Une élection volée et la rage d’un peuple trahi
L’élection présidentielle biélorusse du 9 août 2020 a été le détonateur d’une crise dont les répliques se font sentir six ans plus tard. Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, s’est autoproclamé vainqueur avec un score grotesque de 80 pour cent des voix. Svetlana Tsikhanouskaya, la candidate de l’opposition, avait galvanisé des centaines de milliers de citoyens autour d’un espoir simple : la fin de vingt-six ans de dictature.
Ce qui a suivi reste l’une des pages les plus sombres de l’histoire européenne récente. Les forces de sécurité biélorusses — police anti-émeute, OMON, services de renseignement — ont déchaîné une violence inouïe contre les manifestants pacifiques. Plus de treize mille cinq cents personnes arrêtées en six jours selon le Haut-Commissariat des Nations unies. Des passages à tabac systématiques, des tirs de grenades assourdissantes dans des foules désarmées, des interpellations massives suivies de traitements inhumains.
J’ai regardé ces vidéos. Des gens en t-shirts blancs et rouges, les couleurs de la liberté biélorusse, traînés dans des fourgons par des hommes en noir sans visage. Des femmes hurlant le nom de leurs proches avalés par la nuit. Et je me suis demandé combien de temps il faudrait au monde pour réagir. Six ans. Il a fallu six ans.
La torture comme politique d’État documentée
Le Bureau des droits de l’homme des Nations unies a documenté plus de quatre cent cinquante cas de torture dès septembre 2020. Le Centre des droits humains Viasna, fondé par le futur prix Nobel de la paix Ales Bialiatski, a compilé plus de mille témoignages de victimes. Des rapports font état d’abus sexuels, de viols, de passages à tabac prolongés dans des cellules surpeuplées.
Et pourtant, malgré cette documentation massive, la réponse du monde est restée d’une tiédeur confondante. Des sanctions économiques ciblées, des déclarations de condamnation, des résolutions sans contrainte. Rien qui ait véritablement entamé la machine répressive de Loukachenko. Rien qui ait empêché un seul coup de matraque dans les prisons biélorusses.
Les déportations forcées, le crime qui a ouvert les portes de La Haye
Quand un régime expulse ses propres citoyens comme des déchets
Le crime qui a permis à la CPI d’affirmer sa compétence révèle la perversité du régime Loukachenko. Les déportations forcées. Le procureur a établi que les crimes comprennent la déportation et la persécution par la déportation, commis sur le territoire de la Lituanie. Ce n’est pas de l’exil volontaire. C’est l’expulsion brutale de prisonniers politiques libérés de détention et immédiatement poussés vers la frontière, souvent de nuit, sans préavis.
Le cas le plus emblématique reste celui d’Ales Bialiatski, prix Nobel de la paix 2022. Réveillé à quatre heures du matin le 13 décembre 2025, après mille six cent treize jours de détention, il a été conduit les yeux bandés jusqu’à la frontière lituanienne. Un prix Nobel traité comme un colis encombrant. Un homme de soixante-trois ans dont le crime était d’avoir défendu les droits humains.
Il y a dans ce geste — bander les yeux d’un prix Nobel et le jeter hors de son propre pays — quelque chose qui dépasse la cruauté politique ordinaire. C’est un aveu que la vérité est si dangereuse qu’il faut l’exiler physiquement. Et pourtant, Bialiatski, depuis la Lituanie, continue de parler. La vérité ne se déporte pas.
Mikola Statkevich, celui qui a refusé l’exil forcé
L’opposant historique Mikola Statkevich a été conduit vers la frontière en septembre 2025, mais il a refusé de traverser. Il a choisi la prison dans son pays plutôt que la liberté en exil. Ce choix dit tout de la profondeur de l’engagement démocratique de ceux qui résistent au régime.
Le régime de Loukachenko a développé une stratégie à double tranchant. Garder les opposants en prison alimente la pression internationale. Les déporter expose à la juridiction de la CPI via les pays d’accueil. En forçant ses dissidents à traverser la frontière lituanienne, le régime a involontairement transféré ses crimes sur le territoire d’un État membre de la CPI. L’ironie est cruelle pour un pouvoir qui croyait se débarrasser de ses problèmes en les exportant.
