L’urgence moyen-orientale comme prétexte
La justification officielle tient en trois mots : menace iranienne croissante. Les tensions avec Téhéran n’ont jamais été aussi vives. Le programme nucléaire iranien avance à un rythme qui inquiète même les plus optimistes des diplomates occidentaux. Les Houthis continuent de pilonner la navigation commerciale en mer Rouge. Le Hezbollah reste une force capable de saturer le ciel israélien de roquettes. Dans ce contexte, le redéploiement de batteries THAAD et Patriot vers le Moyen-Orient peut sembler logique.
Il y a quelque chose de profondément troublant dans l’idée qu’une nation qui dépense plus pour sa défense que les dix pays suivants combinés soit incapable de protéger simultanément deux zones critiques du globe. Ce n’est pas un problème budgétaire. C’est un problème de priorités. Et les priorités américaines viennent d’envoyer un message limpide à Séoul : vous n’êtes pas en haut de la liste.
Le mythe de la couverture globale qui s’effondre
Pendant des décennies, la doctrine de sécurité américaine reposait sur un postulat simple : les États-Unis pouvaient projeter leur force partout, en même temps, sans compromis. Le pivot vers l’Asie annoncé sous Obama, maintenu sous Trump, réaffirmé sous Biden, promettait un recentrage stratégique vers l’Indo-Pacifique. Et pourtant. Et pourtant, au premier coup de chaud au Moyen-Orient, les assets les plus précieux repartent vers le Golfe comme des boomerangs. Ce schéma n’est pas nouveau. Il est récurrent. Il est structurel. Et il révèle une vérité que le Pentagone refuse d’admettre publiquement : l’Amérique n’a plus les moyens de ses ambitions impériales. La surextension militaire n’est plus un concept académique. C’est une réalité opérationnelle qui se traduit par des trous béants dans la défense de ses alliés les plus exposés.
Kim Jong Un, le grand gagnant d'une partie qu'il n'a même pas jouée
Le cadeau géostratégique du siècle
À Pyongyang, on doit sabrer le champagne — ou son équivalent nord-coréen. Le retrait du THAAD de Corée du Sud est le plus beau cadeau que Washington pouvait offrir au régime de Kim Jong Un. Sans tirer un coup de feu. Sans négociation. Sans concession. Juste un retrait unilatéral motivé par des urgences ailleurs. Le dictateur nord-coréen, qui a passé les dernières années à perfectionner ses missiles balistiques intercontinentaux, ses missiles hypersoniques et ses ogives nucléaires miniaturisées, voit soudain la principale menace à son arsenal offensif disparaître du paysage. Le THAAD était le cauchemar de la force de missiles stratégiques nord-coréenne. Son radar AN/TPY-2, capable de détecter un missile balistique à plus de mille kilomètres de distance, privait Pyongyang de l’effet de surprise. Ce radar part avec les batteries. La fenêtre de détection précoce se referme. Et Kim gagne des secondes précieuses dans n’importe quel scénario de première frappe.
Je ne suis pas stratège militaire. Mais il ne faut pas un doctorat en relations internationales pour comprendre qu’on ne retire pas son bouclier antimissile face à un adversaire nucléaire imprévisible sans lui donner un avantage colossal. Kim Jong Un n’a jamais été aussi dangereux. Et nous venons de le rendre encore plus confiant.
L’arsenal nord-coréen sans frein
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2023 et 2024, la Corée du Nord a procédé à un nombre record de tests de missiles. Le Hwasong-18, missile balistique intercontinental à propergol solide, peut frapper n’importe quel point du territoire américain. Le Hwasong-17 peut transporter des têtes multiples. Les missiles de courte et moyenne portée, ceux qui menacent directement Séoul et les bases américaines au Japon, ont été testés avec des trajectoires déprimées conçues spécifiquement pour échapper aux défenses antimissiles. Sans le THAAD, la capacité d’interception chute dramatiquement. Le système sud-coréen KAMD et les PAC-2 sud-coréens ne sont pas dimensionnés pour affronter seuls une salve massive de missiles nord-coréens. Ils étaient conçus comme des compléments, pas comme des remplacements. La Corée du Nord dispose désormais d’une fenêtre d’opportunité stratégique qu’elle n’avait pas eue depuis le déploiement initial du THAAD en 2017. Et pourtant, à Washington, on fait comme si rien n’avait changé.
