2014-2024, la décennie perdue de la défense européenne
Pour comprendre l’ampleur du défi que représentent les 5 pour cent, il faut revenir à l’histoire des 2 pour cent. Cet objectif, adopté au sommet de l’OTAN au Pays de Galles en 2014, était déjà considéré comme ambitieux. À l’époque, seuls trois pays membres y satisfaisaient : les États-Unis, le Royaume-Uni et la Grèce. Dix ans plus tard, en 2024, le bilan était en progrès mais toujours insuffisant. L’Allemagne, première économie européenne, n’a atteint les 2 pour cent qu’en 2024, après des décennies de sous-investissement chronique. La France, malgré sa posture de puissance nucléaire autonome, flirtait avec les 2 pour cent sans les dépasser significativement. L’Italie, l’Espagne, la Belgique, le Canada restaient en dessous, invoquant des contraintes budgétaires que personne ne contestait tant que la Russie semblait inoffensive.
Puis Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine. Et les excuses sont devenues inaudibles. L’Allemagne a annoncé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr. La Pologne a porté ses dépenses au-delà de 4 pour cent. La Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN. Les pays baltes ont accéléré leurs investissements. En 2025, pour la première fois depuis la création de l’Alliance, tous les membres sont censés atteindre ou dépasser les 2 pour cent. Il aura fallu une guerre en Europe pour que les Européens prennent au sérieux leur propre sécurité. Cette constatation devrait faire honte, pas susciter la satisfaction.
Vingt ans pour atteindre 2 pour cent. Et maintenant, dix ans pour passer à 5. L’Europe a mis une génération à se convaincre que la sécurité avait un prix. Elle a maintenant une décennie pour multiplier ce prix par deux et demi. L’histoire jugera sévèrement ceux qui ont laissé le continent sans défense pendant trois décennies. Les chiffres de 2026 ne sont pas un investissement dans l’avenir. Ils sont le rattrapage d’un retard impardonnable.
Les astuces comptables qui masquent la réalité
Le passage de 2 à 5 pour cent s’accompagne d’un élargissement de la définition des dépenses éligibles qui mérite un examen critique. Les 1,5 pour cent supplémentaires réservés aux « dépenses liées à la sécurité » ouvrent une porte dangereuse à la comptabilité créative. Un pays pourrait-il compter ses dépenses de cybersécurité civile dans l’enveloppe? Les investissements dans les infrastructures de transport utilisables par les forces armées? Les programmes de protection civile qui existaient déjà? Les budgets de renseignement qui ne sont pas traditionnellement inclus dans les dépenses de défense? La tentation sera immense pour les ministères des Finances de remplir l’enveloppe avec des postes existants rebaptisés plutôt qu’avec des capacités militaires réelles.
Et pourtant, cette flexibilité a sa logique. La guerre moderne ne se limite pas aux chars et aux avions de combat. La cybersécurité est un champ de bataille permanent. Les infrastructures critiques — réseaux électriques, télécommunications, approvisionnement en eau — sont des cibles légitimes dans un conflit hybride. La résilience de la société face aux crises est une composante authentique de la défense nationale. Le problème n’est pas d’inclure ces dépenses. Le problème est de s’assurer qu’elles s’ajoutent aux capacités militaires au lieu de s’y substituer. Et l’histoire de la défense européenne suggère que la substitution est le scénario le plus probable.
Le choc budgétaire, pays par pays
L’Allemagne, le géant qui doit se réarmer
L’Allemagne est le cas le plus emblématique du défi budgétaire que posent les 5 pour cent. Avec un PIB de plus de 4 000 milliards d’euros, atteindre 5 pour cent signifierait un budget de défense d’environ 200 milliards d’euros annuels. C’est plus que le budget militaire actuel de la Russie. C’est plus que ce que l’Allemagne a jamais consacré à sa défense, en termes réels, depuis la Seconde Guerre mondiale. Le fonds spécial de 100 milliards d’euros annoncé par le chancelier Olaf Scholz en 2022 semblait révolutionnaire. Il paraît désormais dérisoire face à l’objectif de La Haye. Ce fonds, prévu pour être dépensé sur plusieurs années, représente à peine six mois de l’effort supplémentaire nécessaire.
Le problème allemand n’est pas seulement financier. C’est un problème de capacité d’absorption. La Bundeswehr manque de tout : de soldats, de matériel, de munitions, d’infrastructures. Mais elle manque aussi de la capacité administrative à dépenser efficacement des sommes aussi colossales. Les procédures de passation de marchés sont lentes. La bureaucratie fédérale est épaisse. L’industrie de défense allemande, longtemps sous-alimentée, ne peut pas monter en cadence du jour au lendemain. Andreas, 51 ans, colonel de la Bundeswehr en poste dans le Schleswig-Holstein, résume la situation avec un pragmatisme désabusé : on pourrait doubler le budget demain matin, on ne saurait pas comment le dépenser avant trois ans.
L’Allemagne a passé trois décennies à croire que sa sécurité pouvait être assurée par le commerce et la diplomatie. La Zeitenwende de 2022 était censée marquer le tournant. Quatre ans plus tard, la Bundeswehr reste une armée qui commande des munitions comme d’autres commandent des fournitures de bureau. Le problème n’est pas l’argent. C’est la culture.
