.
De Pékin à Pyongyang, le spectre de l'enfermement numérique total
La Chine comme miroir déformant
La comparaison entre la censure numérique russe et le Grand Firewall chinois est devenue incontournable. Les deux systèmes partagent la même obsession fondamentale : empêcher les citoyens d’accéder à des informations que le pouvoir juge menaçantes pour sa survie. Mais les méthodes diffèrent sensiblement. La Chine a construit son système de contrôle numérique sur plusieurs décennies, avec une planification méticuleuse et des investissements colossaux dans des alternatives nationales. Le Golden Shield, communément appelé Grand Firewall, ne se contente pas de bloquer les contenus étrangers. Il canalise les utilisateurs chinois vers un écosystème numérique domestique complet, fonctionnel et, pour beaucoup de Chinois, suffisant. La Russie, elle, improvise.
La Chine a eu l’intelligence cynique de construire un internet parallèle avant de fermer les portes. La Russie ferme les portes et espère que les murs tiendront. Ce n’est pas de la stratégie. C’est de la panique déguisée en souveraineté.
Le précipice nord-coréen de l’isolement total
Si la Chine représente le modèle que le Kremlin tente d’imiter, la Corée du Nord représente l’abîme vers lequel il glisse inexorablement. Le régime nord-coréen a poussé la censure numérique à son extrême logique : l’isolement total. Les citoyens nord-coréens n’ont tout simplement pas accès à internet. Ils disposent d’un intranet national, le Kwangmyong, qui contient exclusivement du contenu approuvé par le régime. Cette comparaison semblait absurde il y a encore cinq ans. Elle ne l’est plus. La trajectoire de la Russie pointe résolument dans cette direction. Le RuNet, l’internet russe, se transforme progressivement en un intranet national coupé du reste du monde. Les sites étrangers sont bloqués.
Les conséquences économiques de la forteresse numérique
L’économie numérique russe en chute libre
Le coût économique de la censure numérique est colossal, même si le Kremlin refuse de le reconnaître publiquement. Le secteur technologique russe, qui représentait une part croissante du PIB avant 2022, est en déclin accéléré. Les entreprises internationales ont quitté le marché russe. Les startups nationales peinent à lever des fonds dans un environnement où les investisseurs étrangers sont persona non grata. Les développeurs les plus talentueux émigrent vers la Géorgie, l’Arménie, le Kazakhstan, les Émirats arabes unis ou l’Europe.
On ne construit pas une économie du vingt-et-unième siècle avec un internet du vingtième. Le Kremlin veut le contrôle absolu et la prospérité économique. Il n’aura que le premier, et même celui-là finira par lui échapper quand il n’y aura plus rien à contrôler.
L’innovation étranglée par la censure
L’innovation technologique nécessite trois conditions fondamentales : le libre accès à l’information, la collaboration internationale et la liberté d’expérimenter. La Russie de 2026 ne remplit plus aucune de ces conditions. Les chercheurs russes ne peuvent plus accéder librement aux publications scientifiques internationales. Les développeurs ne peuvent plus collaborer avec leurs homologues étrangers sur des projets open source. Les entrepreneurs ne peuvent plus tester leurs produits sur des marchés internationaux. Le résultat est un écosystème d’innovation qui s’asphyxie lentement, produisant des copies de plus en plus médiocres de technologies développées ailleurs. L’intelligence artificielle russe, qui montrait des signes prometteurs il y a quelques années, stagne faute d’accès aux données d’entraînement et aux frameworks développés par les chancelleries occidentales. La Russie s’enferme dans une spirale descendante où la censure engendre l’isolement, l’isolement engendre le retard technologique, et le retard technologique renforce le besoin de censure pour masquer l’échec.
La résistance numérique souterraine des citoyens russes
Les techniques de contournement qui survivent encore
Et pourtant, malgré l’ampleur de la répression numérique, des citoyens russes continuent de résister. Cette résistance prend des formes de plus en plus sophistiquées, poussée par la nécessité et l’ingéniosité humaine qui refuse de se soumettre. Les VPN commerciaux classiques étant désormais largement bloqués, les utilisateurs se tournent vers des protocoles de contournement plus avancés. Le protocole Shadowsocks, développé à l’origine par des activistes chinois pour contourner le Grand Firewall, connaît un regain d’intérêt en Russie. Des réseaux mesh locaux, qui permettent la communication entre appareils sans passer par internet, sont testés dans certaines villes. Des applications de messagerie utilisant des connexions satellite sont expérimentées par des groupes de militants techniquement avertis. Ces solutions restent marginales, utilisées par une minorité de la population suffisamment compétente et motivée pour les mettre en œuvre. Mais elles existent. Elles prouvent que la volonté de communiquer librement ne peut pas être entièrement éradiquée, même par l’appareil de censure le plus puissant du monde.