Séoul face au vertige de l'abandon
La confiance brisée entre alliés
Le président sud-coréen a appris la nouvelle comme tout le monde : par les fuites dans la presse américaine. Pas de consultation préalable. Pas de mécanisme de compensation annoncé. Pas de calendrier de retour. Juste un fait accompli enveloppé dans le jargon bureaucratique du Département de la Défense. La Corée du Sud est un allié de traité. L’alliance américano-sud-coréenne, forgée dans le sang de la guerre de Corée, est censée être l’un des piliers de la sécurité en Asie-Pacifique.
Il m’est difficile d’imaginer ce que ressent un officier sud-coréen en regardant ces systèmes quitter son pays. Ces batteries étaient la preuve tangible que l’alliance signifiait quelque chose. Leur départ est la preuve tangible que les promesses américaines ont une date de péremption.
Le dilemme nucléaire sud-coréen relancé
Ce retrait relance avec une force nouvelle le débat sur l’armement nucléaire sud-coréen. Les sondages le montrent depuis des années : une majorité de Sud-Coréens est favorable au développement d’un arsenal nucléaire autonome. Le retrait du THAAD ne peut que renforcer ce sentiment. Si les États-Unis ne sont pas fiables pour maintenir un simple système de défense antimissile, comment croire qu’ils risqueraient Los Angeles pour sauver Séoul en cas de frappe nucléaire nord-coréenne ? La question n’est plus théorique. Elle est existentielle. Le parapluie nucléaire américain, cette promesse abstraite de représailles massives en cas d’attaque contre un allié, perd sa crédibilité à chaque fois que Washington montre que ses engagements sont modulables. La prolifération nucléaire en Asie orientale — le scénario cauchemar de tous les stratèges depuis cinquante ans — vient de faire un pas de plus vers la réalité. Non pas à cause de Pyongyang. Mais à cause de Washington.
Le Moyen-Orient, ce trou noir qui aspire toutes les ressources américaines
L’éternel retour dans le Golfe
Depuis quarante-cinq ans, le Moyen-Orient fonctionne comme un aspirateur géant pour les ressources militaires américaines. La révolution iranienne de 1979. La guerre du Golfe de 1991. L’invasion de l’Irak en 2003. La lutte contre Daech. Les tensions avec l’Iran. Chaque décennie apporte sa nouvelle raison de renforcer la présence américaine dans la région. Et chaque renforcement se fait au détriment d’une autre zone. L’Asie paie la facture depuis des décennies, mais jamais aussi lourdement qu’aujourd’hui. Le transfert des THAAD et des Patriot n’est que le dernier épisode d’un schéma structurel : l’incapacité américaine à se désengager d’une région qui consomme une part disproportionnée de ses ressources stratégiques. Les bases militaires au Qatar, au Bahreïn, au Koweït, aux Émirats, en Arabie saoudite — toute cette infrastructure colossale exige un flux constant de matériel et de personnel. Et quand ce flux tarit ailleurs, personne à Washington ne semble s’en émouvoir.
Le Moyen-Orient est le Vietnam stratégique de l’Amérique — pas en termes de pertes humaines, mais en termes de coût d’opportunité. Chaque dollar, chaque missile, chaque radar envoyé dans le Golfe est un dollar, un missile, un radar qui ne protège pas le Pacifique. Et pendant ce temps, la Chine construit, la Corée du Nord arme, et les alliés asiatiques doutent.