La France, entre ambition nucléaire et réalité budgétaire
La France présente un cas différent mais tout aussi complexe. Avec un PIB de 3 005 milliards d’euros et des dépenses de défense à 2,06 pour cent en 2025, soit environ 62 milliards d’euros, atteindre 5 pour cent exigerait environ 150 milliards d’euros annuels. L’écart de 88 milliards d’euros est vertigineux pour un pays dont le déficit public dépasse déjà les 5 pour cent du PIB et dont la dette publique frôle les 112 pour cent du PIB. La France est le seul pays de l’Union européenne à disposer d’une force de dissuasion nucléaire complète, d’un porte-avions, de forces de projection mondiale et d’une industrie de défense couvrant l’essentiel du spectre capacitaire. Cet effort existant représente un socle important, mais il est loin des 5 pour cent.
Le débat français est aussi politique. Augmenter massivement le budget de défense dans un pays qui peine à réformer ses retraites, qui ferme des lits d’hôpitaux et qui voit ses enseignants fuir vers le privé faute de salaires décents, c’est poser un choix de société que la classe politique française n’a jamais eu le courage de formuler explicitement. Préférons-nous des Rafale ou des infirmières? Des sous-marins nucléaires ou des écoles? L’objectif de 5 pour cent transforme cette question rhétorique en arbitrage budgétaire réel. Et cet arbitrage sera, quelles que soient les décisions prises, socialement explosif.
Les bons élèves, exception ou modèle
La Pologne, l’Estonie et les pays qui n’ont pas attendu
Tous les pays européens ne partent pas du même point. La Pologne, avec des dépenses de défense déjà à 4,12 pour cent de son PIB en 2024, est en route vers les 5 pour cent dès 2026. L’Estonie a annoncé un objectif d’au moins 5 pour cent à partir de 2026. La Lituanie et la Lettonie suivent la même trajectoire. La Grèce, pour des raisons historiques liées à ses tensions avec la Turquie, a toujours maintenu des dépenses élevées. Ces pays ont un point commun : ils vivent dans le voisinage immédiat de la menace. La Pologne partage une frontière avec la Russie via Kaliningrad et avec la Biélorussie. Les pays baltes sont enclavés entre la Russie et la mer Baltique. Pour eux, la défense n’est pas une ligne budgétaire. C’est une question de survie nationale.
Et pourtant, ces « bons élèves » sont aussi les plus petites économies de l’Alliance. L’Estonie, avec un PIB d’environ 40 milliards d’euros, peut consacrer 5 pour cent à la défense sans que le chiffre absolu ne bouleverse ses capacités. 2 milliards d’euros supplémentaires pour la défense estonienne, c’est significatif mais gérable. 88 milliards d’euros supplémentaires pour la France, c’est une transformation structurelle de l’économie. Le pourcentage de PIB est un indicateur d’effort relatif, pas de capacité absolue. Et c’est précisément cette distinction que le chiffre de 5 pour cent escamote.
Les pays baltes et la Pologne investissent dans leur défense parce qu’ils savent ce que coûte la perte de souveraineté. Ils l’ont vécu. L’Europe de l’Ouest, elle, a le luxe de n’avoir pas été envahie depuis 1945. Ce luxe se paie aujourd’hui au prix fort. L’histoire présente toujours la facture. Elle ne fait jamais crédit.
Le modèle américain, référence ou repoussoir
Les États-Unis consacrent environ 3,4 pour cent de leur PIB à la défense, soit environ 900 milliards de dollars annuels. Ce chiffre, qui est inférieur aux 5 pour cent demandés aux Européens, finance la première armée du monde. Le Pentagone emploie plus de 2,8 millions de personnes. L’US Navy aligne plus de 290 navires de combat. L’US Air Force dispose de plus de 5 000 avions. L’arsenal nucléaire américain compte des milliers d’ogives. Cette puissance est le produit de sept décennies d’investissement soutenu, pas d’une décision prise un mardi matin au sommet de La Haye.
Demander à l’Europe de passer à 5 pour cent en une décennie, c’est demander aux Européens de construire en dix ans ce que les États-Unis ont mis soixante-dix ans à bâtir. La comparaison est injuste mais instructive. Elle révèle l’ampleur du retard accumulé. Elle montre aussi que le pourcentage de PIB, pris isolément, ne dit rien sur la qualité de la dépense. Les États-Unis dépensent massivement, mais une part significative de ce budget finance une bureaucratie militaire gargantuesque, des systèmes d’armes dont les coûts explosent, et des guerres à l’étranger qui absorbent des ressources considérables. L’Europe pourrait dépenser moins et mieux. À condition de savoir ce qu’elle veut défendre et comment.
L'illusion de l'objectif chiffré, quand le combien masque le pourquoi
Dépenser plus ne signifie pas défendre mieux
Le piège de l’objectif de 5 pour cent est de réduire la défense à une question comptable. Combien dépensez-vous? Pas : que défendez-vous? Comment? Contre qui? Avec quelle stratégie? Le chiffre crée l’illusion que la sécurité est proportionnelle au budget. Or l’histoire militaire regorge d’exemples contraires. La France de 1940 avait l’une des armées les plus financées du monde. Elle s’est effondrée en six semaines face à une Wehrmacht qui la surpassait en doctrine, pas en budget. L’Arabie saoudite dépense plus de 6 pour cent de son PIB pour sa défense et n’a pas réussi à vaincre les rebelles houthis au Yémen en sept ans de guerre. L’argent sans stratégie est un gaspillage. La stratégie sans argent est un voeu pieux. Les 5 pour cent ne garantissent ni l’un ni l’autre.