Mille cent trente-neuf prisonniers politiques, le chiffre de la honte
L’ampleur d’une répression qui ne faiblit pas
Les chiffres sont implacables. Selon le Centre des droits humains Viasna, mille cent trente-neuf prisonniers politiques croupissent encore dans les prisons biélorusses en mars 2026. Plus de quatre mille soixante personnes ont reçu le statut de prisonnier politique depuis août 2020. Plus de cent mille cas de répression documentés. Neuf prisonniers politiques morts en détention. Des êtres humains dont le seul crime était de croire en la démocratie.
Et pourtant, chaque jour, de nouvelles arrestations viennent grossir cette liste. Les manifestations ont été écrasées, les médias indépendants fermés ou poussés à l’exil, les organisations de la société civile dissoutes. La Biélorussie de 2026 est un pays où le silence a été imposé par la force, où la peur est devenue le principal instrument de gouvernance.
Mille cent trente-neuf. Ce n’est pas un chiffre. Ce sont mille cent trente-neuf vies suspendues, mille cent trente-neuf familles brisées. Chaque prisonnier politique est une personne avec un nom, un visage, des rêves. Et chaque jour qu’il passe derrière les barreaux est un jour volé par un régime qui a fait de la cruauté une politique publique.
Les conditions de détention qui relèvent de la torture
Les prisonniers politiques sont soumis à un régime conçu pour briser leur volonté. Isolement prolongé, privation de sommeil, refus de soins médicaux, interdiction de correspondance, confiscation de livres, pressions psychologiques constantes. Certains détenus rapportent avoir été placés dans des cellules disciplinaires pendant des semaines, sans lumière naturelle, dans un froid qui ronge les os.
Le Comité contre la torture des Nations unies a qualifié ces pratiques de violations systématiques. Mais les recommandations s’empilent sur les bureaux des diplomates sans que rien ne change dans les prisons de Jodzina, de Mahiliow, de Vitebsk. Le fossé entre les mots de la communauté internationale et la réalité vécue par les détenus est un abîme moral que cette enquête de la CPI tente enfin de combler.
Loukachenko, trente-deux ans de pouvoir absolu et de défiance
Le dernier dictateur d’Europe face à la justice internationale
On l’a longtemps surnommé le dernier dictateur d’Europe. Alexandre Loukachenko règne sur la Biélorussie depuis 1994, soit trente-deux ans de pouvoir ininterrompu. Il a survécu aux sanctions occidentales, aux révolutions de couleur, aux pressions diplomatiques. Il a survécu parce qu’il s’est rendu indispensable à son protecteur russe et qu’il a érigé un appareil sécuritaire d’une efficacité redoutable.
L’enquête de la CPI représente un défi d’une nature différente. C’est une procédure judiciaire qui pourrait mener à un mandat d’arrêt. La ministre lituanienne de la Justice a exprimé son attente d’un tel mandat. Si émis, Loukachenko rejoindrait la liste des chefs d’État recherchés par la justice internationale, aux côtés de Vladimir Poutine, visé depuis mars 2023 pour la déportation d’enfants ukrainiens.
Loukachenko se croit intouchable. Protégé par Moscou, isolé du monde dans sa bulle de pouvoir absolu, il continue de gouverner comme si les règles du droit international étaient des suggestions facultatives. Mais l’histoire nous enseigne que les murs les plus épais finissent par se fissurer. L’enquête de la CPI est peut-être cette première fissure.
Le précédent Poutine et ce qu’il nous apprend
Vladimir Poutine fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la CPI depuis mars 2023. Ce mandat n’a pas empêché Poutine de voyager — en Mongolie en 2024, au Tadjikistan en 2025 — deux pays signataires du Statut de Rome théoriquement tenus de l’arrêter. La CPI ne dispose pas de force de police. Elle dépend de la coopération des États.
Faut-il en conclure qu’un mandat d’arrêt contre Loukachenko serait sans effet ? Le mandat contre Poutine a réduit son espace diplomatique. Il ne peut plus se rendre dans la plupart des pays occidentaux sans risquer l’arrestation. Pour Loukachenko, un tel mandat ajouterait une couche d’isolement à un régime déjà ostracisé par la communauté internationale.