L’Iran comme justification permanente
La menace iranienne est réelle. Personne ne le conteste. Le programme nucléaire de Téhéran est plus avancé qu’il ne l’a jamais été, avec des niveaux d’enrichissement d’uranium qui flirtent avec le seuil militaire. Les milices pro-iraniennes en Irak, en Syrie, au Yémen et au Liban constituent un réseau de déstabilisation régionale sans équivalent. Mais utiliser cette menace pour justifier le dégarnissement de la défense sud-coréenne, c’est accepter un jeu à somme nulle où chaque gain au Moyen-Orient se traduit par une perte en Asie. Une superpuissance digne de ce nom ne joue pas à ce jeu. Elle investit. Elle produit. Elle déploie. Le fait que les États-Unis soient contraints de déshabiller un allié pour en protéger un autre en dit plus sur le déclin relatif de la puissance américaine que n’importe quel discours du Pentagone sur la modernisation des forces.
Le triangle Pékin-Pyongyang-Moscou jubile en silence
La Chine, grande bénéficiaire collatérale
Pékin avait farouchement combattu le déploiement du THAAD en Corée du Sud en 2017. La Chine avait imposé des sanctions économiques informelles contre Séoul — boycott du tourisme, restrictions sur les importations, harcèlement des entreprises sud-coréennes opérant en Chine. Le groupe Lotte, qui avait fourni le terrain pour l’installation du THAAD, avait été particulièrement ciblé. La raison officielle de l’opposition chinoise était que le radar AN/TPY-2 pouvait surveiller l’espace aérien chinois et détecter les lancements de missiles balistiques chinois.
Xi Jinping n’a pas besoin de prononcer un discours pour marquer ce point. Le silence chinois est éloquent. Quand votre adversaire se sabote lui-même, la meilleure stratégie est de le regarder faire en souriant intérieurement. Pékin sourit beaucoup ces jours-ci.
Moscou et Pyongyang renforcent leur axe
Le retrait du THAAD intervient dans un contexte où la coopération militaire russo-nord-coréenne atteint des niveaux sans précédent depuis la fin de la Guerre froide. Les soldats nord-coréens combattent en Ukraine aux côtés des forces russes. En échange, Moscou transfère à Pyongyang des technologies militaires — satellites, sous-marins, systèmes de guidage — qui accélèrent la modernisation de l’arsenal nord-coréen. Ce transfert technologique rend chaque missile nord-coréen plus précis, plus difficile à intercepter, plus mortel. Et c’est précisément au moment où cette menace s’intensifie que les États-Unis choisissent de retirer leurs systèmes de défense. La simultanéité est sidérante. Vladimir Poutine et Kim Jong Un se retrouvent objectivement alliés dans un effort de déstabilisation de l’ordre sécuritaire en Asie du Nord-Est. Et Washington, involontairement ou non, vient de leur faciliter la tâche de manière spectaculaire.
Le Japon retient son souffle
Tokyo entre inquiétude et accélération militaire
Le Japon observe ce retrait avec une anxiété à peine dissimulée. Tokyo est directement concerné par toute évolution de la menace nord-coréenne. Les missiles de Pyongyang survolent régulièrement le territoire japonais. L’archipel est à portée de frappe de l’intégralité de l’arsenal balistique nord-coréen. Le THAAD déployé en Corée du Sud, avec son radar à longue portée, fournissait aussi une couche de détection précoce bénéfique pour la défense japonaise. Son retrait crée un trou dans le réseau de surveillance intégrée qui protégeait toute la région. Le Premier ministre japonais a déjà annoncé une accélération du programme de défense antimissile national, avec l’acquisition de systèmes Aegis terrestres et le développement de capacités de frappe préventive. La Constitution pacifiste japonaise, déjà réinterprétée sous Shinzo Abe, subit une nouvelle érosion. Le Japon se réarme. Non pas parce qu’il le veut. Mais parce que les États-Unis lui ont montré qu’il ne peut compter que sur lui-même.
Et pourtant, il y a une ironie historique cruelle dans cette situation. Les États-Unis ont imposé le pacifisme constitutionnel au Japon après 1945. Huit décennies plus tard, ce sont les États-Unis eux-mêmes qui poussent le Japon à se réarmer en le privant de la protection qu’ils lui avaient promise en échange de ce pacifisme.