Ce que l’Europe manque cruellement, ce n’est pas seulement de l’argent. C’est une vision stratégique commune. Contre quelles menaces se prépare-t-on? La Russie? La Chine? Le terrorisme? Les cyberattaques? La migration massive? Toutes à la fois? Les réponses varient d’un pays à l’autre. La Pologne voit la Russie comme menace existentielle. L’Espagne s’inquiète davantage du Sahel. La France veut protéger ses intérêts en Afrique et dans l’Indo-Pacifique. L’Allemagne hésite entre tous ces scénarios. Sans consensus sur la menace, les 5 pour cent risquent de financer 27 armées nationales qui ne s’additionnent pas, plutôt qu’une défense européenne intégrée capable de faire face aux défis communs.
Fixer un objectif chiffré est la chose la plus facile du monde. Il suffit d’un communiqué de presse et d’une photo de groupe. Construire une défense qui fonctionne est une tout autre affaire. L’Europe a le communiqué. Elle n’a pas encore la défense. Et les 5 pour cent ne combleront pas cet écart si personne ne décide à quoi l’argent doit réellement servir.
Le risque de la course aux armements intra-européenne
Un effet pervers rarement évoqué de l’objectif de 5 pour cent est le risque de duplication et de concurrence entre alliés. Si chaque pays membre investit massivement dans ses propres capacités sans coordination, l’Europe se retrouvera avec 27 mini-armées disposant chacune de leurs propres chars, de leurs propres avions, de leurs propres systèmes de défense aérienne, sans interopérabilité et sans masse critique. La France développe le SCAF. L’Allemagne participe au SCAF mais achète aussi des F-35 américains. L’Italie rejoint le programme GCAP avec le Royaume-Uni et le Japon. La Pologne achète des K2 sud-coréens et des Abrams américains. Chaque pays optimise pour ses propres besoins, et la somme des optimisations nationales ne produit pas un optimum collectif.
L’industrie de défense européenne, fragmentée entre des dizaines de fabricants nationaux protégés par leurs gouvernements respectifs, est structurellement incapable de produire les économies d’échelle que les 5 pour cent exigent. Développer un char coûte cher. En développer trois en parallèle — le Leopard 3 germano-français, le K2 polonais, et les programmes nationaux de modernisation — coûte trois fois plus cher pour un résultat agrégé inférieur à ce qu’un programme unique aurait produit. Les 5 pour cent sans consolidation industrielle européenne, c’est arroser un jardin avec un tuyau percé. L’eau coule, mais rien ne pousse.
La défense aérienne, le test de vérité budgétaire
Le ciel européen, fromage suisse stratégique
S’il est un domaine où les 5 pour cent devront produire des résultats concrets et rapides, c’est la défense aérienne intégrée. La guerre en Ukraine a démontré que la menace aérienne — missiles balistiques, missiles de croisière, drones, munitions planantes — est la menace dominante du champ de bataille contemporain. L’Europe ne dispose pas de défense aérienne intégrée digne de ce nom. Chaque pays possède ses propres systèmes, ses propres radars, ses propres procédures d’engagement, sans vision commune du ciel européen. Un missile balistique tiré depuis Kaliningrad atteindrait les capitales baltes en moins de cinq minutes. Le temps de décision pour une interception se mesure en secondes. Et dans ces secondes, il faut que des systèmes de pays différents communiquent, se coordonnent et engagent la cible sans ambiguïté.
L’initiative European Sky Shield, lancée par l’Allemagne en 2022, rassemble aujourd’hui une vingtaine de pays. Mais elle peine à se concrétiser. Les choix technologiques font l’objet de désaccords entre partisans de systèmes américains — Patriot, THAAD — et défenseurs de solutions européennes — SAMP/T, IRIS-T. La France, absente de l’initiative, développe ses propres projets. L’Italie propose le Michelangelo Dome de Leonardo. La fragmentation est totale. Les 5 pour cent devraient permettre de financer un bouclier aérien continental. Ils risquent de financer une mosaïque incohérente de systèmes nationaux qui ne se parlent pas.
La défense aérienne est le test de vérité de la coopération européenne. Si nous ne sommes pas capables de protéger notre ciel ensemble, à quoi servent les sommets, les communiqués et les objectifs chiffrés? Un missile ne respecte pas les frontières. Notre défense ne devrait pas non plus.
Le coût astronomique d’un parapluie antimissile européen
Les estimations du coût d’un système de défense aérienne intégrée pour l’ensemble de l’OTAN européen donnent le vertige. Un bouclier antimissile capable de couvrir le flanc oriental de l’Alliance contre les missiles balistiques russes nécessiterait des dizaines de batteries Patriot ou équivalentes, des centaines de radars, des milliers d’intercepteurs, un réseau de commandement et de contrôle intégré et une capacité de surveillance spatiale continue. Le coût total est estimé entre 50 et 100 milliards d’euros d’investissement initial, auquel s’ajoutent des coûts de fonctionnement annuels considérables — les missiles intercepteurs coûtent entre 1 et 4 millions d’euros pièce, et il en faut des stocks massifs.
C’est précisément le type de dépense que les 5 pour cent sont censés financer. Mais le défi n’est pas seulement financier. Produire les intercepteurs nécessaires prend des années. Former les opérateurs prend du temps. Construire les infrastructures radar exige des sites, des autorisations et des travaux. La chaîne industrielle européenne de défense aérienne est sous-dimensionnée pour une montée en puissance de cette ampleur. MBDA, Diehl, Kongsberg, Leonardo peuvent augmenter leurs cadences, mais pas les quintupler en trois ans. L’argent est nécessaire. Il n’est pas suffisant.