L'axe Minsk-Moscou, une alliance de survie mutuelle
Comment la Russie a verrouillé la Biélorussie dans son orbite
Les deux régimes sont liés par un pacte de survie mutuelle. Quand les manifestations de 2020 ont menacé Loukachenko, c’est Moscou qui a garanti la pérennité du régime. En échange, la Biélorussie est devenue une plateforme pour les ambitions militaires russes. En février 2022, c’est depuis le territoire biélorusse que des forces russes ont lancé leur offensive vers Kyiv.
Cette complicité a transformé la Biélorussie en co-belligérant de facto dans le conflit ukrainien. Les bases aériennes biélorusses ont servi de points de départ pour des frappes. En février 2026, le régime a activé ses réserves militaires, alimentant les inquiétudes quant à une implication directe accrue.
Loukachenko a vendu la souveraineté de son pays à Moscou pour sauver son pouvoir personnel. Il a transformé la Biélorussie en base arrière d’une guerre d’agression. Et maintenant, c’est cette même complicité qui renforce le dossier contre lui devant la CPI. On récolte ce qu’on sème, même en géopolitique.
L’enquête de la CPI dans le contexte du conflit ukrainien
L’enquête sur la Biélorussie s’inscrit dans la logique d’une justice internationale qui tente d’encadrer les agissements des régimes autoritaires post-soviétiques. Le mandat d’arrêt contre Poutine a établi un précédent. La CPI enquête déjà sur les crimes commis en Ukraine.
Le procureur a souligné que les crimes présumés ont été commis dans le cadre d’une attaque généralisée et systématique contre la population civile. Ces termes correspondent à la définition des crimes contre l’humanité du Statut de Rome. La qualification la plus grave, juste en dessous du génocide. Elle implique une politique délibérée orchestrée au plus haut niveau de l’État.
Tsikhanouskaya et l'opposition en exil, entre espoir et lucidité
La voix de ceux qui ne peuvent plus parler depuis Minsk
Svetlana Tsikhanouskaya a accueilli l’annonce avec des mots portant le poids de six années d’exil. L’enquête restaure l’espoir que la justice prévaudra. Cette femme, professeure d’anglais avant d’être propulsée sur la scène politique par l’arrestation de son mari Sergueï Tsikhanouski, incarne une résistance que les autocrates redoutent par-dessus tout.
Depuis Vilnius, Tsikhanouskaya a construit un gouvernement de transition, coordonné l’opposition démocratique, maintenu la pression diplomatique. Son mari reste emprisonné, condamné à dix-huit ans pour des charges politiquement motivées. Chaque déclaration qu’elle fait est un acte de courage.
Tsikhanouskaya n’avait pas demandé ce rôle. Elle a été poussée dans l’arène par les circonstances et elle a choisi de ne pas reculer. Il y a dans cette trajectoire quelque chose qui force le respect absolu, qui rappelle que le courage n’est pas l’absence de peur mais la décision de continuer malgré elle.
L’opposition démocratique biélorusse, fragmentée mais vivante
L’opposition biélorusse en exil est traversée de tensions et de divergences stratégiques. Certains prônent le dialogue, d’autres la confrontation. Mais tous s’accordent : la libération des prisonniers politiques est la priorité absolue, non négociable.
La libération de cent vingt-trois prisonniers en décembre 2025, dont Ales Bialiatski et Maria Kolesnikova, a été obtenue en échange de la levée de sanctions américaines sur les exportations de potasse. La liberté de prisonniers de conscience échangée contre des avantages commerciaux. La realpolitik dans toute sa brutalité transactionnelle.
Les limites structurelles de la justice internationale
Une Cour sans armée, sans police, sans moyens de contrainte
La Cour pénale internationale ne dispose d’aucune force de police propre. Elle dépend entièrement de la bonne volonté des États pour exécuter ses mandats. L’enquête pourrait durer des années. Aucun procès par contumace n’est possible. Tant que Loukachenko reste en Biélorussie ou dans des pays non coopérants, aucun procès ne peut avoir lieu.
Il faudrait un changement de régime à Minsk, ou que les suspects se rendent dans un pays signataire du Statut de Rome disposé à les arrêter. Dans le contexte géopolitique actuel, ces scénarios relèvent davantage de l’espoir que de la probabilité.
Et pourtant, je refuse le cynisme. Slobodan Milosevic a été inculpé en 1999 et arrêté en 2001. Charles Taylor a été inculpé en 2003 et arrêté en 2006. Les dictateurs ne sont pas éternels. Leurs régimes non plus. Et quand ils tombent, les dossiers les attendent.