La course aux armements régionale s’emballe
Le retrait du THAAD de Corée du Sud ne se produit pas dans un vide stratégique. Il s’inscrit dans une dynamique régionale déjà explosive. Taïwan renforce ses défenses face à la menace d’invasion chinoise. Les Philippines réarment leurs îles disputées en mer de Chine méridionale. L’Australie investit massivement dans des sous-marins nucléaires via le pacte AUKUS. L’Inde développe ses propres systèmes de défense antimissile. Chaque pays de la région tire la même conclusion du comportement américain : les garanties de sécurité de Washington sont un filet qui peut se déchirer à tout moment. La course aux armements en Asie-Pacifique s’accélère. Les budgets de défense explosent. Les arsenaux se diversifient. Et la probabilité d’un incident militaire — accidentel ou calculé — augmente avec chaque nouveau système déployé, chaque nouvelle capacité acquise, chaque nouvelle alliance révisée.
Le THAAD, bien plus qu'un système d'arme
Un symbole de présence et de crédibilité
Ce que les stratèges du Pentagone semblent avoir oublié, c’est que le THAAD en Corée du Sud n’était pas qu’un outil de défense antimissile. C’était un symbole. La preuve physique, tangible, visible, que les États-Unis considéraient la sécurité de la péninsule coréenne comme une priorité stratégique de premier ordre. Les alliés ne se rassurent pas avec des déclarations politiques et des communiqués conjoints. Ils se rassurent avec du matériel sur le terrain. Des soldats en uniforme. Des radars qui tournent.
La dissuasion est un concept étrange. Elle repose entièrement sur la perception. Sur ce que l’adversaire croit que vous ferez. Le THAAD était une réponse concrète à cette question. Sans lui, la question reste ouverte. Et dans le monde de la dissuasion nucléaire, une question ouverte est la chose la plus dangereuse qui existe.
Le radar AN/TPY-2, l’oeil qui se ferme
Au-delà des intercepteurs eux-mêmes, c’est la perte du radar AN/TPY-2 qui constitue le coup le plus sévère. Ce radar en bande X, d’une portée supérieure à mille kilomètres, offrait une capacité de détection et de suivi des missiles balistiques en phase de propulsion — la phase la plus vulnérable pour un intercepteur. Il permettait de discriminer les vraies ogives des leurres, une capacité cruciale face à un adversaire qui développe activement des technologies de pénétration des défenses. Sans ce radar, le réseau de surveillance américain en Asie du Nord-Est perd un noeud critique. Les satellites et les radars navals peuvent partiellement compenser, mais pas totalement. Il y aura des angles morts. Des zones grises. Des secondes perdues dans la chaîne de détection. Et dans un scénario de frappe nucléaire, chaque seconde compte.
L'administration américaine entre cynisme et aveuglement
La communication de crise qui ne convainc personne
Le Département d’État a publié un communiqué laconique affirmant que le retrait était « temporaire » et que l’engagement américain envers la défense de la Corée du Sud reste inébranlable. Des mots. Rien que des mots. Quand on démonte un système de défense antimissile, qu’on le charge sur des navires et qu’on l’envoie à l’autre bout du monde, le mot « temporaire » perd toute signification. Les redéploiements militaires ont leur propre logique.
Les mots « engagement inébranlable » dans un communiqué du Département d’État sont devenus le signal le plus fiable que quelque chose de grave est en train de se produire. Chaque fois que Washington réaffirme son engagement indéfectible envers un allié, c’est généralement parce qu’il est en train de le lâcher.
Le Congrès, entre colère et impuissance
Sur Capitol Hill, la réaction a été vive mais prévisiblement impuissante. Des sénateurs des deux partis ont dénoncé le retrait comme une « erreur stratégique majeure ». La commission des Forces armées du Sénat a convoqué des auditions. Des lettres ont été envoyées à la Maison Blanche. Mais le pouvoir de commandement militaire appartient à l’exécutif, et le Congrès ne peut pas ordonner au Pentagone de redéployer des systèmes d’armes. Il peut protester. Il peut couper des budgets. Il peut faire des discours indignés devant des caméras. Mais les camions sont déjà partis. Les batteries sont déjà en mer. Et la Corée du Sud est déjà plus vulnérable qu’elle ne l’était la semaine dernière. L’impuissance institutionnelle face aux décisions stratégiques de l’exécutif n’est pas un bug du système américain. C’est un feature. Un feature qui, dans ce cas précis, laisse cinquante millions d’alliés sans voix et sans défense.