Les arbitrages sociaux impossibles
Beurre ou canons, le dilemme éternel revisité
L’expression est ancienne. Beurre ou canons. Helmut Goering la brandissait dans les années 1930 pour justifier le réarmement allemand. Elle retrouve une actualité brûlante en 2026. Les sociétés européennes font face à des besoins civils colossaux. Le vieillissement démographique alourdit les coûts de santé et de retraite. La transition énergétique exige des investissements massifs. Les infrastructures — routes, ponts, réseaux ferroviaires — vieillissent et nécessitent des rénovations coûteuses. L’éducation réclame des moyens. Le logement est en crise dans la plupart des grandes villes européennes. Ajouter 88 milliards d’euros de dépenses de défense au budget français, c’est retrancher autant d’un autre poste. Ou creuser davantage un déficit que les marchés financiers surveillent avec une nervosité croissante.
Sophie, 39 ans, infirmière dans un hôpital public de Lyon, travaille en sous-effectif depuis cinq ans. Son service manque de lits, de matériel et de personnel. Quand elle entend que la France doit trouver 88 milliards d’euros supplémentaires pour la défense, elle ne pense pas aux missiles Patriot. Elle pense aux patients qu’elle ne pourra pas soigner. Aux collègues qui démissionnent. Aux nuits de garde sans relève. L’objectif de 5 pour cent est peut-être nécessaire d’un point de vue géostratégique. Il est socialement incendiaire pour des populations déjà éprouvées par l’austérité, l’inflation et le sentiment que les gouvernements ne servent plus leurs intérêts.
On ne peut pas demander à des citoyens qui attendent six mois pour un rendez-vous chez le spécialiste de se réjouir que leur pays achète des chars supplémentaires. La défense est indispensable. La santé aussi. L’éducation aussi. Le logement aussi. Les 5 pour cent posent une question que personne n’a le courage de formuler : qu’est-ce que nous sommes prêts à sacrifier pour nous sentir en sécurité? Et qui décide du sacrifice?
Le risque populiste, quand la défense nourrit la colère
Dans un paysage politique européen déjà fragmenté par la montée des populismes, l’objectif de 5 pour cent offre un argument en or aux partis qui dénoncent les « élites déconnectées ». Les dépenses militaires sont rarement populaires dans des sociétés qui n’ont pas connu la guerre sur leur sol depuis quatre-vingts ans. Les mouvements pacifistes, les partis de gauche radicale, les formations souverainistes qui dénoncent l’OTAN comme un instrument de domination américaine trouveront dans les 5 pour cent un carburant électoral puissant. « Ils vous demandent de choisir entre l’hôpital et les missiles. Nous, nous refusons ce choix. » Le slogan est déjà prêt. Et il résonne.
Et pourtant, le risque populiste ne dispense pas de la responsabilité stratégique. Ne pas dépenser pour la défense parce que c’est impopulaire, c’est exactement l’attitude qui a laissé l’Europe sans défense crédible pendant trois décennies. Le courage politique consiste précisément à expliquer aux citoyens pourquoi des sacrifices sont nécessaires, même quand ces sacrifices sont impopulaires. Mais le courage politique est une denrée rare en Europe. Plus rare encore que les missiles intercepteurs.
L'industrie de défense européenne, capacité et limites
Produire plus avec une base industrielle fragmentée
Même si les budgets augmentent conformément à l’objectif de 5 pour cent, une question fondamentale demeure : l’industrie de défense européenne est-elle capable de produire ce que ces budgets achèteraient? La réponse, en 2026, est largement négative. Les carnets de commandes de Rheinmetall, de KNDS, de Dassault, de BAE Systems, de Leonardo et de Saab sont déjà saturés. Les délais de livraison pour un char Leopard 2 dépassent les trois ans. Un Rafale commandé aujourd’hui ne sera livré qu’en 2029 ou 2030. Les munitions d’artillerie, dont l’Ukraine consomme des quantités industrielles, peinent à atteindre les cadences de production promises.
La fragmentation industrielle européenne aggrave le problème. L’Europe compte plus de quarante fabricants de véhicules blindés, une douzaine de constructeurs d’avions militaires, une dizaine de chantiers navals de combat. Cette redondance, héritage de l’ère des armées nationales souveraines, empêche les économies d’échelle qui permettraient de produire plus, plus vite et moins cher. La consolidation de l’industrie de défense européenne est un serpent de mer qui refait surface à chaque crise et replonge dès que les intérêts nationaux reviennent en jeu. Les 5 pour cent pourraient accélérer cette consolidation. Ou ils pourraient financer la même fragmentation à une échelle plus grande.
L’Europe a quarante fabricants de blindés et pas un seul capable de livrer en quantité suffisante dans des délais raisonnables. C’est le résultat de soixante-dix ans de politique industrielle où chaque pays a protégé ses champions nationaux au détriment de l’efficacité collective. Les 5 pour cent ne résoudront pas ce problème structurel. Ils risquent même de l’aggraver en alimentant quarante carnets de commandes au lieu d’en concentrer quatre.
La dépendance persistante envers les États-Unis
L’ironie suprême de l’objectif de 5 pour cent est que, dans son application immédiate, il risque de renforcer la dépendance européenne envers les États-Unis plutôt que de la réduire. Pour monter en puissance rapidement, les pays européens n’ont pas d’autre choix que d’acheter sur étagère. Et les étagères les plus fournies sont américaines. Des F-35 pour remplacer les flottes vieillissantes. Des Patriot pour la défense aérienne. Des HIMARS pour l’artillerie à longue portée. Des Abrams pour la Pologne. Des Apache pour plusieurs pays. Chaque achat américain crée une dépendance logistique — pièces détachées, mises à jour logicielles, formation — qui dure des décennies.