Le signal envoyé aux autres régimes autoritaires
Au-delà du cas biélorusse, l’enquête envoie un signal aux régimes autoritaires du monde entier. Le droit international n’est pas une relique du passé, mais un outil vivant qui continue de tracer des lignes rouges.
Pour les défenseurs des droits humains, cette enquête est une validation de leur travail. Viasna, Human Rights Watch, Amnesty International, Reporters sans frontières ont documenté inlassablement les crimes du régime pendant des années. C’est leur travail qui fournit la base probatoire de l’enquête. Sans eux, il n’y aurait que le silence.
La plainte de Reporters sans frontières, le front des journalistes persécutés
Quand informer devient un crime d’État
Reporters sans frontières a déposé sa propre plainte auprès de la CPI pour crimes contre l’humanité ciblant les journalistes biélorusses. Depuis 2020, des dizaines de journalistes ont été arrêtés, emprisonnés, torturés. Les médias indépendants ont été systématiquement démantelés, les rédactions perquisitionnées, les sites web bloqués.
Le régime a compris que la presse libre était son ennemi le plus dangereux. Parce que les journalistes documentent. Ils créent des preuves. Et ce sont ces preuves qui atterrissent sur le bureau d’un procureur de la CPI. Le régime a tout fait pour éteindre cette lumière. Il n’y est pas parvenu.
Je pense à ces journalistes biélorusses dont je connais le courage. Ceux qui ont continué à filmer quand les matraques s’abattaient. Le journalisme dans une dictature n’est pas un métier. C’est un acte de résistance. Et chaque article publié est une victoire arrachée à la peur.
Le prix Nobel comme bouclier imparfait
Ales Bialiatski a reçu le prix Nobel de la paix en 2022, en prison, partagé avec Memorial et le Centre ukrainien pour les libertés civiles. Le Comité Nobel envoyait un message clair. Mais la protection symbolique d’un prix Nobel n’arrête pas les tortionnaires.
Condamné à dix ans de prison pour des charges de contrebande universellement dénoncées comme politiquement motivées, Bialiatski a passé mille six cent treize jours derrière les barreaux avant d’être déporté vers la Lituanie. Depuis Vilnius, à soixante-trois ans, il n’a pas plié. On peut emprisonner un homme, mais on ne peut pas emprisonner une idée.
La mécanique juridique de la CPI face au mur biélorusse
Comment instruire une enquête contre un État non coopérant
L’examen préliminaire, ouvert en septembre 2024 suite à la saisine par la Lituanie, a duré environ dix-huit mois. Le Bureau du Procureur a conclu que les critères juridictionnels étaient remplis et que les autorités biélorusses ne montraient aucune volonté de poursuivre elles-mêmes les responsables — le principe de complémentarité.
La phase d’enquête impliquera la collecte de témoignages, l’analyse de preuves documentaires, la reconstitution des chaînes de commandement. Le procureur devra démontrer que les crimes ont été encouragés ou approuvés aux plus hauts niveaux de la direction gouvernementale, ce qui suggère que des éléments significatifs ont déjà été rassemblés.
La justice internationale est un marathon, pas un sprint. Ce n’est pas de l’impuissance. C’est de la persévérance. Et dans un monde où les puissants croient que la force prime sur le droit, la persévérance de la justice est elle-même un acte de résistance.
Les preuves qui s’accumulent depuis six ans
Le dossier repose sur des preuves accumulées depuis 2020 : témoignages vidéo, rapports médicaux de victimes de torture, documents officiels fuités, communications interceptées. Le travail de Viasna, malgré la dissolution forcée de l’organisation en Biélorussie, continue depuis l’étranger avec une rigueur admirable.
Les enquêtes journalistiques de NEXTA, Belsat et d’autres rédactions en exil ont aussi contribué. Des bases de données croisant les noms des responsables, les dates des exactions, les méthodes de torture constituent le socle sur lequel la justice internationale peut bâtir.
La libération de décembre 2025, un geste calculé par le régime
Cent vingt-trois prisonniers libérés dans le cadre d’un marchandage géopolitique
La libération de cent vingt-trois prisonniers en décembre 2025 s’inscrivait dans des négociations avec Washington : levée de sanctions sur la potasse — secteur vital pour l’économie biélorusse — en échange de libérations. Loukachenko n’a pas libéré ces gens par humanité. Il les a échangés contre des revenus d’exportation.