La péninsule coréenne, poudrière oubliée
Un front gelé qui peut exploser à tout moment
On oublie trop facilement que la guerre de Corée n’est techniquement pas terminée. Il n’y a pas eu de traité de paix. Juste un armistice signé en 1953, que la Corée du Nord a d’ailleurs répudié à plusieurs reprises. Le 38e parallèle reste la frontière la plus militarisée du monde. Un million de soldats se font face de part et d’autre de la zone démilitarisée. Des tunnels d’infiltration ont été découverts sous la DMZ.
Le risque acceptable. Trois mots qui font frémir quand on les place dans le contexte d’une péninsule nucléarisée où un dictateur imprévisible vient de voir son principal adversaire défensif plier bagage. Le risque acceptable pour Washington n’est pas le même que le risque acceptable pour les habitants de Séoul qui vivent à quarante kilomètres de la frontière nord-coréenne.
Séoul, mégapole sous la menace directe
Séoul est une aberration stratégique. La capitale sud-coréenne, peuplée de vingt-cinq millions de personnes dans sa zone métropolitaine, se trouve à moins de cinquante kilomètres de la frontière nord-coréenne. Elle est à portée de l’artillerie conventionnelle nord-coréenne — pas seulement des missiles. Les estimations militaires parlent de dix mille pièces d’artillerie et lance-roquettes multiples pointés vers la ville. En cas de conflit, les premières heures seraient apocalyptiques, avec ou sans THAAD. Mais le THAAD offrait au moins une chance d’intercepter les missiles balistiques visant les centres de commandement, les bases aériennes et les noeuds logistiques. Sans cette capacité, la planification militaire sud-coréenne doit être entièrement révisée. Les scénarios de guerre changent. Les probabilités de survie changent. Et les vingt-cinq millions d’habitants de la métropole séoulienne vivent désormais avec un facteur de risque accru qu’ils n’ont pas choisi.
L'industrie de défense américaine, complice silencieuse
Lockheed Martin et le business model de la rareté
Il y a une question que personne ne pose : pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas assez de systèmes THAAD pour couvrir simultanément le Moyen-Orient et l’Asie ? La réponse se trouve dans le modèle économique de l’industrie de défense américaine. Lockheed Martin, fabricant du THAAD, produit ces systèmes au compte-gouttes. Chaque batterie coûte environ deux milliards de dollars. Les cadences de production sont volontairement limitées.
Et pourtant, personne ne pose cette question. Pourquoi une nation qui dépense 886 milliards de dollars par an pour sa défense doit-elle jouer à la chaise musicale avec ses systèmes antimissiles ? La réponse est simple et dérangeante : parce que le complexe militaro-industriel n’a aucun intérêt financier à résoudre ce problème. La rareté est le business model.
Le déficit capacitaire chronique
Les États-Unis ne disposent que de sept batteries THAAD opérationnelles dans le monde. Sept. Pour couvrir le territoire américain, la Corée du Sud, le Japon, le Moyen-Orient et potentiellement l’Europe. Ce chiffre est un secret de polichinelle dans les cercles stratégiques mais un tabou dans le débat public. Sept batteries pour une superpuissance qui prétend garantir la sécurité de la moitié du globe. La situation est identique pour les systèmes Patriot, dont la demande mondiale explose alors que les stocks américains sont déjà sous tension. L’Ukraine a absorbé plusieurs batteries. Israël en demande davantage. L’Arabie saoudite et les Émirats sont des clients historiques. Et maintenant, le Moyen-Orient aspire celles de Corée du Sud. Le Pentagone est pris dans un jeu de vases communicants où chaque transfert crée un déficit ailleurs. Ce n’est pas une stratégie. C’est du bricolage à l’échelle mondiale.