L’Europe dépense davantage, mais achète américain. Le paradoxe est cruel mais logique. Les systèmes européens ne sont pas disponibles en quantité suffisante ni dans les délais requis. Le Rafale n’est pas disponible pour l’Allemagne avant 2030. Le Typhoon n’a pas les capacités furtives du F-35. Le SAMP/T n’a pas l’écosystème logistique mondial du Patriot. Les industriels européens sont compétents. Ils ne sont pas dimensionnés pour la montée en puissance que les 5 pour cent exigent. Et le temps presse. Quand la menace est immédiate, on achète ce qui est disponible, pas ce qui sera disponible dans dix ans.
La dette et les marchés, la contrainte invisible
Quand la notation financière limite l’ambition militaire
Les 5 pour cent du PIB ne sortent pas du néant. Ils doivent être financés. Par l’impôt, par la dette, ou par la réallocation de dépenses existantes. Les trois options sont politiquement toxiques. Augmenter les impôts dans des pays où la pression fiscale est déjà parmi les plus élevées au monde — plus de 45 pour cent du PIB en France, en Belgique, au Danemark — est une recette pour la révolte fiscale. Réduire les dépenses sociales dans des sociétés vieillissantes qui dépendent massivement de l’État-providence est un suicide politique. Emprunter davantage alors que les taux d’intérêt sont élevés et que les agences de notation surveillent les déficits européens avec une inquiétude croissante est financièrement risqué.
La France a vu sa notation financière dégradée par Moody’s et S&P ces dernières années, en partie à cause de la dérive de ses finances publiques. Ajouter 88 milliards d’euros de dépenses annuelles sans recettes correspondantes aggraverait la trajectoire de la dette de manière significative. Les marchés financiers, qui prêtent aux États, réagiraient. Les taux d’emprunt augmenteraient. Le coût de la dette existante s’alourdirait. Un cercle vicieux s’enclencherait. Se défendre militairement au prix de la ruine financière, c’est remplacer une vulnérabilité par une autre.
La sécurité nationale ne figure pas dans les critères des agences de notation. Et pourtant, un pays en faillite est un pays incapable de se défendre. L’objectif de 5 pour cent place les gouvernements européens face à un paradoxe que les manuels d’économie ne résolvent pas : comment financer la sécurité sans détruire la prospérité qui lui donne son sens?
Les eurobonds de défense, solution ou tabou
L’idée de financer l’effort de défense européen par des emprunts communs — des eurobonds de défense — circule dans les corridors bruxellois. Le précédent existe : le plan NextGenerationEU de 750 milliards d’euros, financé par un emprunt commun de l’Union européenne, a été lancé en réponse à la pandémie de Covid-19. Pourquoi ne pas répéter l’exercice pour la défense? L’argument est séduisant : mutualiser le coût permettrait de répartir la charge, de bénéficier de taux d’emprunt plus bas grâce à la notation financière supérieure de l’UE par rapport à certains États membres, et de créer un instrument de solidarité européenne inédit dans le domaine militaire.
Et pourtant, les obstacles sont considérables. L’Allemagne, traditionnellement hostile à la dette commune, a accepté NextGenerationEU comme une exception justifiée par la pandémie. Accepterait-elle un emprunt commun permanent pour la défense? Les Pays-Bas, l’Autriche, la Finlande, pays dits « frugaux », s’y opposeraient vraisemblablement. La base juridique est incertaine — les traités européens ne prévoient pas de compétence de défense commune au sens strict. Et la question de la gouvernance est explosive : qui déciderait comment l’argent est dépensé? Un état-major européen qui n’existe pas? La Commission? Le Conseil? La cacophonie institutionnelle européenne ne facilite pas les décisions rapides que la défense exige.
Le piège de la comptabilité créative
Quand 5 pour cent ne valent pas 5 pour cent
L’élargissement des dépenses éligibles au titre des 5 pour cent ouvre la voie à des pratiques comptables que les puristes de la défense qualifient de créatives et que les sceptiques qualifient de frauduleuses. Compter les pensions militaires dans le budget de défense, comme le font certains pays, gonfle le chiffre sans ajouter une seule capacité de combat. Inclure les gendarmeries et les forces de sécurité intérieure crée de la confusion entre défense et sécurité publique. Comptabiliser les investissements dans les routes et les ponts au motif qu’ils pourraient servir au transport de troupes est un exercice d’imagination comptable qui ne résiste pas à l’analyse.
Le volet de 1,5 pour cent réservé aux « dépenses de sécurité » est particulièrement vulnérable à cette inflation comptable. La cybersécurité est un domaine légitime, mais les dépenses de cybersécurité des entreprises privées comptent-elles? La résilience des infrastructures est importante, mais les travaux de maintenance du réseau électrique sont-ils de la défense? La protection civile est nécessaire, mais les budgets des pompiers sont-ils des dépenses militaires? Sans définitions strictes et sans mécanismes de vérification robustes, les 5 pour cent deviendront un exercice de fiction comptable où chaque pays gonflera ses chiffres pour satisfaire l’objectif sans augmenter réellement ses capacités de combat.
L’objectif de 5 pour cent ne vaut que si le chiffre correspond à des capacités réelles. Un budget gonflé artificiellement par des astuces comptables ne fait peur à personne. Surtout pas à un adversaire qui, lui, mesure sa puissance en divisions blindées, pas en pourcentages de PIB.