Chaque mur numérique érigé par le Kremlin génère une fissure quelque part. C’est la loi fondamentale de l’information : elle trouve toujours un chemin. La question n’est pas de savoir si les Russes contourneront la censure, mais combien d’entre eux auront le courage d’essayer.
Le prix de la résistance numérique
Mais cette résistance numérique a un prix, et ce prix est de plus en plus élevé. L’utilisation d’un VPN non approuvé est désormais passible d’une amende pouvant atteindre l’équivalent de plusieurs mois de salaire moyen. Pour les récidivistes, les sanctions peuvent inclure des peines de prison. Les fournisseurs de VPN qui opèrent sur le territoire russe sans autorisation du Roskomnadzor risquent des poursuites pénales. Des administrateurs de canaux Telegram ont été arrêtés, jugés et condamnés pour avoir diffusé des informations qualifiées de fausses nouvelles par les autorités. Le message est clair : contourner la censure n’est pas seulement un acte technique. C’est un acte de désobéissance civile qui peut détruire votre vie. Et pourtant, des milliers de Russes continuent de prendre ce risque. Des étudiants, des professeurs, des professionnels, des retraités qui refusent de vivre dans le monde monochrome que le Kremlin leur impose. Leur courage est silencieux, invisible et immense.
Les chancelleries occidentales face au mur numérique russe
L’impuissance des démocraties occidentales
Face à la construction progressive de cette forteresse numérique russe, la communauté internationale est restée remarquablement passive. Les démocraties occidentales ont multiplié les déclarations de préoccupation, les communiqués exprimant leur inquiétude, les résolutions appelant au respect de la liberté d’expression en ligne. Mais ces mots n’ont eu aucun effet concret sur la politique de censure du Kremlin. Les sanctions économiques imposées à la Russie depuis 2022 n’ont pas inclus de mesures spécifiques ciblant les responsables de la censure numérique.
Les démocraties excellent dans l’art de condamner avec des mots ce qu’elles tolèrent dans les faits. Face à la censure numérique russe, elles ont produit des kilomètres de communiqués et zéro kilomètre d’action concrète. La liberté d’expression mérite mieux que des tweets de solidarité.
Les initiatives qui pourraient faire la différence
Il existe pourtant des leviers que la communauté internationale pourrait actionner si elle en avait la volonté politique. Des sanctions ciblées contre les responsables du Roskomnadzor et les entreprises qui développent les technologies de censure enverraient un message sans ambiguïté. Le financement massif d’outils de contournement accessibles et simples d’utilisation pourrait aider des millions de citoyens russes à maintenir leur accès à l’information libre. La création de réseaux satellite dédiés, impossibles à bloquer depuis le sol, pourrait offrir une alternative aux connexions terrestres contrôlées par le Roskomnadzor.
La propagande qui remplace l'information, le poison lent
L’empire médiatique du mensonge organisé
Ce que le Kremlin retire d’une main en bloquant les sources d’information indépendantes, il le remplace de l’autre par un appareil de propagande d’une ampleur sans précédent. Les médias d’État russes, de Russia Today à Perviy Kanal en passant par TASS et RIA Novosti, diffusent une version de la réalité si éloignée des faits qu’elle constitue un univers parallèle complet. Dans cet univers, la guerre en Ukraine est une opération spéciale victorieuse. L’économie russe est florissante malgré les sanctions. L’Occident est en déclin terminal. Et la Russie est le dernier bastion de la civilisation face à la décadence. Cette propagande n’a pas besoin d’être crue pour être efficace. Elle a besoin de créer suffisamment de confusion pour que les citoyens renoncent à chercher la vérité. La philosophe Hannah Arendt l’avait parfaitement compris : le but de la propagande totalitaire n’est pas de convaincre, mais de détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux.
La propagande russe ne cherche pas à être crue. Elle cherche à épuiser. À force de mensonges répétés, elle ne convainc pas les gens que le régime dit vrai. Elle les convainc que la vérité n’existe pas. Et un peuple qui ne croit plus en la vérité est un peuple gouvernable à l’infini.