Le précédent ukrainien qui hante tous les esprits
Le Mémorandum de Budapest, fantôme de l’histoire
L’ombre de l’Ukraine plane sur cette décision. En 1994, l’Ukraine a accepté de renoncer à son arsenal nucléaire — le troisième au monde — en échange de garanties de sécurité de la part des États-Unis, de la Russie et du Royaume-Uni via le Mémorandum de Budapest. Trente ans plus tard, la Russie a envahi l’Ukraine, et les garanties occidentales se sont traduites par des livraisons d’armes et des sanctions — pas par l’intervention militaire directe que le mémorandum laissait implicitement entendre. La Corée du Sud regarde ce précédent avec terreur. Si les promesses américaines n’ont pas protégé l’Ukraine, pourquoi protégeraient-elles la Corée du Sud ? Le retrait du THAAD renforce cette analogie de manière brutale. Les garanties de sécurité américaines ne valent que le papier sur lequel elles sont imprimées — et parfois même pas ça.
Le Mémorandum de Budapest est devenu le texte le plus cité dans les académies militaires d’Asie. Pas comme un exemple de diplomatie réussie. Comme un avertissement. Comme la preuve documentée que les promesses des grandes puissances sont des contrats à durée déterminée avec une clause de sortie unilatérale imprimée en tout petits caractères.
L’effet domino de la méfiance
Le retrait du THAAD s’inscrit dans une séquence plus large de signaux négatifs émis par Washington envers ses alliés. L’Afghanistan abandonné en 2021. L’Ukraine soutenue mais pas défendue. Taïwan menacé avec une ambiguïté stratégique qui ressemble de plus en plus à de l’indécision. Les Philippines confrontées à des incursions chinoises en mer de Chine méridionale sans réponse militaire américaine concrète. Chaque épisode érode un peu plus la crédibilité du système d’alliances américain. Et chaque érosion pousse les alliés vers l’une de deux options : se réarmer massivement de manière autonome ou chercher des arrangements avec les adversaires de Washington. Les deux options sont mauvaises pour les intérêts américains. Les deux sont en cours. Et les deux ont été accélérées par le retrait du THAAD.
Que reste-t-il pour défendre la Corée du Sud
Les capacités sud-coréennes autonomes
La Corée du Sud n’est pas démunie. Loin de là. Son système KAMD — Korea Air and Missile Defense — comprend des radars de détection avancés, des missiles intercepteurs de moyenne portée et un réseau de commandement intégré. Le KM-SAM Cheongung, développé avec une assistance technique de Russie — ironie de l’histoire — offre une capacité d’interception à basse et moyenne altitude. Les PAC-2 sud-coréens fournissent une couche supplémentaire.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans le fait que la Corée du Sud, onzième économie mondiale, nation technologiquement avancée, capable de produire des semi-conducteurs de pointe et des navires de guerre de classe mondiale, soit réduite à dépendre d’un allié qui lui retire ses défenses selon les humeurs du moment. Mais c’est exactement la position dans laquelle des décennies de dépendance stratégique l’ont placée.
Le programme L-SAM, espoir à long terme
La Corée du Sud développe son propre système de défense de haute altitude, le L-SAM — Long-range Surface-to-Air Missile. Ce système, conçu pour intercepter les missiles balistiques à des altitudes comparables au THAAD, est en phase finale de développement. Mais il ne sera opérationnel qu’en 2028 au plus tôt. Deux ans. Deux ans de fenêtre de vulnérabilité pendant lesquels la Corée du Sud sera privée de sa couche de défense antimissile haute altitude. Deux ans pendant lesquels Kim Jong Un aura un avantage qu’il n’avait pas. Deux ans pendant lesquels n’importe quel calcul de risque à Pyongyang sera faussé par l’absence du THAAD. Les fenêtres de vulnérabilité stratégique sont les moments les plus dangereux en géopolitique. C’est pendant ces fenêtres que les guerres éclatent. C’est pendant ces fenêtres que les miscalculations se produisent. Et Washington vient d’en ouvrir une grande comme un autoroute sur la péninsule la plus instable de la planète.