Le mécanisme de vérification, maillon faible de l’édifice
L’OTAN publie chaque année les dépenses de défense de ses membres selon une méthodologie standardisée. Mais cette méthodologie repose en grande partie sur les données déclaratives des États. Les vérifications sont limitées. Les sanctions pour non-respect sont inexistantes. L’objectif de 2 pour cent, adopté en 2014, n’a jamais été assorti de pénalités pour les pays défaillants. L’objectif de 5 pour cent ne l’est pas davantage. C’est un engagement politique, pas une obligation juridique. Et les engagements politiques, en matière de défense européenne, ont la durée de vie d’un papillon en novembre.
Le contraste avec d’autres domaines est frappant. Les critères de Maastricht pour l’euro — 3 pour cent de déficit, 60 pour cent de dette — sont assortis de procédures de sanction, même si ces sanctions sont rarement appliquées. L’objectif de défense de l’OTAN n’a pas d’équivalent. Un pays qui consacre 1,5 pour cent de son PIB à la défense au lieu de 5 ne risque rien. Pas d’amende. Pas d’exclusion. Pas même un communiqué sévère. L’objectif de 5 pour cent est ambitieux sur le papier. Il est optionnel dans les faits.
L'Europe de l'Est face à l'Europe de l'Ouest, deux mondes de défense
Le fossé de la perception de la menace
L’objectif de 5 pour cent révèle un clivage profond au sein de l’OTAN européen entre les pays qui perçoivent la menace russe comme existentielle et ceux qui la considèrent comme lointaine. La Pologne, les pays baltes, la Finlande, la Roumanie vivent dans l’ombre du voisin russe. Pour eux, les 5 pour cent ne sont pas un exercice théorique. C’est une question de vie ou de mort nationale. La Russie a envahi la Géorgie en 2008, annexé la Crimée en 2014, envahi l’Ukraine en 2022. La prochaine cible pourrait être un pays de l’OTAN. Et l’article 5 ne vaut que si les alliés ont les moyens militaires de le mettre en oeuvre.
De l’autre côté, l’Europe de l’Ouest vit dans une réalité différente. La Russie est loin. La Manche, les Alpes, la distance géographique créent un sentiment de sécurité que les événements en Ukraine n’ont pas entièrement dissipé. Pour un citoyen portugais ou espagnol, la menace russe est un concept abstrait. Pour un citoyen estonien, c’est le voisin de palier. Cette asymétrie de perception se traduit en asymétrie budgétaire. Les pays de l’Est acceptent les 5 pour cent avec empressement. Les pays de l’Ouest les accueillent avec résignation, si ce n’est résistance. L’objectif est commun. La motivation ne l’est pas.
L’Europe a deux montres. L’une indique l’heure de la menace imminente. L’autre est restée bloquée en 1991, quand la chute du mur de Berlin a fait croire que l’histoire était terminée. Les pays baltes vivent à l’heure de la menace. L’Europe de l’Ouest vit à l’heure de l’illusion. Les 5 pour cent tentent de synchroniser ces deux montres. Bonne chance.
La solidarité à l’épreuve du porte-monnaie
La solidarité de l’Alliance est un principe gravé dans le marbre du traité de Washington. Mais la solidarité a un prix. Et ce prix varie considérablement selon la richesse du contribuable. L’Estonie, avec son PIB modeste, peut atteindre 5 pour cent en dépensant quelques milliards d’euros. L’Allemagne devrait dépenser 200 milliards. La France, 150 milliards. Le Royaume-Uni, 180 milliards de livres. L’effort relatif est le même. L’effort absolu est radicalement différent. Et c’est l’effort absolu qui détermine les capacités réelles.
Cette disparité pose une question de fond sur la répartition de la charge au sein de l’Alliance. Les grands pays européens financent de facto la sécurité des petits. La France et le Royaume-Uni maintiennent des forces de dissuasion nucléaire qui protègent l’ensemble de l’Alliance. L’Allemagne fournit le gros des capacités terrestres sur le flanc oriental. Ces contributions ne sont pas mesurées par le pourcentage de PIB. Un pays qui dépense 5 pour cent de son PIB pour sa défense mais n’envoie aucun soldat sur le flanc oriental contribue-t-il plus qu’un pays à 3 pour cent qui déploie des troupes en Lituanie? Le chiffre ne dit pas tout. Il ne dit même pas l’essentiel.
Les alternatives au tout-budgétaire
La mutualisation comme multiplicateur de force
Plutôt que de dépenser chacun 5 pour cent de manière nationale et dispersée, l’Europe pourrait obtenir davantage de sécurité en mutualisant certaines capacités. Un commandement européen de défense aérienne intégré coûterait moins cher que 27 systèmes nationaux non coordonnés. Une logistique commune pour les munitions permettrait des achats en volume à moindre coût. Des programmes d’armement véritablement européens, au lieu de programmes nationaux concurrents, réduiraient les coûts de développement. La spécialisation par pays — l’un se concentre sur les sous-marins, l’autre sur les chars, le troisième sur la défense aérienne — éviterait les duplications coûteuses.
Et pourtant, chaque tentative de mutualisation se heurte au mur de la souveraineté nationale. Aucun pays n’accepte de renoncer à une capacité militaire pour la confier à un allié, même de confiance. L’Allemagne ne veut pas dépendre de la France pour sa composante aérienne. La France ne veut pas dépendre de l’Allemagne pour ses chars. Le Royaume-Uni ne veut dépendre de personne. Cette obsession de l’autonomie nationale, compréhensible mais ruineuse, est le principal obstacle à une défense européenne efficiente. Les 5 pour cent n’y changeront rien si la mentalité ne change pas.
Vingt-sept pays qui dépensent chacun 5 pour cent ne produisent pas la même sécurité qu’une alliance qui dépense collectivement 3 pour cent de manière coordonnée. Le problème de la défense européenne n’est pas le manque d’argent. C’est le refus de le dépenser ensemble. Et ce refus coûte infiniment plus cher que l’objectif qu’il prétend atteindre.