Parmi les libérés : Ales Bialiatski et Maria Kolesnikova, qui avait déchiré son passeport pour empêcher sa propre déportation en 2020. Condamnée à onze ans de prison, sa libération a été accueillie avec un soulagement mêlé d’amertume. Soulagement parce qu’elle était vivante. Amertume parce que sa liberté avait été monnayée.
Chaque prisonnier politique libéré est une victoire. Mais chaque libération obtenue par marchandage est aussi une défaite morale. Des êtres humains emprisonnés arbitrairement puis libérés comme concession dans une négociation commerciale. Ce n’est pas de la diplomatie. C’est du chantage.
Les mille et quelques qui restent derrière les barreaux
Si cent vingt-trois ont été libérés, plus de mille restent emprisonnés. Les arrestations continuent. Des citoyens arrêtés pour un commentaire sur les réseaux sociaux, pour avoir porté des chaussettes rouges et blanches — les couleurs du drapeau historique biélorusse. Le régime a appris à opérer sa machine répressive plus discrètement.
L’enquête de la CPI offre quelque chose d’irremplaçable : la certitude que quelqu’un, quelque part, construit un dossier. Que les crimes sont documentés, que les responsabilités sont identifiées, que la justice, même lente, ne dort pas.
La Biélorussie, ce pays que l'Europe a oublié
L’angle mort de la conscience européenne
Il faut le dire sans détour : l’Europe a oublié la Biélorussie. Submergée par la guerre en Ukraine, la crise énergétique, les tensions avec la Russie, l’Union européenne a relégué la question biélorusse au second plan. Les sanctions sont en place, les déclarations de soutien régulières. Mais l’énergie politique et l’attention médiatique se sont dissipées.
Et pourtant, la Biélorussie est aux portes de l’Europe. Un pays de neuf millions d’habitants frontalier de la Pologne, de la Lituanie, de la Lettonie — trois membres de l’Union européenne et de l’OTAN. L’enquête de la CPI est un rappel brutal que la crise biélorusse n’est pas résolue. Elle est simplement ignorée.
On ne peut pas défendre les droits humains à géométrie variable. Les Biélorusses qui croupissent dans les prisons de Loukachenko méritent la même indignation que celle que nous avons montrée pour d’autres peuples opprimés. Et pourtant, leur souffrance reste un bruit de fond dans le tumulte géopolitique actuel.
Le rôle de la société civile européenne
Des organisations de solidarité existent dans la plupart des capitales européennes. Des manifestations sont organisées, des pétitions circulent. Mais sans relais politique puissant, ces efforts restent insuffisants face à un régime qui a fait de l’impunité son mode de fonctionnement.
La diaspora biélorusse, estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes réparties entre la Pologne, la Lituanie, l’Allemagne et la République tchèque, constitue un vivier de témoins et de militants. Leur contribution à l’enquête de la CPI pourrait s’avérer déterminante, car beaucoup sont à la fois victimes et témoins directs des crimes documentés.
Le droit international à l'épreuve de la realpolitik
Quand les intérêts économiques freinent la justice
La realpolitik est le poison lent de la justice internationale. La potasse biélorusse reste un produit stratégique pour l’agriculture mondiale. Cette ressource donne à Loukachenko un levier que les sanctions n’ont jamais neutralisé. Les négociations de décembre 2025 l’ont démontré : la liberté des prisonniers politiques a un prix qui se mesure en tonnes de fertilisants.
L’Union européenne n’est pas exempte de contradictions. Ses sanctions comportent des exemptions. Le transit de marchandises continue. Et pourtant, ce pragmatisme a un coût moral. Chaque exception aux sanctions est un message : votre répression est condamnée, mais pas au point de nous empêcher de faire des affaires.
On condamne un régime le matin et on négocie avec lui l’après-midi. On vote des sanctions au Parlement européen et on accorde des exemptions dans les couloirs. On pleure les prisonniers politiques en public et on marchande leur liberté en privé. La dissonance cognitive a atteint un niveau qui frise l’indécence.
Les leçons que le monde refuse d’apprendre
Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a mis des années à obtenir l’arrestation de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic. Le Tribunal spécial pour la Sierra Leone a attendu trois ans avant le transfert de Charles Taylor. Dans chaque cas, la leçon est la même : la justice internationale fonctionne quand la volonté politique existe.