L'Asie-Pacifique à la dérive
Un nouvel ordre sécuritaire en formation
Le retrait du THAAD de Corée du Sud n’est pas un événement isolé. C’est un symptôme d’une transformation profonde de l’architecture de sécurité en Asie-Pacifique. L’ordre fondé sur la prééminence militaire américaine, qui a garanti la stabilité régionale depuis 1945, se fissure. La Chine monte en puissance. La Corée du Nord se nucléarise. La Russie se rapproche de Pyongyang. Et les États-Unis, empêtrés dans leurs engagements moyen-orientaux et leurs contradictions internes, ne parviennent plus à maintenir la fiction d’une présence militaire suffisante pour dissuader tous les adversaires simultanément. Ce qui émerge n’est pas un nouvel ordre. C’est un désordre. Un désordre où chaque État cherche à maximiser sa sécurité de manière autonome, souvent au détriment de ses voisins. La course aux armements régionale est le résultat logique de cette perte de confiance dans le garant américain. Et cette course, une fois lancée, est pratiquement impossible à arrêter.
Nous assistons, en temps réel, à la fin d’une ère. L’ère où la présence militaire américaine suffisait à maintenir la paix dans le Pacifique. Cette ère est terminée. Non pas parce que les adversaires de l’Amérique sont devenus plus forts — même s’ils le sont — mais parce que l’Amérique a cessé d’être fiable. Et dans le monde des alliances militaires, la fiabilité est la seule monnaie qui compte.
Taïwan, le prochain test
Si Washington retire le THAAD de Corée du Sud face à la pression moyen-orientale, que fera-t-il en cas de crise à Taïwan ? La question se pose avec une acuité nouvelle. Pékin n’a jamais renoncé à la réunification de Taïwan par la force si nécessaire. Les exercices militaires chinois autour de l’île se multiplient. Les intrusions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise sont devenues quotidiennes. Si un conflit éclate dans le détroit de Taïwan, les États-Unis auront-ils les ressources nécessaires pour intervenir ? Ou seront-ils, comme aujourd’hui en Corée du Sud, contraints de faire des choix impossibles entre des engagements contradictoires ? La réponse à cette question déterminera l’avenir de l’Indo-Pacifique pour les cinquante prochaines années. Et le retrait du THAAD vient de donner à Pékin un indice précieux sur ce que pourrait être cette réponse.
La responsabilité historique d'une décision irréversible
Ce que l’histoire retiendra de ce moment
Il y a des décisions qui semblent anodines sur le moment et qui changent le cours de l’histoire. Le retrait du THAAD de Corée du Sud pourrait être l’une d’elles. Pas parce qu’il provoquera immédiatement une guerre. Mais parce qu’il modifie les paramètres du calcul stratégique de tous les acteurs régionaux de manière probablement irréversible. Kim Jong Un est plus confiant. La Chine est plus satisfaite. Le Japon est plus inquiet. La Corée du Sud est plus vulnérable.
Il est des moments où le silence des dirigeants est plus éloquent que leurs discours. Le silence de Washington face aux implications de ce retrait est assourdissant. Il dit tout ce que les communiqués officiels ne disent pas : que la Corée du Sud est un pion qu’on peut sacrifier sur l’échiquier stratégique. Que les alliances sont des instruments, pas des engagements. Que les promesses, en géopolitique, ont la durée de vie d’un tweet.
L’appel à un sursaut stratégique
Ce retrait doit servir de signal d’alarme. Non pas pour les Sud-Coréens, qui ont compris depuis longtemps que la dépendance stratégique est un piège. Mais pour Washington même. Les États-Unis ne peuvent pas continuer à jouer les pompiers du monde en déplaçant leurs extincteurs d’un incendie à l’autre. Ils doivent investir massivement dans la production de systèmes de défense antimissile. Ils doivent augmenter le nombre de batteries THAAD opérationnelles. Ils doivent accélérer le développement de nouvelles technologies d’interception. Ils doivent, surtout, comprendre que la crédibilité d’une alliance ne se mesure pas en mots mais en actes. Et que l’acte le plus destructeur qu’une superpuissance puisse commettre envers ses alliés n’est pas de les attaquer — c’est de les abandonner.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
The New York Times — U.S. Pulls Key Missile Defense Systems From South Korea — 13 mars 2026
Al Jazeera — US redeploys missile defence from South Korea to Middle East — 13 mars 2026
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