L’innovation plutôt que la masse, piste ou mirage
Certains stratèges plaident pour un modèle européen de défense par l’innovation plutôt que par la masse. L’Ukraine a démontré que des drones à quelques milliers d’euros pouvaient détruire des chars à plusieurs millions. Que des systèmes autonomes pouvaient remplacer des soldats dans les missions les plus dangereuses. Que l’intelligence artificielle pouvait optimiser l’emploi des forces de manière spectaculaire. Investir massivement dans ces technologies disruptives permettrait peut-être à l’Europe d’obtenir une supériorité qualitative sans atteindre les 5 pour cent en dépenses conventionnelles.
L’argument a du mérite mais ses limites sont évidentes. L’innovation ne remplace pas la masse critique. Les drones ukrainiens sont efficaces parce qu’ils sont produits en quantités industrielles. L’intelligence artificielle optimise l’existant mais ne crée pas des capacités à partir de rien. Et les adversaires potentiels de l’Europe — la Russie, la Chine — investissent eux aussi massivement dans l’innovation militaire, tout en conservant des armées de masse que l’Europe a abandonnées. L’innovation est un multiplicateur de force. Elle n’est pas un substitut à la force elle-même.
La dimension politique, quand la défense devient enjeu électoral
Les élections européennes à l’ombre du réarmement
L’objectif de 5 pour cent sera un enjeu majeur des prochaines élections dans chaque pays membre. En France, la question du réarmement divise la classe politique entre ceux qui considèrent la défense comme une priorité absolue et ceux qui refusent de sacrifier le modèle social français sur l’autel de l’OTAN. En Allemagne, le débat sur la Zeitenwende — le tournant historique annoncé par Scholz en 2022 — se heurte à la réalité d’une économie en difficulté et d’une société profondément attachée au pacifisme. En Italie, en Espagne, au Portugal, l’idée de consacrer 5 pour cent du PIB à la défense est si éloignée de la réalité budgétaire actuelle qu’elle relève davantage de la science-fiction que de la planification politique.
Les partis populistes, de droite comme de gauche, exploiteront sans vergogne le thème du réarmement. L’extrême droite dénoncera la « soumission à Washington ». L’extrême gauche dénoncera le « militarisme au détriment du social ». Les partis écologistes s’interrogeront sur la compatibilité entre dépenses militaires massives et transition énergétique. Les partis centristes, coincés entre la nécessité stratégique et le rejet populaire, devront défendre une position inconfortable : oui, il faut dépenser plus pour la défense, et oui, cela aura un prix social. La nuance, en politique, est rarement récompensée.
La défense est trop importante pour être laissée aux seuls militaires, disait Clemenceau. En 2026, elle est aussi trop importante pour être laissée aux seuls comptables. Les 5 pour cent exigent un débat démocratique profond sur le type de société que nous voulons construire. Pas un objectif chiffré adopté entre deux petits fours dans un sommet de l’OTAN.
Le rôle des États-Unis dans la fixation de l’objectif
L’objectif de 5 pour cent n’est pas né en Europe. Il est la conséquence directe de la pression exercée par les États-Unis sur leurs alliés européens. Donald Trump, revenu au pouvoir, a transformé le partage du fardeau transatlantique en obsession politique. Son insistance sur le fait que les Européens « ne paient pas leur juste part » a poussé l’Alliance vers un objectif que les Européens n’auraient jamais adopté de leur propre initiative. Les 5 pour cent sont autant un objectif de sécurité qu’un tribut diplomatique payé pour maintenir la garantie américaine.
Cette dynamique est profondément problématique. L’Europe ne devrait pas réarmer sous la pression d’un président américain qui menace de retirer ses troupes si les alliés ne paient pas. Elle devrait réarmer parce que sa sécurité l’exige. La motivation compte autant que le résultat. Un continent qui se réarme par peur d’être abandonné par son protecteur n’est pas un continent qui reprend son destin en main. C’est un continent qui confirme sa dépendance dans l’acte même censé y mettre fin. Et pourtant, sans la pression américaine, les 2 pour cent eux-mêmes n’auraient probablement jamais été atteints.
Le facteur temps, entre urgence militaire et inertie politique
Dix ans pour transformer un continent
L’objectif de 2035 donne aux Européens dix ans pour accomplir ce qu’ils n’ont pas réussi en trente. Dix ans pour quadrupler les capacités industrielles de défense. Dix ans pour former des dizaines de milliers de soldats supplémentaires. Dix ans pour construire les infrastructures — bases, dépôts, réseaux de communication — qu’exige une posture militaire crédible. Dix ans pour résoudre des questions politiques que les Européens esquivent depuis la fin de la Guerre froide : qui commande? Qui décide de l’emploi de la force? Qui assume le risque nucléaire? Le calendrier est ambitieux. Il est probablement irréaliste pour la majorité des pays membres. Mais il a le mérite de fixer un horizon. Et un horizon, même lointain, vaut mieux que l’errance stratégique qui a caractérisé les trois dernières décennies.
Le problème est que la menace, elle, n’attend pas 2035. La Russie est en guerre maintenant. Les missiles balistiques russes sont pointés sur les capitales européennes maintenant. La défense aérienne du continent est insuffisante maintenant. Les stocks de munitions sont dangereusement bas maintenant. L’écart entre l’urgence de la menace et la lenteur de la réponse budgétaire est le vrai danger. Un adversaire rationnel attaque quand son ennemi est vulnérable. Et l’Europe, en 2026, est vulnérable. Elle le restera pendant des années, le temps que les 5 pour cent se traduisent en capacités réelles. Cette fenêtre de vulnérabilité est le prix de trois décennies de négligence. Et c’est un prix que les Européens paieront en anxiété, en tension et peut-être — si la dissuasion échoue — en sang.