Pour la Biélorussie, cette volonté politique reste fragile. La guerre en Ukraine absorbe l’attention. La compétition stratégique avec la Chine redéfinit les alliances. La Biélorussie risque de rester un dossier important mais jamais urgent, une cause juste mais jamais prioritaire.
Ce que l'avenir réserve à cette enquête et à ses victimes
Les scénarios possibles et leurs implications
Le scénario le plus probable : une enquête longue aboutissant à des mandats d’arrêt, voire contre Loukachenko lui-même. Ces mandats resteraient probablement inexécutés tant que le régime se maintient, mais constitueraient une épée de Damoclès permanente renforçant la documentation des crimes.
Le deuxième scénario impliquerait un changement politique. La chute de Milosevic, la transition post-Kadhafi, le renversement d’Al-Bachir au Soudan ont tous créé des fenêtres pour la justice internationale. Nul ne peut prédire quand une telle fenêtre s’ouvrira en Biélorussie. Mais quand elle s’ouvrira, le dossier sera prêt.
La justice internationale ne guérit pas les blessures. Elle ne ramène pas les morts, ne rend pas les années perdues. Mais elle nomme les choses. Elle dit que ce qui s’est passé est un crime. Pas un excès regrettable, pas un incident diplomatique. Un crime. Et dans un monde qui excelle dans l’art de l’euphémisme, nommer les choses est déjà un acte de justice.
La responsabilité collective du monde libre
L’enquête de la CPI ne décharge pas les gouvernements démocratiques. Les sanctions doivent être renforcées. Le soutien à l’opposition doit être concret. Les prisonniers politiques doivent rester une priorité dans chaque discussion avec Minsk et Moscou.
L’histoire jugera la manière dont le monde libre a répondu à la crise biélorusse. Jusqu’ici, le verdict est sévère. Des mots forts et des actes faibles. L’enquête de la CPI est une chance de commencer à inverser ce bilan. Pas seulement pour la Biélorussie, mais pour la crédibilité de l’ordre international fondé sur les droits.
La longue marche vers la justice pour un peuple bâillonné
Un combat qui transcende les frontières et les générations
L’ouverture de cette enquête de la CPI est un moment charnière, pas une conclusion. C’est la preuve que la résistance porte ses fruits, que la documentation patiente des crimes finit par produire des résultats, que le courage de ceux qui refusent de se taire n’est pas vain.
Les mille cent trente-neuf prisonniers politiques qui attendent dans les cellules biélorusses sauront — si l’information franchit les murs — que le monde n’a pas complètement détourné le regard. Que quelqu’un, à La Haye, compile les preuves. Que leur souffrance n’est pas invisible. Et dans l’obscurité d’une cellule, cette connaissance est peut-être la seule lumière qui reste.
Je termine avec une pensée pour ceux dont je ne connais pas le nom. Les anonymes de la répression, ceux qui ont été arrêtés pour un drapeau, pour un like, pour un mot de trop. Leur silence forcé hurle plus fort que tous nos discours. Et c’est pour eux, d’abord pour eux, que cette enquête doit aboutir. Parce que chaque jour de prison injuste est un jour de trop.
Le verdict de l’histoire ne se négocie pas
Et pourtant, malgré toutes les limites, quelque chose a changé le 12 mars 2026. Un mécanisme s’est enclenché. Une machine juridique s’est mise en route. Et cette machine, une fois lancée, ne s’arrête pas. Elle compile, elle documente, elle construit, patiemment, méthodiquement, implacablement, le dossier de l’accusation.
Loukachenko peut ignorer la CPI. Mais il ne peut pas effacer les preuves. Il ne peut pas faire taire tous les témoins. Il ne peut pas réécrire l’histoire. Et un jour — l’histoire nous enseigne que ce jour finit toujours par arriver — les comptes seront demandés. Les dossiers seront ouverts. Les responsabilités seront établies. La justice prendra le temps qu’il faudra, mais elle ne renoncera pas. C’est la seule promesse que le droit international peut tenir. Et pour les victimes du régime biélorusse, c’est peut-être la seule promesse qui compte.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Al Jazeera — ICC prosecutor opens probe into Belarus over deportations to Lithuania — 12 mars 2026
Sources secondaires
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