Les algorithmes au service du pouvoir
Le Kremlin ne se contente pas de contrôler les médias traditionnels. Il manipule activement les algorithmes des plateformes numériques encore accessibles en Russie. Les résultats de recherche sur Yandex sont manipulés pour favoriser les sources pro-gouvernementales. Les réseaux sociaux russes comme VKontakte et Odnoklassniki utilisent des algorithmes de recommandation qui privilégient systématiquement les contenus conformes à la ligne officielle. Les bots et les trolls inondent les espaces de discussion en ligne pour noyer les voix dissidentes dans un bruit de fond assourdissant.
Les voix de l'exil, la Russie libre en dehors de la Russie
Les médias indépendants russes en exil
Tandis que la Russie se transforme en forteresse numérique, une Russie alternative prend forme à l’extérieur de ses frontières. Des médias indépendants russes en exil, comme Meduza basé en Lettonie, Novaya Gazeta Europe opérant depuis l’Allemagne, et de nombreux blogueurs et chroniqueurs installés à Tbilissi, Istanbul, Berlin ou Tel-Aviv, continuent de produire du contenu de qualité en langue russe. Ces médias constituent la mémoire vivante de ce que la Russie pourrait être si elle n’était pas prisonnière de son propre régime. Ils documentent les violations des droits humains, enquêtent sur la corruption, donnent la parole aux voix dissidentes qui ne peuvent plus s’exprimer à l’intérieur du pays. Leur audience en Russie diminue inexorablement à mesure que les VPN sont bloqués, mais elle reste significative. Des millions de Russes trouvent encore le moyen d’accéder à ces médias, au prix d’efforts techniques et de risques personnels considérables.
La vérité russe vit désormais en exil, comme tant de dissidents avant elle. De Riga à Berlin, de Tbilissi à Tel-Aviv, des chroniqueurs russes continuent de raconter ce que Moscou voudrait effacer. Leur obstination est notre meilleure raison d’espérer.
La diaspora numérique comme contrepoids fragile
La diaspora russe, estimée à plusieurs millions de personnes ayant quitté le pays depuis 2022, joue un rôle crucial dans le maintien d’un espace informationnel libre en langue russe. Ces expatriés, souvent jeunes, éduqués et techniquement compétents, servent de pont entre l’information internationale et le public russe encore capable d’y accéder. Ils partagent des articles, traduisent des reportages, créent des contenus qui contredisent la version officielle des événements. Mais cette diaspora est elle-même fragmentée, divisée politiquement et géographiquement dispersée. Son influence sur la population restée en Russie diminue à mesure que les canaux de communication sont coupés. Le blocage de Telegram est particulièrement dévastateur pour cette diaspora, car l’application était le principal vecteur de communication entre les Russes de l’intérieur et les Russes de l’extérieur. En coupant Telegram, le Kremlin ne sépare pas seulement les citoyens de l’information. Il sépare les familles, les amis, les communautés. Il tranche les derniers liens humains qui rattachaient la Russie enfermée au monde extérieur.
Ce que cette censure révèle sur la fragilité du régime
La peur comme moteur de la répression numérique
La décision de bloquer Telegram et de couper internet à la Douma n’est pas un signe de force. C’est un signe de faiblesse profonde. Un régime véritablement stable, véritablement soutenu par sa population, n’a pas besoin de censurer l’information. Il peut tolérer la critique parce qu’il est assez fort pour y répondre. Le Kremlin censure parce qu’il a peur. Peur que la vérité sur les pertes en Ukraine déclenche une vague de contestation. Peur que les scandales de corruption érodent ce qui reste de légitimité au régime. Peur que les élections de 2026, même truquées, révèlent l’ampleur du mécontentement populaire si les citoyens disposent de canaux pour l’exprimer. Cette peur est rationnelle. Le contrat social qui liait le peuple russe à son président, stabilité et prospérité en échange de liberté politique, est rompu depuis 2022. La prospérité s’est évaporée sous les sanctions. La stabilité est menacée par une guerre qui s’éternise. Il ne reste au Kremlin que la répression pour maintenir sa prise sur le pouvoir.
Les régimes qui censurent ne montrent pas leur puissance. Ils montrent leur terreur. Chaque VPN bloqué est un aveu de faiblesse. Chaque câble coupé est un cri de panique. Le Kremlin ne contrôle pas l’information parce qu’il est fort. Il la contrôle parce qu’il sait qu’elle le détruirait.