Le temps est l’ennemi que les communiqués de l’OTAN ne mentionnent jamais. On fixe des objectifs pour 2035. On célèbre des engagements pour la décennie. Mais la menace est aujourd’hui. Et entre aujourd’hui et 2035, il y a un vide que les chiffres ne comblent pas et que les discours ne protègent pas.
La course entre le réarmement européen et l’agressivité russe
La question stratégique fondamentale est celle d’une course. D’un côté, l’Europe qui tente de se réarmer. De l’autre, une Russie qui a déjà transformé son économie en machine de guerre et qui produit chars, munitions et drones à des cadences que les Européens ne peuvent pas encore égaler. Qui arrivera en premier? Le réarmement européen sera-t-il suffisamment rapide pour dissuader une Russie qui pourrait être tentée d’exploiter la fenêtre de vulnérabilité actuelle? Ou la Russie se sera-t-elle épuisée en Ukraine avant que l’Europe n’ait besoin de ses nouvelles capacités?
Personne ne connaît la réponse. Mais l’incertitude elle-même est un argument en faveur de l’accélération. Mieux vaut se réarmer trop vite que trop lentement. Mieux vaut dépenser trop que pas assez. Mieux vaut avoir des capacités excédentaires que des capacités insuffisantes le jour où l’article 5 sera invoqué. Les 5 pour cent, dans cette logique, ne sont pas un objectif maximal. Ils sont un plancher. Un minimum en dessous duquel la sécurité européenne ne peut pas descendre sans compromettre la survie même de l’Alliance. Et pourtant, même ce plancher semble hors de portée pour la plupart des membres. La course est engagée. Et l’Europe part avec un retard considérable.
Conclusion : L'objectif de 5 pour cent, nécessité stratégique ou aveu d'impuissance
Le prix de la liberté en 2026
Les 5 pour cent du PIB consacrés à la défense sont un chiffre vertigineux, un défi budgétaire colossal et un test politique sans précédent pour les démocraties européennes. Ils répondent à une menace réelle — la Russie en guerre, la Chine en expansion, le terrorisme en mutation, la prolifération nucléaire et balistique. Ils exigent des sacrifices que les sociétés européennes n’ont pas connus depuis des générations. Ils posent des questions fondamentales sur la répartition des richesses, la solidarité entre alliés, la souveraineté industrielle et la capacité des institutions démocratiques à prendre des décisions impopulaires mais nécessaires.
Et pourtant, le chiffre seul ne résoudra rien. 5 pour cent dépensés dans la fragmentation, la duplication et la comptabilité créative ne produiront pas plus de sécurité que les 2 pour cent actuels. L’Europe a besoin d’argent, oui. Mais elle a surtout besoin d’une vision. D’une stratégie commune. D’une industrie intégrée. D’un mécanisme de décision qui permette d’agir vite quand la menace est immédiate. Sans tout cela, les 5 pour cent resteront ce qu’ils sont déjà : un chiffre dans un communiqué, une victoire creuse que les ministres célébreront au sommet de l’OTAN pendant que les missiles russes continueront de tomber sur l’Ukraine et que les contribuables européens se demanderont où passe leur argent.
Ce que l’Europe doit décider avant de dépenser
Avant de dépenser un euro de plus, l’Europe doit répondre à quatre questions que les sommets de l’OTAN esquivent systématiquement. Premièrement : contre quoi nous défendons-nous? La Russie seule, ou un spectre plus large de menaces? Deuxièmement : comment nous défendons-nous? Par des armées nationales coordonnées ou par une défense intégrée qui exige des transferts de souveraineté? Troisièmement : avec quelle industrie? Européenne, américaine, ou un mixte dont les proportions restent à définir? Quatrièmement : au détriment de quoi? Quels budgets civils seront réduits, quels impôts seront augmentés, quelle dette sera contractée? Tant que ces questions resteront sans réponse, les 5 pour cent seront un objectif sans boussole, une destination sans carte, une ambition sans plan.
L’Europe se trouve face à un moment de vérité. Elle peut saisir l’objectif de 5 pour cent comme l’opportunité de construire enfin une défense commune digne de ce nom. Ou elle peut le transformer en un exercice comptable qui satisfait les exigences de Washington sans renforcer véritablement la sécurité du continent. L’histoire de la défense européenne invite au pessimisme. La gravité de la menace commande l’optimisme. Entre les deux, il y a le choix politique que les Européens doivent faire. Et ce choix ne peut pas être délégué à un chiffre, aussi impressionnant soit-il.
Le jour où l’Europe dépensera 5 pour cent de son PIB pour sa défense et le fera de manière coordonnée, efficace et souveraine, ce continent sera redevenu maître de sa propre sécurité. Ce jour n’est pas arrivé. Le chiffre est adopté. La volonté ne l’est pas encore. Et c’est la volonté, pas le chiffre, qui déterminera si l’Europe de 2035 sera un continent protégé ou un continent qui a dépensé beaucoup d’argent pour rester vulnérable.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Defence expenditures and NATO’s 5% commitment — OTAN, mars 2026
Sources secondaires
NATO allies agreed to a 5 percent defense spending target — Atlantic Council, 2025
NATO: 5% of GDP, the budgetary shock coming to Europe — Fly a Jet Fighter, 2026
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