Les fissures dans le système de contrôle
Et pourtant, le système de censure russe n’est pas aussi étanche que le Kremlin le voudrait, malgré l’ampleur des moyens déployés. Des failles techniques existent et sont exploitées par des utilisateurs déterminés. Des tensions internes au sein de l’appareil sécuritaire créent des zones grises où l’information circule encore. Certains oligarques, même proches du pouvoir, maintiennent des canaux de communication internationaux pour protéger leurs intérêts financiers, créant involontairement des brèches dans le mur numérique. Des militaires stationnés en Ukraine utilisent des téléphones personnels pour communiquer avec leurs familles, diffusant parfois des informations que le commandement préférerait garder secrètes. L’économie souterraine numérique prospère, avec des marchés noirs de VPN et de cartes SIM étrangères qui échappent au contrôle des autorités. Le système fuit de partout, comme un barrage construit trop vite avec des matériaux de mauvaise qualité. Il tient encore. Mais les fissures s’élargissent. Et un jour, l’eau finira par passer.
La jeunesse russe, génération muselée
Grandir dans un monde sans information libre
La génération de Russes qui a grandi depuis 2022 est peut-être la plus grande victime de cette censure numérique. Ces jeunes, qui avaient entre dix et vingt ans quand la guerre en Ukraine a commencé, n’ont connu qu’un internet progressivement amputé de ses contenus. Pour eux, l’idée d’un internet ouvert, libre et non censuré est presque une abstraction, un concept théorique plutôt qu’une expérience vécue. Leurs référentiels culturels sont ceux que le régime leur a fournis. Leurs sources d’information sont celles que le Roskomnadzor a approuvées. Leurs héros sont ceux que la télévision d’État a sélectionnés. Cette génération n’est pas nécessairement pro-Poutine par conviction. Elle est pro-Poutine par défaut, parce qu’elle n’a jamais eu accès aux informations qui lui auraient permis de forger une opinion différente. C’est le triomphe ultime de la censure : ne pas avoir besoin de convaincre, mais de former des esprits qui n’ont jamais appris à douter.
Quand on vole à une génération entière le droit de savoir, on ne crée pas des citoyens loyaux. On crée une bombe à retardement. Car la curiosité ne se tue pas. Elle se comprime. Et ce qui est comprimé finit toujours par exploser.
Le fossé générationnel qui se creuse
Un fossé générationnel inédit se creuse au sein de la société russe. D’un côté, les Russes de plus de quarante ans qui se souviennent de l’internet ouvert, qui ont connu YouTube, Facebook, Twitter et Telegram dans leur version non censurée. De l’autre, les plus jeunes pour qui ces noms sont des reliques d’un passé inaccessible. Ce fossé crée des dynamiques familiales et sociales complexes. Des parents qui tentent de transmettre à leurs enfants une vision du monde que le régime s’efforce d’effacer.
Le verdict de l'histoire sera implacable
Les scénarios possibles et l’avenir numérique de la Russie
L’avenir de l’internet en Russie se dessine selon trois scénarios principaux, et aucun d’entre eux n’est réjouissant. Le premier, et le plus probable à court terme, est la continuation de la tendance actuelle : un verrouillage progressif mais inexorable, une déconnexion croissante du réseau mondial, une censure de plus en plus sophistiquée et de moins en moins contournable. Le deuxième scénario est celui de la déconnexion totale, un RuNet complètement coupé du réseau mondial, fonctionnant comme un intranet national. Le troisième scénario, le seul qui offre une lueur d’espoir, est celui d’un changement politique qui entraînerait un desserrement du contrôle numérique.
L’internet russe meurt à petit feu, et avec lui quelque chose de fondamental dans le contrat entre un peuple et son État. Car un État qui refuse à ses citoyens le droit de savoir n’est pas un État qui protège. C’est un État qui séquestre. Et les murs finissent toujours par tomber.
L’appel à ne pas détourner le regard
Je termine cette chronique avec un appel qui s’adresse autant aux lecteurs qu’à moi-même. Ne détournons pas le regard. Ne normalisons pas ce qui se passe en Russie. Ne nous habituons pas à l’idée qu’un pays moderne puisse couper internet dans son parlement, bloquer les VPN, censurer Telegram et organiser des élections dans le noir informationnel. Chaque fois que nous acceptons cela comme normal, nous participons à l’érosion des principes qui fondent nos propres sociétés libres.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
TASS — Roskomnadzor announces enhanced digital security measures at State Duma — Mars 2026
Sources secondaires
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